Cette fois encore, M. Thiers arrive au pouvoir sans avoir derrière lui
un parti constitué, en état de le soutenir. Non-seulement la majorité
ne lui appartient pas, mais elle n'existe pas; avant même de la
conquérir, il doit la former. Il ne rêve pas de restaurer quelqu'un
des anciens groupes plus ou moins ébranlés et morcelés par les
récentes crises; il tâche, au contraire, de précipiter le travail de
décomposition[181]. Plus il aura devant lui de morceaux brisés et
épars, plus il se flatte de pouvoir les combiner à sa guise. C'est, en
effet, avec des fragments ramassés de tous côtés, dans la gauche, dans
le centre gauche, dans le centre droit et le centre, qu'il veut se
faire une majorité dont il sera l'origine et la fin, le lien et le
programme. Les éléments qu'il prétend ainsi rassembler, sont
singulièrement hétérogènes, contradictoires même, tout au moins
incapables de s'accorder seuls et directement. S'ils se rapprochent,
ce ne sera qu'en M. Thiers et par M. Thiers, chacun attendant de lui
une politique différente. Le président du conseil ne redoute pas les
difficultés de cet équilibre et de ce jeu de bascule; il croit être le
seul capable d'y réussir, et se réjouit de devenir ainsi le ministre
nécessaire. Ces éléments ne sont pas seulement hétérogènes, ils sont
par nature inconsistants, rebelles à toute cohésion durable. Peu
importe: si mobiles qu'ils soient, le ministre compte être plus alerte
encore; et puis il lui plaît de n'être pas enfermé dans une majorité
fixe qui gênerait ses évolutions. Au lieu d'une seule majorité, il en
aura plusieurs; c'est à ses yeux tout bénéfice. À mesure que nous
esquissons cette tactique, ne semble-t-il pas qu'elle nous soit déjà
connue? En effet, c'est à peu près la même que M. Thiers avait essayée
lors de son premier ministère. Il y a toutefois un changement: en
1836, M. Thiers sortait du gouvernement, où il avait été le collègue
de M. Guizot; en 1840, il sort de l'opposition, où il vient d'être
l'allié de M. Barrot. Cette différence dans le point de départ a son
importance; il en résulte que, cette fois, l'axe de la majorité à
former se trouve, du premier coup, porté beaucoup plus à gauche.
[Note 181: «Travail de décomposition», c'est l'expression même, dont
se servait un journal officieux, le _Messager_ du 7 mars, pour
indiquer l'oeuvre que poursuivait M. Thiers dans la Chambre.]
Le nouveau ministère a tellement conscience de n'avoir pas de majorité
toute faite, qu'il use d'abord d'un expédient pour retarder le jour où
il mettra à l'épreuve la confiance du parlement. Obligé, par l'usage,
d'apporter une déclaration en se présentant pour la première fois
devant les Chambres, il la fait à dessein si sommaire et si banale
qu'elle ne peut ni éclairer personne, ni provoquer aucune
contradiction[182]. Il annonce, du reste, l'intention de déposer
prochainement une demande de fonds secrets et de donner, à cette
occasion, des explications plus étendues. Les quelques semaines ainsi
gagnées, il compte les employer à prendre position, à tâter les partis
et les hommes, à préparer les déplacements et les rapprochements d'où
doit sortir sa majorité.
[Note 182: Séance du 4 mars.]
Les premiers actes de M. Thiers révèlent tout de suite sa politique de
bascule. En même temps qu'il fait des démarches auprès de M. Guizot
pour le garder à l'ambassade de Londres, il nomme un membre de la
gauche, M. Billault, à l'un des postes de sous-secrétaire d'État.
Député seulement depuis trois ans, M. Billault siégeait alors à côté
de M. Odilon Barrot, c'est-à-dire dans un parti plus avancé que celui
d'où sortaient les ministres. De petite taille, les yeux expressifs,
il était remuant, laborieux, ne se ménageant pas, rompu aux affaires,
plus polémiste à la tribune qu'orateur, mais d'une rare dextérité de
parole, souple et tenace dans la discussion, ardent à l'attaque. Il
sortait du barreau de Nantes et était demeuré avocat à la Chambre,
sans beaucoup d'idées à lui, prêt à traiter les sujets les plus
divers, on eût presque dit à professer les opinions les plus opposées.
Il recevait, de toutes mains, des notes et même des phrases toutes
faites qu'il s'assimilait fort adroitement; chaque fois qu'il
rencontrait dans un journal un argument dont on pouvait tirer parti,
il découpait le passage et le collait proprement sur une feuille de
papier; puis, au jour du débat, on le voyait monter à la tribune, muni
d'un énorme dossier, d'où il tirait, morceau par morceau, un discours
souvent incisif. Toute sa vie, du reste, il ne devait guère avoir
qu'une personnalité de reflet et d'emprunt; sous le second empire, le
secret de sa faveur et de son importance sera la souplesse avec
laquelle il recevra la pensée et se fera la parole de Napoléon III.
En mars 1840, il semblait l'homme de la gauche, et sa nomination,
significative surtout comme indice, semblait abaisser la barrière qui,
depuis 1831, fermait à ce parti l'accès du pouvoir.
M. Guizot, nommé le 5 février à l'ambassade de Londres, venait
d'arriver à son poste, lorsque fut formée l'administration du 1er
mars. Qu'allait-il faire? Consentirait-il, en demeurant ambassadeur, à
s'associer, dans une certaine mesure, à la politique du nouveau
cabinet? M. Thiers le désirait vivement; aussi, dès le 2 mars,
adressa-t-il à M. Guizot une lettre très-amicale, où, faisant appel
aux souvenirs du 11 octobre et de la coalition, il lui demandait
«d'ajouter une page à l'histoire de leurs anciennes relations». M. de
Rémusat joignit ses instances à celles de son chef: «Le ministère,
écrivait-il, est formé sur cette idée: point de réforme électorale,
point de dissolution. Il est évident qu'il aura, quant aux noms
propres, surtout dans le premier mois, un air d'aller à gauche. Les
apparences seront dans ce sens, et j'avoue que cela est grave. Mais je
réponds de la réalité sur les points essentiels.» M. de Broglie, lui
aussi, pressait M. Guizot de rester à son poste, déclarant que M.
Thiers n'avait eu aucun tort dans la formation du cabinet, qu'il ne
pouvait pas faire grand mal, et qu'on serait toujours à temps de se
séparer de lui s'il dérivait à gauche. Des avis contraires venaient de
M. Duchâtel, de M. Dumon et de quelques autres doctrinaires; ceux-ci
laissaient voir qu'ils désiraient une démission immédiate et un retour
à Paris pour prendre le commandement des conservateurs mécontents ou
inquiets. M. Guizot n'hésita pas longtemps; il voyait sans doute avec
alarme ce qu'il appelait «la pente vers la gauche»; mais il ne jugeait
pas possible de rompre _à priori_ avec un cabinet dont faisaient
partie deux de ses amis et que patronnait le duc de Broglie. Il
croyait, d'ailleurs, qu'il était de son intérêt de prolonger encore la
retraite à laquelle il s'était condamné après la coalition. «À ne
parler que de moi, écrivait-il à M. Duchâtel, je ne suis pas fâché, je
vous l'assure, de me trouver un peu en dehors des luttes de personnes
et des décompositions de partis. Nul ne s'y est engagé plus que
moi...; il me convient de m'en reposer.» Toutefois, en répondant à M.
Thiers et à M. de Rémusat, il marqua bien que son adhésion n'était que
conditionnelle. Après avoir «pris acte» de cette assurance que le
ministère ne voulait ni dissolution, ni réforme électorale, il
ajoutait: «Je ne puis marcher que sous ce drapeau et dans cette voie.
Si le cabinet s'en écartait, je serais contraint de me séparer de
lui.» En même temps, profitant de l'amitié ancienne qui l'unissait à
M. de Rémusat, pour s'exprimer avec lui plus librement qu'il ne le
faisait avec M. Thiers, il le mettait en garde contre les dangers de
l'alliance avec la gauche. «Croyez-moi, lui écrivait-il, il y a, par
moments, de la force à prendre dans la gauche, jamais un point d'appui
permanent. Elle ne possède ni le bon sens pratique, ni les vrais
principes, les principes moraux du gouvernement, et moins du
gouvernement libre que de tout autre... Elle ébranle et énerve, au
lieu de les affermir, les deux bases de l'ordre social, les intérêts
réguliers et les croyances morales. Elle peut donner quelquefois des
secousses utiles et glorieuses; son influence prolongée, sa domination
abaissent et dissolvent tôt ou tard le pouvoir et la société[183].»
Heureux de l'adhésion de M. Guizot, M. Thiers se garda de faire la
moindre objection aux conditions et aux réserves qui l'accompagnaient.
Il fit valoir auprès des conservateurs son accord avec le plus
illustre de leurs chefs: «Le ministère actuel, leur disait-il, c'est
le ministère du 11 octobre à cheval sur la Manche.» Il est vrai que,
l'instant d'après, le même ministre se vantait aux députés de la
gauche d'avoir trouvé ce moyen habile d'éloigner du parlement leur
plus redoutable contradicteur.
[Note 183: _Documents inédits_ et _Mémoires de M. Guizot_, t. I, p. 15
à 25.]
Les gages ainsi offerts aux deux partis furent tout d'abord accueillis
fort différemment. La gauche se montra aussi reconnaissante et
confiante que le centre était triste et inquiet. Aux premières
réceptions des nouveaux ministres, on remarqua et l'absence des
députés conservateurs et l'affluence des membres de l'ancienne
opposition. M. Duvergier de Hauranne, qui se trouva alors à dîner avec
plusieurs de ces derniers, chez le président du conseil, notait «la
joie d'enfant qu'ils semblaient éprouver en se trouvant réunis pour la
première fois autour d'une table ministérielle». «C'était pour eux,
ajoutait-il, quelque chose de nouveau, de piquant, de ravissant; aussi
fut-on, pendant tout le dîner, d'une gaieté folle.» Même contraste
dans le langage des journaux. Tandis que la _Presse_ partait
immédiatement en guerre, et que le _Journal des Débats_ prenait une
attitude d'observation malveillante, les organes de la gauche, à
l'exception des feuilles radicales, avaient des airs joyeux et
vainqueurs. L'un d'eux, le _Courrier français_, marquait ainsi les
raisons de sa satisfaction: «C'est l'opposition entrant aux affaires,
et y entrant pour la première fois, nous l'espérons du moins, sans
changer de drapeau... Il ne dépend de personne de faire que
l'avénement de M. Thiers et de ses amis ne soit un changement profond
dans l'État. Par la création de ce ministère, le pouvoir se déplace
décidément et fait un pas vers nous. Le parti du gouvernement
personnel est en déroute; le système de résistance est à bout de
combinaisons; la vieille majorité, celle qui avait survécu, bien qu'en
s'épuisant, à plusieurs dissolutions, est ensevelie dans sa défaite.»
La presse de gauche triompha même si bruyamment que M. Thiers craignit
de se trouver ainsi porté trop avant et de paraître le protégé ou même
le prisonnier de l'ancienne opposition, au lieu d'être l'arbitre et le
médiateur des deux partis. Aussi jugea-t-il tout de suite nécessaire
de bien marquer la position intermédiaire où il voulait se tenir, et
fit-il dire dans le _Messager_, l'un de ses journaux officieux: «M.
Thiers a sa position distincte. Il est le chef du centre gauche.
Conséquemment, il n'est ni la gauche, ni les 221. Il exprime l'opinion
intermédiaire. Il doit rester sur son terrain, et sa mission est de
rallier les modérés de chacun de ces deux partis. Il est un ministère
de transaction, ou de transition, si l'on veut... Il est clair que
chacun des deux partis doit s'efforcer d'abord de le faire pencher de
son côté... Il doit résister à cette double attraction... Pencher à
droite, ce serait donner le pouvoir aux 221; incliner trop à gauche,
ce serait le donner à l'opposition.»
La gauche ne se blessait pas de ce langage. Elle paraissait avoir des
raisons de croire qu'entre les conservateurs et elle, le partage
n'était pas aussi égal que le ministère feignait de le dire, et qu'il
y avait un sous-entendu dont seule elle possédait le secret et
recueillerait prochainement le bénéfice[184]. M. Thiers lui avait-il
donc assuré, dans quelque contre-lettre mystérieuse, des avantages en
contradiction avec son langage public? Non; mais le seul avénement
d'un ministre, travaillant à décomposer l'ancienne majorité et
consentant à vivre de l'appui de la gauche, était, pour celle-ci, un
réel avantage. Et puis le cabinet se présentait comme un cabinet
non-seulement de «transaction», mais de «transition». Ce dernier mot,
plein de promesses, ne se trouvait-il pas dans l'article du
_Messager_, cité plus haut? Les journaux officieux ne répétaient-ils
pas tous les jours que M. Thiers, en forçant les avenues du pouvoir,
en s'imposant aux répugnances du Roi, avait ouvert une brèche par
laquelle tout le monde pouvait espérer passer à son tour[185]? Cette
considération n'était pas celle qui touchait le moins la gauche.
Fatiguée, sinon assagie, aspirant à sortir de son long rôle
d'opposition sans espoir et à passer au rang des partis admis à
prétendre au gouvernement, elle savait gré à M. Thiers de lui servir
d'introducteur dans ce monde nouveau pour elle. De là un zèle
ministériel que les sarcasmes mêmes du _National_ ne parvenaient pas à
refroidir[186]. «Je ne puis les tenir, disait M. Barrot; ces pauvres
hères ont faim depuis dix ans[187].»
[Note 184: Le _Courrier français_ disait, à propos de M. Thiers, le 5
mars 1840: «Les hommes placés dans une position difficile ne livrent
pas leur secret, quand ils ne peuvent encore le faire connaître qu'à
demi.»]
[Note 185: Le _Constitutionnel_, organe de M. Thiers, disait, le 14
mars: «Ce que la gauche voit dans l'origine du ministère actuel, c'est
que tout parti en mesure d'avoir la majorité dans la Chambre n'a pas
d'obstacle à vaincre hors de la Chambre. Ceci n'est pas, si l'on veut,
une conquête faite par le 1er mars; mais le 1er mars a constaté que la
conquête était faite.»]
[Note 186: Le _National_ disait, par exemple, le 6 mars: «Il faut que
notre opposition constitutionnelle de dix ans soit tombée bien bas
dans sa propre estime et désespère bien de sa fortune, pour placer
ainsi, à fonds perdu, son honneur et son avenir sur la tête d'un
aventurier politique.»]
[Note 187: _Documents inédits._]
Le président du conseil avait su, d'ailleurs, mettre la main sur le
chef de la gauche. M. Odilon Barrot, amené, dans le cours des années
précédentes, à faire plusieurs fois campagne avec M. Thiers, s'était
laissé peu à peu séduire et dominer par lui. La finesse insinuante et
entreprenante de l'un avait eu facilement raison de la solennité naïve
et un peu inerte de l'autre. M. Barrot continuait sans doute à jouer
son rôle de chef de groupe avec la même conviction de sa propre
importance; mais, sans s'en douter, il n'était plus guère qu'un
comparse. M. Thiers tirait peut-être plus de profits encore de
l'influence qu'il avait acquise sur la presse de gauche. Ni les
occupations, ni la dignité de ses nouvelles fonctions ne l'empêchaient
de recevoir, chaque matin, les écrivains qui venaient, suivant
l'expression de l'un d'eux, «assister à sa pensée», et qui
transformaient ensuite ses conversations en articles. Parmi eux, à
côté de M. Boilay, du _Constitutionnel_, et de M. Walewski, du
_Messager_, on remarquait les rédacteurs de feuilles plus avancées, M.
Léon Faucher, du _Courrier français_, M. Chambolle, du _Siècle_, et
d'autres encore. Il n'était pas jusqu'aux journaux en apparence
opposés à sa politique, où le président du conseil ne trouvât parfois
moyen de se créer des intelligences et d'avoir quelque compère.
Personne n'a su plus habilement jouer de la presse. «Que voulez-vous
que j'y fasse? disait-il, non sans quelque coquetterie; les écrivains
politiques me font des journaux pour moi, sans que je le leur demande;
s'ils tiennent tous à se mettre dans mon jeu, c'est qu'ils trouvent
mes cartes bonnes.»
M. Thiers avait donc obtenu tout de suite le concours de la gauche;
mais ce n'était que la moitié de son plan: il lui fallait aussi le
concours d'une partie des conservateurs. Les jours s'écoulaient sans
qu'il fît, de ce côté, aucun progrès. Les froideurs qu'il avait
rencontrées dès la première séance menaçaient de tourner en opposition
ouverte. Plus la gauche se montrait satisfaite, plus, dans l'autre
parti, les défiances se sentaient justifiées, plus les inquiétudes
croissaient. Vainement le duc de Broglie, sans se confondre avec le
cabinet, le couvrait-il d'une sorte de patronage bienveillant[188];
vainement, de Londres, M. Guizot se prononçait-il contre une
«hostilité soudaine, déclarée», et donnait-il ce mot d'ordre: «Restons
fermes dans notre camp, mais n'en sortons pas pour attaquer», la
plupart des doctrinaires étaient en disposition fort peu favorable.
«La situation, répondaient-ils à M. Guizot, est plus grave que vous ne
pouvez le penser, n'étant pas sur le théâtre même des événements. Un
ministère soutenu publiquement et ardemment par la gauche, appuyé par
les journaux de cette couleur, au nom des idées que nous avons
combattues, ce n'est pas là un fait léger et sans importance pour
l'avenir. Il ne s'agit de rien moins que d'un complet déplacement du
pouvoir, et le mouvement ira vite, si on ne l'arrête.» Chez les
anciens 221, qui constituaient la fraction la plus considérable des
conservateurs, l'irritation et l'alarme n'étaient pas moindres. La
presse officieuse leur répétait, tous les jours, que le ministère du
1er mars était le triomphe de la coalition; or ils n'avaient pas
oublié que cette coalition avait été faite contre eux. Aussi se
groupaient-ils et s'organisaient-ils avec toutes les allures d'une
armée qui se prépare à la bataille, tandis que leurs journaux tenaient
un langage de plus en plus agressif. Il était une autre partie de la
Chambre où les intentions se montraient, sinon ouvertement ennemies,
du moins singulièrement maussades: c'était ce qu'on appelait le groupe
du 12 mai; il se composait des amis de MM. Dufaure et Passy; de ce
côté, on n'avait pas pardonné l'intrigue muette sous laquelle avait
succombé la dernière administration, et ce ressentiment paraissait
devoir rallier à l'opposition conservatrice vingt à vingt-cinq membres
de l'ancien centre gauche. On pouvait donc croire que toutes ces
inquiétudes, ces défiances, ces rancunes allaient se réunir pour
former un nouveau parti de résistance. Le _Journal des Débats_, prêt à
lui servir d'organe, l'avait déjà baptisé: il l'appelait le «parti
constitutionnel». M. Doudan, qui voyait les choses du salon de M. de
Broglie, faisait, à la date du 12 mars, ce tableau des divers groupes
conservateurs: «Il me paraît que le ministère tombé se tient en
embuscade, probablement avec M. Molé, pour donner un mauvais coup à M.
Thiers et lui succéder. Le camp doctrinaire est divisé contre
lui-même. Les 221, à peu d'exceptions près, sont d'une grande colère
contre le cabinet de M. Thiers, jurant de tout jeter par les fenêtres,
afin de maintenir l'ordre dans le pays. Il y a, dans la tête de tout
le monde, comme un charivari[189].»
[Note 188: Dès le 1er mars, il avait écrit à M. Guizot: «Je garderai
ma position amicale sans être invariable, prêt à m'éloigner ou même à
combattre si le ministère dérive à gauche d'une manière alarmante,
mais content s'il se maintient dans la modération, et ne négligeant
rien pour le fortifier dans le dessein de faire le mieux possible.»
(_Documents inédits._)]
[Note 189: _Mélanges et Lettres_, t. I, p. 290.]
Les journaux de gauche, qui devenaient d'autant plus ministériels que
les conservateurs l'étaient moins, accueillaient ces symptômes
d'opposition avec une colère dont M. Thiers devait trouver parfois les
manifestations quelque peu compromettantes. Ils traitaient les
conservateurs de «ramas de factieux» et les dénonçaient aux ouvriers
sans travail comme des artisans de crise, responsables du chômage.
Leurs attaques visaient même plus haut: derrière les articles du
_Journal des Débats_ et les démarches des 221, ils prétendaient
découvrir une intrigue de la cour, c'est-à-dire, dans le langage de
l'époque, du Roi[190]. Supposition toute gratuite. Louis-Philippe,
sans doute, partageait personnellement beaucoup des répugnances et des
inquiétudes des conservateurs. De plus, il ne voyait pas sans
mortification, à la tête du ministère, un homme qui affectait de
traiter avec lui de puissance à puissance[191]. Aussi, au rapport
d'un témoin, était-il «fort triste» et «ne s'en cachait-il pas[192]»;
il ne lui déplaisait pas d'être présenté, par des journaux amis, comme
n'ayant subi M. Thiers que sous le coup d'une nécessité pénible[193],
et on peut même supposer qu'une mésaventure du cabinet ne l'eût pas
désolé. Mais il n'en remplissait pas moins correctement son rôle
constitutionnel, ne contrariant pas ses ministres, ne leur suscitant
aucun embarras. Il faisait même plus, au témoignage de l'un d'entre
eux; M. de Rémusat écrivait, en effet, le 15 mars, à M. Guizot: «Le
Roi nous traite parfaitement bien et nous prête un réel appui.» Nul
fondement, donc, dans les accusations dirigées contre Louis-Philippe.
Injustes d'où qu'elles vinssent, elles étaient particulièrement
scandaleuses de la part de la presse ministérielle. On conçoit que le
_Journal des Débats_ les relevât avec une sévérité émue et demandât
«quel était ce ministère que ses journaux ne pouvaient soutenir qu'en
calomniant ou menaçant la couronne». Ce désordre éveillait, chez ceux
qui se souvenaient du passé, l'idée de tristes similitudes: «Le
_Courrier français_, écrivait-on, défend M. Thiers du ton dont le
_Patriote français_ défendait Roland et ses collègues[194].» Les
feuilles officieuses proclamaient que le ministère du 1er mars était
la dernière expérience tentée pour réconcilier la monarchie et le
pays, et le _Constitutionnel_ l'appelait «le ministère Martignac du
gouvernement de Juillet». On eût dit que chacun de ces articles se
terminait par un: «Prenez garde!» adressé d'un ton irrité,
non-seulement à la Chambre, mais au Roi.
[Note 190: _Constitutionnel_ du 9 mars 1840.]
[Note 191: Dans la déclaration sommaire que M. Thiers avait lue aux
Chambres, le 4 mars, cette prétention était très-visible, et le
ministre avait presque insinué qu'il venait de faire capituler la
couronne. Le _Journal des Débats_ avait alors critiqué «cette
affectation à dire et à répéter: «Le Roi et moi». Par contre, le
_Courrier français_ avait félicité le président du conseil d'avoir
«fait valoir son droit de chef de parti, en regard du droit que la
couronne a de choisir entre les hommes et les opinions»; et il avait
ajouté: «M. Thiers ne dit pas que la couronne a cédé, car un ministre
doit couvrir le Roi; mais il résulte de son discours, qu'il n'a pas
fait, en entrant aux affaires, le sacrifice de ses opinions, et c'est
là tout ce que le public demande à savoir.» Le _National_, trop
heureux de voir la monarchie diminuée par ceux qui eussent dû être ses
défenseurs, demandait en raillant: «Comment les journaux de la cour
prendront-ils ce nouveau spécimen de familiarité respectueuse qui
place sur la même ligne la couronne et un simple sujet? M. Thiers et
le Roi, le Roi et M. Thiers sont heureusement d'accord pour faire le
bonheur, la prospérité et la gloire de la France. Voilà ce que le
président du cabinet du 1er mars a bien voulu annoncer au monde.»]
[Note 192: Lettre de Mgr Garibaldi, internonce du Saint-Siége. (_Vie
du cardinal Mathieu_, par Mgr BESSON, t. I, p. 247.)]
[Note 193: «Le _Journal des Débats_ disait, le 3 mars, dans un article
qui fut remarqué: «La couronne n'aurait pas voulu choisir ces
ministres, qu'elle aurait été forcée de les accepter, forcée par sa
prudence, et pour ne pas empirer une situation dangereuse. M. Thiers a
voulu être le maître, et il l'est, sauf, bien entendu, sa
responsabilité devant le Roi et devant les Chambres.»]
[Note 194: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._]
À en juger par le langage des journaux, le rapprochement désiré par
le cabinet entre la gauche et une partie du centre n'était pas en voie
de s'accomplir. M. Thiers ne paraissait donc pas avoir tiré le profit
attendu des quelques jours qu'il s'était réservés pour préparer
l'opinion, avant de s'expliquer à la tribune. Il est vrai qu'à côté de
ces polémiques de presse, dont le fracas remplissait toute la scène,
le président du conseil usait, dans la coulisse, d'un autre moyen
d'action moins bruyant, moins extérieur, sur lequel il comptait
peut-être davantage: c'étaient les conversations particulières avec
les députés. Dans ces tête-à-tête qu'il multipliait à dessein, soit
chez lui, soit dans les dépendances de la Chambre, il lui était plus
facile que dans les explications publiques de se montrer à chacun sous
la face qui pouvait lui plaire. Tandis qu'aux uns il faisait valoir
que son seul avénement était un échec au «pouvoir personnel», la fin
de la «résistance» et une «transition» qui permettait à l'opposition
d'attendre et de préparer des succès plus complets encore, il se
faisait honneur, auprès des autres, de repousser le programme de la
gauche, et de ne payer celle-ci qu'avec des apparences, toutes les
réalités demeurant aux conservateurs. Il n'était pas jusqu'aux
contradictions de son passé qui ne lui servissent à se présenter comme
ayant des titres aux confiances les plus opposées[195]. Le tout dit
avec l'abondance brillante, souple, familière, câline de ce
merveilleux causeur, et surtout avec un certain air de confidence et
d'abandon; l'interlocuteur flatté sortait de l'entretien, persuadé que
lui seul avait le secret du ministre et que les autres étaient dupés.
C'est ce qu'on appelait alors le système des «conquêtes
individuelles». M. Thiers, rival en cela de M. Molé, y excellait et y
avait goût. Il faut reconnaître, du reste, que la désorganisation
générale des cadres parlementaires facilitait singulièrement cette
opération. Faut-il croire qu'aux séductions de la causerie, M. Thiers
ne se faisait pas scrupule d'en ajouter, au besoin, d'autres plus
positives? On le disait beaucoup alors, et la presse opposante
dénonçait vivement ce qu'elle «appelait la traite des députés[196]».
[Note 195: Le _Constitutionnel_ disait, à la date du 12 mai: «M.
Thiers donne d'égales garanties aux deux partis qu'il s'agit de
rallier. Mais c'est précisément ce dont on l'accuse. M. Thiers,
dit-on, a deux passés. Nous disons que c'est son mérite, c'est la
gloire de son bon sens.»]
[Note 196: Le vicomte de Launay (madame Émile de Girardin) faisait, le
7 mars 1840, dans ses _Lettres parisiennes_ du journal _la Presse_, ce
tableau, chargé comme toute satire, de ce qu'il appelait la «traite
des députés faite hautement par les pourvoyeurs de M. Thiers»: «Chaque
soir, on fait le relevé des acquisitions de la journée. Aurons-nous un
tel?--J'en réponds, si vous lui promettez ça pour son gendre.--Et un
tel, si on lui offrait ceci?--Ce n'est pas la peine; nous l'aurons
pour rien; j'ai vu sa belle-mère.--...Ah! si nous pouvions avoir
***!--Ce n'est pas si difficile qu'on le croit; il vient de perdre
cinquante mille francs dans une affaire, il est bien gêné.--...Mais
notre plus belle conquête, c'est le bon ***.--Quoi, il s'est
engagé?--Sur l'honneur!--Mon cher, vous êtes un sorcier. Qu'avez-vous
fait pour le séduire?--Je l'ai pris par les sentiments.--Je ne vous
comprends pas.--Ah! tu n'as pas d'enfants! Le gros bonhomme a deux
filles à marier... Je possède un peu bien ma statistique
parlementaire. Je sais ceux qui ont des filles à établir, ceux qui ont
des fils à placer, ceux qui ont des frères incapables sur les bras,
ceux qui ont des intérêts de coeur dans les théâtres royaux, ceux qui
ont des secrets à cacher, ceux qui ont des manufactures à soutenir,
ceux qui ont des forges, ceux qui ont des sucres, ceux qui ont des
rentes, et ceux, enfin, qui ont des dettes. Eh! je dis avec le
proverbe: Qui paye _leurs_ dettes s'enrichit.»]