Pendant que la gauche triomphait d'une victoire à laquelle elle avait
en effet une grande part, les adversaires du cabinet se
reconnaissaient battus et définitivement en minorité. Ils
n'entrevoyaient, jusqu'à la fin de la session, aucun moyen de prendre
leur revanche. Aussi ne songeaient-ils pas à rentrer en campagne. Leur
seule ambition était de rester compacts, l'arme au bras, sans
attaquer, mais sans se débander, se tenant prêts à profiter des
chances que pourraient leur offrir, quelque jour, soit un repentir,
soit une imprudence de M. Thiers[202]. L'occasion se présenta bientôt
à eux de passer, pour ainsi dire, en revue leur petite armée. Une
place de secrétaire dans le bureau de la Chambre s'étant trouvée
vacante, ils portèrent l'un des leurs, M. Quesnault, contre le
candidat ministériel, qui était M. Berger; ce dernier l'emporta, mais
seulement au second tour et par 191 voix contre 164 (8 avril). Le
chiffre de la minorité fut remarqué. Fort irrités, les journaux de
gauche saisirent ce prétexte de déclarer que le gouvernement devait
«traiter les ennemis en ennemis et ne rien concéder à qui ne concédait
rien[203]». À ce même moment, cependant, les réflexions de M. Thiers
paraissaient le conduire à une conclusion différente. Son plan n'était
pas d'avoir à droite une opposition si considérable. Il se sentait
ainsi, plus qu'il ne le voulait, sous la protection et à la merci de
la gauche; celle-ci, sachant son concours nécessaire, commençait à se
montrer grondeuse et exigeante[204]. M. Thiers en vint à se demander
s'il ne serait pas utile de donner un léger coup de gouvernail à
droite, pour se rapprocher d'une partie des conservateurs.
[Note 202: Cette politique, exposée dans une lettre de M. Dumon à M.
Guizot (_Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 349-50), se trouvait aussi
formulée chaque matin dans le _Journal des Débats_. (Cf. notamment le
numéro du 6 avril.)]
[Note 203: _Constitutionnel_ du 10 avril. Cf. aussi le _Siècle_ de la
même date.]
[Note 204: Le _Courrier français_ du 10 avril se plaignait des
«ménagements de M. Thiers pour les 221», et il ajoutait: «En appuyant
le ministère du 1er mars, la gauche a entendu que le pouvoir se
déplacerait, hommes et choses.»]
La loi des fonds secrets, votée par la Chambre des députés, était
alors soumise à une commission de la Chambre des pairs. Le rapporteur
de cette commission se trouvait être le duc de Broglie. L'illustre
parrain du cabinet, quoique demeurant bienveillant à son égard,
n'avait plus toute la confiance du premier jour[205]. Plus encore que
le président du conseil, il déplorait de voir le gouvernement porté
trop à gauche; c'était, à son avis, moins la faute de M. Thiers que le
résultat fâcheux des «querelles de journaux»; mais enfin, le mal était
là, et M. de Broglie désirait d'autant plus y remédier qu'il avait
pris plus de responsabilité dans la formation du ministère. Aussi
était-il prêt à seconder, bien mieux, à provoquer l'inflexion à droite
que méditait alors le chef du cabinet. De cette conformité de
dispositions, sortit le rapport lu à la Chambre des pairs, dans la
séance du 9 avril. L'importance de ce document tenait à ce que le
noble pair ne parlait pas seulement en son nom, mais reproduisait les
communications faites par le gouvernement à la commission; c'était
comme un nouveau programme ministériel, transmis au public par
l'intermédiaire et avec la caution du duc de Broglie. Le cabinet s'y
réclamait toujours de la coalition et se faisait honneur d'être sorti
de l'opposition; mais, parmi ses déclarations, celles-là étaient mises
plus en relief qui devaient rassurer les conservateurs. Il n'était pas
jusqu'à la précision et presque la roideur de la forme, qui ne révélât
la préoccupation de dissiper certaines équivoques exploitées par la
gauche. «La transaction, disait le rapporteur au nom du ministère,
doit avoir ses principes, ses règles, ses limites. Point de changement
dans nos institutions fondamentales: ajournement indéfini, par
exemple, de toute réforme électorale... Maintien des lois tutélaires
auxquelles le gouvernement a dû son salut, dans les jours de péril, de
toutes sans exception. Maintien des dispositions essentielles de ces
lois, de toutes, sauf une exception, sauf un engagement pris par
l'administration précédente[206] et que le ministère actuel ne
rétracte point, par respect pour des scrupules constitutionnels dont
lui-même il n'est pas atteint. Dans la distribution des emplois, point
de réaction, point de destitution pour cause politique; point
d'exclusion non plus pour cause politique.» Sans doute, sauf la
déclaration contre les révocations de fonctionnaires qui était
nouvelle, il n'y avait rien là que n'eût dit déjà le président du
conseil à la Chambre des députés. Mais le ton était tout autre; on y
reconnaissait comme une volonté de «résistance» qui devenait la note
dominante du programme ministériel. M. Thiers s'en rendit compte et ne
laissa pas, au fond, que d'en éprouver quelque déplaisir. «Quant au
ministère, écrivait le duc de Broglie à M. Guizot, il n'a été content
qu'à demi; les conditions du pacte sont si nettement posées, les
paroles ont été recueillies et enregistrées avec tant de solennité,
qu'il craint que cela ne le compromette avec la gauche... Je crois la
position prise assez bonne. Reste à savoir si le ministère en tirera
parti; quant à nous, je pense que l'honneur de notre drapeau est en
sûreté[207].»
[Note 205: Cf. la lettre que le duc de Broglie écrivait alors à M.
Guizot: il en était arrivé à douter que M. Thiers pût durer jusqu'à la
session suivante, et il invitait M. Guizot à se tenir prêt à le
remplacer. (GUIZOT, _Mémoires_, t. V, p. 348, 349.)]
[Note 206: Le rapporteur faisait ici allusion à l'engagement pris de
définir l'attentat.]
[Note 207: Lettre du 12 avril 1839. (_Documents inédits._)]
L'effet du rapport fut considérable. Les journaux conservateurs
applaudirent, en gens plus empressés à embarrasser le cabinet qu'à le
seconder. «Nous adoptons tout à fait le programme du ministère, tel
que M. le duc de Broglie l'a présenté à la Chambre des pairs,» disait
le _Journal des Débats_ du 13 avril. Puis, après avoir montré en quoi
ce programme différait de celui qui avait été exposé à la Chambre des
députés: «Que voulez-vous? Il y a loin du Palais-Bourbon au
Luxembourg, et la route porte conseil... Que ne disait-on cela à la
tribune de la Chambre des députés? Il n'y aurait pas eu, dans le
centre, 158 voix contre le ministère.» Venaient ensuite des
félicitations à l'adresse du duc de Broglie pour le service qu'il
avait ainsi rendu. «Peut-être le devait-il, ajoutait-on. Il avait
contribué à créer un ministère qui semblait douteux; il lui
appartenait de dissiper ces doutes. Il appartenait au parrain de
répondre pour l'enfant.» Les feuilles de gauche, fort désagréablement
surprises, essayèrent d'abord de dissimuler leur mécompte, affectant
de ne voir dans ce qui avait été dit que le sentiment personnel du
rapporteur, ou tout au plus «des concessions sans importance, faites à
la caducité de la haute Assemblée»; il avait fallu, disaient-elles, «y
parler tout bas, comme dans une chambre de malade». Mais il leur fut
difficile de feindre longtemps la satisfaction, en face des
conservateurs et des radicaux qui les raillaient et leur reprochaient
d'être dupes à dessein ou par niaiserie. Elles se décidèrent donc,
sans rompre encore avec le président du conseil, à laisser voir
quelque mécontentement, et le mirent en demeure d'effacer, dans la
discussion, l'impression produite par le rapport. «Nous sommes
convaincus, disait le _Siècle_, que le ministère n'adoptera pas, comme
l'expression de sa pensée, l'exposé et le commentaire de M. le duc de
Broglie; nous sommes convaincus qu'il parlera de la gauche dans des
termes qui répondront mieux à la confiance dont elle l'a honoré.»
Irrité des commentaires des uns, intimidé par les sommations des
autres, M. Thiers prit le parti de remettre la barre à gauche. Ce fut
l'objet du discours très-étudié par lequel il ouvrit, devant la
Chambre haute, le débat sur les fonds secrets. S'il ne démentait pas
formellement les déclarations recueillies par le rapporteur, il les
ratifiait encore moins; l'habile et souple orateur glissait à côté,
mettant tout son art à obscurcir ce qui était clair, à atténuer ce qui
était fort. Et comme, après ces explications, M. Bourdeau lui
demandait formellement si le rapport avait ou non exprimé sa pensée:
«Je ne puis admettre ma pensée comme fidèlement exprimée, répondit-il,
que lorsqu'elle l'a été par moi-même. Les explications que l'on
provoque, je viens de les donner. Si je n'ai pas conquis la confiance
de l'honorable membre dans un discours de près d'une heure, je ne dois
pas espérer d'y parvenir.» Une telle attitude n'était pas faite pour
désarmer l'opposition, assez nombreuse dans la Chambre haute. Aussi la
discussion, qui ne dura pas moins de trois jours (14, 15 et 16 avril),
eut-elle une vivacité inaccoutumée dans cette enceinte. L'adversaire
le plus éloquent et le plus passionné du cabinet fut un ancien
ministre du 12 mai, M. Villemain, qui prit la parole à plusieurs
reprises. On attendait, avec quelque curiosité, le résumé par lequel
le rapporteur devait, suivant l'usage, terminer la discussion. Le duc
de Broglie, à la fois attristé et embarrassé, ne voulant ni rompre
avec le cabinet qu'il croyait toujours le seul possible en ce moment,
ni paraître trop sa dupe ou son répondant, se borna à quelques mots
sommaires et froids, déclarant qu'entre son rapport et les discours
des ministres, il n'avait pu saisir que des différences de mots et pas
la moindre différence de choses. Au vote, les crédits furent adoptés,
mais il y eut dans l'urne cinquante-trois boules noires: c'était
beaucoup pour la Chambre des pairs; celle-ci témoignait ainsi de ses
inquiétudes et de son défaut de sympathie.
Les journaux de gauche se hâtèrent naturellement de souligner, avec
une satisfaction triomphante, le langage de M. Thiers. «Nous savions
bien, disait le _Courrier français_, que M. le président du conseil ne
pouvait pas confirmer les opinions exprimées dans le rapport de M. le
duc de Broglie. Il s'est expliqué, en effet, avec la même franchise et
avec encore plus d'énergie qu'il ne l'avait fait devant la Chambre des
députés.» Quant aux journaux conservateurs, ils prenaient note, sans
surprise et avec un ton de raillerie dédaigneuse, de cette nouvelle
évolution. «Qui est trompé?» demandait le _Journal des Débats_, et il
était tenté de répondre: Tout le monde. «Lorsque le ministère,
ajoutait-il, craindra d'avoir penché trop à gauche, il se rejettera à
droite; il se rejettera à gauche, dès que la droite croira le tenir.»
V
La discussion de la loi des fonds secrets avait principalement porté sur
la politique intérieure. Dans quelle mesure convenait-il que le
gouvernement se rapprochât ou s'éloignât de la gauche, telle avait été
la question de cabinet débattue entre M. Thiers et l'opposition. Les
affaires d'Orient, cependant, occupaient trop l'opinion pour être
passées tout à fait sous silence. Si les partis n'en faisaient pas leur
terrain de combat, le public n'en attendait pas moins que le nouveau
ministère fît connaître quelle conduite il entendait y suivre. Le
président du conseil fut très-bref sur ce sujet, dans la déclaration par
laquelle il ouvrit, le 24 mars, la discussion de la Chambre des
députés; il se borna à constater en quelques mots l'accord qui s'était
fait sur cette «immense question d'Orient, devenue si grave», et il
ajouta: «La presque unanimité de la Chambre s'est prononcée sur ces deux
points: maintien de l'empire turc et intérêt efficace pour le pacha
d'Égypte.» Si sommaire qu'elle fût, cette déclaration indiquait, chez M.
Thiers, l'intention de persévérer dans la politique égyptienne de ses
prédécesseurs. Au fond, pourtant, comme l'avait laissé voir son récent
discours dans la discussion de l'Adresse[208], il n'était pas sans se
rendre compte que la France était engagée dans une voie dangereuse.
Pourquoi donc n'entreprenait-il pas de l'en retirer? Absolument maître
de son cabinet, il n'était obligé de compter avec aucun de ses
collègues, affectait une grande indépendance à l'égard de la couronne,
et revendiquait le plein gouvernement au dehors comme au dedans. Si,
avec les Chambres, il ne pouvait le prendre d'aussi haut, n'ayant pas de
majorité à soi, il était cependant mieux placé que le précédent
ministère pour leur parler raison et prudence; il avait plus d'ascendant
oratoire, de prestige personnel; et surtout, il était moins exposé au
soupçon de timidité diplomatique et de complaisance envers le Roi. Pour
faire justice des illusions égyptiennes, ne semble-t-il pas qu'il lui
aurait suffi de retrouver un peu de ce bon sens courageux avec lequel il
avait combattu, au lendemain de 1830, des illusions non moins
passionnées, les illusions polonaises ou italiennes? Mais n'ayant pas
osé, quand il était simple député, se mettre en contradiction avec
l'engouement général pour le pacha, il l'osait encore moins comme
ministre. Il faut bien reconnaître, d'ailleurs, que cet engouement était
plus fort que jamais. M. de Sainte-Aulaire, qui ne le partageait pas et
qui venait d'arriver à Paris en congé, constatait que «l'opinion
égyptienne y avait acquis une force très-supérieure à tout ce qu'il
aurait pu imaginer», et que «la sagesse même du Roi ne le préservait pas
de l'illusion générale». Il ajoutait: «Un ministère, qui se montrerait
hostile ou seulement indifférent aux intérêts de Méhémet-Ali, serait
accusé de forfaiture[209].» M. Thiers se sentait d'autant moins disposé
à braver cette accusation que déjà il s'était entendu reprocher d'être
«trop anglais». Et puis, arrivant au ministère comme l'incarnation de la
coalition victorieuse, comme le vengeur de l'honneur national, que cette
coalition prétendait avoir été abaissé par une politique trop craintive
et trop humble, pouvait-il débuter en prenant une résolution où l'on
aurait vu un recul devant l'Europe? pouvait-il décliner la tâche
brillante et grandiose dont le parlement avait tracé le programme, et
qui n'avait pas effrayé un ministère tant de fois qualifié
d'insuffisant? Il ne le crut pas; il estima que le rôle «national», dont
il était si jaloux, ne lui permettait pas de se dérober à un
entraînement patriotique, cet entraînement fût-il, par certains côtés,
téméraire et périlleux. Quant aux risques, il y avait chez cet homme
d'État un fond de présomption et de légèreté aventureuse qui les lui
faisait facilement affronter.
[Note 208: Cf. plus haut p. 89.]
[Note 209: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
De tous les orateurs qui prirent la parole après M. Thiers, dans la
discussion des fonds secrets, M. Berryer fut à peu près le seul à
faire une part importante aux affaires du dehors. Loin de se poser en
ennemi personnel du président du conseil, il rendit hommage à son
patriotisme. «Français que je suis, lui disait-il, j'ai bien vu que
vous étiez Français; j'ai reconnu, à la palpitation de mes veines,
qu'il y avait aussi du sang français qui coulait dans les vôtres.»
Mais se référant au discours dans lequel M. Thiers avait, trois mois
auparavant, exalté l'alliance anglaise, il entreprit de faire le
procès de cette alliance. Soutenu, échauffé par l'émotion croissante
de tous ses auditeurs et par l'approbation visible d'un grand nombre
d'entre eux, il montra partout,--en Belgique, en Algérie, au Maroc, en
Espagne,--l'Angleterre nuisible, hostile à la France. Il aborda
ensuite la question d'Orient, et dénonça cette même Angleterre
s'emparant sans droit d'Aden, projetant de dominer en Égypte, lançant
le sultan contre le pacha pour punir ce dernier de son indépendance;
puis, après avoir vu son calcul déjoué par la victoire de Nézib,
empêchant l'arrangement entre la Porte et son vassal; enfin, écoutant
les propositions de la Russie, et toute prête à lui permettre
d'envoyer vingt-cinq mille hommes en Asie Mineure, pourvu qu'on lui
livrât en compensation la mer Rouge. Et alors l'orateur s'écriait: «Si
cela arrive au profit de la puissance qui a Gibraltar, qui a Malte,
qui a Corfou, que devient pour nous la Méditerranée? Sommes-nous
dépossédés, oui ou non? N'en doutez pas, messieurs, la question
d'Égypte est une question de vie ou de mort, comme une question
d'honneur et de dignité pour la France. Là, vous n'avez pas d'alliés.»
Ce que M. Berryer se refusait par-dessus tout à admettre, c'est que la
Fronce se résignât à sacrifier aux jalousies anglaises quoi que ce
soit de son ancienne grandeur. Dans son discours de janvier, M.
Thiers, voulant indiquer comment les intérêts des deux nations
n'étaient plus contraires, avait déclaré que nous ne rêvions plus,
comme autrefois, d'être une grande puissance coloniale[210]. «Y a-t-on
bien pensé? demandait M. Berryer. Quoi, messieurs, la France ne sera
qu'une puissance continentale, en dépit de ces vastes mers qui
viennent rouler leurs flots sur ses rivages et solliciter en quelque
sorte les entreprises de son génie!» Puis il rappelait ce qu'on avait
fait pour pousser le pays dans la voie du progrès industriel: «Que
deviendront toutes les productions que vous excitez dans la France?
Cette immense machine à vapeur, ainsi mise en mouvement, ainsi
chauffée par le génie, par l'activité, par l'intérêt de tous, ne
fera-t-elle pas une effroyable explosion, si les débouchés ne sont pas
conquis?» Et alors, comme par une sorte de refrain, il dénonçait, là
encore, l'antagonisme inévitable de l'Angleterre. Enfin, se tournant
vers le ministère, dont le chef, la veille, s'était fait honneur
d'être le fils de la Révolution: «Ministres sortis des bancs de
l'opposition, dit-il avec un geste et une voix superbes, vous pouvez
vous vanter, vous pouvez vous proclamer les enfants de cette
Révolution, vous pouvez en avoir orgueil, vous pouvez ne pas douter de
sa force; mais il faut payer sa dette. (_Mouvement prolongé._) La
Révolution a promis au pays, dans le développement de ses principes,
dans la force de ses principes, une puissance nouvelle pour accroître
son influence, sa dignité, son ascendant, son industrie, ses
relations, sa domination au moins intellectuelle dans le monde. La
Révolution doit payer sa dette, et c'est vous qui en êtes chargés!
(_Agitation._) Les principes qui ont triomphé, après quinze années
d'une opposition soutenue, ces principes sont des engagements envers
le pays. Pour tenir ces engagements, armez-vous hardiment,
courageusement, des forces qui sont propres à la Révolution que vous
avez faite. Vous nous devez toute la force promise, au lieu de la
force qui a été ôtée.» (_Longs applaudissements._)
[Note 210: Voici comment M. Thiers avait été amené à faire cette
déclaration. Il examinait les raisons diverses qui avaient, au
commencement du siècle, amené une lutte acharnée entre la France et
l'Angleterre. «La France, alors, disait-il, n'avait pas renoncé à être
une puissance maritime et coloniale de premier ordre; elle n'avait pas
renoncé au rêve brillant des possessions lointaines; elle avait voulu
prendre la Louisiane, Saint-Domingue et même essayer sur l'Égypte une
tentative merveilleuse, moins solide qu'éclatante, mais dont le but
avoué était de menacer les Anglais dans l'Inde. Notre puissance,
alors, à quoi la faisions-nous servir? À coaliser toutes les marines
de l'Europe sous notre drapeau. Eh bien, il y avait là des raisons
d'une lutte acharnée. Mais, heureusement, plus rien de cela
n'existe... La France s'est éclairée sur la véritable voie de sa
grandeur. Qui songe aujourd'hui parmi nous à des possessions
lointaines?... C'est que l'esprit de la France a changé, c'est que
tout le monde sent que notre grandeur véritable est sur le
continent.»]
L'effet fut immense: les témoignages contemporains le constatent.
L'Assemblée, comme soulevée hors d'elle-même, avait oublié, dans son
émotion, tout ce qui la séparait d'ordinaire de l'orateur. Ce n'était
pas seulement une surprise produite par la puissance de l'éloquence;
mais cette philippique enflammée contre l'Angleterre, ce grossissement
de la question du pacha présentée comme une «question de vie ou de
mort» pour la France, cette mise en demeure adressée au gouvernement
de chercher dans quelque grande entreprise orientale, fût-ce contre
l'Europe entière, la revanche d'on ne sait quels abaissements, avaient
touché au vif, remué à fond tous les ressentiments, toutes les
sympathies, toutes les ambitions qui fermentaient alors dans les
esprits. C'était l'art singulier de M. Berryer et ce qui le
distinguait de tous les autres orateurs légitimistes, de savoir
produire de tels effets, sans sortir de son rôle spécial, d'établir
entre sa parole et l'âme de la Chambre une vibration communicative,
tout en restant, comme homme de parti, séparé de cette Chambre par un
abîme. M. Thiers ne jugea pas le moment favorable pour refaire son
apologie de l'alliance anglaise; après avoir rendu hommage à «la
parole magnifique» que la Chambre venait d'entendre, il se borna à
protester que l'alliance anglaise n'était pas une alliance forcée pour
la monarchie de Juillet. «S'il était nécessaire, dit-il, de se séparer
de cette alliance, nous nous en séparerions, sans être affaiblis, sans
être en péril, croyez-le bien.» Puis, pour se mettre au diapason de
ses auditeurs, il termina par ce morceau de bravoure: «Vous vous
imaginez qu'une force est ôtée; je ne sais pas quelle force; je ne
veux pas le rechercher. Mais le jour où le gouvernement, en 1830, a pu
se fonder sur le voeu du pays, sur l'élection, permettez-moi de vous
le dire, il s'est fondé sur cette grande force qui a remporté les
victoires de Jemmapes, de Zurich et d'Austerlitz.»
Bien que le vote qui suivit cette discussion lui eût donné une grande
majorité, M. Thiers se sentait toujours un peu suspect de n'être pas
assez égyptien. Voulant en finir avec ces préventions, il profita, le
14 avril, de la discussion des fonds secrets à la Chambre des pairs,
pour s'y expliquer sur les affaires d'Orient plus nettement qu'il ne
l'avait fait à la Chambre des députés. Il se défendit d'apporter une
politique nouvelle; «sauf la conduite et les moyens heureux ou
malheureux qu'on avait pu employer», il entendait «suivre la même
direction» que ses prédécesseurs. Quant à l'Angleterre, il rappelait
que nous étions d'accord avec elle sur la question de Constantinople;
en Égypte, il reconnaissait que nous l'étions moins; mais, loin de se
montrer disposé à faire sur ce point quelques concessions à nos
voisins, il rappelait toutes les raisons qui devaient, à son avis,
nous faire prendre parti pour le pacha: intérêt de la paix et de la
sécurité de l'Orient, impossibilité et péril des mesures coercitives.
«Les négociations se font dans ce sens maintenant, ajoutait-il; si
elles ne réussissent pas, je l'ai dit, la France se croit assez forte
pour ne pas craindre de s'isoler.» C'était seulement après avoir ainsi
prouvé sa résolution de ne rien abandonner à l'Angleterre, qu'il se
croyait permis de reprendre l'éloge de l'alliance anglaise,
l'énumération des avantages qui en résultaient. «Il faut, disait-il en
terminant, mettre de côté ces récriminations qui excitent les deux
nations l'une contre l'autre et persévérer dans une politique qui n'a
rien de compromettant pour nous; car lorsqu'on dit à une nation:
Rapprochons-nous, continuons à faire cause commune dans le grand
conseil diplomatique pour juger les affaires du monde, réunissons-nous
à telle condition, et, si cette condition n'est pas adoptée, chacune
des deux nations se retirera de son côté; quand on parle ainsi, je dis
qu'il n'y a là rien de compromettant; il y a de la force, il y a de
l'intelligence, un grand désir de maintenir la paix, mais la paix avec
dignité. Je n'en ai jamais voulu d'autre, et, le jour où il faudrait
la paix sans dignité, je me retirerais ou je ferais appel à mon pays
pour réveiller en lui le sentiment de sa grandeur, qui n'a jamais
cessé d'exister. La guerre peut éclater un jour. Mais la paix sans
dignité, jamais.» Cette fois les amis de Méhémet-Ali pouvaient déposer
leurs défiances; ils se réjouissaient d'avoir arraché à M. Thiers ce
qu'ils appelaient un «acte de contrition». «Enfin, s'écriaient-ils, il
a renoncé à la politique anglaise, pour la française!»
La session devait se terminer sans autre débat sur la question
d'Orient. Pendant les trois mois qui suivirent, pour les Chambres
comme pour les journaux, ce fut presque comme si cette question
n'existait plus. On savait M. Thiers bien engagé à soutenir le pacha:
cela suffisait. Et puis on était distrait par les incidents
parlementaires. Cependant, pour être un peu perdu de vue, le péril
extérieur n'avait pas disparu, et les négociations se poursuivaient,
plus difficiles, plus graves que jamais: nous en reprendrons plus tard
le récit, afin de l'embrasser d'ensemble; pour le moment, suivons la
foule et assistons, avec elle, au jeu de la bascule ministérielle.