VIII

Toujours en quête de diversions aux difficultés de sa situation

parlementaire, M. Thiers en trouvait parfois de moins bruyantes et de

plus utiles que l'évocation des souvenirs napoléoniens: telles

étaient les nombreuses lois d'affaires vers lesquelles il tâchait

d'attirer l'activité du parlement et l'attention du public. C'est le

mérite, parfois un peu oublié, des Chambres de la monarchie de

Juillet, qu'au moment où on les croit absorbées, entravées,

stérilisées par les dissensions et les intrigues politiques, l'oeuvre

législative se poursuive, souvent un peu dans l'ombre et sans grand

bruit, mais généralement intelligente et féconde. Rarement les lois

ont été plus sagement faites et plus soigneusement rédigées; la

meilleure preuve n'en est-elle pas dans ce fait que beaucoup des

dispositions organiques qui nous régissent encore, datent de cette

époque? Sans doute il ne saurait entrer dans le plan d'une histoire

politique d'analyser ces lois, de raconter en détail les débats d'où

elles sont sorties: ces renseignements se trouvent dans les traités

spéciaux de jurisprudence ou d'administration; mais ce qui nous

appartient, c'est de mentionner l'importance des résultats obtenus, et

de rappeler qu'on ne saurait, en les négligeant, juger équitablement

le régime et les hommes.

Pour ne parler que de la session qui nous occupe en ce moment, celle

de 1840, le ministère du 1er mars, réussit en quelques mois à mener à

bonne fin et à faire voter par les deux Chambres plusieurs lois, dont

quelques-unes importaient grandement à la prospérité matérielle du

pays: prorogation jusqu'en 1867 du privilége de la Banque de France

qui était près d'expirer; abolition du monopole pour la fabrication du

sel; impulsion donnée à la construction, déjà trop retardée, des

chemins de fer, et subventions accordées, sous différentes formes, aux

compagnies concessionnaires hors d'état de remplir leurs obligations;

création ou achèvement de divers canaux et amélioration de la

navigation de plusieurs rivières; établissement d'un service de

bateaux à vapeur entre nos grands ports et l'Amérique. Les deux

Chambres eurent aussi une discussion importante sur cette question de

la conversion des rentes qui, depuis le jour où elle s'était trouvée

si malheureusement mêlée à la chute du ministère du 11 octobre, avait

été plusieurs fois soulevée, sans pouvoir jamais aboutir. En 1840,

comme en 1836 et 1838, la conversion trouva bon accueil au

Palais-Bourbon, et échoua au Luxembourg; les pairs, en la repoussant,

se conformaient à la pensée connue du Roi et peut-être subissaient son

influence. Louis-Philippe était fort animé sur ce sujet; il redoutait

beaucoup pour son gouvernement le mécontentement possible des

rentiers, et ne se rendait pas suffisamment compte de l'avantage

qu'une telle mesure pouvait avoir pour les finances de l'État. Que ce

fût par ménagement pour la couronne ou par l'effet de ses propres

hésitations, le cabinet soutint mollement la mesure, surtout devant la

Chambre des pairs. Indiquons encore, parmi les problèmes toujours

débattus et jamais résolus d'une façon définitive, l'inextricable

question des sucres qui occupa, sans résultat satisfaisant, plusieurs

séances des deux assemblées. Enfin signalons, dans la Chambre des

pairs, la discussion, très-approfondie et très-honorable pour les

législateurs de ce temps, de deux lois qui ne devaient être soumises à

l'autre Chambre que dans la session suivante: c'était la loi sur

l'expropriation pour cause d'utilité publique et celle sur le travail

des enfants dans les manufactures, destinées l'une et l'autre à

résoudre des problèmes nés récemment de la transformation économique,

et à opérer, en des matières particulièrement graves, la conciliation

toujours fort délicate des droits et des devoirs de l'État avec ceux

de la propriété et de la famille.

L'initiative de plusieurs de ces lois avait été prise par le ministère

du 12 mai; mais c'était le cabinet du 1er mars qui en avait pressé

l'examen, soutenu et dirigé la discussion. Chacun de ses membres

prenait sa part de cette oeuvre. Entre tous, le ministre des travaux

publics, le comte Jaubert, profitait de l'excellent état des finances

pour beaucoup entreprendre; on eût presque dit que l'ancien

doctrinaire cherchait, par cette activité un peu fiévreuse, à étourdir

les scrupules que devait parfois éveiller chez lui la politique du

président du conseil.[243] Ce n'est pas cependant que M. Thiers fût

disposé à laisser toute la charge et tout l'honneur aux ministres

spéciaux. Il mettait, au contraire, comme il avait déjà fait en 1836,

son amour-propre à se substituer à eux, à intervenir de sa personne

sur les sujets les plus divers et souvent les plus techniques. Ouvrez

la collection des discours qu'il a prononcés à cette époque: vous en

trouverez, à quelques jours de distance, sur la conversion de la

rente, sur la question des sucres, sur le privilége de la Banque, sur

la colonisation, sur la garantie d'intérêts à accorder au chemin de

fer d'Orléans, sur la navigation intérieure, sur les paquebots

transatlantiques. Cette prodigieuse facilité à parler de tout si

hardiment et si agréablement, cette universelle compétence ne

contribuaient pas peu au prestige du premier ministre[244]; si elle

n'en imposait pas toujours également au petit nombre des gens qui

connaissaient à fond la question particulière, elle éblouissait les

ignorants et les superficiels qui forment la masse des assemblées.

Souvent, du reste, dans ces débats, M. Thiers servait utilement la

cause du bon sens et de la tradition contre les utopies envieuses et

ruineuses de la gauche: témoin le très-remarquable discours par lequel

il justifia la prorogation du privilége de la Banque contre les

détracteurs jaloux de la prétendue «aristocratie financière»; en cette

circonstance, son succès fut si complet qu'au moment du vote, il n'y

eut pas plus de 58 boules noires dans l'urne. M. Thiers attirait ainsi

tous les regards. Des membres du cabinet, on ne voyait guère que lui,

on n'entendait que lui. Les autres ministres en étaient mortifiés et

se plaignaient parfois tout bas de leur chef, mais sans rien faire

pour reprendre leur rang. M. de Rémusat lui-même, que sa brillante

intelligence eût pu faire prétendre à un rôle considérable et sur

lequel les conservateurs avaient compté pour faire contre-poids aux

tendances du président du conseil vers la gauche, s'était laissé, dès

le premier jour, absorber, dominer, annuler. Il s'en apercevait, en

plaisantait le premier et croyait ainsi sauver sa dignité. M. Thiers

avait pris, du reste, l'habitude de ne pas se gêner avec ses

collègues, rudoyant ceux qui témoignaient quelque velléité

d'indépendance et ne s'inquiétant pas de ménager leur amour-propre.

C'est ainsi qu'un jour, à dîner chez M. de Rémusat et en présence de

M. Cousin, il fit, contre les politiques philosophes, une sortie assez

semblable au morceau de Napoléon contre les idéologues, et chanta,

avec un égoïsme naïf, une sorte d'hymne sur le plaisir de présider un

ministère dont il était le maître et avec lequel il n'avait pas à

compter[245].

[Note 243: Cf, sur la situation budgétaire, ce que j'ai dit au tome

III, p. 247 à 250.]

[Note 244: Henri Heine écrivait le 20 mai 1840: «M. Thiers a gagné de

nouveaux lauriers par la clarté convaincante avec laquelle il a

traité, dans la Chambre, les sujets les plus arides et les plus

embrouillés... Cet homme connaît tout; nous devons regretter qu'il

n'ait pas étudié la philosophie allemande: il saurait l'expliquer

également.» (_Lutèce_, p. 60.)]

[Note 245: _Documents inédits._]

En même temps qu'il cherchait à se poser en homme d'affaires, ayant la

sollicitude et l'intelligence des intérêts matériels, M. Thiers se

plaisait à faire vibrer, de temps à autre, des cordes plus hautes et

plus généreuses. À ce titre, on ne peut passer sous silence le

discours qu'il prononça sur les crédits demandés pour l'Algérie.

Lorsque le moment sera venu de reprendre le récit des guerres

africaines, nous aurons occasion de dire l'origine et les conséquences

de ce débat; quant à présent, il importe seulement de mettre en

lumière la netteté et la fierté patriotique avec lesquelles le

ministre proclama la nécessité, pour le gouvernement français, de «se

maintenir» et de «se maintenir grandement en Afrique», rejeta, comme

un «système absurde», «l'occupation restreinte» et déclara bien haut

qu'il fallait «faire une guerre heureuse à Abd-el-Kader». Aucun

ministre n'avait encore parlé sur ce ton de l'oeuvre de la France au

delà de la Méditerranée. Le président du conseil termina ces

déclarations par quelques phrases d'une portée plus générale, bien

faites pour caresser la fibre nationale, mais aussi pour donner, au

dehors, à notre politique une sorte de physionomie belliqueuse.

«N'est-ce pas, disait-il, une chose utile pour une nation que de se

battre quelque part?... Voyez l'Angleterre et la Russie, ces deux

grandes puissances; elles vont à Khiva, elles vont en Chine, elles se

font des armées, elles donnent des preuves de force et d'existence!

Et la France, cette puissance qui a tant besoin de son épée, cette

puissance si remuante et si belliqueuse, la France ne ferait rien!...

Messieurs, voilà vingt-cinq ans que l'Europe est en paix. C'est la

trêve la plus longue que l'on ait vue. Après vingt-cinq ans de paix,

le sang bouillonne dans les veines. Eh bien! les grandes nations ne se

ruent plus les unes sur les autres; mais elles se portent chez les

peuples barbares. Les Russes vont à Khiva, les Anglais en Chine, nous

allons en Algérie. Je suis charmé que la France aussi fasse parler

d'elle, se fasse une bonne renommée, se fasse des soldats!» Ces idées,

d'ailleurs, n'étaient pas nouvelles chez M. Thiers; il les avait déjà

exprimées, quelques semaines auparavant, dans le salon du duc de

Broglie, où il s'était rencontré avec certains adversaires de

l'Algérie, entre autres M. Duvergier de Hauranne et M. d'Haubersaert.

Ceux-ci avaient objecté la quantité de millions et d'hommes absorbés

dans cette entreprise: «Eh bien! s'était écrié M. Thiers, vous êtes

bien heureux, dans notre pauvre temps où chacun ne pense qu'à son

pot-au-feu, où l'on jette les hauts cris quand il s'agit d'emporter

une mauvaise bicoque comme Anvers, où on lésine sur le budget, où on

fait des économies de bouts de chandelles, vous êtes bien heureux

d'avoir encore quelque chose qui maintienne le moral de votre armée et

qui vous arrache quelques écus! Vous êtes bien heureux d'avoir quelque

chose qui touche, qui remue, qui ébranle! Est-ce nos mauvaises

discussions, est-ce notre gouvernement représentatif, dans le pauvre

état où il est, qui relèvera les âmes des petites passions qui les

possèdent, de ce scepticisme qui les ronge? Non, ce que nous faisons à

Paris, ce que nous crions dans nos Chambres, ne fait rien au pays;

mais, quand le pays apprend qu'on s'est battu à Mazagran et qu'on a

vaincu à Meserghin, les enfants s'émeuvent et les femmes pleurent.

Est-ce trop de soixante millions pour maintenir ce qui reste de

sentiments moraux et de passions désintéressées, pour empêcher la

France de s'accroupir sur sa chaufferette? Est-ce que vous craignez de

manquer jamais de banquiers? Est-ce que vous avez peur de voir F...

prodigue, L... désintéressé? Sans Alger, savez-vous quelle pensée

impertinente l'Europe pourrait concevoir sur de pauvres petits soldats

comme les nôtres? car nous ne sommes pas beaux hommes en France,

dit-il en se regardant. Mais quand ces pauvres petits soldats arrivent

en Afrique, on leur dit: Vous êtes les successeurs de l'armée de

Napoléon, et ils vont se battre tant qu'ils peuvent.--Est-ce assez de

coups de fusil comme cela?--Non, il en faut davantage pour être les

soldats de Napoléon.--Eh bien! en voilà encore et toujours. Ils

meurent, ils se consument de maladie. Eh bien! tant mieux, ceux qui

reviennent en sont plus forts et plus aguerris. Savez-vous ce qu'il y

a d'horreurs, de souffrances, de maladies, sous ces beaux noms de

Napoléon et de César? Savez-vous ce qu'il y a d'enfants massacrés, de

femmes violées, sous les souvenirs poétiques de Rivoli et de

Castiglione? Et puis, quand tout cela s'éloigne, ça fait de la

grandeur et de la gloire[246].» La voix de M. Thiers s'était

graduellement animée: il marchait de long en large devant la cheminée

et semblait presque hors de lui-même. «C'est singulier, dit en sortant

un des auditeurs, je ne suis pas de son avis, mais ce petit homme me

rappelle pourtant la manière, et le geste, et la vivacité de paroles

de l'Empereur, les jours où il n'était pas très-raisonnable[247].»

[Note 246: _Documents inédits._]

[Note 247: _Lettres de M. Doudan_, t. I, p. 308.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 4 / 7) · 第 31 / 70 题