Cette perspective de la rentrée du parlement ramène naturellement
l'attention sur la politique intérieure. Pendant qu'au dehors, la
crise diplomatique s'aggravait, qu'était devenue, au dedans, ce que
nous avons appelé l'épilogue de la crise parlementaire? Y avait-il
quelque amélioration? La machine du gouvernement représentatif
tendait-elle à reprendre son fonctionnement normal et régulier? Depuis
la coalition et la décomposition qui en avait été la conséquence et le
châtiment, le mal principal était l'absence d'une majorité véritable.
Pouvait-on augurer, à la veille de la session de 1840, qu'il allait
enfin s'en constituer une, soit pour le ministère, soit même contre
lui? Non; à passer en revue, l'un après l'autre, les divers groupes
de la Chambre, on y constatait toujours mêmes incertitudes, mêmes
divisions, même morcellement.
La fraction la plus nombreuse était composée des anciens partisans de
M. Molé; faute d'une autre désignation on continuait à les appeler les
221, bien qu'ils n'atteignissent plus ce nombre. Leur ressentiment et
leur méfiance à l'égard du ministère n'étaient pas diminués. La
plupart en contenaient l'expression, par répugnance invétérée pour
toute opposition plus que par déférence pour les hommes au pouvoir.
Quelques-uns, plus passionnés, semblaient prêts à se jeter dans une
hostilité ouverte: à leur tête étaient MM. Desmousseaux de Givré et de
Chasseloup-Laubat; le journal _la Presse_ leur servait d'organe. Quant
à M. Molé, tout en se disant fort dégoûté de la politique et occupé de
la rédaction de ses mémoires, il était au fond très-ulcéré, impatient
de revanche, jaloux surtout de l'autorité que M. Guizot tendait à
reprendre dans le parti conservateur. Seulement, toujours prudent, et
sachant, du reste, les défections qui se produiraient parmi les 221,
s'il leur demandait d'agir, il prêchait la circonspection aux plus
ardents de ses amis, et les détournait de toute démarche trop
prononcée[143].
[Note 143: _Correspondance inédite de M. Molé_, _Journal inédit de M.
le baron de Viel-Castel_, et _Notes inédites de M. Duvergier de
Hauranne_.]
C'étaient les doctrinaires, peu nombreux d'ailleurs, qui continuaient
à donner au cabinet l'appui le plus décidé. Il était alors question
d'une mesure qui, sans faire entrer M. Guizot dans le ministère, l'en
rapprocherait davantage. M. Duchâtel et M. Villemain avaient proposé
de le nommer à l'ambassade de Londres, à la place du général
Sébastiani. L'idée était bien accueillie des autres ministres, qui
trouvaient le général sans action suffisante sur le gouvernement
anglais, lui reprochaient de se montrer un peu froid pour le pacha, et
le soupçonnaient d'être plus l'homme du Roi que du cabinet. En outre,
le grand orateur doctrinaire leur semblait, alors même qu'il les
appuyait ou les ménageait, d'un voisinage sinon inquiétant, au moins
embarrassant. Ils seraient plus tranquilles, le sachant à Londres et
associé à leur politique. Les convenances de M. Guizot s'accordaient
sur ce point avec les ombrages des ministres; toujours résigné à
attendre dans la retraite que la coalition fût oubliée, mais un peu
mal à l'aise de jouer au parlement l'un de ces rôles muets auxquels il
n'était pas accoutumé, très-décidé à soutenir le cabinet, mais alarmé
de sa faiblesse, il saisissait avec plaisir cette occasion de
s'éloigner, de «se placer en dehors des menées comme des luttes
parlementaires, dans une position isolée, à la fois amicale et
indépendante[144]». Les difficultés venaient du Roi: il était fort
attaché au général Sébastiani, et, bien que satisfait en ce moment de
la conduite de M. Guizot, il ne lui avait pas, cependant, complétement
pardonné la coalition. Cette opposition de Louis-Philippe tint,
pendant quelque temps, les choses en suspens: elle ne devait céder
qu'un peu plus tard, devant l'insistance des ministres et la menace de
leur démission.
[Note 144: _Mémoires de M. Guizot_, t. IV, p. 372.]
M. Thiers, au contraire, était revenu de vacances plus que jamais
impatient de jeter bas le ministère et de prendre sa place. Seulement,
il ne savait où trouver des soldats à mener au feu. Il était toujours
nominalement le chef du centre gauche; mais une fraction de ce groupe
s'était détachée avec MM. Passy et Dufaure; le reste était désorienté,
fatigué, réfractaire à toute impulsion énergique. La gauche déclarait
qu'elle en avait assez de s'associer sans profit, non sans
compromission, à des tactiques toutes personnelles, et elle annonçait
l'intention de revenir à la «politique de principes». M. Thiers se
tourna vers les doctrinaires, auxquels il montra le Roi se moquant de
la coalition: ce fut sans succès. Alors, par une évolution qui eût
surpris de la part de tout autre, il proposa une alliance à M. Molé,
lui donnant à entendre qu'il était prêt à faire avec lui le «ministère
de la réconciliation». Le plus étrange est que l'ouverture ne fut pas
mal reçue. Quelques-uns des 221, de ceux qui naguère s'indignaient le
plus de la coalition, se montrèrent disposés à en former une nouvelle
qui n'eût, certes, pas été plus morale. M. Molé lui-même, bien qu'il
ne pût se flatter d'entraîner dans une semblable campagne toute son
ancienne armée, se laissa prendre à cette tentation de vengeance. On
remarquait, dans les salons, les politesses échangées entre lui et M.
Thiers: on les voyait s'asseoir l'un à côté de l'autre et causer, non
sans quelque affectation, à voix basse. Dans son entourage, M. Molé,
en même temps qu'il s'exprimait avec une extrême amertume sur M.
Guizot, disait volontiers de M. Thiers que, «bien entouré, il pourrait
rendre de grands services à la France»; M. Thiers, de son côté, se
défendait «d'avoir jamais partagé les préventions des doctrinaires
contre M. Molé», et il racontait que, «plus d'une fois, sous le 11
octobre, il avait voulu le faire entrer au ministère». L'une des
difficultés de l'accord était que les deux personnages visaient le
même portefeuille, celui des affaires étrangères; mais divers indices
faisaient croire que M. Thiers finirait par se contenter de celui de
l'intérieur. Si secret qu'on voulût garder l'objet de ces pourparlers,
il en transpirait assez pour provoquer l'indignation des doctrinaires
et des ministériels. La gauche aussi s'en émut et fit demander des
explications au chef du centre gauche. Celui-ci répondit qu'il ne
songeait pas sérieusement à gouverner avec l'ancien ministre du 15
avril, et qu'il visait seulement à mettre en mouvement toutes les
oppositions contre le cabinet actuel. Cette réponse fut rapportée à M.
Molé; mais il était trop animé pour en tenir compte. Il eût pu savoir
pourtant qu'à cette époque, M. Thiers, prêt à recevoir de toutes mains
la satisfaction de sa passion, faisait connaître au Roi et au maréchal
Soult, qu'il était disposé à entrer dans n'importe quelle combinaison
raisonnable dont seraient exclus M. Passy et M. Dufaure[145].
[Note 145: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
En même temps qu'elle se dégageait des manoeuvres de M. Thiers, la
gauche cherchait à guerroyer pour son compte et sous son drapeau
particulier. Aussitôt après la clôture de la session précédente, les
journaux de ce parti avaient lancé le cri de la réforme électorale.
Les misères de la situation parlementaire leur servaient d'argument.
Cette campagne avait été commencée à peu près malgré M. Odilon
Barrot[146]; celui-ci avait suivi, avec la docilité solennelle qu'il
montrait toujours en pareil cas. Seulement, quand il fallut préciser
les conditions de la réforme, il apparut que la gauche n'avait pas
plus de cohésion que les autres groupes. Les radicaux, sans aller
jusqu'au suffrage universel préconisé par les légitimistes de la
_Gazette de France_, réclamèrent le droit de vote pour tous les
citoyens qui pouvaient faire partie de la garde nationale, tandis que
la gauche dynastique ne voulait étendre le suffrage qu'aux
«capacités[147]», aux officiers de la garde nationale et aux
conseillers municipaux des villes au-dessus de deux mille âmes. Des
comités rivaux furent institués, l'un présidé par M. Laffitte, l'autre
par M. Odilon Barrot, et une polémique assez aigre éclata entre le
_National_ d'une part, le _Siècle_ et le _Courrier français_ d'autre
part.
[Note 146: M. Léon Faucher, alors principal rédacteur du _Courrier
français_, écrivait, le 30 juillet 1839, à M. Reeve: «Je vous ai
envoyé aujourd'hui un numéro du _Courrier_ qui renferme une espèce de
manifeste en vue de la réforme électorale. J'ai jugé utile de mettre
en train la réforme..... L'opposition n'avait plus de symbole ni de
drapeau. Elle tournait à l'individualisme et tombait en poussière.
Barrot, que j'avais tourmenté, me donnait raison, mais n'agissait
pas.» (LÉON FAUCHER, _Bibliographie et Correspondance_, t. Ier, p.
83.)]
[Note 147: Par «capacités» on entendait les personnes portées sur «la
seconde liste du jury», c'est-à-dire les fonctionnaires nommés par le
Roi et exerçant des fonctions gratuites; les officiers de terre et de
mer en retraite; les docteurs et licenciés des facultés de droit, des
sciences et des lettres; les docteurs en médecine; les membres et les
correspondants de l'Institut; les membres des autres sociétés savantes
reconnues par le Roi; les notaires.]
Ainsi, à la veille de l'ouverture de la session, ce n'était presque
partout que divisions et impuissance. D'une Chambre ainsi composée, de
partis en cet état, que pouvait-on attendre? Si l'on ne voyait pas
comment se formerait une majorité pour renverser le cabinet, on ne
voyait pas davantage où était celle qui le ferait vivre. Impossible
d'établir aucune prévision. Une telle situation fournissait matière à
de nouvelles lamentations sur le discrédit du régime parlementaire.
«Pour la première fois, disait alors le _Journal des Débats_, un
ministère se présente, à proprement parler, sans majorité et cependant
avec quelque chance de passer et de se soutenir au milieu de tous les
partis. Si quelque événement imprévu ne le renverse pas, il est
possible que nous le voyions arriver au bout de la session. Il
continuera à être, parce qu'il est. Ne fût-ce que par fatigue des
luttes de l'année dernière, la Chambre est disposée à n'être pas
difficile. Mais on conviendra, au moins, que le régime parlementaire
n'a pas profité beaucoup du résultat de la coalition si parlementaire
de l'an passé[148].» Quelques observateurs espéraient que la royauté
gagnait ce que perdait le parlement; ils se fondaient sur le vif
succès qu'à cette époque même, le prince royal venait d'obtenir dans
un voyage assez long en France et en Algérie. «Le duc d'Orléans,
écrivait à ce propos M. de Barante, me paraît avoir fait merveille
d'abord dans sa tournée en France, puis en Afrique. La partie royale
de notre gouvernement est plus en voie de perfectionnement que la
partie représentative[149].»
[Note 148: 18 décembre 1839.--Sur cette faillite de la coalition, le
_Journal des Débats_ ne tarissait pas; il disait un autre jour:
«Connaissez-vous un homme, un parti, qui ne soit pas sorti de la
coalition, plus faible, plus petit qu'il n'y était entré? Les chefs
surtout..... Ne les voyez-vous pas errer en quelque sorte dans le
chaos qu'ils ont fait, cherchant un parti et ne le trouvant pas?
Écoutez les journaux qui se flattaient le plus d'avoir trouvé dans la
coalition la base d'une majorité nouvelle: ce ne sont que plaintes
lamentables sur la confusion des opinions, sur le déchirement des
partis, sur l'abaissement général.»]
[Note 149: Lettre du 26 novembre 1839. (_Documents inédits._)]
X
La session fut ouverte, le 23 décembre 1839, par un discours du trône
assez effacé. La discussion de l'Adresse, à la Chambre des députés,
fut longue et confuse[150]. Sur la politique intérieure, beaucoup de
critiques furent dirigées contre le ministère, soit par la gauche,
soit par la fraction hostile des 221, mais sans qu'il se dessinât un
sérieux mouvement d'attaque. Alors même qu'ils disaient les choses les
plus dures, les orateurs ne semblaient pas y mettre grand entrain, et
la Chambre, fatiguée ou sceptique, entendait tout sans s'émouvoir. Si,
par moments, réapparaissait quelqu'une des idées redoutables, si
puissamment agitées par la coalition lors de l'Adresse de 1839,
personne n'avait la volonté ou la force d'y insister; on eût dit le
dernier bouillonnement d'une chaudière dont le foyer s'éteint. Ce qui
domina, ce fut une sorte de gémissement découragé sur la dislocation
des partis, sur l'absence de majorité, et sur l'impuissance dont
semblait frappée l'institution parlementaire. Le ministère ne nia pas
le mal, et y chercha, au contraire, un argument pour s'excuser de ne
pas avoir plus d'autorité. Au cours de la discussion, M. O. Barrot se
crut obligé, envers le parti qui le suivait ou plutôt le poussait, de
poser la question de la réforme électorale. Ce n'était pas qu'il fût
en état de préciser en quoi elle devait consister. «Est-ce que vous
croyez, disait-il, que j'ai fait, des détails d'une réforme
électorale, un programme politique? Mon programme politique, c'est que
la réforme électorale doit être considérée comme une nécessité.» À
quoi M. Villemain répondait vivement, avec une clairvoyance à laquelle
l'événement ne devait que trop donner raison: «Vous avez parlé
_d'héroïque confiance_: l'héroïque confiance, c'est de remuer
l'immense question de la réforme électorale, en croyant qu'on pourra
l'arrêter. C'est surtout de la remuer, pour la montrer au public comme
une curiosité, et pour dire ensuite qu'il faut attendre. Ces
questions-là sont brûlantes, dangereuses; les remuer, sans avoir
l'intention de les résoudre promptement, c'est une imprudence
politique.» Cette réforme, du reste, ne paraissait point passionner le
pays: en même temps que M. Odilon Barrot la réclamait à la tribune, le
parti radical, qui l'entendait autrement que la gauche dynastique,
essaya une manifestation de gardes nationaux; à peine put-il en réunir
trois cents qui allèrent se faire haranguer par M. Laffitte[151] et
qui furent ensuite réprimandés par le maréchal Gérard pour infraction
à la loi interdisant «toute délibération prise par la garde nationale
sur les affaires de l'État».
[Note 150: 9 au 15 janvier 1840.]
[Note 151: 12 janvier 1840.]
Les affaires d'Orient préoccupaient trop l'opinion pour ne pas occuper
une place importante dans les débats de l'Adresse. Il apparut aussitôt
qu'aux yeux d'une partie des députés, le gouvernement avait toujours
besoin d'être surveillé et stimulé, et que la couronne était
particulièrement suspecte de n'avoir pas un sentiment assez vif et
assez énergique de l'honneur national. «Il est bon, disait M.
Duvergier de Hauranne, que cette tribune avertisse souvent l'Europe et
ceux qui nous représentent auprès d'elle, qu'à côté des ministres, il
y a, en France, des Chambres jalouses de la dignité du pays et
décidées à surveiller partout les déterminations et les actes du
gouvernement. Il est bon que les ministres eux-mêmes sachent qu'ils ne
sont point isolés, et qu'ils trouveront un appui prompt et énergique
toutes les fois que, dans leur indépendance et leur liberté, ils se
refuseront à de fâcheuses concessions.» C'était la même défiance,
triste reste de la coalition, qui s'était déjà manifestée, six mois
auparavant, lors du vote du crédit de dix millions. Non que l'état des
esprits fût en janvier 1840 identiquement ce qu'il avait été en
juillet 1839. Dans la première de ces discussions, la Chambre avait
cru avoir le champ libre devant elle; chacun avait disposé à son gré
des événements futurs. Dans la seconde, on se trouvait, au contraire,
en présence d'événements déjà partiellement accomplis et qui, sur
divers points, menaçaient de tromper gravement les prévisions
optimistes. Les députés avaient le sentiment plus ou moins net de ces
difficultés, de ces périls, et, à la confiance superbe du début, avait
succédé une sorte d'anxiété. En concluaient-ils qu'il fallait user de
prudence et de modération, remettre chaque chose à son rang, négliger
l'accessoire pour assurer le principal, et, par exemple, ne pas
risquer de compromettre la situation de la France en Europe, pour
tenter d'agrandir un peu plus Méhémet-Ali en Asie? Nullement! La
plupart des orateurs, sans rien rabattre de leurs exigences, ne
paraissaient voir dans les difficultés soulevées qu'une occasion
d'âpres récriminations contre l'Angleterre. M. de Lamartine fut à peu
près seul à dénoncer la chimère et le péril de notre politique
égyptienne[152], et c'était pour y substituer une chimère plus
périlleuse encore, celle d'une politique de partage, où la France
chercherait son lot sur le Rhin.
[Note 152: M. de Lamartine disait: «Si aujourd'hui, sans plan arrêté,
sans volonté claire et dite tout haut, la France inquiète, complique,
menace tantôt la Russie sur ses intérêts vitaux dans la mer Noire,
tantôt l'Autriche sur ses intérêts commerciaux de l'Adriatique, tantôt
l'Angleterre sur son immense intérêt de commerce avec ses soixante
millions de sujets dans l'Inde; si ces puissances vous voient tour à
tour demander avec elles l'intégrité de l'empire et pousser au
démembrement, menacées chacune dans un de ses intérêts spéciaux et
toutes dans leur orgueil, ne finiront-elles pas par voir en vous des
agitateurs et des ennemis partout, et par concevoir contre la France
les défiances qu'elles ne doivent qu'aux tergiversations de son
cabinet?»]
Quelle figure faisait le ministère? Un sentiment de prudence
diplomatique, peut-être même une arrière-pensée de transaction lui
avait fait passer sous silence, dans le discours du trône, la question
particulière du pacha. Mais le projet d'Adresse n'ayant pas gardé la
même réserve, le maréchal Soult se crut obligé, dans la déclaration,
du reste très-brève et assez vague, par laquelle il ouvrit la
discussion, de réparer cette omission; il indiqua que les arrangements
à prendre en faveur de la famille de Méhémet-Ali n'étaient pas
incompatibles avec l'intégrité de l'empire ottoman; puis, comme s'il
mettait la main sur la garde de son épée: «Quoi qu'il arrive, dit-il,
certains de répondre à la pensée nationale, nous maintiendrons nos
principes, et nous ne ferons à personne le sacrifice de nos droits, de
nos intérêts, de notre honneur.» Un autre ministre, M. Villemain,
ayant pris la parole au cours de la discussion, pour réfuter M. de
Lamartine, proclama qu'en prenant en main la cause du pacha, le
gouvernement exécutait une pensée nationale et se conformait à la
volonté déjà exprimée par la Chambre. Il termina, en insinuant que
l'Angleterre et la Russie se heurtaient sur trop de points, pour qu'on
pût craindre entre elles un rapprochement.
La dernière partie du débat prit plus d'importance par l'intervention
de M. Thiers. Son discours, très-médité, très-mesuré de ton, fut alors
qualifié de «discours-ministre», et non sans raison, puisque l'orateur
devait, peu après, remplacer au pouvoir le maréchal Soult. Aussi
n'est-il pas sans intérêt de savoir comment M. Thiers, député, jugeait
la politique dont il allait bientôt, comme ministre, diriger la
suite. Particulièrement frappé du péril que courait l'alliance
anglaise, il se proclama, avec un éclat voulu, le partisan de cette
alliance. À son avis, elle eût dû nous suffire pour faire face aux
difficultés orientales, et c'était un tort d'y avoir substitué
précipitamment le concert européen; ce tort avait été encore aggravé
par la note du 27 juillet, que l'orateur considérait comme l'acte le
plus regrettable de toute cette négociation. Était-ce qu'il blâmait la
France d'avoir émis, en faveur du pacha, les prétentions qui lui
aliénaient l'Angleterre? Telle paraissait être, en effet, la
conséquence logique de sa thèse, et peut-être était-ce sa pensée
secrète[153]. Mais il avait trop le souci de se montrer toujours en
harmonie avec la passion nationale, pour oser contredire un sentiment
aussi général et aussi vif que l'engouement égyptien. Tout au plus
reprocha-t-il au ministère de s'être donné, dans la forme, des
apparences de duplicité, ou tout au moins de versatilité, en ne
faisant pas connaître assez tôt ni assez franchement à l'Angleterre où
il voulait en venir. Sur le fond de la question, il déclara que la
Turquie devait faire son sacrifice de l'Égypte et de la Syrie, comme
elle l'avait fait de la Grèce. S'il blâmait si fort la note du 27
juillet, c'est qu'elle avait empêché l'arrangement direct qui allait
se conclure entre la Porte et le pacha, au grand profit de ce dernier;
et il laissait voir qu'un arrangement de ce genre lui paraissait être
la solution la plus désirable pour la France. Comment une telle
politique se conciliait-elle avec l'alliance anglaise, dont l'orateur
proclamait si haut l'avantage et la nécessité? Pour avoir écarté les
autres puissances de la délibération, nous serions-nous plus
facilement accordés avec l'Angleterre sur le sort à faire au pacha?
N'apparaissait-il pas chaque jour que l'Autriche et la Prusse étaient
moins animées contre nous que lord Palmerston, et que, sans se mettre
en travers des desseins de ce dernier, elles le contenaient plutôt
qu'elles ne l'excitaient? Pour répondre à cette objection qu'il
prévoyait, M. Thiers donna à entendre que le désaccord avec le cabinet
de Londres venait surtout des maladresses de nos gouvernants, et que,
dans l'intimité d'un tête-à-tête, en nous expliquant loyalement et
amicalement, nous eussions facilement ramené lord Palmerston à notre
sentiment. Cela n'était pas sérieux. L'orateur devait, tout le
premier, s'en rendre compte. Aussi était-il obligé, à la fin, de
supposer le cas où nos raisons ne convaincraient pas l'Angleterre:
«Alors, disait-il, je conseillerais à mon pays, non pas de rompre,
mais de se retirer dans sa force et d'attendre; même isolée, la France
pourrait attendre patiemment les événements du monde. Rendez-moi,
disait M. Barrot, l'enthousiasme de 1830. Je promets à mon pays de lui
rendre cet enthousiasme de 1830; je promets de le lui rendre aussi
grand, aussi beau, aussi unanime; mais à une condition: ayez un grand
intérêt patriotique, un grand motif d'honneur national, et vous
verrez, quelles que soient les fautes du gouvernement, reparaître le
bel enthousiasme des premiers jours de notre révolution.» On aurait
quelque peine à concilier les contradictions de ce discours. C'est
qu'en réalité il y avait, ce jour-là, deux hommes dans l'orateur: un
politique clairvoyant qui comprenait le danger d'une rupture avec
l'Angleterre, et un manoeuvrier parlementaire qui craignait de
compromettre sa popularité en ne s'associant pas à un entraînement
patriotique; or la conclusion à laquelle aboutissait fatalement le
second se trouvait être, de son propre aveu, l'isolement que le
premier paraissait signaler comme le danger à éviter.
[Note 153: C'est du moins ce qu'il a dit plus tard, en causant avec M.
Senior. (SENIOR, _Conversations with M. Thiers, M. Guizot and other
distinguished persons_, t. I, p. 4.)]
Ce fut le ministre de l'intérieur, M. Duchâtel, qui répondit à M.
Thiers. Il soutint l'avantage de l'action commune des puissances,
justifia ou excusa la note du 27 juillet, nia enfin qu'il ne se fût
pas franchement expliqué dès le début avec l'Angleterre, renvoyant, du
reste, la preuve détaillée de ces diverses assertions au jour où il
serait possible de produire les pièces de la négociation. La politique
du concert européen, critiquée par M. Thiers, était celle qu'avait
exposée, non sans éclat, en juillet 1839, la commission des crédits;
on ne put donc être surpris de voir l'ancien rapporteur de cette
commission, M. Jouffroy, venir à la rescousse du cabinet. Il rappela
que cette politique avait été alors approuvée par la Chambre; si elle
n'avait pas réussi, la faute en était à l'injuste opposition faite par
l'Angleterre aux prétentions de Méhémet-Ali. Il n'admettait pas, du
reste, qu'au cas où cette puissance persisterait dans son opposition,
la France dût, comme l'indiquait M. Thiers, se borner à s'abstenir.
Après tous ces débats sur la politique intérieure et extérieure,
l'ensemble de l'Adresse fut voté par deux cent douze voix contre
quarante-huit. Le chiffre infime de la minorité suffit à montrer que,
sur la question de cabinet, il n'y avait pas eu de vraie bataille. Le
ministère ne sortait de là ni plus menacé, ni plus fort, pouvant vivre
encore quelque temps dans ces conditions, mais aussi incapable que
dans le passé de résister au premier accident qui se produirait. En ce
qui concernait les affaires d'Orient, quel était le résultat de la
discussion? La Chambre avait laissé voir, sans doute, qu'elle était
préoccupée du tour pris par les négociations et du dissentiment avec
le cabinet anglais; mais elle semblait plus irritée contre ce dernier
que disposée à le ramener par quelque concession; rien n'indiquait que
la vue du péril l'eût déterminée à replacer la question des
agrandissements du pacha au rang secondaire et subordonné d'où elle
n'eût jamais dû sortir. Quant au ministère, il n'avait pas osé dire un
mot qui impliquât une limitation des prétentions de Méhémet-Ali et
avertît les députés du danger de leurs exigences; une fois de plus, il
avait paru assumer une tâche impossible, par crainte d'être accusé,
comme naguère le cabinet du 15 avril, d'abaisser la politique de la
France. Tout cela n'était pas fait pour dissiper les illusions et
modérer les entraînements de l'opinion. Aussi pouvait-on noter, dans
le pays, la persistance de l'engouement égyptien et, en plus, un
réveil de la vieille animosité nationale contre les Anglais. À leur
sujet, toutes les méfiances trouvaient crédit; on les accusait de
vouloir s'emparer de Candie, de prétendre dominer seuls en Égypte et
en Syrie. Lord Palmerston surtout était dénoncé, non sans quelque
raison, comme l'ennemi acharné de la France. On s'imaginait découvrir
sa main perfide partout, jusque dans les menées d'Abd-el-Kader, qui
venait de rentrer en campagne[154]. Telle était sur ce point la
susceptibilité irritée des esprits, que les journaux de M. Thiers
durent le défendre contre le reproche de s'être montré «trop Anglais»
dans son discours; encore n'y purent-ils complétement réussir.
[Note 154: M. Berryer disait un peu plus tard, le 25 mars 1840, à la
tribune de la Chambre des députés: «L'invasion d'Abd-el-Kader, cette
invasion subite, meurtrière, est-ce bien lui seul qui l'a conçue? Et
de quelle fabrique étaient les fusils que nos soldats ramassaient, en
détruisant cette infanterie d'Abd-el-Kader, formée, disciplinée par
des traîtres ou par des déserteurs?» (_Sensation prolongée._)]
Dans de telles conditions, on comprend que les communications
diplomatiques du gouvernement français ne continssent plus trace des
velléités de transaction qui s'étaient laissées voir dans la dépêche
du 9 décembre 1839. Au contraire, le maréchal Soult fit signifier
formellement au gouvernement anglais, le 26 janvier 1840, «qu'il
considérait comme dangereuse et impraticable la proposition d'imposer
à Méhémet-Ali les conditions énoncées par lord Palmerston[155]». Et
quelques jours après, quand le cabinet eut enfin arraché de
Louis-Philippe la nomination de M. Guizot à l'ambassade de
Londres[156] et qu'il fallut rédiger ses instructions, on y inséra
cette déclaration: «Le gouvernement du Roi a cru et croit encore que
dans la position où se trouve Méhémet-Ali, lui offrir moins que
l'hérédité de l'Égypte et de la Syrie jusqu'au mont Taurus, c'est
s'exposer de sa part à un refus certain, qu'il appuierait au besoin
par une résistance désespérée dont le contre-coup ébranlerait et
peut-être renverserait l'empire ottoman[157].» D'ailleurs divers
incidents contribuèrent alors à dissiper, chez nos ministres, l'alarme
que leur avait tout d'abord causée la rentrée en scène de M. de
Brünnow. Loin de se précipiter vers une conclusion, la négociation
avec l'envoyé russe paraissait un peu languir. Le cabinet anglais,
dont tous les membres n'étaient pas aussi pressés que lord Palmerston,
discutait, sans conclure, les divers projets de convention; il
finissait même par déclarer nécessaire de faire venir de
Constantinople un plénipotentiaire turc, ce qui suspendait en fait les
pourparlers pendant plusieurs semaines[158]. Cet arrêt donnait à notre
gouvernement le temps de réfléchir et de se retourner. Il y vit
seulement une raison de s'abandonner plus encore à ses illusions, et
il se persuada que la seconde démarche de M. de Brünnow échouerait
comme la première. M. de Metternich, dans ses conversations avec notre
ambassadeur, raillait ce qu'il appelait notre «crédulité». «La
conclusion de l'accord est certaine, lui disait-il; quelques semaines
de délai n'y apporteront aucun changement. Permis à vous de vous faire
illusion. Quant à moi, je sais à quoi m'en tenir[159].» Ces
avertissements lointains n'ébranlaient pas la confiance qui avait
gagné jusqu'aux esprits les plus judicieux, les plus froids du
cabinet, et M. Duchâtel disait à M. Duvergier de Hauranne: «Ce que
nous voulons et ce que nous obtiendrons, c'est, pour Méhémet-Ali,
l'hérédité en Égypte aussi bien qu'en Syrie. Quant au traité préparé
par M. de Brünnow, nous ne nous en inquiétons pas; nous saurons
probablement en empêcher la signature, et, s'il était signé, ce serait
une lettre morte. Nous avons d'ailleurs des renseignements
authentiques qui nous prouvent que, dans les États qu'il occupe
aujourd'hui, le pacha est inattaquable, ou du moins invincible[160].»
[Note 155: Dépêche du maréchal Soult au général Sébastiani, du 26
janvier 1840. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
[Note 156: Cette nomination fut publiée le 5 février 1840. Le Roi eut,
à cette occasion, plusieurs entretiens avec M. Guizot, qu'il reçut
avec un mélange de bienveillance et d'humeur. «On est bien exigeant
avec moi, lui dit-il un jour; mais je le comprends; on est toujours
bien aise de faire avoir à un ami 300,000 livres de rente.--Sire,
répondit le futur ambassadeur, mes amis et moi, nous sommes de ceux
qui aiment mieux donner 300,000 livres de rente que les recevoir.» On
était alors près de discuter la dotation du duc de Nemours, dont nous
allons bientôt parler. Le Roi sourit et reprit sa bonne humeur.
(_Mémoires de M. Guizot_, t. IV, p. 374.)]
[Note 157: Instructions en date du 19 février 1840. (_Mémoires de M.
Guizot_, _Pièces historiques_.)]
[Note 158: Dépêches du général Sébastiani au maréchal Soult, 20 et 28
janvier 1840 (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
[Note 159: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
[Note 160: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
Fallait-il donc désespérer de voir le gouvernement français sortir de
la voie où il s'égarait, et aurons-nous à continuer longtemps encore
l'histoire un peu monotone et décourageante de cette erreur obstinée?
Mais voici qu'à ce moment même, des acteurs nouveaux sont sur le point
d'entrer en scène: un accident de politique intérieure, accident
singulièrement brusque et imprévu, va amener la chute du ministère du
12 mai et faire passer en des mains toutes différentes la direction de
notre diplomatie.