IX

Si désireux qu'il fût d'éluder les questions politiques, M. Thiers n'y

pouvait parvenir toujours. Le 16 mai, la Chambre avait à statuer sur

diverses pétitions relatives à la réforme électorale. La commission

concluait à l'ordre du jour pour celles qui demandaient le suffrage

universel ou l'extension du droit de vote à tous les gardes nationaux;

elle proposait de renvoyer au ministre celles qui réclamaient des

modifications moins radicales, telles qu'une légère augmentation du

nombre des électeurs, le suffrage à deux degrés ou le vote au

chef-lieu du département. M. Arago, au nom du parti radical, soutint

les pétitions dans un discours qui fit alors un certain bruit.

François Arago a été l'une des plus fameuses victimes de la maladie

étrange qui a sévi sur plusieurs savants de notre siècle; nous voulons

parler de cette sorte de perversion du goût qui leur fait trouver plus

d'attraits à jouer un second rôle dans la politique qu'à occuper le

premier rang dans la science, et qui les conduit à préférer la plus

vulgaire des popularités ou le plus banal des honneurs, à la vraie

gloire, la seule enviable et durable[248]. Ses débuts comme astronome

avaient été singulièrement heureux et brillants. Déjà célèbre et

membre de l'Institut à vingt-trois ans, il avait encore accru, depuis

lors, par d'importantes découvertes, son renom dans le monde de la

science. Mais les suffrages de cette élite, suffrages lents, froids,

presque silencieux, ne contentaient pas une nature méridionale, avide

de mouvement, de bruit, de mise en scène, impatiente de se sentir en

communication directe avec le public, d'agir sur lui et de s'enivrer

de ses louanges. Ne nous a-t-il pas lui-même laissé entrevoir ce côté

de son âme, quand, dans sa notice sur Thomas Young, il a plaint le pur

savant d'être privé des applaudissements populaires et de ne trouver,

dans toute l'Europe, que huit ou dix personnes en état de l'apprécier?

Aussi, pour son compte, ne resta-t-il pas isolé sur les cimes désertes

et lointaines où se font les grandes découvertes. On le vit bientôt

descendre en des régions plus voisines de la foule, et chercher, dans

l'exposition et la vulgarisation éloquente de la science, une renommée

moins haute, mais plus étendue. Cela même ne lui suffit pas longtemps,

et 1830 lui ayant offert l'occasion de se jeter dans la politique, il

se fit élire député par ses compatriotes des Pyrénées-Orientales: il

avait alors quarante-quatre ans. La direction de ses idées et surtout

la fougue de son tempérament le portaient aux opinions avancées. Au

début cependant, loin de prendre, à l'égard de la monarchie nouvelle,

l'attitude d'un ennemi irréconciliable, il eut des rapports assez

intimes avec la famille royale, et donna même quelques leçons

d'astronomie et de mathématiques au duc d'Orléans. Mais, au bout de

peu de temps, ayant cru avoir à se plaindre du «Château», il rompit

ces relations, ne garda plus aucun ménagement dans son opposition et

se posa ouvertement en républicain[249]. Avec sa haute stature, sa

chevelure encore noire et flottante, son large front, ses yeux

ardents, ombragés de puissants sourcils, M. Arago faisait figure à la

tribune. Sa parole ne manquait ni de force, ni de chaleur, ni

d'originalité; c'étaient la mesure et le jugement qui faisaient

défaut. On l'écoutait avec déférence dans les questions techniques où

il apportait son autorité de savant; quand le tribun était seul en

scène, il provoquait parfois des murmures d'impatience: de là, pour

cet amour-propre hautain, des froissements qui augmentaient encore son

animosité contre les hommes et les institutions. Les radicaux, trop

heureux de se parer d'une si grande renommée, s'empressaient à le

consoler par leurs applaudissements, et, chaque jour, s'emparaient

plus complétement de sa vie et de son nom. Ainsi devait-il être

conduit à figurer, vieux, malade, quelque peu dégoûté et effrayé de

son entourage, dans le gouvernement provisoire de 1848, et, après sa

mort, survenue en 1853, il s'est trouvé, par une sorte de châtiment

posthume, que la notoriété très-discutée de l'homme de parti avait

rejeté presque dans l'ombre le légitime renom du savant.

[Note 248: Naguère, en pleine Académie française, M. Pasteur se

plaignait éloquemment du tort que faisait ainsi la politique à la

science. «Pourquoi, s'écriait l'illustre savant, faut-il que cette

accapareuse prenne trop souvent les meilleurs, les plus forts d'entre

nous?» Et il ajoutait: «Ce que la politique a coûté aux lettres, la

littérature le calcule souvent avec effroi. Mais la science elle-même

peut faire le triste dénombrement de ses pertes. De part et d'autre,

combien de forces, déviées de leurs cours, vont s'abîmer inutilement

dans des questions trop souvent aussi mouvantes et aussi stériles

qu'un monceau de sable!»]

[Note 249: Ce trait de la vie d'Arago, passé sous silence par ses

biographes démocrates, est rapporté par M. Odilon Barrot, dans ses

_Mémoires_, t. II, p. 32.]

Le discours du 16 mai 1840 fut un des gages les plus éclatants donnés

par M. Arago aux opinions avancées. Non content de s'y poser en

précurseur du suffrage universel, il tendit la main aux socialistes,

et présenta la réforme électorale comme le préliminaire d'une réforme

sociale dont il affirmait l'urgence. Puis, faisant une sombre peinture

des souffrances de «la population manufacturière», il proclama

solennellement la nécessité d'y remédier par une «nouvelle

organisation du travail». C'était la formule même dont se servaient

alors les écoles socialistes; non que l'orateur adhérât au système de

l'une de ces écoles, ou fût en état d'en proposer un à soi: il se

bornait à déclarer que le régime actuel était caduc et devait être

radicalement transformé. «À l'époque de Turgot, disait-il, le principe

du laisser-faire et du laisser-passer était un progrès. Ce principe a

fait son temps; il est vicieux, en présence des machines puissantes

que l'intelligence de l'homme a créées. Si vous ne modifiez pas ce

principe, il arrivera, dans notre pays, de grands malheurs, de grandes

misères.» Cette déclaration marque une date non-seulement dans la vie

politique de M. Arago, mais aussi dans l'histoire du parti radical.

Réduit à une infime minorité dans le parlement, abandonné par la

gauche dynastique, qui était devenue momentanément ministérielle, ce

parti sentait plus que jamais le besoin de chercher sa force hors du

pays légal. D'émeute, de conspiration politique, il ne pouvait plus

être question; on avait perdu les illusions de 1832 ou de 1834, et le

misérable avortement de l'attentat du 12 mai 1839 était fait pour

décourager les plus téméraires. Mais, à défaut d'un coup de force, les

meneurs du radicalisme crurent avoir moyen d'arriver au même but par

une agitation à longue échéance. De là l'importance qu'ils

commencèrent à donner à la réforme électorale, leur propagande en

faveur de l'universalité ou tout au moins de la large extension du

suffrage, et leur appel fait aux masses privées du droit de vote.

Seulement, ils s'aperçurent tout de suite que le peuple,--même celui

des villes,--ne s'intéresserait guère à une revendication purement

politique, et que le moindre grain de mil, autrement dit le moindre

espoir d'une amélioration dans son sort matériel, ferait bien mieux

son affaire. Si l'on voulait avoir chance de le remuer, on devait donc

lui offrir, non plus un simple changement de gouvernement, mais aussi

une transformation de l'organisation sociale: ce n'était pas assez

pour les radicaux d'être devenus démocrates, il leur fallait paraître

plus ou moins socialistes. Le discours de M. Arago montra qu'ils ne

reculaient pas devant cette évolution.

M. Thiers, alors dans tout l'orgueil du succès qu'avait obtenu, au

premier moment, l'annonce du «retour des cendres[250]», crut pouvoir

le prendre de haut avec les pétitionnaires et leur avocat. «On vous a

parlé, dit-il, de souveraineté nationale, entendue comme souveraineté

du nombre. C'est le principe le plus dangereux et le plus funeste

qu'on puisse alléguer en présence d'une société. En langage

constitutionnel, quand vous dites souveraineté nationale, vous dites

la souveraineté du Roi, des deux Chambres, exprimant la souveraineté

de la nation par des votes réguliers, par l'exercice de leurs droits

constitutionnels. De souveraineté nationale, je n'en connais pas

d'autre. Quiconque, à la porte de cette assemblée, dit: J'ai un droit,

ment; il n'y a de droits que ceux que la loi a reconnus.» Le président

du conseil ne repoussait pas seulement les pétitions radicales tendant

au suffrage universel; il repoussait aussi les pétitions plus modérées

que la commission avait proposé de renvoyer au ministère. Jugeant

superflu de les discuter en détail, il déclara qu'il «n'était pas

partisan de la réforme électorale» et rappela qu'il l'avait exclue du

programme ministériel. Sur «l'organisation du travail», M. Thiers se

contenta aussi de quelques mots de réponse. «Je tiens pour dangereux,

pour très-dangereux, dit-il, les hommes qui persuaderaient à ce peuple

que ce n'est pas en travaillant, mais que c'est en se donnant

certaines institutions qu'ils seront meilleurs, qu'ils seront plus

heureux. Il n'y a rien de plus dangereux. Dites au peuple qu'en

changeant les institutions politiques, il aura le bien-être, vous le

rendrez anarchiste et pas autre chose.» M. Garnier-Pagès, qui répondit

longuement et âprement au ministre, était de l'extrême gauche comme M.

Arago; il n'apportait donc rien de nouveau dans le débat. Mais quelle

serait l'attitude de la gauche dynastique? Elle aussi avait fait,

depuis une année, grand bruit de la réforme électorale[251].

N'était-il pas à prévoir qu'elle appuierait les conclusions de la

commission, ou qu'au moins elle ne laisserait pas passer, sans une

réserve, sans une explication, la fin de non-recevoir opposée par M.

Thiers? Elle se tut cependant. Les provocations ironiques du général

Bugeaud, déclarant «qu'il ne voyait plus que des ombres à l'ancienne

gauche», ne parvinrent même pas à la faire sortir de ce silence à la

fois docile et embarrassé. L'ordre du jour, demandé par le ministre,

fut voté sans difficulté sur toutes les pétitions. Le lendemain, le

_Journal des Débats_ félicitait M. Thiers de «n'avoir pas craint de

mécontenter ses amis de la gauche»; il constatait, du reste, que

celle-ci s'était montrée «fort tiède pour les pétitions». «M. Odilon

Barrot, ajoutait-il, s'est à peine soulevé de son banc en leur faveur;

il n'a pas parlé.»

[Note 250: Cette discussion sur la réforme électorale avait lieu le 16

mai, et c'était le 12 que M. de Rémusat avait annoncé à la Chambre le

«retour des cendres».]

[Note 251: Cf. plus haut, p. 84 et p. 87.]

La brève déclaration du président du conseil pouvait suffire pour

décider le vote de la Chambre, non pour arrêter l'agitation du dehors,

que les radicaux avaient surtout en vue. Leurs journaux s'appliquèrent

à louer bruyamment M. Arago «de s'être fait le mandataire des classes

torturées par la misère et par la faim, d'avoir appelé de tous ses

voeux l'organisation du travail et de l'industrie, et de ne voir, dans

la réforme politique, qu'un moyen d'obtenir les réformes sociales

réclamées par l'esprit du siècle[252]». Il se trouvait précisément

que, depuis quelque temps, certaines régions populaires étaient dans

un singulier état de fermentation. Quiconque se fût alors distrait un

moment du bruit un peu factice des luttes parlementaires, pour porter

son attention au delà et au-dessous, eût entendu sortir du monde

ouvrier certaines rumeurs confuses et menaçantes. Au mois d'avril,

Henri Heine avait eu l'idée de parcourir les ateliers du faubourg

Saint-Marceau; bien que son esprit, à la fois sceptique et audacieux,

ne s'effarouchât ni ne s'inquiétât aisément, il était revenu épouvanté

de ce qu'il avait vu. «J'y trouvai, écrivit-il, plusieurs nouvelles

éditions des discours de Robespierre et des pamphlets de Marat, dans

les livraisons à deux sous, l'_Histoire de la Révolution_, par Cabet,

_la Doctrine et la conjuration de Babeuf_, par Buonarotti, etc...,

écrits qui avaient comme une odeur de sang; et j'entendis chanter des

chansons qui semblaient avoir été composées dans l'enfer et dont les

refrains témoignaient d'une fureur, d'une exaspération qui faisaient

frémir. Non, dans notre sphère délicate, on ne peut se faire aucune

idée du ton démoniaque qui domine dans ces couplets horribles; il faut

les avoir entendus de ses propres oreilles, surtout dans ces immenses

usines où l'on travaille les métaux, et où, pendant leurs chants, ces

figures d'hommes demi-nus et sombres battent la mesure, avec leurs

grands marteaux de fer, sur l'enclume cyclopéenne. Un tel

accompagnement est du plus grand effet, de même que l'illumination de

ces étranges salles de concert, quand les étincelles en furie

jaillissent de la fournaise. Rien que passion et flamme, flamme et

passion[253].» On comprend l'effet que devait produire sur des esprits

ainsi excités la parole d'un député considérable, d'un bourgeois

illustre tel que M. Arago, condamnant, en pleine Chambre,

l'organisation actuelle du travail. Le 24 mai, un millier d'ouvriers

se rendirent à l'Observatoire pour remercier l'astronome démocrate

d'avoir «parlé, avec noblesse, courage et vérité, des souffrances du

peuple et de ses vertus».--«Nos voeux, dirent-ils, sont grands, mais

ils sont justes, car ils se fondent sur le droit qu'a tout membre de

la société de vivre en travaillant et d'obtenir, dans la répartition

des fruits du travail, une part proportionnée à ses besoins.....

Qu'ils le sachent bien, nos prétendus hommes d'État,--eux à qui il

n'appartient pas, suivant leur aveu, de donner du travail aux

ouvriers[254],--qu'ils le sachent bien, le peuple a vu, dans un tel

déni de justice, la preuve de leur impuissance radicale en face d'un

mal trop grand, d'une situation trop effrayante. Ceux qui, s'élevant

au-dessus des querelles frivoles qui absorbent aujourd'hui toute

l'attention des hommes politiques, auront, comme vous, le courage

d'aborder les questions sociales qui nous touchent, ceux-là peuvent

compter sur notre reconnaissance et notre appui.» M. Arago remercia

les ouvriers avec effusion, leur recommanda la modération et promit de

«ne jamais déserter la sainte mission qu'il s'était donnée, celle de

défendre, avec ardeur et persévérance, les intérêts des classes

ouvrières».

[Note 252: _Journal du Peuple_ du 31 mai 1840.]

[Note 253: Lettre du 30 avril 1840 (_Lutèce_, p. 29).]

[Note 254: Les ouvriers faisaient ici allusion à une expression

malheureuse échappée, quelques jours auparavant, à M. Sauzet,

président de la Chambre. Celui-ci, voulant rappeler à la question un

orateur qui, à propos d'une loi sur les sucres, déclamait sur les

ouvriers sans ouvrage, avait dit: «Nous sommes chargés de faire des

lois, et non pas de donner de l'ouvrage aux ouvriers.» Cette phrase

avait été aussitôt relevée et amèrement commentée par tous les

journaux d'extrême gauche.]

En même temps, pour prolonger dans le pays le bruit ainsi commencé

autour de la réforme électorale et de la réforme sociale, les radicaux

décidèrent d'entreprendre une campagne de banquets démocratiques. Le

premier eut lieu à Paris, le 2 juin; plusieurs suivirent, soit dans la

même ville, soit dans les départements, avec accompagnement de

discours révolutionnaires. L'un de ces banquets, celui du huitième

arrondissement, avait été fixé au 14 juillet, fête de l'anniversaire

de la prise de la Bastille, et plus de trois mille convives s'y

étaient inscrits, la plupart gardes nationaux du quartier. Préoccupée

de ce nombre et de cette date, l'autorité fit défense au propriétaire

du local choisi de recevoir plus de mille personnes. Aux réclamations

qui lui furent adressées, le ministre de l'intérieur, M. de Rémusat,

répondit qu'il avait le pouvoir d'accorder ou de refuser

l'autorisation, suivant les circonstances. Le cabinet de M. Thiers

invoquait donc alors et exerçait sans scrupule le droit dont

l'opposition devait, en février 1848, tant reprocher à M. Guizot de

faire usage. Le banquet fut ajourné. Il eut lieu, le 31 août suivant,

dans la plaine de Châtillon, et plusieurs milliers de démocrates y

prirent part.

Ces manifestations étaient principalement politiques: dans les toasts

portés, on retrouvait tous les cris de guerre du parti radical, et

d'abord ceux par lesquels il réclamait une large extension du

suffrage. Cependant une place y était toujours faite au socialisme. La

thèse habituelle des orateurs, dont les paroles étaient soumises

préalablement à l'approbation des comités, consistait à présenter la

réforme sociale comme étroitement liée à la réforme électorale,

celle-ci étant le moyen, celle-là le but. Au banquet du douzième

arrondissement, en présence de M. Arago et de M. Laffitte, et en

quelque sorte sous leur patronage, M. Goudchaux, banquier et futur

ministre des finances en 1848, proclama, dans une langue qui ne valait

guère mieux que les idées exprimées, «la nécessité de régénérer le

travail, soumis aujourd'hui à l'exploitation de l'homme par l'homme,

exploitation qui crée des positions dissemblables à des hommes ayant

les mêmes droits et qui, par cette exploitation, sont réellement

classés en deux catégories, seigneurs et serfs»; comme moyen pratique,

il paraissait ne proposer, pour le moment, qu'un développement des

sociétés coopératives, mais les mots dont il se servait, les colères

et les espérances que ces mots devaient éveiller, portaient beaucoup

plus loin. Après M. Goudchaux, M. Arago vint réclamer l'honneur

d'avoir le premier, à la tribune, «distinctement articulé ces paroles

pleines d'avenir: _Il faut organiser le travail_». Dans le banquet du

onzième arrondissement, un orateur déclara que «celui qui ne

travaillait pas, dérobait au travailleur son existence et devait être,

tôt ou tard, dépouillé de ses honteux priviléges par celui dont il

dévorait la substance»; et il terminait en buvant «à la réalisation

des grandes idées égalitaires».

Ce fut bien pis encore dans le banquet qui eut lieu à Belleville, le

1er juillet; il était organisé par les communistes qui, mécontents de

n'avoir pas vu leur toast agréé dans le banquet du douzième

arrondissement, voulaient avoir leur réunion à eux. Devant douze cents

convives, les doctrines les plus détestables et les plus menaçantes

pour la société, la famille, la propriété, furent audacieusement

proclamées. Qu'elles osassent ainsi s'étaler, c'était déjà un signe

des temps; l'accueil fait à cette manifestation par l'organe le plus

considérable du parti républicain eût dû paraître un symptôme plus

instructif et plus inquiétant encore. Au fond, les écrivains du

_National_ désapprouvaient les communistes, les redoutaient et se

sentaient d'ailleurs détestés et jalousés par eux, au moins autant que

les bourgeois conservateurs. Ils n'osèrent pas cependant répudier

nettement le banquet de Belleville. Répondant à la presse

ministérielle qui concluait de cet événement que les radicaux étaient

divisés, le _National_, loin d'accepter cette division et de s'en

faire honneur, se crut obligé de la nier. «Le parti démocratique,

dit-il, est uni pour poursuivre l'émancipation complète du pays...

Nous savons bien que, dans le champ des réformes sociales, tous les

esprits, toutes les imaginations se donnent carrière. Mille systèmes

naissent et meurent chaque jour; chacun bâtit son petit édifice...

Ici, la bonne foi et le désintéressement; là, le charlatanisme et

l'exploitation. Et qu'est-ce donc que cela prouve? C'est que la

société entière est en travail, c'est que, sous vos couches

officielles, où vous donnez l'exemple des intrigues et du désordre,

règne une fermentation universelle qui atteste le besoin qu'a la

société actuelle de sa transformation et de son progrès...

Non-seulement cette agitation n'a rien d'effrayant, mais, sous un

rapport, toutes les tentatives des sectaires ont un côté utile.

Laissons passage à l'extravagance; peut-être porte-t-elle en croupe

quelque idée que la nation voudra recueillir... Si de nobles

sentiments se font jour à travers les utopies, pourquoi tout condamner

et flétrir sans discernement? Si, parmi les esprits qui rêvent, il y a

des coeurs qui palpitent à toutes les émotions de la patrie, si elle

peut trouver là de l'abnégation pour la servir, du courage pour la

défendre, pourquoi les envelopper dans un ostracisme injuste? Le parti

démocratique ne rompt pas son unité pour si peu.» Nul, dès lors, ne

pourra être surpris de voir, au 24 février 1848, le jour où les hommes

du _National_ deviendront par surprise les maîtres de la France, les

socialistes partager avec eux le pouvoir. Pour en revenir à 1840, la

faiblesse des radicaux ne leur valait même pas d'être bien traités par

ceux qu'ils se refusaient à répudier. Peu de temps après le banquet de

Belleville, le 24 juillet, on célébrait, à Saint-Mandé, l'anniversaire

de la mort de Carrel. À la suite d'un discours de M. Bastide, gérant

du _National_, un étudiant prit la parole, au nom des communistes, et

reprocha violemment au journal républicain d'avoir dévié des doctrines

de l'homme qui avait fait sa gloire. Il en résulta une violente

altercation et même une sorte de rixe. Le _National_ donna

naturellement à entendre, le lendemain matin, que cet incident était

l'oeuvre de la police.

X

Il avait dû être déplaisant à la gauche ministérielle de paraître

abandonner, ou tout au moins ajourner, la réforme électorale. Ce ne

fut pas le seul sacrifice de ce genre que lui demanda M. Thiers:

celui-ci, en effet, était tout aussi désireux de se débarrasser de la

réforme parlementaire, autre article du programme de l'ancienne

opposition. On a déjà vu comment il était parvenu à faire élire, pour

examiner la proposition Remilly, une commission en apparence favorable

à la mesure, en réalité chargée de l'ajourner[255]. Cette commission,

nommée le 2 mai, conclut à l'adoption d'un projet de réforme, mais

elle ne déposa son rapport que le 15 juin, alors que la préoccupation

unique des députés était de prendre au plus tôt leurs vacances. À

peine une voix, dans la Chambre, demanda-t-elle, sans insister, que la

discussion du projet fût fixée entre le budget des recettes et celui

des dépenses. La majorité, entrant dans le jeu du ministère, la

renvoya après les deux budgets: c'était, au su de tous, un ajournement

indéfini. Pour le coup, le souhait du comte Jaubert était accompli, et

la proposition était dûment «enterrée».

[Note 255: Cf. plus haut, p. 146 à 152.]

Toutefois, pouvait-on compter que la gauche montrerait longtemps

encore une pareille complaisance? Il était visible qu'elle devenait

chaque jour plus gênée et plus maussade. Les radicaux ne se faisaient

pas faute de railler sa duperie et de flétrir sa «trahison». En outre,

les divers incidents, provoqués par la proposition du retour des

cendres de l'Empereur, avaient amené une scission dans son sein.

Plusieurs députés de ce groupe, en révolte contre M. Odilon Barrot,

avaient pris attitude d'opposition ouverte à l'égard du ministère.

C'étaient d'abord ceux qu'on appelait les «saints», en tête desquels

marchaient MM. de Tocqueville, de Beaumont, de Corcelle, et qui se

plaignaient un peu naïvement que la gauche ne se préoccupât pas

davantage d'appliquer ses doctrines. C'étaient ensuite des politiques

moins austères et plus agités, faciles sur les principes et

très-ombrageux dans leurs préventions. L'un de ces derniers, M.

Lherbette, personnage de mince autorité, mais de parole âpre et

d'allure remuante, ne manquait pas une occasion de soulever les débats

les plus désagréables à M. Thiers: un jour, il l'interpellait sur la

fameuse lettre par laquelle M. Jaubert avait invité les amis du

cabinet à «enterrer» la proposition Remilly; un autre jour, il

dénonçait les moyens plus ou moins avouables par lesquels le président

du conseil s'était rendu maître des journaux. «Je le dis hautement,

s'écria-t-il, grâce à l'accaparement de la presse par le ministère,

notre côté, celui de la gauche constitutionnelle, n'a plus d'organes;

il faut que le pays le sache.» Ces attaques embarrassaient les

ministériels de gauche, qui n'osaient riposter à la tribune et qui se

défendaient mollement dans la presse. Le _Siècle_ en était réduit à se

plaindre un peu piteusement du «déchaînement auquel M. Odilon Barrot

était en butte», de «la fureur qui s'était tournée contre lui», et il

ajoutait, quelques jours après, sous forme d'excuse: «Nous n'avons pas

demandé au ministère tout ce qui était dans nos voeux, et il est loin

d'avoir fait tout ce que nous lui avons demandé; mais qui est en

mesure de gouverner à sa place et de donner à l'opinion publique une

satisfaction plus complète[256]?»

[Note 256: 10 et 19 juin 1840.]

La gauche trouvait-elle au moins une compensation dans la

distribution des places? C'était, on le sait, ce qui lui tenait le

plus au coeur. M. Thiers en faisait sans doute assez sur ce point pour

fournir occasion aux plaintes des conservateurs. Certaines de ses

nominations témoignaient surtout d'un sans gêne dans le favoritisme,

d'un parti pris de se faire une clientèle personnelle, d'un dédain

pour les usages et la hiérarchie qu'on n'avait peut-être vus encore à

ce degré chez aucun ministre. Mais il était loin de donner ainsi à la

gauche tout ce qu'il lui avait, sinon promis, du moins laissé espérer.

Après tout, il se sentait homme de gouvernement et n'entendait pas

désorganiser l'administration. C'était surtout dans les préfectures

que la gauche attendait un renouvellement presque complet: il y avait

là d'anciennes ou de récentes rancunes électorales, impatientes de

recevoir satisfaction. Le ministre de l'intérieur, M. de Rémusat,

n'était pas encore assez loin du moment où il marchait avec M. Guizot,

pour être bien pressé d'obéir à ces exigences; il s'appliqua, au

contraire, à les éluder. Tout d'abord, sous prétexte d'étudier le

personnel, il retarda pendant plus de trois mois sa décision, et quand

enfin, le 5 juin, le mouvement préfectoral, depuis si longtemps

annoncé, parut au _Moniteur_, la gauche s'aperçut avec désappointement

qu'un seul préfet était destitué, un autre nommé conseiller d'État, et

treize changés de résidence; parmi les sous-préfets on ne comptait que

sept destitutions et vingt mutations. Pour le coup, les journaux ne

purent cacher leur mécontentement. Le _Siècle_, tout en consentant à

«tenir compte des intentions et des difficultés,» déclarait «ne pas

accepter, comme une satisfaction politique, un mouvement dont la

signification était aussi effacée.» Le _Courrier français_ disait:

«Cette mesure assure l'impunité à la plupart des magistrats qui

avaient audacieusement trempé dans les tripotages électoraux du 15

avril... À force de vouloir contenter tout le monde, on a fini par ne

pouvoir plus satisfaire personne... Les intérêts conservateurs ont

prévalu presque partout... On voit maintenant où en est la réaction

parlementaire du 1er mars. Il y a des choses que le cabinet ne peut

pas faire, et ce sont les choses que nous avions le plus souhaitées.»

Quelques jours après, rappelant toute la liberté d'action que la

gauche avait laissée au ministère, il ajoutait: «Nous avons le droit

de déplorer sa faiblesse... On n'est un grand ministre qu'à la

condition de déclarer, comme Richelieu, en entrant au pouvoir par la

brèche, que la politique du pays est changée[257].»

[Note 257: _Siècle_ du 6 juin, _Courrier français_ du 6 et du 10

juin.--La gauche sentit très-vivement ce désappointement. Deux ans

après, M. Léon Faucher, rédacteur du _Courrier français_, s'en

souvenait encore et écrivait, le 8 novembre 1842, à M. Duvergier de

Hauranne: «Nous ne pouvons à aucun prix recommencer l'épreuve du 1er

mars. Rémusat en particulier, par son obstination à conserver les

préfets, nous avait tout à fait sacrifiés. Pour ma part, j'ai failli y

perdre ma position, ma santé... S'immoler à des personnes, c'est être

dupe et faire des ingrats. Encore aujourd'hui, quatre ou cinq journaux

me font l'honneur de m'attaquer personnellement comme si j'étais

ministre, et pourtant je suis peut-être le seul homme de la presse,

avec Chambolle, qui n'ai rien demandé ni rien accepté du 1er mars.»

(Léon FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. I, p. 396.)]

Si M. Thiers trompait ainsi les espérances des partisans de M. Odilon

Barrot, réussissait-il par là même à rassurer les amis de M. Guizot et

de M. Molé? Non; ceux-ci étaient toujours en méfiance. Si peu que le

ministère eût fait de mutations administratives, elles étaient

commentées avec humeur et inquiétude par les députés conservateurs, et

d'ailleurs ceux-ci se rendaient compte que, dans chaque département,

toute la faveur et tout le crédit étaient passés à leurs adversaires.

Bien que la législation fût demeurée fermée à tous les articles du

programme de la gauche, on n'en avait pas moins le sentiment que

l'action parlementaire du cabinet tendait à désorganiser l'ancienne

majorité au profit de l'ancienne opposition. La facilité même avec

laquelle cette dernière laissait contredire ses idées, ajourner ses

réformes, paraissait suspecte aux conservateurs. «Elle s'entend avec

le ministère, disaient-ils, pour arriver à la fin de la session sans

nous effaroucher, en gagnant même quelques-uns des nôtres. Puis, les

Chambres dispersées, nous verrons se faire contre nous, d'abord

l'épuration des fonctionnaires, et ensuite la dissolution de la

Chambre. C'est parce qu'on lui a promis ce dénoûment, que la gauche

est si patiente.» La dissolution était ce que l'on redoutait le plus

au centre droit. «Soyez sûr, écrivait M. Duchâtel à M. Guizot, que la

dissolution est au fond de la situation actuelle. On prend des

renseignements de tous les côtés; on s'y prépare le plus

mystérieusement que l'on peut. On envoie aux journaux des départements

des articles que j'ai lus et qui vantent les heureux effets probables

d'une dissolution. Le Roi est décidé à la refuser; mais le

pourra-t-il?» Plus approchait la clôture de la session, plus, en dépit

des dénégations des ministres, ces inquiétudes devenaient vives. Le

bruit courait même qu'on n'attendait que la séparation du parlement

pour faire entrer M. Odilon Barrot dans le cabinet. Ce bruit parvint,

à Londres, aux oreilles de M. Guizot, et celui-ci, malgré son parti

pris de réserve, fit avertir M. de Rémusat par le duc de Broglie que,

dans ce cas, il ne resterait pas ambassadeur. «La dissolution de la

Chambre ou l'admission de la gauche dans le gouvernement, dit-il, ce

sont pour moi les cas de retraite que j'ai prévus et indiqués dès le

premier moment». M. de Rémusat répondit: «Guizot devrait bien

contrôler un peu mieux sa correspondance et croire ce que nous lui

écrivons. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il n'y a pas un mot de

fondé dans ses suppositions. Ce n'est pas, même en ce moment, la

tendance du cabinet de porter Barrot à la présidence l'année

prochaine[258].» M. Thiers avait sans doute eu connaissance de cette

plainte de M. Guizot, quand il terminait l'une des nombreuses lettres

qu'il écrivait alors à son ambassadeur, par ces mots un peu ironiques:

«Je vous souhaite mille bonjours et vous engage à vous rassurer sur

les affaires intérieures de la France; nous ne voulons pas la

dissolution, et nous ne vous perdons pas le pays en votre absence.»

[Note 258: _Documents inédits._]

Bien qu'imparfaitement rassuré, M. Guizot n'en continua pas moins à

prêcher à ses amis la patience et la modération. Il avait sur ce point

des idées très-réfléchies qu'il exposa, un jour, en ces termes, à M.

Duchâtel: «Je crois qu'il importe infiniment de ne pas se tromper sur

le moment de la réaction et sur la position à prendre pour la diriger.

Il ne faut rentrer au pouvoir qu'appelés par une nécessité évidente,

palpable. Je ne connais rien de pis que les remèdes qui viennent trop

tôt: ils ne guérissent pas le malade et ils perdent le médecin. Il

faut, quand nous nous rengagerons, que le péril soit assez pressant,

assez clair, pour que nos amis s'engagent bien eux-mêmes avec nous, et

à des conditions honorables et fortes pour nous. Les partis ne se

laissent sauver que lorsqu'ils se croient perdus.» Ces conseils

n'étaient qu'à demi entendus. Sans doute les conservateurs n'avaient

ni l'occasion, ni le moyen, ni la volonté d'entreprendre dans la

Chambre une campagne décisive; mais leurs journaux étaient toujours

fort agressifs. Les avances que M. Thiers cherchait parfois à faire

aux divers groupes de l'ancienne majorité étaient d'ordinaire assez

rudement rebutées: c'est ainsi que, vers la fin de la session, ayant

offert des places à M. Villemain, ancien membre du cabinet du 12 mai,

et à M. Martin du Nord, ancien collègue de M. Molé, il essuya des

refus que les commentaires des journaux rendirent plus significatif

encore. Aussi le _Constitutionnel_ du 17 juillet constatait-il, non

sans amertume, que «toutes les tentatives, plus ou moins heureuses,

faites pour ramener le parti conservateur» avaient échoué, et que ce

parti continuait son opposition plus ardemment que jamais: il en

concluait à la nécessité de se montrer plus ferme. «Que le ministère,

disait-il, sache avoir des amis et des ennemis.»

Telle était la situation, en juillet, à la fin de la session. Sans

doute, à force d'adresse, d'activité, de talent, M. Thiers était resté

debout pendant quatre mois. Il avait, sur un terrain difficile, évité

toutes les chutes, mais à la condition de se réduire à une sorte

d'inaction politique, bien contraire à sa nature; il n'avait pu tenter

aucune des grandes entreprises par lesquelles il semblait devoir

justifier son avénement et répondre à l'attente du public. Pour le

moment, et à ne pas regarder au delà des quelques mois de vacances

parlementaires, le ministère ne paraissait pas en péril; mais personne

ne le croyait solide et n'avait foi dans son avenir. On ne voyait pas

quels ennemis seraient, à l'heure actuelle, en état de le renverser et

de le remplacer; mais on ne voyait pas davantage où se trouvaient ses

amis, ceux qui le reconnaissaient et étaient résolus à le soutenir

comme le représentant véritable et permanent de leurs idées et de

leurs intérêts. En réalité, après tant d'ingénieuses manoeuvres, il ne

possédait pas plus une majorité à lui qu'au jour où il avait pris le

pouvoir, et, comme l'écrivait un observateur, «la position politique

du ministère était encore à trouver». Chacun surtout se rendait compte

que les expédients au moyen desquels M. Thiers avait vécu jusqu'alors

étaient usés au regard de la gauche aussi bien que du centre; c'est le

propre, en effet, de ces jeux de bascule de n'avoir que des succès de

courte durée, et, par là, ils ne sauraient jamais égaler et remplacer

la grande politique. Aussi l'impression générale était-elle alors que

M. Thiers ne pourrait aborder, dans ces conditions, la rentrée des

Chambres. «La session s'est close médiocrement pour le cabinet,

écrivait M. Villemain à M. Guizot; il y avait, à la Chambre des

députés, diminution de confiance, quoique la confiance n'eût jamais

été grande. Le parti nécessaire, le centre, n'était pas hostile, mais

froid et assez sévère dans ses jugements. La gauche était humble, mais

une partie avait de l'humeur et, sans les journaux, en aurait eu

davantage. La session prochaine retrouvera les choses dans le même

état, et plutôt aggravées. Les conquêtes individuelles seront assez

rares et péniblement compensées. Il y aura de l'impossible à

satisfaire la gauche, ou à la conserver aussi bénigne sans la

satisfaire.» Ceux qui étaient le plus dévoués au ministère ne

cachaient pas leurs inquiétudes, tel M. Duvergier de Hauranne, qui,

tout en affirmant à M. Guizot que l'existence du cabinet était assurée

pour la durée des vacances, reconnaissait que les difficultés

renaîtraient au début de la session prochaine; il ajoutait même:

«J'avoue qu'à cette époque ces difficultés pourront être grandes.»

Quant au duc de Broglie, tout en constatant que la session finissait

paisiblement, «que toutes les grandes lois avaient passé», il notait

que ceux des députés des centres qui étaient revenus individuellement

au ministère, «ne lui voulaient pas de bien, ne lui souhaitaient pas

d'avenir et étaient prêts à se réjouir de sa chute[259]».

[Note 259: _Documents inédits._]

M. Thiers était trop perspicace pour ne pas voir un danger qui

frappait ainsi tout le monde, amis et adversaires. Il n'était pas

homme non plus à s'y laisser acculer sans rien entreprendre pour y

échapper. Tous ceux qui le connaissaient s'attendaient donc à le voir

profiter de l'intervalle des sessions pour chercher l'occasion de

quelque coup d'éclat qui le sortit des embarras actuels et donnât une

autre direction aux esprits. Ne lui savait-on pas le goût des

diversions? Chacun pressentait du nouveau et de l'imprévu, tout en

ignorant quel il serait. «Personne, écrivait alors un observateur, ne

devine ce que pourra inventer le président du conseil; mais on ne sera

surpris par quoi que ce soit, tant on est habitué à tout attendre de

M. Thiers[260].» Le passé permettait cependant de faire quelques

pronostics. Ceux qui se rappelaient comment, en 1836, au milieu

d'embarras analogues, M. Thiers avait voulu jeter la France dans une

intervention militaire en Espagne, ne devaient-ils pas supposer que,

cette fois encore, l'aventureux ministre chercherait au dehors la

diversion dont il avait besoin? Les complications, chaque jour plus

graves, des affaires d'Orient allaient le dispenser de faire naître

une occasion. Le 15 juillet, le jour même où les Chambres françaises

se séparaient pour leurs vacances annuelles, l'Angleterre, la Russie,

l'Autriche et la Prusse signaient, à l'insu et à l'exclusion de la

France, un traité pour régler la question orientale.

[Note 260: Lettre du capitaine Callier au maréchal Soult. (_Documents

inédits._) Le capitaine Callier, aide de camp du maréchal, était resté

à Paris pour tenir ce dernier, alors à la campagne, au courant des

événements politiques.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 4 / 7) · 第 32 / 70 题