Mars-juillet 1840.
I. Le Roi appelle M. Thiers. Celui-ci fait sans succès des offres
au duc de Broglie et au maréchal Soult. Il se décide à former un
cabinet sous sa présidence. Il obtient le concours de deux
doctrinaires. Composition du ministère du 1er mars.--II. Le plan
de M. Thiers. M. Billault est nommé sous-secrétaire d'État et M.
Guizot reste ambassadeur. La gauche satisfaite et triomphante.
Attitude défiante et hostile des conservateurs. Le Roi et le
ministère. M. Thiers et ses «conquêtes individuelles».--III. La
loi des fonds secrets. Les conservateurs se disposent à livrer
bataille. La discussion à la Chambre des députés: M. Thiers, M.
de Lamartine, M. Barrot, M. Duchâtel. Victoire du ministère.--IV.
Les fonds secrets à la Chambre des pairs. Rapport du duc de
Broglie. La discussion.--V. La question d'Orient dans la
discussion des fonds secrets. Discours de M. Berryer. Déclaration
de M. Thiers à la Chambre des pairs.--VI. Amnistie
complémentaire. Godefroy Cavaignac et Armand Marrast. Place
offerte à M. Dupont de l'Eure. Accusations de corruption. La
proposition Remilly sur la réforme parlementaire. M. Thiers a
besoin d'une diversion.--VII. Le gouvernement annonce qu'il va
ramener en France les restes de Napoléon. Effet produit. Comment
M. Thiers a été amené à cette idée et a obtenu le consentement du
Roi. Négociations avec l'Angleterre. Les bonapartistes et les
journaux de gauche. Rapport du maréchal Clauzel. Discours de M.
de Lamartine. La Chambre réduit le crédit proposé par la
commission et accepté par M. Thiers. Colères de la presse de
gauche et tentative de souscription. Le ministère est débordé.
Échec de la souscription. Mauvais résultat de la diversion tentée
par M. Thiers.--VIII. Lois d'affaires. Talent déployé par le
président du conseil. Son discours sur l'Algérie.--IX. Les
pétitions pour la réforme électorale. M. Arago et sa déclaration
sur «l'organisation du travail». Les banquets réformistes. Le
_National_ et les communistes.--X. La proposition Remilly est
définitivement ajournée. Divisions dans l'ancienne opposition. Le
mouvement préfectoral. Mécontentement de la gauche. Les
conservateurs sont toujours méfiants et inquiets. Ils craignent
la dissolution et l'entrée de M. Barrot dans le cabinet.
Situation de M. Thiers à la fin de la session.
I
Le vote muet et mystérieux sous lequel avait succombé le ministère du
12 mai, n'était pas de nature à éclairer la couronne sur l'usage
qu'elle devait faire de sa prérogative. Où était la majorité qui avait
frappé en se cachant? Ces députés, rassemblés un jour, des points les
plus opposés, pour faire un mauvais coup, seraient-ils capables de
rester unis pour gouverner? Quelques jours après, un observateur
clairvoyant, M. Rossi, écrivait: «Il n'y a pas de majorité dans la
Chambre, et les ministres sont culbutés par des majorités faites à la
main, par des majorités _ad hoc_. Elles se forment aujourd'hui,
renversent un cabinet; elles ne sont plus demain. On dirait une mine
qui fait explosion; on voit le terrain bouleversé; mais où est la
poudre qui a produit tout ce ravage? Comme une armée d'amateurs, elle
enfonce les portes d'un fort et se débande; elle reviendra à la charge
lorsqu'une nouvelle garnison aura remplacé la garnison égorgée. C'est
la guerre pour la guerre, sans espoir ni souci de conquêtes. Je le
crois bien. Pour faire des conquêtes, des conquêtes sérieuses,
durables, il faut une armée organisée, des intentions communes, des
vues générales, des chefs reconnus de tous, un drapeau, un plan, un
système; il faut tout ce que la Chambre n'a pas[170].»
[Note 170: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_ du 15
mars 1840.]
À défaut d'une majorité s'imposant, un homme se trouvait sinon
indiqué, du moins particulièrement en vue: c'était M. Thiers. Déjà,
lors de la crise précédente, il avait paru à beaucoup le ministre
nécessaire. Cette fois, l'effacement volontaire de M. Guizot, qui
venait de s'embarquer pour prendre possession de l'ambassade de
Londres, contribuait à attirer plus encore les regards sur l'ancien
chef du centre gauche. Celui-ci ne personnifiait-il pas cette
prééminence parlementaire qui faisait depuis quelque temps échec au
pouvoir royal? Ce fut donc vers lui que le Roi se tourna tout d'abord.
Il ne le faisait qu'à regret: récemment, il avait déclaré l'entrée de
M. Thiers au ministère, «incompatible avec la situation du
trône[171]». Il lui en voulait de s'être posé ou laissé poser en
antagoniste de la couronne, et soupçonnait sa participation au rejet
de la dotation. À l'extérieur, les événements avaient supprimé sans
doute cette question de l'intervention en Espagne[172], sur laquelle
il n'avait jamais pu s'entendre avec l'ancien ministre du 22 février;
mais, à la place, s'était élevé le conflit oriental, où l'esprit
d'aventure et les velléités belliqueuses de M. Thiers devaient
paraître plus dangereux encore à la sagesse royale. Malgré tout,
Louis-Philippe n'hésita pas; avec son habituelle soumission à ce qu'il
croyait être la nécessité constitutionnelle, il appela le chef du
centre gauche et lui donna pouvoir de former un cabinet. La seule
satisfaction qu'il se réserva, et dont il eût, du reste, mieux fait de
se priver, fut de laisser voir son déplaisir, de parler beaucoup de sa
«résignation», voire même de son «humiliation[173]».
[Note 171: _Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 393.]
[Note 172: En septembre 1839, les divisions intérieures de l'armée
carliste et la trahison de Maroto, général en chef de cette armée,
avaient obligé Don Carlos à quitter l'Espagne et à se réfugier en
France.]
[Note 173: Quelques jours plus tard, le 28 février, le Roi disait à M.
Duchâtel: «Je signerai demain mon _humiliation_.» Et comme, le
lendemain, M. Thiers avait peine à trouver un ministre des finances:
«Cela ne fera pas difficulté, dit Louis-Philippe; que M. Thiers me
présente, s'il veut, un huissier du ministère; je suis _résigné_.»
(_Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 13.)]
M. Thiers eut le bon goût de se montrer mesuré et modeste. La crise de
1839 lui avait été une leçon. Sur le programme, il ne manifesta tout
d'abord, ni au dehors, ni au dedans, aucune exigence inquiétante. En
même temps, loin de paraître pressé de prendre pour lui seul le
pouvoir que lui offrait la couronne, il manifesta le désir de le
partager. Aussi bien, ne possédant pas de majorité, n'ayant pas même
avec lui tout le centre gauche, il comprenait la nécessité de
s'assurer des alliés. Un homme s'attendait aux offres de M. Thiers:
c'était M. Molé. N'y avait-il pas entre eux, depuis quelque temps,
comme une ébauche de coalition, et n'était-ce pas la défection d'une
fraction des anciens 221 qui avait fait rejeter la loi de dotation?
Mais, si M. Thiers s'était arrangé pour faire beaucoup espérer à M.
Molé, il ne lui avait rien promis formellement. Au fond, tout en ayant
trouvé commode d'exploiter, dans l'opposition, le ressentiment et
l'impatience des vaincus de la coalition, il était fort peu disposé à
leur donner part au pouvoir. C'est ailleurs qu'il songeait à chercher
des collègues. La veille de la discussion de la loi de dotation,
rencontrant deux doctrinaires, M. Duvergier de Hauranne et M. Jaubert,
dans le salon de madame de Massa, il leur avait tenu ce langage: «Vous
avez refusé de m'aider à renverser ce pitoyable cabinet, et vous vous
êtes posés comme les seuls ministériels de la Chambre; je ne vous dois
donc rien, et si, lorsqu'il s'agira de la succession, je ne vous fais
aucune proposition, vous n'aurez pas le droit de vous plaindre. D'un
autre côté, je ne reconnais pas qu'il fût si immoral, si scandaleux
que vous le dites, de me réconcilier avec M. Molé. Je n'ai jamais
partagé vos préventions contre sa personne, et vous savez que, plus
d'une fois, sous le 11 octobre, j'ai voulu le faire entrer au
ministère. Cependant, je reconnais que la coalition a élevé, entre lui
et moi, une barrière difficile à franchir, et que notre réunion serait
mal interprétée. Il y a, d'ailleurs, entre nous, une difficulté
presque insoluble, celle de la distribution des portefeuilles. Je
pourrais à la rigueur céder les affaires étrangères à M. de Broglie,
parce que ce serait céder mon amour-propre, non ma politique. En les
cédant à M. Molé, je sacrifierais à la fois mon amour-propre et ma
politique, ce qui est trop de moitié. Je vous le dis donc en toute
sincérité, c'est avec vous que je désire m'arranger, et si le
ministère est renversé, je vous le prouverai. Je ne sais s'il me
serait possible de m'entendre avec Guizot; mais je crois que je
m'entendrais avec M. de Broglie, et, pour y parvenir, je ferais de
grands sacrifices[174].» Les doctrinaires avaient peine à croire M.
Thiers sincère. L'événement prouva qu'il l'était. En effet, à peine
chargé de former le cabinet, il alla frapper à la porte, non de M.
Molé, mais du duc de Broglie, dont, du reste, il avait toujours
cherché à se rapprocher. La déception fut cruelle pour l'ancien
ministre du 15 avril; il sentait qu'il était joué et qu'il avait
compromis, sans profit, son renom monarchique et conservateur. Ce fut
surtout aux doctrinaires qu'il garda rancune; quelques semaines plus
tard, il écrivait à M. de Barante: «Le ministère du 1er mars n'a été
imaginé par M. de Broglie que pour empêcher M. Thiers de se rapprocher
des 221 et de leur chef. Quoi qu'on vous dise, voilà la vérité[175].»
[Note 174: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
[Note 175: Lettre du 25 avril 1840. (_Documents inédits._)]
M. Thiers offrit au duc de Broglie la présidence du conseil et le
ministère des affaires étrangères, proposant ainsi de refaire en
partie le cabinet du 11 octobre. Désirait-il sincèrement réussir, et
ne gardait-il pas au fond quelque préférence pour une combinaison où
il eût eu le premier rôle? Il aurait peut-être été lui-même embarrassé
de répondre à cette question. Toujours est-il qu'il insista vivement
auprès du duc. Le Roi donnait son assentiment à cette solution; elle
était désirée par le centre gauche et même par la gauche; les 221 s'y
résignaient. La résistance obstinée, insurmontable, vint du principal
intéressé, du duc de Broglie. Celui-ci croyait que rien de bon n'était
possible; il se défiait de l'opinion de la Chambre, de M. Thiers, et
même du Roi. Avec plus d'ambition il eût eu plus de hardiesse et moins
de désespérance; mais l'ambition lui avait toujours fait défaut, et la
mort récente de la duchesse de Broglie l'en avait dégoûté encore
davantage. Il manifestait ses sentiments, non sans une amertume et un
pessimisme parfois excessifs, dans une lettre écrite à M. Guizot:
«Sans doute, disait-il, si la France et les Chambres étaient lasses de
l'empire des médiocrités, s'il était réellement question de relever le
pouvoir de l'état où il est tombé, de rallier dans un ministère
puissant et véritable tous les éléments dispersés de l'ancien parti
gouvernemental, et que je parusse un des ingrédients nécessaires de
cette réconciliation, j'y réfléchirais. Mais nous sommes plus loin que
jamais d'une semblable tentative; la coalition de l'année dernière lui
a porté le dernier coup; et l'on n'entrevoit pas même dans l'avenir la
possibilité d'un tel événement. Cela posé, que peut-il résulter, dans
le morcellement de tous les partis, dans la profusion des inimitiés
personnelles, dans l'état de guerre civile entre tous les hommes du
gouvernement, que peut-il résulter, dis-je, de nouvelles
modifications ministérielles? Rien autre chose que ce que nous voyons
depuis trois ou quatre ans. Des ministères purement négatifs, dont le
but et le mérite sont d'exclure, les uns par les autres, les
personnages politiques les plus éminents, dont la liste est en quelque
sorte une table de proscription; des ministères pâles, indécis, sans
principes avoués, sans autre prétention que de vivre au jour la
journée, sans autre point d'appui que la lassitude et le découragement
universels, réduits à s'effacer dans toutes les occasions importantes,
à s'acquitter en complaisances continuelles, tantôt vis-à-vis du Roi,
tantôt vis-à-vis des Chambres et de chaque fraction des Chambres
grande ou petite, et à se fabriquer, tous les matins, une majorité
artificielle par des concessions ou des compliments, par des promesses
et des caresses, en pesant, dans des balances de toile d'araignée, la
quantité de bureaux de poste qu'on a donnés d'un côté, et la quantité
de bureaux de tabac qu'on a donnés de l'autre.» Le duc ne voulait pas
blâmer ceux qui recouraient à ces procédés; il les croyait même
nécessaires à l'heure présente; mais il se déclarait impropre à les
employer. «Quant aux conséquences de cette conduite relativement à mon
avenir politique, disait-il en finissant, il en sera ce qu'il plaira à
Dieu. S'il lui plaît que je ne rentre jamais dans les affaires, je
l'en remercierai de bon coeur. C'est un grand avantage, pour un homme
public, de se retirer des affaires en laissant derrière soi une
réputation intacte et quelques regrets; c'est un avantage auquel il ne
faut sans doute sacrifier aucun devoir, mais qu'on est trop heureux
de pouvoir concilier avec ses devoirs[176].» Ce ne furent pas ces
motifs qu'invoqua M. de Broglie pour répondre aux instances de M.
Thiers; mais il allégua les soins qu'exigeait la santé de son dernier
enfant, et rien ne put ébranler sa résolution. Toutefois, il n'en fut
pas moins touché de l'offre et de la façon dont elle avait été faite.
«M. Thiers, écrivait M. Doudan, l'un des familiers du duc, a été, en
tout ceci, la lumière et la raison mêmes; il a agi sans détours, avec
cette simplicité charmante et savante qui est sa séduction, et son
danger aussi, parce qu'il est mobile.» M. de Broglie, d'ailleurs,
regardait alors l'entrée aux affaires du chef du centre gauche comme
inévitable et même comme assez inoffensive. Aussi, tout en ne voulant
pas être son collègue, se montrait-il disposé à l'aider dans la
formation de son ministère, et presque à le couvrir d'une sorte de
patronage.
[Note 176: _Documents inédits._--À la même époque, M. Doudan écrivait
à M. d'Haussonville: «Est-ce que vous vous êtes figuré que vous alliez
devenir le gendre d'un ministre? Non, j'imagine. Quand M. de Broglie
eût pu disposer de son temps et qu'il eût eu l'esprit aux affaires, je
n'aurais jamais pu désirer qu'il se jetât au milieu de ces petites
factions turbulentes, exigeantes..... Je suis convaincu qu'un mois
après l'inauguration de ce cabinet, dont beaucoup disent qu'il eût été
le salut du peuple, les inquiétudes maladives que les partis ont dans
les jambes auraient recommencé de plus belle. On a tellement travaillé
à disperser les groupes dans la Chambre des députés que, sauf la
haine, qui est changeante, il n'y a pas de cohésion entre quatre
chats. Chacun se promène en liberté dans sa gouttière, l'air capable
et impertinent, et vous voulez qu'on se mette à rallier cette grande
dispersion! Il faut laisser faire cela au temps et aux événements.»
(Lettre du 12 mars 1840, _Mélanges et Lettres_, t. Ier, p. 291, 292.)]
Ayant échoué auprès du duc de Broglie, M. Thiers fit proposer au
maréchal Soult la présidence du conseil et le portefeuille de la
guerre; le maréchal refusa. Le Roi essaya alors d'obtenir qu'une
démarche analogue fût faite auprès de M. Molé, qui eût pris la
présidence et les affaires étrangères; M. Thiers déclara, non sans
quelque vivacité, que ce serait, pour lui, recevoir du ministre du 15
avril «un supplément d'amnistie», et qu'il «ne le pouvait pas».
Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la démission du cabinet, et
l'on ne se trouvait pas plus avancé qu'à la première heure. Le
souvenir des déplorables longueurs de la crise précédente rendait
l'opinion plus impatiente, plus nerveuse, plus facilement inquiète.
Les journaux de gauche le prenaient déjà sur un ton de menace avec la
royauté, à laquelle ils imputaient tous les retards. «Il faut se
hâter, disait de son côté le _Journal des Débats_. Nous partageons, à
cet égard, l'avis unanime de la presse. La plaie saignera longtemps;
au moins ne faut-il pas qu'elle s'envenime.» Enfin, la gravité des
négociations pendantes sur les affaires d'Orient ne permettait pas un
long interrègne. «Finissons-en!» c'était le cri général. Il ne
déplaisait pas à M. Thiers d'être ainsi pressé. Ce lui fut un argument
pour s'attribuer à lui seul le premier rôle qu'il avait offert de
céder, ou tout au moins de partager, et il entreprit de refaire, avec
des personnages de second rang, un nouveau ministère du 22 février,
dans lequel il se réservait le portefeuille des affaires étrangères et
la présidence du conseil. Bien que, dans une telle combinaison, la
plupart des ministres dussent être de nuance centre gauche, M. Thiers,
fidèle à sa pensée première, désirait leur adjoindre quelques
doctrinaires. Il voyait là un moyen de rassurer les conservateurs, et
aussi peut-être de jeter un germe de division dans un groupe rival.
Mais, parmi les amis de M. Guizot, s'en trouverait-il qui
consentissent à entrer sans lui dans un cabinet présidé par M. Thiers?
Les premières ouvertures faites à M. Duchâtel et à M. Dumon furent
repoussées. À leur défaut, le futur président du conseil s'adressa à
M. de Rémusat et à M. Duvergier de Hauranne, demeurés plus fidèles aux
idées et aux alliances de la coalition. M. Duvergier de Hauranne,
très-désintéressé dans sa passion, refusa pour son compte, mais
proposa, comme convenant mieux à ce poste, son beau-frère, le comte
Jaubert, orateur alerte, caustique, pétulant, aimant à emporter le
morceau, plus tirailleur que capitaine, redoutable à ses adversaires
et parfois gênant pour ses amis, fort galant homme, du reste,
courageux, probe, le plus agressif des orateurs à la tribune, le plus
poli des collègues dans les relations de chaque jour. Il s'était fait
remarquer, quelques années auparavant, par la véhémence avec laquelle
il repoussait toute compromission avec la gauche; sous le ministère du
22 février, M. Guizot n'était pas parvenu à contenir les éclats de son
opposition, et l'on n'a pas oublié le rapport si blessant pour M.
Thiers qu'il avait fait alors sur les grands travaux de Paris[177].
Mais, dans l'état de désorganisation des partis, s'il fallait
s'attendre à toutes les divisions, aucun rapprochement ne semblait
impossible. M. Jaubert ne fut pas plus embarrassé d'accepter le
portefeuille des travaux publics que M. Thiers de le lui proposer. On
pouvait croire que le concours de M. de Rémusat serait aussi facile à
obtenir. Il était lié de vieille date avec M. Thiers, et avait un fond
plus révolutionnaire que les autres doctrinaires. En outre, il cachait
sous les dehors un peu froids d'un philosophe mondain, une certaine
curiosité aventureuse, téméraire, et tout _dilettante_ qu'il fût, tout
«amateur blasé» que l'appelât M. Guizot[178], il ne laissait pas que
d'être secrètement séduit à la pensée de jouer un rôle plus actif et
plus considérable; sa participation aux affaires s'était jusqu'ici
bornée à un sous-secrétariat d'État dans le très-court cabinet du 6
septembre; cette fois, on lui offrait l'un des principaux
portefeuilles, celui de l'intérieur[179]. Cependant, il commença par
se montrer fort hésitant. Il répugnait à se séparer ainsi de ses
anciens amis politiques, de ses anciens chefs, notamment de M. Guizot
et de M. Duchâtel. Trop clairvoyant et connaissant trop bien ses
propres idées pour ne pas se rendre compte que la voie dans laquelle
on lui demandait de s'engager le conduirait à changer de camp
politique, il ne se sentait retenu par aucun scrupule de doctrine,
mais s'inquiétait d'un tel changement pour ses amitiés et pour la
convenance supérieure de sa vie publique. Il ne céda que sur les
conseils pressants du duc de Broglie[180].
[Note 177: Cf. t. III, p. 22 et 23.]
[Note 178: Cf. t. III, p. 119.]
[Note 179: M. de Rémusat écrivait alors à M. Guizot: «Je ne me
dissimule aucune objection, aucun danger, aucune chance de revers et,
ce qui est plus dur, de chagrin; j'en aurai de cruels; mais je me sens
un fonds inexploité d'ambition, d'activité, de ressources, que cette
occasion périlleuse m'excite à mettre enfin en valeur, et il y a en
moi un je ne sais quoi d'aventureux, bien profondément caché, que ceci
tente irrésistiblement.» (_Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 16.)]
[Note 180: «J'ai été témoin, dans le cabinet du duc de Broglie,
raconte M. Duvergier de Hauranne, des hésitations de M. de Rémusat et
des efforts qu'il eut à faire pour les surmonter, non certes qu'il
n'eût en M. Thiers une entière confiance, mais parce qu'il craignait
que le parti du dernier ministère n'attribuât à l'ambition ce qui
était chez lui un acte de dévouement.» (_Notice sur M. de Rémusat._)]
Les autres portefeuilles étaient, naturellement, réservés aux amis
politiques du président du conseil. Parmi les députés du centre
gauche, le choix était limité, car M. Thiers se trouvait alors
brouillé avec les hommes les plus considérables du groupe, MM.
Dufaure, Passy, Sauzet. À leur défaut, il dut se contenter de
personnages moins en vue, MM. Pelet de la Lozère, Vivien et Gouin,
entre lesquels il partagea les ministères des finances, de là justice
et du commerce. Il leur adjoignit, pour le ministère de l'instruction
publique, un pair d'un nom plus éclatant, M. Cousin. Celui-ci,
absorbé, depuis 1830, par l'organisation et le gouvernement de
l'enseignement philosophique, ne s'était pas mêlé jusqu'ici fort
activement aux luttes des partis. Toutefois, dans les discussions des
récentes Adresses, au Luxembourg, il avait paru se classer dans le
centre gauche, en défendant à plusieurs reprises la politique de
l'intervention en Espagne. Le cabinet fut complété par l'appel, au
département de la guerre, du général Cubières, qui n'avait aucun
antécédent parlementaire, et, à celui de la marine, de l'amiral
Roussin, homme de mer renommé, mais qui venait de faire, comme
ambassadeur à Constantinople, une campagne diplomatique au moins
très-critiquée.
Parmi les personnages de valeur inégale que M. Thiers proposait ainsi
à l'approbation royale, aucun n'était considérable par son passé
politique. Deux seulement avaient été déjà ministres, M. Pelet de la
Lozère, au 22 février 1836, et le général Cubières dans
l'administration intérimaire d'avril 1839: ce qui faisait dire
gaiement à M. Thiers, lui-même âgé de quarante-deux ans, qu'il avait
formé un cabinet de «jeunes gens». Le président du conseil n'en était
que plus en vue. Comme au 22 février 1836, il dominait, résumait,
personnifiait le ministère. Le Roi accepta tout, sans faire
d'objection à aucun nom, et signa, le 1er mars, les ordonnances
portant nomination des nouveaux ministres. La crise avait duré neuf
jours.