IV

Pendant que la gauche triomphait d'une victoire à laquelle elle avait

en effet une grande part, les adversaires du cabinet se

reconnaissaient battus et définitivement en minorité. Ils

n'entrevoyaient, jusqu'à la fin de la session, aucun moyen de prendre

leur revanche. Aussi ne songeaient-ils pas à rentrer en campagne. Leur

seule ambition était de rester compacts, l'arme au bras, sans

attaquer, mais sans se débander, se tenant prêts à profiter des

chances que pourraient leur offrir, quelque jour, soit un repentir,

soit une imprudence de M. Thiers[202]. L'occasion se présenta bientôt

à eux de passer, pour ainsi dire, en revue leur petite armée. Une

place de secrétaire dans le bureau de la Chambre s'étant trouvée

vacante, ils portèrent l'un des leurs, M. Quesnault, contre le

candidat ministériel, qui était M. Berger; ce dernier l'emporta, mais

seulement au second tour et par 191 voix contre 164 (8 avril). Le

chiffre de la minorité fut remarqué. Fort irrités, les journaux de

gauche saisirent ce prétexte de déclarer que le gouvernement devait

«traiter les ennemis en ennemis et ne rien concéder à qui ne concédait

rien[203]». À ce même moment, cependant, les réflexions de M. Thiers

paraissaient le conduire à une conclusion différente. Son plan n'était

pas d'avoir à droite une opposition si considérable. Il se sentait

ainsi, plus qu'il ne le voulait, sous la protection et à la merci de

la gauche; celle-ci, sachant son concours nécessaire, commençait à se

montrer grondeuse et exigeante[204]. M. Thiers en vint à se demander

s'il ne serait pas utile de donner un léger coup de gouvernail à

droite, pour se rapprocher d'une partie des conservateurs.

[Note 202: Cette politique, exposée dans une lettre de M. Dumon à M.

Guizot (_Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 349-50), se trouvait aussi

formulée chaque matin dans le _Journal des Débats_. (Cf. notamment le

numéro du 6 avril.)]

[Note 203: _Constitutionnel_ du 10 avril. Cf. aussi le _Siècle_ de la

même date.]

[Note 204: Le _Courrier français_ du 10 avril se plaignait des

«ménagements de M. Thiers pour les 221», et il ajoutait: «En appuyant

le ministère du 1er mars, la gauche a entendu que le pouvoir se

déplacerait, hommes et choses.»]

La loi des fonds secrets, votée par la Chambre des députés, était

alors soumise à une commission de la Chambre des pairs. Le rapporteur

de cette commission se trouvait être le duc de Broglie. L'illustre

parrain du cabinet, quoique demeurant bienveillant à son égard,

n'avait plus toute la confiance du premier jour[205]. Plus encore que

le président du conseil, il déplorait de voir le gouvernement porté

trop à gauche; c'était, à son avis, moins la faute de M. Thiers que le

résultat fâcheux des «querelles de journaux»; mais enfin, le mal était

là, et M. de Broglie désirait d'autant plus y remédier qu'il avait

pris plus de responsabilité dans la formation du ministère. Aussi

était-il prêt à seconder, bien mieux, à provoquer l'inflexion à droite

que méditait alors le chef du cabinet. De cette conformité de

dispositions, sortit le rapport lu à la Chambre des pairs, dans la

séance du 9 avril. L'importance de ce document tenait à ce que le

noble pair ne parlait pas seulement en son nom, mais reproduisait les

communications faites par le gouvernement à la commission; c'était

comme un nouveau programme ministériel, transmis au public par

l'intermédiaire et avec la caution du duc de Broglie. Le cabinet s'y

réclamait toujours de la coalition et se faisait honneur d'être sorti

de l'opposition; mais, parmi ses déclarations, celles-là étaient mises

plus en relief qui devaient rassurer les conservateurs. Il n'était pas

jusqu'à la précision et presque la roideur de la forme, qui ne révélât

la préoccupation de dissiper certaines équivoques exploitées par la

gauche. «La transaction, disait le rapporteur au nom du ministère,

doit avoir ses principes, ses règles, ses limites. Point de changement

dans nos institutions fondamentales: ajournement indéfini, par

exemple, de toute réforme électorale... Maintien des lois tutélaires

auxquelles le gouvernement a dû son salut, dans les jours de péril, de

toutes sans exception. Maintien des dispositions essentielles de ces

lois, de toutes, sauf une exception, sauf un engagement pris par

l'administration précédente[206] et que le ministère actuel ne

rétracte point, par respect pour des scrupules constitutionnels dont

lui-même il n'est pas atteint. Dans la distribution des emplois, point

de réaction, point de destitution pour cause politique; point

d'exclusion non plus pour cause politique.» Sans doute, sauf la

déclaration contre les révocations de fonctionnaires qui était

nouvelle, il n'y avait rien là que n'eût dit déjà le président du

conseil à la Chambre des députés. Mais le ton était tout autre; on y

reconnaissait comme une volonté de «résistance» qui devenait la note

dominante du programme ministériel. M. Thiers s'en rendit compte et ne

laissa pas, au fond, que d'en éprouver quelque déplaisir. «Quant au

ministère, écrivait le duc de Broglie à M. Guizot, il n'a été content

qu'à demi; les conditions du pacte sont si nettement posées, les

paroles ont été recueillies et enregistrées avec tant de solennité,

qu'il craint que cela ne le compromette avec la gauche... Je crois la

position prise assez bonne. Reste à savoir si le ministère en tirera

parti; quant à nous, je pense que l'honneur de notre drapeau est en

sûreté[207].»

[Note 205: Cf. la lettre que le duc de Broglie écrivait alors à M.

Guizot: il en était arrivé à douter que M. Thiers pût durer jusqu'à la

session suivante, et il invitait M. Guizot à se tenir prêt à le

remplacer. (GUIZOT, _Mémoires_, t. V, p. 348, 349.)]

[Note 206: Le rapporteur faisait ici allusion à l'engagement pris de

définir l'attentat.]

[Note 207: Lettre du 12 avril 1839. (_Documents inédits._)]

L'effet du rapport fut considérable. Les journaux conservateurs

applaudirent, en gens plus empressés à embarrasser le cabinet qu'à le

seconder. «Nous adoptons tout à fait le programme du ministère, tel

que M. le duc de Broglie l'a présenté à la Chambre des pairs,» disait

le _Journal des Débats_ du 13 avril. Puis, après avoir montré en quoi

ce programme différait de celui qui avait été exposé à la Chambre des

députés: «Que voulez-vous? Il y a loin du Palais-Bourbon au

Luxembourg, et la route porte conseil... Que ne disait-on cela à la

tribune de la Chambre des députés? Il n'y aurait pas eu, dans le

centre, 158 voix contre le ministère.» Venaient ensuite des

félicitations à l'adresse du duc de Broglie pour le service qu'il

avait ainsi rendu. «Peut-être le devait-il, ajoutait-on. Il avait

contribué à créer un ministère qui semblait douteux; il lui

appartenait de dissiper ces doutes. Il appartenait au parrain de

répondre pour l'enfant.» Les feuilles de gauche, fort désagréablement

surprises, essayèrent d'abord de dissimuler leur mécompte, affectant

de ne voir dans ce qui avait été dit que le sentiment personnel du

rapporteur, ou tout au plus «des concessions sans importance, faites à

la caducité de la haute Assemblée»; il avait fallu, disaient-elles, «y

parler tout bas, comme dans une chambre de malade». Mais il leur fut

difficile de feindre longtemps la satisfaction, en face des

conservateurs et des radicaux qui les raillaient et leur reprochaient

d'être dupes à dessein ou par niaiserie. Elles se décidèrent donc,

sans rompre encore avec le président du conseil, à laisser voir

quelque mécontentement, et le mirent en demeure d'effacer, dans la

discussion, l'impression produite par le rapport. «Nous sommes

convaincus, disait le _Siècle_, que le ministère n'adoptera pas, comme

l'expression de sa pensée, l'exposé et le commentaire de M. le duc de

Broglie; nous sommes convaincus qu'il parlera de la gauche dans des

termes qui répondront mieux à la confiance dont elle l'a honoré.»

Irrité des commentaires des uns, intimidé par les sommations des

autres, M. Thiers prit le parti de remettre la barre à gauche. Ce fut

l'objet du discours très-étudié par lequel il ouvrit, devant la

Chambre haute, le débat sur les fonds secrets. S'il ne démentait pas

formellement les déclarations recueillies par le rapporteur, il les

ratifiait encore moins; l'habile et souple orateur glissait à côté,

mettant tout son art à obscurcir ce qui était clair, à atténuer ce qui

était fort. Et comme, après ces explications, M. Bourdeau lui

demandait formellement si le rapport avait ou non exprimé sa pensée:

«Je ne puis admettre ma pensée comme fidèlement exprimée, répondit-il,

que lorsqu'elle l'a été par moi-même. Les explications que l'on

provoque, je viens de les donner. Si je n'ai pas conquis la confiance

de l'honorable membre dans un discours de près d'une heure, je ne dois

pas espérer d'y parvenir.» Une telle attitude n'était pas faite pour

désarmer l'opposition, assez nombreuse dans la Chambre haute. Aussi la

discussion, qui ne dura pas moins de trois jours (14, 15 et 16 avril),

eut-elle une vivacité inaccoutumée dans cette enceinte. L'adversaire

le plus éloquent et le plus passionné du cabinet fut un ancien

ministre du 12 mai, M. Villemain, qui prit la parole à plusieurs

reprises. On attendait, avec quelque curiosité, le résumé par lequel

le rapporteur devait, suivant l'usage, terminer la discussion. Le duc

de Broglie, à la fois attristé et embarrassé, ne voulant ni rompre

avec le cabinet qu'il croyait toujours le seul possible en ce moment,

ni paraître trop sa dupe ou son répondant, se borna à quelques mots

sommaires et froids, déclarant qu'entre son rapport et les discours

des ministres, il n'avait pu saisir que des différences de mots et pas

la moindre différence de choses. Au vote, les crédits furent adoptés,

mais il y eut dans l'urne cinquante-trois boules noires: c'était

beaucoup pour la Chambre des pairs; celle-ci témoignait ainsi de ses

inquiétudes et de son défaut de sympathie.

Les journaux de gauche se hâtèrent naturellement de souligner, avec

une satisfaction triomphante, le langage de M. Thiers. «Nous savions

bien, disait le _Courrier français_, que M. le président du conseil ne

pouvait pas confirmer les opinions exprimées dans le rapport de M. le

duc de Broglie. Il s'est expliqué, en effet, avec la même franchise et

avec encore plus d'énergie qu'il ne l'avait fait devant la Chambre des

députés.» Quant aux journaux conservateurs, ils prenaient note, sans

surprise et avec un ton de raillerie dédaigneuse, de cette nouvelle

évolution. «Qui est trompé?» demandait le _Journal des Débats_, et il

était tenté de répondre: Tout le monde. «Lorsque le ministère,

ajoutait-il, craindra d'avoir penché trop à gauche, il se rejettera à

droite; il se rejettera à gauche, dès que la droite croira le tenir.»

V

La discussion de la loi des fonds secrets avait principalement porté sur

la politique intérieure. Dans quelle mesure convenait-il que le

gouvernement se rapprochât ou s'éloignât de la gauche, telle avait été

la question de cabinet débattue entre M. Thiers et l'opposition. Les

affaires d'Orient, cependant, occupaient trop l'opinion pour être

passées tout à fait sous silence. Si les partis n'en faisaient pas leur

terrain de combat, le public n'en attendait pas moins que le nouveau

ministère fît connaître quelle conduite il entendait y suivre. Le

président du conseil fut très-bref sur ce sujet, dans la déclaration par

laquelle il ouvrit, le 24 mars, la discussion de la Chambre des

députés; il se borna à constater en quelques mots l'accord qui s'était

fait sur cette «immense question d'Orient, devenue si grave», et il

ajouta: «La presque unanimité de la Chambre s'est prononcée sur ces deux

points: maintien de l'empire turc et intérêt efficace pour le pacha

d'Égypte.» Si sommaire qu'elle fût, cette déclaration indiquait, chez M.

Thiers, l'intention de persévérer dans la politique égyptienne de ses

prédécesseurs. Au fond, pourtant, comme l'avait laissé voir son récent

discours dans la discussion de l'Adresse[208], il n'était pas sans se

rendre compte que la France était engagée dans une voie dangereuse.

Pourquoi donc n'entreprenait-il pas de l'en retirer? Absolument maître

de son cabinet, il n'était obligé de compter avec aucun de ses

collègues, affectait une grande indépendance à l'égard de la couronne,

et revendiquait le plein gouvernement au dehors comme au dedans. Si,

avec les Chambres, il ne pouvait le prendre d'aussi haut, n'ayant pas de

majorité à soi, il était cependant mieux placé que le précédent

ministère pour leur parler raison et prudence; il avait plus d'ascendant

oratoire, de prestige personnel; et surtout, il était moins exposé au

soupçon de timidité diplomatique et de complaisance envers le Roi. Pour

faire justice des illusions égyptiennes, ne semble-t-il pas qu'il lui

aurait suffi de retrouver un peu de ce bon sens courageux avec lequel il

avait combattu, au lendemain de 1830, des illusions non moins

passionnées, les illusions polonaises ou italiennes? Mais n'ayant pas

osé, quand il était simple député, se mettre en contradiction avec

l'engouement général pour le pacha, il l'osait encore moins comme

ministre. Il faut bien reconnaître, d'ailleurs, que cet engouement était

plus fort que jamais. M. de Sainte-Aulaire, qui ne le partageait pas et

qui venait d'arriver à Paris en congé, constatait que «l'opinion

égyptienne y avait acquis une force très-supérieure à tout ce qu'il

aurait pu imaginer», et que «la sagesse même du Roi ne le préservait pas

de l'illusion générale». Il ajoutait: «Un ministère, qui se montrerait

hostile ou seulement indifférent aux intérêts de Méhémet-Ali, serait

accusé de forfaiture[209].» M. Thiers se sentait d'autant moins disposé

à braver cette accusation que déjà il s'était entendu reprocher d'être

«trop anglais». Et puis, arrivant au ministère comme l'incarnation de la

coalition victorieuse, comme le vengeur de l'honneur national, que cette

coalition prétendait avoir été abaissé par une politique trop craintive

et trop humble, pouvait-il débuter en prenant une résolution où l'on

aurait vu un recul devant l'Europe? pouvait-il décliner la tâche

brillante et grandiose dont le parlement avait tracé le programme, et

qui n'avait pas effrayé un ministère tant de fois qualifié

d'insuffisant? Il ne le crut pas; il estima que le rôle «national», dont

il était si jaloux, ne lui permettait pas de se dérober à un

entraînement patriotique, cet entraînement fût-il, par certains côtés,

téméraire et périlleux. Quant aux risques, il y avait chez cet homme

d'État un fond de présomption et de légèreté aventureuse qui les lui

faisait facilement affronter.

[Note 208: Cf. plus haut p. 89.]

[Note 209: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]

De tous les orateurs qui prirent la parole après M. Thiers, dans la

discussion des fonds secrets, M. Berryer fut à peu près le seul à

faire une part importante aux affaires du dehors. Loin de se poser en

ennemi personnel du président du conseil, il rendit hommage à son

patriotisme. «Français que je suis, lui disait-il, j'ai bien vu que

vous étiez Français; j'ai reconnu, à la palpitation de mes veines,

qu'il y avait aussi du sang français qui coulait dans les vôtres.»

Mais se référant au discours dans lequel M. Thiers avait, trois mois

auparavant, exalté l'alliance anglaise, il entreprit de faire le

procès de cette alliance. Soutenu, échauffé par l'émotion croissante

de tous ses auditeurs et par l'approbation visible d'un grand nombre

d'entre eux, il montra partout,--en Belgique, en Algérie, au Maroc, en

Espagne,--l'Angleterre nuisible, hostile à la France. Il aborda

ensuite la question d'Orient, et dénonça cette même Angleterre

s'emparant sans droit d'Aden, projetant de dominer en Égypte, lançant

le sultan contre le pacha pour punir ce dernier de son indépendance;

puis, après avoir vu son calcul déjoué par la victoire de Nézib,

empêchant l'arrangement entre la Porte et son vassal; enfin, écoutant

les propositions de la Russie, et toute prête à lui permettre

d'envoyer vingt-cinq mille hommes en Asie Mineure, pourvu qu'on lui

livrât en compensation la mer Rouge. Et alors l'orateur s'écriait: «Si

cela arrive au profit de la puissance qui a Gibraltar, qui a Malte,

qui a Corfou, que devient pour nous la Méditerranée? Sommes-nous

dépossédés, oui ou non? N'en doutez pas, messieurs, la question

d'Égypte est une question de vie ou de mort, comme une question

d'honneur et de dignité pour la France. Là, vous n'avez pas d'alliés.»

Ce que M. Berryer se refusait par-dessus tout à admettre, c'est que la

Fronce se résignât à sacrifier aux jalousies anglaises quoi que ce

soit de son ancienne grandeur. Dans son discours de janvier, M.

Thiers, voulant indiquer comment les intérêts des deux nations

n'étaient plus contraires, avait déclaré que nous ne rêvions plus,

comme autrefois, d'être une grande puissance coloniale[210]. «Y a-t-on

bien pensé? demandait M. Berryer. Quoi, messieurs, la France ne sera

qu'une puissance continentale, en dépit de ces vastes mers qui

viennent rouler leurs flots sur ses rivages et solliciter en quelque

sorte les entreprises de son génie!» Puis il rappelait ce qu'on avait

fait pour pousser le pays dans la voie du progrès industriel: «Que

deviendront toutes les productions que vous excitez dans la France?

Cette immense machine à vapeur, ainsi mise en mouvement, ainsi

chauffée par le génie, par l'activité, par l'intérêt de tous, ne

fera-t-elle pas une effroyable explosion, si les débouchés ne sont pas

conquis?» Et alors, comme par une sorte de refrain, il dénonçait, là

encore, l'antagonisme inévitable de l'Angleterre. Enfin, se tournant

vers le ministère, dont le chef, la veille, s'était fait honneur

d'être le fils de la Révolution: «Ministres sortis des bancs de

l'opposition, dit-il avec un geste et une voix superbes, vous pouvez

vous vanter, vous pouvez vous proclamer les enfants de cette

Révolution, vous pouvez en avoir orgueil, vous pouvez ne pas douter de

sa force; mais il faut payer sa dette. (_Mouvement prolongé._) La

Révolution a promis au pays, dans le développement de ses principes,

dans la force de ses principes, une puissance nouvelle pour accroître

son influence, sa dignité, son ascendant, son industrie, ses

relations, sa domination au moins intellectuelle dans le monde. La

Révolution doit payer sa dette, et c'est vous qui en êtes chargés!

(_Agitation._) Les principes qui ont triomphé, après quinze années

d'une opposition soutenue, ces principes sont des engagements envers

le pays. Pour tenir ces engagements, armez-vous hardiment,

courageusement, des forces qui sont propres à la Révolution que vous

avez faite. Vous nous devez toute la force promise, au lieu de la

force qui a été ôtée.» (_Longs applaudissements._)

[Note 210: Voici comment M. Thiers avait été amené à faire cette

déclaration. Il examinait les raisons diverses qui avaient, au

commencement du siècle, amené une lutte acharnée entre la France et

l'Angleterre. «La France, alors, disait-il, n'avait pas renoncé à être

une puissance maritime et coloniale de premier ordre; elle n'avait pas

renoncé au rêve brillant des possessions lointaines; elle avait voulu

prendre la Louisiane, Saint-Domingue et même essayer sur l'Égypte une

tentative merveilleuse, moins solide qu'éclatante, mais dont le but

avoué était de menacer les Anglais dans l'Inde. Notre puissance,

alors, à quoi la faisions-nous servir? À coaliser toutes les marines

de l'Europe sous notre drapeau. Eh bien, il y avait là des raisons

d'une lutte acharnée. Mais, heureusement, plus rien de cela

n'existe... La France s'est éclairée sur la véritable voie de sa

grandeur. Qui songe aujourd'hui parmi nous à des possessions

lointaines?... C'est que l'esprit de la France a changé, c'est que

tout le monde sent que notre grandeur véritable est sur le

continent.»]

L'effet fut immense: les témoignages contemporains le constatent.

L'Assemblée, comme soulevée hors d'elle-même, avait oublié, dans son

émotion, tout ce qui la séparait d'ordinaire de l'orateur. Ce n'était

pas seulement une surprise produite par la puissance de l'éloquence;

mais cette philippique enflammée contre l'Angleterre, ce grossissement

de la question du pacha présentée comme une «question de vie ou de

mort» pour la France, cette mise en demeure adressée au gouvernement

de chercher dans quelque grande entreprise orientale, fût-ce contre

l'Europe entière, la revanche d'on ne sait quels abaissements, avaient

touché au vif, remué à fond tous les ressentiments, toutes les

sympathies, toutes les ambitions qui fermentaient alors dans les

esprits. C'était l'art singulier de M. Berryer et ce qui le

distinguait de tous les autres orateurs légitimistes, de savoir

produire de tels effets, sans sortir de son rôle spécial, d'établir

entre sa parole et l'âme de la Chambre une vibration communicative,

tout en restant, comme homme de parti, séparé de cette Chambre par un

abîme. M. Thiers ne jugea pas le moment favorable pour refaire son

apologie de l'alliance anglaise; après avoir rendu hommage à «la

parole magnifique» que la Chambre venait d'entendre, il se borna à

protester que l'alliance anglaise n'était pas une alliance forcée pour

la monarchie de Juillet. «S'il était nécessaire, dit-il, de se séparer

de cette alliance, nous nous en séparerions, sans être affaiblis, sans

être en péril, croyez-le bien.» Puis, pour se mettre au diapason de

ses auditeurs, il termina par ce morceau de bravoure: «Vous vous

imaginez qu'une force est ôtée; je ne sais pas quelle force; je ne

veux pas le rechercher. Mais le jour où le gouvernement, en 1830, a pu

se fonder sur le voeu du pays, sur l'élection, permettez-moi de vous

le dire, il s'est fondé sur cette grande force qui a remporté les

victoires de Jemmapes, de Zurich et d'Austerlitz.»

Bien que le vote qui suivit cette discussion lui eût donné une grande

majorité, M. Thiers se sentait toujours un peu suspect de n'être pas

assez égyptien. Voulant en finir avec ces préventions, il profita, le

14 avril, de la discussion des fonds secrets à la Chambre des pairs,

pour s'y expliquer sur les affaires d'Orient plus nettement qu'il ne

l'avait fait à la Chambre des députés. Il se défendit d'apporter une

politique nouvelle; «sauf la conduite et les moyens heureux ou

malheureux qu'on avait pu employer», il entendait «suivre la même

direction» que ses prédécesseurs. Quant à l'Angleterre, il rappelait

que nous étions d'accord avec elle sur la question de Constantinople;

en Égypte, il reconnaissait que nous l'étions moins; mais, loin de se

montrer disposé à faire sur ce point quelques concessions à nos

voisins, il rappelait toutes les raisons qui devaient, à son avis,

nous faire prendre parti pour le pacha: intérêt de la paix et de la

sécurité de l'Orient, impossibilité et péril des mesures coercitives.

«Les négociations se font dans ce sens maintenant, ajoutait-il; si

elles ne réussissent pas, je l'ai dit, la France se croit assez forte

pour ne pas craindre de s'isoler.» C'était seulement après avoir ainsi

prouvé sa résolution de ne rien abandonner à l'Angleterre, qu'il se

croyait permis de reprendre l'éloge de l'alliance anglaise,

l'énumération des avantages qui en résultaient. «Il faut, disait-il en

terminant, mettre de côté ces récriminations qui excitent les deux

nations l'une contre l'autre et persévérer dans une politique qui n'a

rien de compromettant pour nous; car lorsqu'on dit à une nation:

Rapprochons-nous, continuons à faire cause commune dans le grand

conseil diplomatique pour juger les affaires du monde, réunissons-nous

à telle condition, et, si cette condition n'est pas adoptée, chacune

des deux nations se retirera de son côté; quand on parle ainsi, je dis

qu'il n'y a là rien de compromettant; il y a de la force, il y a de

l'intelligence, un grand désir de maintenir la paix, mais la paix avec

dignité. Je n'en ai jamais voulu d'autre, et, le jour où il faudrait

la paix sans dignité, je me retirerais ou je ferais appel à mon pays

pour réveiller en lui le sentiment de sa grandeur, qui n'a jamais

cessé d'exister. La guerre peut éclater un jour. Mais la paix sans

dignité, jamais.» Cette fois les amis de Méhémet-Ali pouvaient déposer

leurs défiances; ils se réjouissaient d'avoir arraché à M. Thiers ce

qu'ils appelaient un «acte de contrition». «Enfin, s'écriaient-ils, il

a renoncé à la politique anglaise, pour la française!»

La session devait se terminer sans autre débat sur la question

d'Orient. Pendant les trois mois qui suivirent, pour les Chambres

comme pour les journaux, ce fut presque comme si cette question

n'existait plus. On savait M. Thiers bien engagé à soutenir le pacha:

cela suffisait. Et puis on était distrait par les incidents

parlementaires. Cependant, pour être un peu perdu de vue, le péril

extérieur n'avait pas disparu, et les négociations se poursuivaient,

plus difficiles, plus graves que jamais: nous en reprendrons plus tard

le récit, afin de l'embrasser d'ensemble; pour le moment, suivons la

foule et assistons, avec elle, au jeu de la bascule ministérielle.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 4 / 7) · 第 28 / 70 题