VI

Au sortir de la discussion des fonds secrets dans la Chambre des

pairs, c'était avec la gauche que M. Thiers était en coquetterie. Par

quels moyens lui plaire, sans trop ébranler l'édifice social? L'idée

lui vint d'avoir, lui aussi, son amnistie. Il lui parut d'une part que

c'était une recette éprouvée pour se faire applaudir de l'ancienne

opposition, et d'autre part que les 221 ne pouvaient s'offusquer de

voir imiter M. Molé. Celui-ci, sans doute, n'avait pas laissé, en ce

genre, grand'chose à faire. Toutefois, à y regarder de près, il y

avait encore quelques révolutionnaires impénitents auxquels on pouvait

rendre les moyens d'attaquer la monarchie et la société. L'amnistie de

1837 ne s'était appliquée qu'aux condamnés politiques «alors détenus

dans les prisons de l'État»; elle excluait ainsi les coutumaces en

fuite, parmi lesquels étaient certains personnages importants du parti

républicain, évadés pendant le «procès d'avril»[211]. M. Thiers

proposa de décider que «l'amnistie, accordée par l'ordonnance du 8 mai

1837, serait étendue à tous les individus condamnés avant ladite

ordonnance, pour crimes ou délits politiques, qu'ils fussent ou non

détenus dans les prisons de l'État.» Le Roi, toujours prompt aux

mesures de clémence, s'y prêta volontiers, et, de même que la première

amnistie avait accompagné le mariage du duc d'Orléans, la nouvelle fut

publiée, le 27 avril, à l'occasion du mariage du duc de Nemours.

[Note 211: Cf. t. II, p. 305.]

Parmi les coutumaces admis ainsi à rentrer en France, les deux plus

connus étaient Godefroy Cavaignac et Armand Marrast. On les a déjà vus

à l'oeuvre dans les conspirations des premières années du règne: de

natures fort dissemblables, le premier, sévère et hautain, esprit

tout ensemble cultivé et faussé, implacable mais sincère; non sans

générosité tout en servant des opinions cruelles; le second, élégant

et léger, bel esprit sceptique, homme de plaisir égaré dans les

violences révolutionnaires par soif de parvenir et par une sorte de

gaminerie destructive. À leur rentrée en France, ils eurent des

destinées fort différentes. Cavaignac, devenu rédacteur de diverses

feuilles démagogiques, d'abord du _Journal du peuple_, bientôt de la

_Réforme_, n'y retrouva pas l'importance dont il avait joui aux beaux

jours de la Société des droits de l'homme. Jalousé par ses compagnons,

qui ne le valaient pas, leur faisant un peu l'effet du revenant d'une

époque finie, il se sentait lui-même dépaysé dans ce monde politique

où il reparaissait après cinq ans d'absence. Bien qu'obstiné toujours

dans les mêmes sophismes et les mêmes passions, il était, pour le

moment, convaincu de l'impuissance de son parti, désabusé des moyens

violents auxquels il avait cru autrefois, et sans espoir dans le

succès prochain de la république[212]. Malade, n'ayant que quelques

années à vivre[213], il était de plus en plus envahi par cette

mélancolie fatiguée, ce dégoût amer qu'avait connus Carrel et dont

sont atteintes, tôt ou tard, toutes les âmes un peu hautes, fourvoyées

dans le parti révolutionnaire. Marrast avait peut-être encore moins

d'illusions sur les vices ou les sottises de son parti; mais il

n'était pas homme à en mourir; tout au plus souffrait-il, dans sa

délicatesse épicurienne, de certains voisinages grossiers. À la

différence de Cavaignac, il rencontra, en revenant de l'exil,

l'occasion d'un rôle beaucoup plus important et plus brillant que

celui qu'il avait joué avant 1833. Il prit la direction du _National_,

qui languissait un peu depuis la mort de Carrel, et lui donna une vie

nouvelle. Il avait peu de fond, mais sa plume, très-française

d'allure, était audacieuse avec grâce, perfide dans sa légèreté et

meurtrière en se moquant. Le _National_ devint, entre ses mains, une

des principales machines de guerre dirigées contre la monarchie, si

bien qu'au lendemain du 24 février, la rédaction de ce journal se

trouvera, comme par droit de victoire, presque maîtresse de la France,

et que Marrast sera hissé à la présidence de l'Assemblée constituante,

le premier poste de l'État à ce moment. Fortune bien passagère, il est

vrai, car, non réélu à l'Assemblée législative, répudié par tous,

bientôt même oublié de tous, il mourra, en 1852, sans que presque

personne s'en aperçoive, et dans un tel dénûment qu'il ne laissera pas

de quoi payer ses obsèques.

[Note 212: DE LA HODDE, _Histoire des sociétés secrètes et du parti

républicain_, p. 334.]

[Note 213: Godefroy Cavaignac devait mourir en 1845.]

L'amnistie complémentaire de 1840 fut loin d'avoir le retentissement

et la popularité de celle de 1837. La nouveauté et l'à-propos lui

faisaient défaut. La gauche voulut bien en savoir gré au ministère,

mais en n'y voyant qu'un à-compte. Elle attendait des satisfactions

plus positives. Ce qu'elle voulait, c'étaient des places. Le président

du conseil, pour donner, en cette matière, un gage éclatant de sa

bonne volonté, fit offrir à M. Dupont de l'Eure un siége à la Cour de

cassation. On sait ce qu'était le personnage: sa médiocrité notoire ne

permettait pas d'attribuer sa nomination à autre chose qu'à ses

opinions politiques; engagé depuis vingt-cinq ans dans l'opposition la

plus étroite et la plus avancée, se posant en républicain, il

dépassait M. Odilon Barrot et appartenait au groupe radical. L'idée de

cette nomination plut fort aux députés de la gauche. Elle n'avait pas

seulement à leurs yeux l'avantage d'ouvrir violemment une brèche dans

la citadelle des fonctions publiques; elle mettait en outre à l'aise

beaucoup d'entre eux, à la fois impatients d'accepter les faveurs du

cabinet et embarrassés par leurs anciennes poses d'austérité

démocratique; l'exemple d'un homme auquel, dans l'impossibilité de lui

prêter aucune autre valeur, on avait fait un renom de rigidité et même

de brutalité puritaines, les eût couverts, et là où cet austère aurait

passé, tout le monde pouvait passer à sa suite. Par malheur, les

radicaux, ayant deviné ce calcul, agirent fortement sur M. Dupont de

l'Eure, et obtinrent de lui qu'il repoussât l'offre qui lui était

faite. Au lieu donc de l'encouragement espéré, la gauche recevait une

leçon, que la presse républicaine ne négligea pas de souligner avec

force railleries. Quant à M. Thiers, il sortait de cette tentative,

avec la figure un peu penaude d'un séducteur éconduit. Pour comble,

vers cette même époque, c'est-à-dire à la fin d'avril et au

commencement de mai, éclatèrent à la fois plusieurs révélations

compromettantes sur les moyens employés par le président du conseil

pour payer le zèle de ses amis de la presse et pour désarmer ses

adversaires. On racontait, en citant des chiffres et des noms, l'achat

de tel journal, la subvention accordée à telle revue, les missions

lucratives données à tels écrivains dont l'opposition était

gênante[214]. Et l'on trouvait piquant de rapprocher de ces faits les

accusations de «corruption», dirigées naguère par M. Thiers et ses

amis contre le ministère du 15 avril. Ces petits scandales

alimentèrent quelque temps la polémique des journaux: plus tard même,

M. Garnier-Pagès les porta à la tribune, et, malgré tout son esprit,

le président du conseil ne put y faire qu'une réponse peu

concluante[215].

[Note 214: M. Capo de Feuillide, qui faisait une opposition très-vive

dans le _Journal de Paris_, avait reçu une mission aux Antilles, et ce

journal était devenu du coup ministériel. La _Presse_ disait de son

côté: «On m'a pris le meilleur de mes rédacteurs; je le cherche

partout; si M. le président du conseil voulait me le rendre, il me

ferait un vrai présent, car ce rédacteur a beaucoup de talent.» Il

s'agissait de M. Granier de Cassagnac, qui avait reçu une mission

analogue à celle de M. Capo de Feuillide.]

[Note 215: Séance du 16 mai.]

Ce n'étaient pas les seules contrariétés de M. Thiers. Dans sa

situation, tout lui devenait embarras. On le vit bien au cours des

incidents amenés par ce qu'on appela alors «la proposition Remilly».

Quelques explications sont nécessaires pour en faire comprendre

l'origine et la portée. Depuis longues années, la réforme

parlementaire figurait à côté de la réforme électorale, sur le

programme de la gauche; si la seconde avait pour but l'extension du

nombre des électeurs, la première tendait à diminuer dans la Chambre

le nombre des fonctionnaires, ou même à les éliminer complétement. Le

régime représentatif, en pénétrant tardivement sur le sol français, y

avait trouvé une ancienne et puissante organisation administrative.

Par leur notoriété, par leur crédit, par leur habitude des affaires

publiques, les fonctionnaires se trouvèrent tout naturellement

désignés aux suffrages des électeurs, et, une fois élus, ils ne

furent pas les moins capables des députés. Toutefois, si cette

présence des fonctionnaires au parlement offrait des avantages, elle

avait aussi des inconvénients. D'une part, l'indépendance du député à

l'égard du pouvoir n'était-elle pas en péril, quand il pouvait être

tenté d'acheter, par quelque complaisance, une place ou un avancement?

D'autre part, le fonctionnaire, membre de la Chambre, n'était-il pas

trop distrait de sa fonction, et n'avait-il pas, sur ses collègues non

députés, une supériorité d'influence et de faveur qui se traduisait

par des passe-droits? Dès la Restauration, le parti libéral avait fait

grand bruit de ces abus. Ce fut même pour lui donner satisfaction que

la Charte de 1830 et la loi du 14 septembre suivant soumirent à la

réélection les députés promus à des fonctions publiques salariées, et

que la loi du 15 avril 1831 édicta des incompatibilités entre

certaines fonctions et le mandat législatif. Malgré ces restrictions,

le nombre des fonctionnaires députés allait sans cesse croissant: on

en comptait 130 en 1828, 140 en 1832, 150 en 1839. Aussi l'opposition

poussait-elle plus fort que jamais le cri de la «réforme

parlementaire». Un député de la gauche, M. Gauguier, s'en était même

fait une spécialité; chaque année, il reproduisait sa proposition. Le

remède qu'il voulait appliquer était incorrect et un peu grossier:

c'était la suppression du traitement attaché aux fonctions pendant la

durée des sessions; on sait qu'alors les députés ne recevaient aucune

indemnité. Présentée onze fois de 1830 à 1839, cette proposition fut

onze fois écartée.

Autant l'opposition s'obstinait à demander la réforme, autant le parti

conservateur persistait à la repousser. Il se décidait par des raisons

d'ordre inégal. Tout d'abord, la plupart des députés fonctionnaires

votaient avec lui, et il répugnait à se mutiler lui-même. Par une

considération semblable, le gouvernement hésitait à se priver d'un

moyen d'influence sur les membres de la Chambre. C'étaient là les

motifs inférieurs; il y en avait de plus élevés. La Chambre,

disait-on, devait représenter la société telle qu'elle se comportait;

or, surtout en France et avec le régime du suffrage restreint, cette

représentation n'était plus exacte et complète, si l'on en écartait

les fonctionnaires. Même en Angleterre, où pourtant le personnel

administratif était beaucoup moins nombreux, soixante-dix de ses

membres siégeaient aux Communes. Chez nous, qui n'avions pas, comme

nos voisins d'outre-Manche, une classe élevée pour la vie publique,

les fonctionnaires ne formaient-ils pas la partie de la nation la plus

habituée à s'occuper des affaires générales et le faisant avec le plus

de détachement des intérêts privés? Leur présence à la Chambre

n'était-elle pas, dans un pays sans aristocratie, où tout se trouvait

déraciné et comme mobilisé par la révolution, le seul moyen de garder

quelques traditions et un peu d'esprit de suite? Leur compétence ne

pouvait être contestée; il semblait peu conforme au bon sens de

n'admettre que les avocats à la confection des lois et d'en écarter

les magistrats, ou bien de faire décider les questions militaires par

des commerçants, à l'exclusion de tout officier. On croyait découvrir,

et l'on dénonçait volontiers, au fond de la thèse de l'opposition, un

retour vers les idées de 1791, vers cette séparation absolue du

législatif et de l'exécutif, que l'expérience avait condamnée et dont

le dernier mot serait de prendre les ministres hors du parlement. Les

fonctionnaires éloignés, par qui seraient-ils remplacés? Serait-ce par

ces _politicians_ qui commençaient déjà à être la plaie de la

démocratie américaine, classe nouvelle faisant son métier des

élections et y cherchant sa fortune? Estimait-on que ce fût le moyen

de relever la moralité de la Chambre? Enfin, la réforme parlementaire

apparaissait à tous comme un acheminement vers cette réforme

électorale dont le nom seul suffisait alors à effrayer l'opinion

conservatrice. On le voit, la question était tout au moins plus

complexe et plus embarrassante que ne le prétendait l'opposition. La

vérité était que la France se trouvait en face d'un problème

absolument nouveau: la conciliation d'un régime de liberté politique

avec la centralisation administrative. L'heure n'était pas sonnée des

transactions où se trouve d'ordinaire la solution de semblables

problèmes. Chaque parti restait sur son terrain, l'un réclamant avec

passion, l'autre repoussant avec terreur la réforme parlementaire.

On conçoit dès lors quel fut l'étonnement lorsque, le 28 mars 1840,

deux jours après le vote des fonds secrets, un député de l'opposition

conservatrice, esprit «flottant et curieux de popularité[216]», M.

Remilly, vint déposer un projet de réforme parlementaire. Son système

était autre que celui de M. Gauguier: il proposait de décider que les

députés «ne pourraient être promus à des fonctions salariées ni

obtenir d'avancement pendant le cours de la législature et de l'année

qui suivrait.» Était-ce donc que le parti conservateur se

convertissait à la réforme qu'il avait si longtemps combattue? Non;

c'était, sous l'empire du dépit causé par le vote des fonds secrets,

une malice à l'adresse des députés de la gauche et de M. Thiers.

Quelques esprits sages cependant se demandèrent tout de suite si l'on

ne risquait pas de payer bien cher le plaisir de vexer ses

adversaires. De ce nombre était le _Journal des Débats_. «Ce serait le

parti conservateur, disait-il, qui, pour début d'opposition, irait

ressusciter, après l'avoir tant de fois rejetée sans vouloir même en

écouter les développements, la proposition de M. Gauguier! Rien ne

serait plus contraire à ses principes et au rôle sérieux et digne qui

lui convient. On craint, il est vrai, que la gauche n'envahisse les

places; on penserait lui jouer un bon tour en coupant les vivres à son

ambition, et il est facile de voir, nous en convenons, que la

proposition de M. Remilly a mis dans un risible embarras ces héros de

désintéressement qui croient toucher au moment de recevoir en ce monde

la récompense de leur longue vertu... Comme épigramme, la proposition

de M. Remilly peut être bonne et spirituelle. Mais les épigrammes ne

sont à leur place que dans la salle des conférences; on ne propose pas

quelque chose d'aussi sérieux qu'une loi, pour le plaisir de rire de

la position embarrassée de ses adversaires... Vous embarrassez la

gauche aujourd'hui, soit! Mais vous, hommes conservateurs, vous serez

bien plus embarrassés, quand la Chambre, privée des lumières que lui

apportent les fonctionnaires publics, se jettera à corps perdu dans

les voies hasardeuses de la théorie. La proposition de M. Remilly

ouvre la voie... nous voilà en pleine réforme électorale.»

[Note 216: Expressions de M. Guizot.]

Le premier mouvement de M. Thiers fut de chercher à étouffer dans son

germe cette malencontreuse proposition. Il tâcha de décider les

bureaux de la Chambre à en refuser «la lecture». Mais il ne fut suivi

ni par les conservateurs, heureux de lui faire pièce, ni par la

gauche, qui ne voulait pas avoir l'air de désavouer son passé[217].

Aussi cette lecture fut-elle votée à une grande majorité (7 avril).

Dans le bureau dont faisait partie le président du conseil, et bien

que celui-ci eût pris plusieurs fois la parole, il n'y eut que trois

voix dans son sens. Instruit par cet échec, M. Thiers se retourna

lestement, et, quand vint en séance publique le débat sur la prise en

considération, il l'appuya hautement, obtenant ainsi les félicitations

de M. Odilon Barrot, qui, au fond, ne désirait pas plus que le

ministre de voir aboutir la proposition. Malgré les protestations

très-vives de M. Dupin et de quelques autres fonctionnaires députés,

cette prise en considération fut votée, comme l'avait été la lecture,

à une grande majorité (24 avril). Cependant certains conservateurs

s'effrayaient de plus en plus des conséquences de l'espièglerie de M.

Remilly. Le _Journal des Débats_ multipliait ses avertissements, et,

de Londres, M. Guizot écrivait au duc de Broglie: «Quand le cabinet

s'est formé, il m'a écrit en propres termes qu'il se formait sur cette

idée: _point de réforme électorale, point de dissolution_, et il

glisse de jour en jour dans la réforme et la dissolution.» M. Guizot

expliquait comment, en effet, le vote de la proposition Remilly

entraînerait une dissolution, et il ajoutait: «Il faut que cette

proposition meure dans la commission... Pensez bien à ceci, je vous

prie. Voyez ce que vous pouvez faire, jusqu'à quel point vous pouvez

agir sur le cabinet. Épuisez votre pouvoir; forcez-les d'épuiser le

leur, pour n'en pas venir à cette extrémité. J'en suis très-préoccupé

moi-même, préoccupé avec un déplaisir infini[218].» Sur ce point du

moins, et malgré son adhésion apparente à la proposition, M. Thiers se

trouvait avoir le même intérêt et le même désir que M. Guizot. Il

s'appliqua et réussit à faire entrer dans la commission nommée, le 2

mai, pour examiner la proposition, des compères qui, tout en feignant,

comme lui, d'être pour la réforme, étaient résolus à faire traîner les

choses en longueur. Cette intervention du gouvernement reçut même une

publicité dont le président du conseil se serait volontiers passé.

L'un de ses collègues, M. Jaubert, que sa franchise indisciplinée

rendait peu propre aux manoeuvres souterraines, avait envoyé à

plusieurs députés, une lettre les invitant à se rendre exactement à

leurs bureaux pour aider le ministère à «enterrer» la proposition

Remilly. Quelques-uns des destinataires s'offusquèrent d'une

invitation si peu voilée et la dénoncèrent dans les bureaux de la

Chambre; la lettre fut même reproduite par les journaux, qui en firent

grand tapage. Cette divulgation mettait en assez fâcheuse lumière le

double jeu des ministres. La gauche devait à ses principes de paraître

indignée; du reste, elle était réellement mécontente, sinon de la

manoeuvre, au moins de la maladresse avec laquelle on l'avait laissé

surprendre. Quant aux conservateurs, ils prirent plaisir à montrer le

gouvernement réduit à «user de tous les petits expédients de la

politique de coulisses.» Le _Journal des Débats_ résumait ainsi la

situation: «Le ministère va de gauche à droite et de droite à gauche,

le même jour et à la même heure. Il n'a ni plan, ni système, ni

volonté, ni majorité assurée nulle part. C'est un perpétuel

solliciteur de votes contradictoires. Il n'achète un succès qu'en

faisant des concessions de principes au côté droit et en votant avec

le côté gauche... Certes, si nous avions dans l'âme ce scepticisme

politique inauguré le 1er mars, nous pourrions nous donner le plaisir

de contempler ce ministère vagabond, ce gouvernement gouverné par tout

le monde. Mais c'est là un spectacle dont le parti radical a seul le

droit de se réjouir et qui nous inspire encore plus d'affliction que

de pitié.»

[Note 217: M. Barrot s'exprima en ces termes, dans son bureau: «Je

n'aurais pas pris l'initiative de la proposition... Toutefois, s'il y

a, dans les centres, des députés plus hardis que nous ou plus

impatients, nous ne leur fermerons pas la carrière. Ils nous y

retrouveront avec les principes que nous avons constamment professés

et que nous ne déserterons pas. C'est pourquoi je ne m'oppose pas à sa

lecture.»]

[Note 218: _Mémoires de Guizot_, t. V, p. 351-3.]

Si nous avons exposé avec quelques détails les vicissitudes de la

proposition Remilly, ce n'est pas seulement parce qu'elles occupèrent

alors beaucoup l'opinion, c'est aussi, et surtout parce qu'elles

montrent bien la situation de M. Thiers, contraint d'ajourner ou

d'esquiver toutes les questions, exposé, s'il se prononçait dans un

sens ou dans l'autre, à compromettre des sympathies dont il croyait ne

pouvoir se passer ou des principes qu'il savait nécessaires,

impuissant à faire un pas sans risquer de voir son armée se débander

par un bout ou par l'autre. Cette sorte d'immobilité, imposée par le

souci d'un équilibre si difficile, eût été fâcheuse pour tout

ministre; elle l'était plus encore pour M. Thiers. Il avait, par

nature, besoin de remuer, et la curiosité du public, éveillée par son

seul avénement, attendait de lui plus de mouvement que de tout autre.

On s'étonnait, qu'au pouvoir depuis deux mois, il n'eût encore rien

fait, sauf quelques exercices de bascule qui commençaient à paraître

monotones. De là une impression de déception à laquelle le prestige du

ministre ne pouvait longtemps résister. Les opposants se sentaient

encouragés; le ton des journaux conservateurs ou radicaux était chaque

jour plus dédaigneux. «Ce ministère d'escamoteurs, s'écriait le

_National_ du 6 mai, ne s'est guère signalé jusqu'à présent que par la

pauvreté de ses actes, unie à la prodigalité de ses promesses.» Il

n'était pas jusqu'aux journaux de la gauche ministérielle qui, pour ne

pas paraître complices de ces «escamotages», ne se fissent exigeants

et grondeurs. «Il y aurait duperie, disait le _Siècle_, à soutenir un

cabinet qui ne changerait rien à la situation.»

Comment sortir de cette impasse? Une dissolution eût-elle remédié au

mal? M. Thiers aurait-il eu chance de trouver une majorité dans des

élections nouvelles? C'était douteux. En tout cas, il ne pouvait même

pas l'essayer. Le Roi, en effet, tout en continuant à laisser liberté

entière à son cabinet, et même en traitant M. Thiers sur un pied de

confiance familière, était décidé à ne pas lui accorder la dissolution

s'il la lui demandait, et à accepter sa démission plutôt que de lui

laisser faire des élections avec le concours et sous l'influence de la

gauche. C'était son droit de roi constitutionnel. Il était si résolu

sur ce point que, vers la fin d'avril, il en entretint le maréchal

Soult, et lui demanda si, dans ce cas, il pouvait compter sur lui pour

former un cabinet. Le maréchal ne refusa pas, mais indiqua que M.

Guizot devrait alors être chargé du ministère des affaires étrangères.

Louis-Philippe, loin de faire aucune objection, prit la main du

maréchal et le remercia. «Ceci, dit-il, sera ma ressource en cas de

mésaventure.» L'incident fut aussitôt communiqué par M. Duchâtel à M.

Guizot.

M. Thiers pouvait ignorer le détail de ces démarches, mais il

connaissait la résolution du Roi. Si donc il laissait parfois ses

journaux menacer les conservateurs de la dissolution, il savait, à

part lui, que cette menace était vaine. Et cependant, plus que tout

autre, il comprenait l'humiliation et le péril du _statu quo_. Plein

de ressources, si ses idées n'étaient pas toutes également bonnes, il

était du moins rarement à court. À défaut d'une solution des

difficultés inextricables qui l'enserraient de toutes parts, il lui

vint à l'esprit de chercher, sur un tout autre terrain, hors des

questions alors débattues, une diversion qui s'emparât vivement,

violemment, des imaginations et les jetât dans une direction nouvelle.

Cette diversion, sans doute, ne supprimerait pas les impuissances et

les misères de la situation; mais elle les ferait oublier pendant

quelque temps. Après, on verrait.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 4 / 7) · 第 29 / 70 题