Le 12 mai, au milieu d'une discussion sur les sucres qui, depuis
plusieurs jours, occupait la Chambre des députés, M. de Rémusat,
ministre de l'intérieur, demanda la parole, et, sans que rien eût fait
prévoir une telle communication, déposa une demande de crédit d'un
million dont il exposa ainsi les motifs: «Le Roi a ordonné à S. A. R.
Mgr le prince de Joinville de se rendre, avec sa frégate, à l'île de
Sainte-Hélène pour y recueillir les restes mortels de l'empereur
Napoléon. Nous venons vous demander les moyens de les recevoir
dignement sur la terre de France.» Après avoir rapporté comment on
avait obtenu le consentement de l'Angleterre, le ministre indiquait
que le corps de Napoléon serait déposé aux Invalides. «Il faut,
dit-il, que cette sépulture auguste soit placée dans un lieu
silencieux et sacré, où puissent le visiter avec recueillement ceux
qui respectent la gloire et le génie, la grandeur et l'infortune. Il
fut empereur et roi, il fut le souverain légitime de notre pays; à ce
titre, il pouvait être inhumé à Saint-Denis; mais il ne faut pas à
Napoléon la sépulture ordinaire des rois. Il faut qu'il règne et qu'il
commande encore dans l'enceinte où vont se reposer les soldats de la
patrie et où iront toujours s'inspirer ceux qui seront appelés à la
défendre. Son épée sera déposée sur sa tombe. L'art élèvera sous le
dôme, au milieu du temple consacré par la religion au Dieu des armées,
un tombeau digne, s'il se peut, du nom qui doit y être gravé. Ce
monument doit avoir une beauté simple, des formes grandes, et cet
aspect de solidité inébranlable qui semble braver l'action du temps.
Il faudrait à Napoléon un monument durable comme sa mémoire.» M. de
Rémusat terminait ainsi: «La monarchie de 1830 est l'unique et
légitime héritière de tous les souvenirs dont la France
s'enorgueillit. Il lui appartenait sans doute, à cette monarchie, qui
la première a rallié toutes les forces et concilié tous les voeux de
la révolution française, d'élever et d'honorer sans crainte la statue
et la tombe d'un héros populaire. Car il y a une chose, une seule, qui
ne redoute pas la comparaison avec la gloire: c'est la liberté[219]!»
[Note 219: M. de Rémusat n'est pas resté jusqu'à la fin de sa vie
très-fier de ce morceau d'éloquence. «J'ai souvent interrogé M. de
Rémusat sur les actes de son ministère, a écrit plus tard M. Duvergier
de Hauranne. Il n'en regrettait aucun, à l'exception peut-être du
discours qu'il prononça le 12 mai, pour annoncer à la Chambre le
retour en France des cendres de Napoléon.»]
La soudaineté de la nouvelle, la façon dont elle était annoncée et
jusqu'à cette vibration inaccoutumée dans la parole de M. de Rémusat;
la sonorité que ce nom de Napoléon conservait encore après un quart de
siècle, au grand étonnement de ceux-là mêmes qui ne s'attendaient pas
à faire un si grand bruit en le prononçant; tant de souvenirs
magiques ou tragiques, depuis les Pyramides jusqu'à Sainte-Hélène,
aussitôt évoqués dans toutes les imaginations; le contraste entre
l'éclat de ces souvenirs et les misères parlementaires au milieu
desquelles ils faisaient irruption; une sorte d'illusion patriotique
qui faisait voir dans la restitution de la dépouille mortelle du
vaincu de Waterloo, une revanche de la défaite qui, depuis vingt-cinq
ans, pesait si lourdement sur l'âme de la France,--tout cela produisit
une émotion extraordinaire dont il est aujourd'hui difficile de se
faire une idée. Dans la Chambre, les affaires comme la politique
parurent tout à coup oubliées, les coeurs battirent à l'unisson et une
acclamation générale salua M. de Rémusat lorsqu'il descendit de la
tribune. Les députés d'ordinaire les moins portés à la sensibilité
étaient entraînés comme les autres. M. Thiers s'attendrissait et
s'enorgueillissait d'un tel résultat. «N'est-ce pas une belle chose?»
s'écriait-il en s'adressant à son voisin[220].
[Note 220: Il se trouva que ce voisin était M. Duvergier de Hauranne,
l'un des très-rares députés qui avaient résisté à l'entraînement
général. «Oui, répondit-il, c'est une bonne blague.» «M. Thiers,
ajoute M. Duvergier de Hauranne, en racontant cet incident, parut
blessé de la réponse; mais l'événement prouva bientôt que je le
flattais.» (_Notes inédites._)]
L'effet fut peut-être plus grand encore hors de la Chambre. Pendant
que les feuilles de gauche faisaient ressortir l'importance de cet
hommage rendu à la «légitimité» de Napoléon[221], et affectaient de
voir dans cette mesure la promesse d'une sorte de revanche de
Waterloo, presque le préliminaire d'une marche sur le Rhin[222], le
_Journal des Débats_, malgré son peu de goût à louer le cabinet,
qualifiait le projet de «vraiment national» et déclarait «s'associer
complétement à cette noble pensée[223].» Les radicaux eux-mêmes
s'unissaient à l'émotion générale, sauf à tâcher de la détourner
contre la monarchie[224]. Partout on ne parlait que de Napoléon. Par
l'effet d'une sorte de communication électrique, l'émotion gagna des
régions où d'ordinaire l'on ne s'occupait pas de ce qui se passait à
la Chambre et où même on lisait peu les journaux. Pas une chaumière où
la nouvelle ne pénétrât, devenant aussitôt le sujet de tous les
entretiens, fournissant prétexte aux récits du passé, aux évocations
des légendes guerrières. Dans les imaginations populaires, le «retour
des cendres» prenait des proportions étranges, et semblait avoir
quelque chose du retour de l'île d'Elbe. L'intention du président du
conseil avait été de distraire la France de ses pensées du moment: il
y avait, certes, réussi mieux qu'il ne s'y attendait, peut-être même
plus qu'il ne le désirait[225].
[Note 221: Le _Courrier français_ du 13 mai disait: «Le ministère peut
s'applaudir de ce grand acte de réparation... Il restitue à Napoléon
cette légitimité populaire qui fit sa force et son droit. C'est
consacrer en même temps la légitimité de notre révolution et de la
monarchie que le peuple a choisie. C'est retremper ce gouvernement à
sa véritable source et lui donner ce baptême de la popularité qui
semblait peu à peu s'effacer.»]
[Note 222: «Dès aujourd'hui, disait encore le _Courrier français_, les
traités de Vienne sont moralement déchirés. Il faut reconnaître dans
cette démarche du cabinet un engagement pour l'avenir.»]
[Note 223: _Journal des Débats_ du 13 mai.]
[Note 224: Le _National_ du 13 mai disait: «Ces souvenirs ne vont-ils
pas se réveiller demain, dans toute la France, comme une sanglante
accusation contre toutes les lâchetés qui souillent depuis dix ans nos
plus brillantes traditions?»]
[Note 225: Henri Heine écrivait de Paris, le 30 mai: «Toujours lui!
Napoléon et encore Napoléon! Il est le sujet incessant des
conversations de chaque jour, depuis qu'on a annoncé son retour
posthume.» (_Lutèce_, p. 79.)]
M. Thiers s'était toujours fort occupé de la gloire de Napoléon.
Ministre, il avait mis un zèle particulier à rétablir la statue de
l'Empereur sur la colonne Vendôme et à terminer l'Arc de triomphe de
l'Étoile[226]. Écrivain, il avait entrepris l'histoire du Consulat et
de l'Empire. Dans ses discours comme dans ses écrits, il évoquait avec
complaisance le souvenir des grandeurs impériales. Ayant rencontré à
Florence, en 1837, le roi Jérôme, il se prit d'une affection très-vive
pour le prince qui avait, à ses yeux, le prestige d'être le dernier
frère de l'Empereur. «Je suis, lui écrivait-il le 21 juillet 1837,
l'un des Français de ce temps les plus attachés à la glorieuse mémoire
de Napoléon.» Et il ajoutait, dans une autre lettre au même prince, en
1839: «Le temps viendra, je l'espère, où notre gouvernement sentira ce
qu'il doit de soins à la famille de Napoléon. Pour moi, c'est une
dette sacrée que je serais heureux de voir acquitter par la
France[227].» Dans ces sentiments, il y avait, à côté d'impressions
et d'entraînements très-sincères, une part de tactique. Nous avons
déjà noté plusieurs fois, chez M. Thiers, la prétention d'être le plus
«national» des hommes d'État de la monarchie nouvelle. La dévotion
napoléonienne lui semblait faire partie de ce rôle, comme, sous la
Restauration, il lui avait paru convenir à ses débuts d'opposant
libéral, de réhabiliter la Révolution. On comprend dès lors que M.
Thiers, à la recherche d'un coup de théâtre, ait pensé à ramener en
France les cendres de Napoléon. Cette idée d'ailleurs était dans l'air
depuis une dizaine d'années. En 1830, aussitôt après la révolution,
une première pétition avait été adressée à la Chambre pour demander
que le corps de l'Empereur fût réclamé à l'Angleterre et déposé sous
la colonne Vendôme. Appuyée par le général Lamarque, mais combattue
par M. Charles de Lameth[228], la pétition avait été écartée[229]. Ce
fut même pour Victor Hugo, alors l'un des pontifes de la religion
napoléonienne, l'occasion d'imprécations poétiques contre ces «trois
cents avocats» qui osaient «chicaner un tombeau» au grand Empereur.
Et, s'adressant à ce dernier, il lui disait:
Dors, nous t'irons chercher! Le jour viendra peut-être;
Car nous t'avons pour dieu, sans t'avoir eu pour maître[230].
L'année suivante, nouvelle pétition: cette fois, malgré l'opposition
de La Fayette, la Chambre avait voté le renvoi aux ministres[231]. Le
même fait s'était reproduit en 1834. Depuis lors, la question avait
paru sommeiller.
[Note 226: La statue fut inaugurée en 1833, et l'Arc de triomphe en
1836.]
[Note 227: _Mémoires et Correspondance du roi Jérôme et de la reine
Catherine._]
[Note 228: «N'oublions pas, disait M. de Lameth, que Napoléon a
détruit la liberté de son pays et qu'il a été cause, par son ambition,
de l'invasion de la France.» Puis, faisant allusion à certaines
agitations bonapartistes: «Il existe déjà parmi nous trop de ferments
de discorde, n'en augmentons pas le nombre.»]
[Note 229: 7 octobre 1830.]
[Note 230: Cette pièce, intitulée _À la Colonne_ et datée du 9 octobre
1830, a été insérée dans les _Chants du crépuscule_.]
[Note 231: 13 septembre 1831.--«Napoléon, dit La Fayette, a comprimé
l'anarchie; il ne faut pas que ses cendres viennent l'accroître
aujourd'hui.»]
Quand, en 1840, M. Thiers s'avisa subitement de la réveiller, ce fut
au duc d'Orléans qu'il s'en ouvrit d'abord. L'idée ne pouvait manquer
de sourire au patriotisme du prince, qui en parla au Roi. Celui-ci,
d'âge et de caractère plus rassis, manifesta d'abord quelque
répugnance et quelque hésitation. N'était-il pas permis, au lendemain
de la tentative de Strasbourg, de ne pas regarder comme absolument
inoffensive une si retentissante glorification de l'Empereur? Lorsque
l'opposition reprochait amèrement à la politique royale sa modestie
pacifique, cette évocation d'un passé de guerre et de gloire ne
risquait-elle pas de fournir prétexte à un parallèle désobligeant, ou
tout au moins d'exciter des prétentions que notre diplomatie ne
pouvait alors satisfaire? Enfin, au dehors, en présence des
complications chaque jour plus inquiétantes de la question d'Orient,
le nom de Napoléon ne paraîtrait-il pas une sorte de menace qui
augmenterait encore les défiances des autres puissances et les
encouragerait à reformer contre nous la vieille coalition? On conçoit
que toutes ces objections se soient présentées à l'esprit de
Louis-Philippe. Mais ce politique qui avait des côtés railleurs et
sceptiques, en avait aussi de «sensibles»: c'était comme les
différentes marques du dix-huitième siècle auquel il se rattachait par
son éducation. Il mettait une sorte de coquetterie à s'associer
vivement à tout sentiment généreux. Étranger à cette jalousie
rétrospective qu'éprouvent d'ordinaire les gouvernements nouveaux à
l'endroit de leurs prédécesseurs, il se faisait honneur d'exalter
indistinctement «toutes les gloires de la France»: ce sont les mots
mêmes qu'il inscrivait au fronton de Versailles, et, loyalement fidèle
à cette devise, il rendait hommage, dans son musée, à toutes les
grandeurs anciennes ou récentes, sans se demander s'il n'éveillait pas
ainsi, pour la vieille royauté des Bourbons ou pour l'empire moderne
des Bonaparte, des sympathies que pouvaient exploiter les ennemis de
la monarchie de Juillet[232]. On eût dit même que, dans cette
glorification si désintéressée du passé, il avait une complaisance
particulière pour Napoléon. Qui compterait tous les hommages rendus,
depuis 1840, à cette redoutable mémoire? Peut-être était-ce
imprudent; mais il y avait bien quelque grandeur dans la sécurité avec
laquelle le roi constitutionnel et pacifique s'exposait à toutes les
comparaisons, confiant dans le bienfait fécond de la paix, dans la
supériorité et le prestige du gouvernement libre. Louis-Philippe ne
fit donc pas une longue résistance à l'idée de M. Thiers. D'ailleurs,
cette idée était de celles qu'on pouvait ne pas soulever; mais, une
fois soulevée, il était malaisé de l'écarter: d'autant que le
ministre, soucieux de se faire honneur de son initiative, n'était pas
homme à taire l'obstacle devant lequel il aurait été obligé de
s'arrêter. Le Roi pouvait-il se faire accuser par l'opposition de
laisser volontairement un tel trophée aux mains de l'Angleterre?
Aussi, après quelques hésitations, avait-il pris promptement son
parti, et, le 1er mai, en recevant, à l'occasion de la Saint-Philippe,
les compliments de ses ministres: «Je veux, dit-il à M. Thiers, vous
faire mon cadeau de fête. Vous désiriez faire rapporter en France les
restes mortels de Napoléon; j'y consens. Entendez-vous à ce sujet avec
le cabinet britannique. Nous enverrons Joinville à Sainte-Hélène.»
[Note 232: En octobre 1847, recevant Jérôme Bonaparte et son fils,
Louis-Philippe les engageait à visiter Versailles, «où, disait-il, il
avait mis en présence les deux grandes figures de la France, Louis XIV
et l'Empereur».]
Louis-Philippe gagné, M. Thiers avait dû, avant de rien dire aux
Chambres françaises, obtenir le consentement de l'Angleterre. Ce fut
l'affaire de M. Guizot, qui ne s'attendait pas à pareille mission. «Si
vous réussissez, lui écrivait le président du conseil, cela vous fera
autant d'honneur qu'à nous, et je vous aurai une grande reconnaissance
personnelle du succès... Le Roi y tient autant que moi, et ce n'est
pas peu dire.» À la première ouverture, lord Palmerston, fort surpris,
ne put cacher un sourire railleur qui trahissait ce qu'il pensait de
cette politique sentimentale. Toutefois, il n'hésita pas, et, deux
jours après, le consentement était donné. Le ministre anglais se
montrait d'autant plus empressé à ne pas nous refuser cette
satisfaction un peu vaine, qu'il nous faisait alors échec sur le
terrain des réalités, et s'apprêtait à nous jouer un méchant tour. Il
croyait d'ailleurs que la monarchie de Juillet trouverait là plus
d'embarras que de force. «Le gouvernement français, écrivait-il à son
frère, le 13 mai 1840, nous a demandé de rapporter de Sainte-Hélène
les cendres de Napoléon. Nous avons accordé cette permission. Voilà
une requête bien française! (_This is a thoroughly french request._)
Mais il aurait été absurde de notre part de ne pas l'accorder. Aussi
nous sommes-nous fait un mérite de l'accorder promptement et de bonne
grâce[233].» En même temps, il adressait à son ambassadeur à Paris une
dépêche ostensible, où il le chargeait d'assurer M. Thiers du
«plaisir» avec lequel il avait accédé à sa demande. «Le gouvernement
de Sa Majesté, ajoutait-il, espère que la promptitude de cette réponse
sera considérée en France comme une preuve de son désir d'effacer
toute trace de ces animosités nationales qui, pendant la vie de
l'Empereur, armèrent l'une contre l'autre la nation française et la
nation anglaise. Le gouvernement de Sa Majesté a la confiance que, si
de pareils sentiments existent encore quelque part, ils seront
ensevelis dans le tombeau où vont être déposés les restes de
Napoléon.» Nobles paroles que, quelques jours après, M. de Rémusat
citait dans son exposé des motifs, et qui soulevaient les
applaudissements de la Chambre française[234].
[Note 233: BULWER, _Life of Palmerston_, t. III, p. 40.]
[Note 234: M. Élias REGNAULT (_Histoire de Huit ans_, t. I, p. 142)
attribue à la négociation poursuivie avec le cabinet anglais, une
origine très-singulière. Ce serait O'Connell qui, circonvenu par un
des parents de l'Empereur, aurait le premier averti lord Palmerston de
son intention de proposer à la Chambre des communes la restitution des
restes de Napoléon. Lord Palmerston aurait alors informé M. Thiers
qu'il serait obligé de répondre à O'Connell que jamais le gouvernement
français n'avait demandé cette restitution. M. Thiers n'aurait fait sa
démarche que sur cette provocation. Dans les documents français et
anglais, notamment dans la correspondance de lord Palmerston, rien ne
confirme et tout contredit cette version, évidemment inventée par les
républicains pour diminuer aux yeux des patriotes l'initiative du
gouvernement de Juillet.]
Lord Palmerston ne se trompait pas, en prévoyant les embarras que
cette affaire causerait au gouvernement français. L'émotion et
l'excitation produites par la communication de M. de Rémusat à la
Chambre des députés, loin de se calmer les jours suivants, ne firent
qu'augmenter. Seulement l'unanimité dans l'approbation, cette sorte de
baiser Lamourette dont le spectacle avait attendri M. Thiers, ne dura
pas. Les bonapartistes, qui voulaient tourner à leur profit
l'agitation des esprits, se plaignirent qu'on n'en faisait pas encore
assez. Envoyer une frégate, quelle mesquinerie! il fallait toute une
escadre. On avait annoncé l'intention de faire voyager le corps par
eau du Havre à Paris: c'est qu'on avait peur de le mettre en contact
avec les populations et de provoquer ainsi des ovations trop
redoutables. L'église des Invalides ne paraissait pas un mausolée
assez extraordinaire et assez unique: le corps devait être placé sous
la colonne Vendôme. Enfin le gouvernement prétendait déposer sur le
tombeau l'épée d'Austerlitz: on lui déniait le droit de disposer d'une
relique qu'il n'était pas digne de toucher et qui d'ailleurs était la
propriété des héritiers de Napoléon. Ces exagérations bonapartistes
trouvaient un écho passionné dans la presse de gauche. Sous l'action
de ces polémiques, l'opinion, surtout dans les classes populaires,
s'échauffait chaque jour davantage. Par un contre-coup naturel, dans
des régions plus hautes et plus froides, on se prenait à raisonner
l'entraînement de la première heure et à se demander avec inquiétude
où l'on allait. N'avait-on travaillé qu'à préparer une explosion à la
fois césarienne et révolutionnaire? Le danger du moment n'était pas le
seul dont on fût troublé: que pourrait être, après plusieurs mois
d'une pareille excitation, la cérémonie même du retour des cendres,
avec l'immense concours de population qui en serait l'accompagnement?
On sentait donc la nécessité de jeter un peu d'eau sur ce feu. Le
_Journal des Débats_ s'y essaya et, sans retirer son approbation à la
mesure, il s'éleva contre les excès d'un enthousiasme fanatique. Il ne
faut pas, disait-il, dénaturer le projet, confondre, dans l'hommage
rendu, le régime impérial qui n'est pas à regretter, avec l'Empereur
qu'il convient d'honorer[235]. Mais ces distinctions soulevèrent des
protestations indignées de la part des journaux de gauche et de centre
gauche. «Dans le culte de reconnaissance que nous rendons à la mémoire
de l'Empereur, s'écria le _Courrier français_, nous ne séparons pas ce
que le ciel a uni...; le conquérant, le législateur, l'administrateur,
le missionnaire de la révolution française, voilà ce que nous voulons
honorer;» et il ne s'agit pas seulement d'un hommage, mais d'une
«expiation à laquelle la France tout entière est intéressée». Le
_Siècle_ s'exprimait de même. Le _Constitutionnel_ blâmait aussi les
«réserves hypocrites du _Journal des Débats_». Tel était, du reste, le
diapason auquel les journaux se trouvaient montés, que le _Siècle_
parlait de la «sublime agonie de Sainte-Hélène, aussi résignée que
celle du Christ, et qui avait duré plus longtemps»[236].
[Note 235: _Journal des Débats_ du 22 mai.]
[Note 236: Articles du 23, du 24 et du 29 mai 1840.]
On put croire un moment que la Chambre se laisserait entraîner dans la
même voie. La commission chargée d'examiner le crédit d'un million
demandé par le gouvernement, le porta d'enthousiasme à deux millions,
ajouta aux honneurs projetés l'érection d'une statue équestre, et se
fit donner par le ministre l'assurance que d'autres navires
accompagneraient la frégate montée par le prince de Joinville. Le
rapport, rédigé par le maréchal Clauzel, semblait découpé dans
quelqu'un des journaux que nous venons de citer. «Napoléon, y
lisait-on, n'est pas seulement pour nous le grand capitaine; nous
voyons en lui le souverain et le législateur.» Et, après avoir bien
indiqué qu'il poursuivait l'apothéose sans réserve de celui qu'il
appelait «le héros national», le rapporteur daignait féliciter le Roi
de son «empressement» à «consacrer cette illustre mémoire».
En séance (26 mai), la discussion fut courte. Après une escarmouche
entre deux députés de la gauche, M. Glais-Bizoin et M. Gauguier, le
premier protestant contre le rétablissement du «culte napoléonien», le
second déclarant que «Dieu avait paru étonné du génie surhumain de
Napoléon» et vouant à «l'ignominie» ceux qui osaient critiquer un tel
homme, M. de Lamartine demanda la parole. Presque seul des poëtes de
son temps, il avait su résister à la fascination qui égarait alors
tant d'imaginations; dès 1821, dans sa belle «méditation» sur
Bonaparte, il n'avait tu ni ses fautes, ni même ses crimes. Aussi se
trouva-t-il l'esprit plus libre que d'autres, en 1840, pour voir à
quels dangers on s'exposait. «Les cendres de Napoléon ne sont pas
éteintes, écrivait-il à un de ses amis, et l'on en souffle les
étincelles.» M. Thiers, informé de ces dispositions, avait tâché de
détourner un si brillant contradicteur d'intervenir dans la
discussion. «Non, répondit ce dernier, il faut décourager les
imitateurs de Napoléon.--Oh! dit le ministre, quelqu'un peut-il songer
à l'imiter?--Vous avez raison, reprit M. de Lamartine, je voulais dire
les parodistes de Napoléon[237].» Le mot avait eu grand succès dans
les salons où l'on n'aimait pas M. Thiers. Ces préliminaires étaient
plus ou moins connus du monde parlementaire; aussi la curiosité
fut-elle vivement excitée quand le poëte orateur parut à la tribune.
Bien que désapprouvant au fond la mesure, il n'alla pas jusqu'à la
combattre. «Ce n'est pas sans un certain regret, dit-il, que je vois
les restes de ce grand homme descendre trop tôt peut-être de ce rocher
au milieu de l'Océan, où l'admiration et la pitié de l'univers
allaient le chercher à travers le prestige de la distance et à travers
l'abîme de ses malheurs... Mais le jour où l'on offrait à la France de
lui rendre cette tombe, elle ne pouvait que se lever tout entière pour
la recevoir....Recevons-la donc avec recueillement, mais sans
fanatisme..... Je vais faire un aveu pénible; qu'il retombe tout
entier sur moi, j'en accepte l'impopularité d'un jour. Quoique
admirateur de ce grand homme, je n'ai pas un enthousiasme sans
souvenir et sans prévoyance. Je ne me prosterne pas devant cette
mémoire. Je ne suis pas de cette religion napoléonienne, de ce culte
de la force, que l'on voit, depuis quelque temps, se substituer, dans
l'esprit de la nation, à la religion sérieuse de la liberté. Je ne
crois pas qu'il soit bon de déifier ainsi sans cesse la guerre, de
surexciter les bouillonnements déjà trop impétueux du sang français
qu'on nous représente comme impatient de couler après une trêve de
vingt-cinq ans, comme si la paix, qui est le bonheur et la gloire du
monde, pouvait être la honte des nations... Nous, qui prenons la
liberté au sérieux, mettons de la mesure dans nos démonstrations. Ne
séduisons pas tant l'opinion d'un peuple qui comprend bien mieux ce
qui l'éblouit que ce qui le sert. N'effaçons pas tant, n'amoindrissons
pas tant notre monarchie de raison, notre monarchie nouvelle,
représentative, pacifique. Elle finirait par disparaître aux yeux du
peuple.» L'orateur avait entendu sans doute «les ministres assurer que
ce trône ne se rapetisserait pas devant un pareil tombeau, que ces
ovations, que ces cortéges, que ces couronnements posthumes de ce
qu'ils appelaient une légitimité, que ce grand mouvement donné, par
l'impulsion même du gouvernement, au sentiment des masses, que cet
ébranlement de toutes les imaginations du peuple, que ces spectacles
prolongés et attendrissants, ces récits, ces publications populaires,
ces bills d'indemnité donnés au despotisme heureux, ces adorations du
succès, tout cela n'avait aucun danger pour l'avenir de la monarchie
représentative.» Mais, malgré ces assurances il demeurait inquiet et
il invitait la France, en honorant cette grande mémoire, à bien faire
voir «qu'elle ne voulait susciter de cette cendre, ni la guerre, ni la
tyrannie, ni des légitimités, ni des prétendants, ni même des
imitateurs».
[Note 237: Lettre du capitaine Callier au maréchal Soult, du 27 mai
1840. (_Documents inédits._)]
L'effet fut grand. Personne ne se trouva en état de répondre à cette
parole, magnifique comme toujours, et cette fois admirablement sensée.
M. Odilon Barrot se borna à donner, en quelques phrases assez ternes,
son adhésion à la mesure proposée. Quant à M. Thiers, trop embarrassé
de ce que devenait le mouvement dont il avait donné le signal, pour en
prendre la défense contre M. de Lamartine, mais n'osant pas davantage
le désavouer, il resta muet sur son banc. Ce fut à peine si, après la
clôture, il intervint d'un mot pour déclarer qu'il adhérait à
l'augmentation de crédits proposée par la commission; il tâchait, à la
vérité, d'en diminuer la portée politique en l'expliquant par
l'insuffisance des devis primitifs. En dépit du ministre et à
l'étonnement général, il se trouva, dans la Chambre, une majorité pour
repousser les conclusions de la commission et revenir au chiffre
primitivement proposé, majorité assez hétérogène, composée de
conservateurs inquiets pour la monarchie et de libéraux de gauche
inquiets pour la liberté. Aucun de ceux qui composaient cette majorité
n'ignorait qu'en fait le crédit d'un million serait sûrement dépassé;
mais leur vote était une façon d'adhérer aux paroles de M. de
Lamartine; c'était aussi une leçon à l'adresse de M. Thiers.
La décision de la Chambre souleva un immense cri de colère dans toute
la presse de gauche et de centre gauche. Pendant que le _Journal des
Débats_, presque seul à se féliciter, disait d'un accent triomphant:
«La Chambre nous a vengés», le _Constitutionnel_ déclarait «cette
séance déplorable»; le _Temps_ ajoutait: «La discussion a commencé par
le ridicule et fini par la honte»; le _Courrier français_ flétrissait
la majorité qui «avait donné raison aux détracteurs de Napoléon» et
«détruit l'effet de la réparation que le ministère avait proposée»; il
reprochait à M. Barrot et à M. Thiers de s'être laissé «paralyser,» et
déplorait surtout qu'un «grand nombre» des députés de la gauche
figurassent dans la majorité; «on ne doit pas quitter le drapeau des
bleus, disait-il à ces dissidents; quand on est de souche
révolutionnaire, répudier les lois, l'ordre, les batailles et
l'administration de l'Empire, c'est presque renier sa croyance[238]».
L'occasion parut bonne aux Bonaparte pour se mettre en avant, et
l'ex-roi Joseph, frère aîné de Napoléon, qui vivait à Londres sous le
nom de comte de Survilliers, écrivit au maréchal Clauzel une lettre,
aussitôt publiée, où il offrait deux millions, l'un pour les débris de
la garde, l'autre pour remplacer le crédit refusé par la Chambre; il
est vrai que ces deux millions étaient en papier, en rescriptions ou
délégations provenant de la liste civile de l'Empereur, c'est-à-dire
en créances non reconnues par l'État français: libéralité peu coûteuse
à celui qui la proposait, et peu profitable à ceux auxquels on
l'offrait. En même temps, une souscription fut ouverte par le
_Constitutionnel_, le _Messager_, le _Courrier français_, le _Siècle_,
le _Temps_, le _Commerce_, pour réunir les deux millions refusés par
la Chambre. Vainement dénonçait-on au ministère ce qu'il y avait de
peu constitutionnel à provoquer une protestation contre une décision
législative, vainement l'avertissait-on que «cette souscription
tuerait la Chambre si elle réussissait», vainement lui montrait-on,
dans le comité de souscription, «un noyau de pensées et de sentiments
bonapartistes», dangereux dès maintenant, plus dangereux encore au
jour des funérailles[239], M. Thiers ne voulait même pas ou ne pouvait
empêcher les journaux qui semblaient entièrement à sa dévotion, de
prendre part à cette campagne. Plus que jamais il était débordé; aussi
le _Journal des Débats_ répondait-il à un sentiment devenu assez
général, quand il adressait au président du conseil cette sévère
remontrance: «Ce n'est pas tout de concevoir une grande pensée, mais
dont l'exécution a incontestablement ses embarras et ses dangers. On
ne jette pas, dans un pays, une idée comme celle de ramener les
cendres de Napoléon, pour l'abandonner à tous les caprices des
partis... Le gouvernement devait avoir tout calculé, prévu... Mais, au
lieu de faire la loi aux partis et de leur imposer l'exécution de son
plan, il va à la dérive, laissant modifier son projet par une
commission, puis modifier le projet de la commission par la Chambre,
et finissant par livrer la question à qui? aux partis eux-mêmes qu'on
érige en tribunal d'appel contre un vote législatif[240].»
[Note 238: Articles du 27 et du 28 mai 1840.]
[Note 239: _Journal des Débats_, 29 mai 1840.]
[Note 240: Article du 31 mai 1840.]
Cependant il fut bientôt visible que cette souscription, commencée à
si grand fracas et jugée un moment si menaçante, n'aurait qu'un
résultat misérable. Au bout de quelques jours, on n'en était qu'à
vingt-cinq mille francs, et rien n'indiquait qu'en persévérant, on
réussirait mieux. En outre, parmi les députés de la gauche, les
divergences qui s'étaient déjà produites lors du vote, devenaient
chaque jour plus profondes et plus aigres. Certains d'entre eux, de
moins en moins disposés à se laisser compromettre dans ce réveil
bonapartiste, menaçaient d'une protestation publique. Fort embarrassé
et inquiet, mais ne voulant pas prendre sur lui l'impopularité
d'arrêter cette souscription, M. Thiers obtint de M. Odilon Barrot,
toujours dévoué, qu'il écrivît une lettre pour la déconseiller. Les
journaux saisirent l'occasion offerte de sortir de l'impasse où ils
s'étaient fourvoyés, et annoncèrent, le 1er juin, l'abandon de la
souscription. Leur ressentiment contre ceux qui ne les avaient pas
suivis fut d'autant plus vif que leur insuccès avait été plus
mortifiant[241]. Toutefois, après quelques jours d'amères
récriminations, le silence finit par se faire, et, au moins dans la
presse et à la tribune, on ne parla plus de Napoléon.
[Note 241: Le _Courrier français_ disait, par exemple, le 4 juin 1840:
«Il se passera bien du temps et il faudra bien des actes, avant que
nous puissions reprendre confiance dans la fermeté du ministère, dans
notre propre parti.»]
Le résultat le plus clair de la campagne, si brillamment mise en train
par M. Thiers, était donc, au bout de quelques semaines, d'avoir agité
les esprits, réveillé des idées dangereuses pour la monarchie et la
liberté, alarmé les conservateurs, jeté la division et le désarroi
dans la gauche, et exposé le cabinet à son premier échec
parlementaire. C'était tout le contraire de ce que le président du
conseil avait espéré de sa diversion. Loin d'avoir supprimé ou rejeté
au second plan ses embarras, il se trouvait les avoir aggravés. Son
renom d'habileté en était ébranlé, et, parmi ceux-là mêmes qui
attendaient le plus de lui, quelques-uns en venaient à se demander
s'il n'était pas un étourdi téméraire. Avait-il produit meilleur effet
hors frontières? Moins exclusivement préoccupé de la popularité qu'il
cherchait à obtenir ainsi en France, plus attentif à suivre, en
Europe, l'effort de ceux qui travaillaient à éveiller contre nous les
susceptibilités et les défiances des puissances, il se fût aperçu que
les démarches et les paroles par lesquelles il croyait seulement
donner une satisfaction platonique à l'amour-propre national,
retentissaient comme une menace aux oreilles d'étrangers déjà
prévenus, et compliquaient singulièrement les difficultés de la crise
où les événements d'Orient avaient jeté notre diplomatie. Ces
chancelleries du continent, qui s'étaient déjà figuré, l'année
précédente, que le maréchal Soult voulait «guerroyer» et «chercher les
traces de Napoléon», trouvaient naturellement à s'effaroucher plus
encore de l'attitude prise par son successeur[242]. Le vieux roi de
Prusse, malgré sa modération et sa sympathie pour la royauté de
Juillet, disait au général de Ségur: «Ah! la France! Dieu veuille
qu'elle soit sage! Et cette translation des cendres de Napoléon,
est-ce que vous n'êtes pas inquiet de l'effet qu'elle va produire?
Pour moi, je vous avoue que j'en suis effrayé.» Ces alarmes et ces
méfiances des puissances se manifestaient parfois trop ouvertement
pour que M. Thiers pût les ignorer; mais il affectait d'en être plus
fier qu'embarrassé. Ses journaux y montraient un hommage rendu à «son
ardent amour de la dignité nationale», à sa volonté de donner «à la
révolution de Juillet une noble et forte attitude au dehors».
[Note 242: M. Thiers d'ailleurs était, depuis la coalition, suspect à
l'Europe. Dès le 14 mai 1839, M. de Barante écrivait à M. Bresson: «M.
Thiers est devenu un véritable épouvantail; on se trouble au nom de
celui que la renommée présente comme livré à une imagination
turbulente.» (_Documents inédits._)]
Cependant, les négociations continuaient avec l'Angleterre, pour
régler les mesures d'exécution. Quand tout fut convenu, et que, le 7
juillet, la frégate la _Belle Poule_ mit à la voile pour
Sainte-Hélène, sous les ordres du prince de Joinville, l'attention
publique était ailleurs. Seuls quelques esprits prévoyants pensaient
encore avec inquiétude à la grande émotion du retour. «De loin,
écrivait alors Henri Heine, s'avance vers nous, à pas mesurés et de
plus en plus menaçants, le corps du géant de Sainte-Hélène.» Mais bien
des événements se passeront avant que ce revenant ne débarque, et,
quand il arrivera, le ministère du 1er mars ne sera plus là pour le
recevoir.