Jusqu'alors la Russie, tout en observant les événements, en écoutant
attentivement ce qu'on lui disait et même ce qu'on ne lui disait pas,
était restée sur la réserve, et n'avait pris l'initiative d'aucune
démarche. Vers le milieu de septembre 1839, en présence du désaccord
croissant de l'Angleterre et de la France, elle jugea le moment venu
de sortir de cette attitude passive. On apprit soudainement, en
Europe, que le ministre russe à Darmstadt, qui passait pour posséder
la confiance du czar et de M. de Nesselrode, M. de Brünnow, était
envoyé à Londres afin de proposer à lord Palmerston une entente sur la
question orientale. La nouvelle fit grande rumeur dans les
chancelleries, et tous les yeux se portèrent sur le théâtre de cette
négociation. De Vienne, où il ne pouvait plus être question de réunir
la conférence, le centre diplomatique se trouvait, par là, transporté
à Londres; la direction échappait définitivement à M. de Metternich,
pour passer à lord Palmerston: la France ne gagnait pas au change.
M. de Brünnow arriva en Angleterre le 15 septembre. L'objet principal,
unique, de sa mission, était d'appuyer le cabinet de Londres pour le
brouiller avec celui de Paris. Il déclara tout d'abord à lord
Palmerston «que le czar adhérait entièrement à ses vues sur les
affaires d'Égypte; qu'il s'associerait à toutes les mesures qui
seraient jugées nécessaires pour leur donner effet; qu'il s'unirait
pour cela à l'Angleterre, à l'Autriche et à la Prusse, soit que la
France entrât dans ce concert, soit qu'elle restât à l'écart,» et,
comprenant qu'il pouvait s'exprimer à coeur ouvert avec le ministre
anglais, il ajouta que, «tout en reconnaissant, au point de vue
politique, l'avantage d'avoir la France avec soi, le czar,
personnellement, préférerait qu'elle fût laissée en dehors[118]».
Quant à la protection à exercer sur l'empire ottoman, le czar
acceptait qu'elle appartînt à l'Europe entière et renonçait a
renouveler le traité d'Unkiar-Skélessi, dont le terme expirait
prochainement. Seulement, pour reprendre en fait une partie de ce
qu'il abandonnait en droit, il demandait qu'au cas où il serait
nécessaire de défendre Constantinople contre Méhémet-Ali, les
vaisseaux et les soldats russes fussent seuls admis à entrer dans la
mer de Marmara, tandis que les escadres des autres puissances
opéreraient dans la Méditerranée, sur les côtes de Syrie et d'Égypte.
La Russie protestait, du reste, que, dans ce cas, elle n'agirait pas
en son nom propre, mais comme mandataire de l'Europe[119].
[Note 118: Lettre de lord Palmerston à M. Bulwer, 24 septembre 1839.
(BULWER, t. II, p. 263)]
[Note 119: BULWER, t. II, p. 263, et dépêche du général Sébastiani au
maréchal Soult, 23 septembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces
historiques_.)]
Avant même d'avoir pu prendre l'avis de ses collègues, alors
dispersés, lord Palmerston communiqua cette ouverture au général
Sébastiani. «Je lui ai tout dit, écrivait-il à M. Bulwer, excepté la
préférence de Nicolas pour une solution qui laisse la France
dehors[120].» Il ne cacha pas qu'il était personnellement
très-favorable à la proposition russe et qu'il comptait la voir
accepter par le cabinet anglais; il se disait sûr également de
l'adhésion «cordiale» de l'Autriche et de la Prusse[121]. Dans cette
situation difficile, le gouvernement français manoeuvra fort
habilement; au lieu de se plaindre de la part faite au pacha, il ne
fit porter ses réclamations que sur la prétention, manifestée par la
Russie, d'entrer seule dans la mer de Marmara: c'était substituer un
grief européen à ce qui n'eût été qu'un grief français. Cette
attitude, prise dès la première heure par le général Sébastiani[122],
fut confirmée par une dépêche du maréchal Soult; après avoir soutenu
que l'acceptation de la prétention russe impliquerait la
reconnaissance du traité d'Unkiar-Skélessi et créerait un précédent
dont le czar pourrait ensuite se prévaloir comme d'un droit, le
maréchal, se sentant sur un bon terrain, ajoutait avec une singulière
fermeté de ton: «Jamais, de notre aveu, une escadre de guerre ne
paraîtra devant Constantinople sans que la nôtre ne s'y montre
aussi... Le cabinet de Londres n'ayant pas encore pris de résolution
définitive, nous aimons à croire que de plus mûres réflexions lui
feront repousser les propositions captieuses de la Russie. En tout
cas, la détermination du gouvernement du Roi est irrévocable. Quelles
que soient les conséquences d'un déplorable dissentiment, dût-il avoir
pour effet l'accomplissement du projet favori de la Russie, celui de
nous séparer de nos alliés, ce n'est pas nous qui en aurons encouru la
responsabilité. Nous resterons sur notre terrain; ce ne sera pas notre
faute, si nous n'y retrouvons plus ceux qui s'y étaient d'abord placés
à côté de nous[123].»
[Note 120: BULWER, t. II, p. 264.]
[Note 121: _Ibid._, p. 264 à 266, et dépêche du général Sébastiani au
maréchal Soult, 23 septembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces
historiques_.)]
[Note 122: Même dépêche.]
[Note 123: Dépêche du 26 septembre 1839.]
Ce langage fit impression sur le gouvernement anglais. Vainement lord
Palmerston persistait-il à soutenir que l'on avait satisfaction du
moment où les troupes russes entraient dans le Bosphore en vertu d'un
mandat de l'Europe; vainement s'étonnait-il qu'on n'eût pas plus
confiance dans le czar[124]: parmi les autres ministres anglais, tous
ne mettaient pas autant d'entrain à se jeter dans les bras de la
Russie et à rompre avec la France. Deux d'entre eux, lord Holland et
lord Clarendon, se proclamaient hautement partisans de l'alliance
française. Sans être aussi décidés, le marquis de Lansdowne, grand
seigneur accompli, très-considéré dans son parti, et lord John
Russell, l'un des principaux orateurs du ministère, s'inquiétaient
visiblement de la politique du _Foreign Office_. Quant au chef du
cabinet, lord Melbourne, il était sans doute trop insouciant et
indolent pour beaucoup résister à la passion impérieuse de lord
Palmerston; toutefois, autant que le lui permettaient son égoïsme
épicurien et cet _I don't care_[125] dont il semblait avoir fait sa
devise, il préférait l'alliance française à l'alliance russe.
Soigneux de ne pas se faire d'affaires qui troublassent son repos, il
se préoccupait des risques auxquels l'exposerait, au dehors, la
hardiesse aventureuse de son ministre des affaires étrangères, et
aussi des mécontentements que soulèverait, dans l'intérieur de son
propre parti, une politique si contraire à la tradition des whigs. Ne
voyait-il pas que l'homme salué naguère par ces derniers comme leur
grand chef, le champion victorieux de la réforme parlementaire, le
vieux lord Grey, toujours respecté et influent, bien que vivant dans
une retraite mélancolique et ennuyée, exprimait hautement l'avis qu'on
ne devait pas se séparer de la France? De là les résistances et les
hésitations que lord Palmerston, à sa grande surprise, rencontra dans
le sein du conseil des ministres. Malgré ses efforts, il fut décidé
que les propositions de M. de Brünnow n'étaient pas acceptables, et
même qu'il fallait faire un pas vers la France, pour lui faciliter
l'accord.
[Note 124: «Je dis, racontait lord Palmerston lui-même, qu'il ne
semblait pas y avoir de moyen terme entre la confiance et la défiance;
que si nous liions la Russie par un traité, nous devions nous fier à
elle; et que, nous fiant à elle, il valait mieux ne mêler aucune
apparence de suspicion à notre confiance.» (BULWER, t. II, p.
264.)--Voy. aussi la dépêche précitée du général Sébastiani, en date
du 23 septembre.]
[Note 125: «Cela m'est égal.»]
Le chef du _Foreign Office_ dut donc, bien à contre-coeur, signifier,
le 3 octobre, à l'envoyé russe, que «le cabinet anglais n'adhérait
point à ses propositions», et donner comme raison de ce refus le désir
de ne pas se séparer de ses alliés d'outre-Manche. «La France, dit-il,
ne peut consentir, pour sa part, à l'exclusion des flottes alliées de
la mer de Marmara, dans l'éventualité de l'entrée des forces russes
dans le Bosphore, et l'Angleterre ne veut pas se détacher de la
France, avec laquelle elle a marché dans une parfaite union depuis
l'origine de la négociation[126].» Il communiqua en même temps cette
résolution au général Sébastiani, et ajouta, ce qui lui coûta plus
encore, que, par déférence pour la France, l'Angleterre consentait à
joindre à l'investiture héréditaire de l'Égypte en faveur de
Méhémet-Ali, la possession, également héréditaire, du pachalik d'Acre,
sans la ville de ce nom: le tout sous la condition que, en cas de
refus du pacha, le gouvernement français s'associerait aux mesures de
contrainte à prendre contre lui. Notre ambassadeur, en faisant
connaître à son ministre cette concession, disait: «Sans doute, le
retour n'est pas aussi complet que nous pourrions le désirer; mais il
y a un immense pas de fait. Je crains, je l'avoue, que ce ne soit le
dernier[127].»
[Note 126: Dépêche du général Sébastiani au maréchal Soult, 3 octobre
1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
[Note 127: Dépêche de M. de Brünnow, 8 octobre 1839.]
Lorsque l'historien considère après coup les événements qui ont mal
tourné, il lui semble parfois regarder de haut et de loin des
voyageurs qui se seraient trompés de route; d'où il est, il discerne
clairement la fondrière ou l'impasse auxquels ils vont aboutir; mais
souvent aussi, il voit, avant ce terme fatal, s'embrancher, sur cette
même route, d'autres chemins qu'il suffirait de prendre pour retrouver
la bonne direction. S'il s'aperçoit qu'on néglige ces moyens de salut
et qu'on passe outre, il éprouve un serrement de coeur et ne retient
pas un mouvement d'impatience, ne se souvenant pas toujours assez que
ceux qui marchent dans la plaine ne peuvent, comme lui, embrasser
l'horizon. À l'époque où nous a conduits notre récit, dans les
premiers jours d'octobre 1839, le gouvernement français, jusqu'alors
égaré sur une fausse piste, ne nous apparaît-il pas comme étant arrivé
à l'un de ces embranchements? Qu'il entre dans la voie ouverte par la
proposition de l'Angleterre, et il est assuré, non-seulement
d'échapper au péril qui le menace, mais de terminer honorablement,
brillamment même, sa campagne diplomatique. Peu importe que la part de
Syrie soit plus ou moins considérable; elle est accordée contre le
voeu de toutes les autres puissances, et à notre seule considération;
l'effet moral est donc complet, et le pacha devient tout à fait notre
protégé. De plus, au vu de l'Europe, nous déjouons la manoeuvre par
laquelle la Russie s'est flattée de nous isoler et de nous humilier;
nous battons lord Palmerston dans son propre cabinet; nous obtenons de
l'Angleterre une concession qui est une marque d'amitié et de
déférence. L'intérêt, l'honneur et même l'amour-propre ont
satisfaction. Dès lors, nous pouvons, sans crainte de nous diminuer,
faire un pas à notre tour et accepter la transaction offerte.
Notre gouvernement n'en jugea pas ainsi. Enhardi, plutôt que
satisfait, par la concession qui lui était faite, il n'y vit qu'une
raison de persister dans ses exigences; il se persuada qu'un accord
n'était plus à craindre entre l'Angleterre et la Russie, que la
première y avait une répugnance invincible, et que la seconde serait
trop attachée à ses rêves de prépondérance en Orient, pour faire les
concessions nécessaires: c'était ne tenir compte ni de la passion de
lord Palmerston ni de celle de Nicolas. Toujours dupe de la comédie
que le pacha jouait à dessein devant les consuls, on se figurait, à
Paris, qu'il n'accepterait jamais de telles conditions. «Plutôt que de
les subir, disait-on, il se jetterait dans les chances d'une
résistance moins dangereuse pour lui qu'embarrassante et
compromettante pour l'Europe[128].» D'ailleurs les journaux français,
de plus en plus échauffés au sujet de l'Égypte, de plus en plus
susceptibles sur tout ce qui touchait à l'orgueil national,
soutenaient contre la presse anglaise une polémique qui ne facilitait
pas la conciliation diplomatique, exerçaient une surveillance
ombrageuse sur toutes les démarches du gouvernement, épiaient tous les
bruits, et, prompts à s'imaginer, au moindre indice, que quelque
accord se concluait, aux dépens du pacha, avec le cabinet de Londres,
dénonçaient cet accord comme une lâcheté et une trahison. C'est ainsi
que, trompé par ses propres illusions, intimidé et entraîné par la
presse, le ministère n'hésita pas à repousser absolument l'ouverture
de lord Palmerston. Par une dépêche en date du 14 octobre, le maréchal
Soult déclara persister dans ses vues antérieures, alors même que
cette persistance «serait le signal d'un accord intime entre
l'Angleterre et la Russie». «Nous déplorerions vivement, disait-il, la
rupture d'une alliance à laquelle nous attachons tant de prix; mais
nous en craindrions peu les effets directs, parce qu'une coalition
contraire à la nature des choses et condamnée d'avance, même en
Angleterre, par l'opinion publique, serait nécessairement frappée
d'impuissance[129].»
[Note 128: Dépêche du maréchal Soult, 14 octobre 1839.]
[Note 129: _Mémoires de M. Guizot._]
Quelques jours après, le 18 octobre, le général Sébastiani écrivait au
maréchal: «J'ai fait à lord Palmerston la communication que me
prescrivait Votre Excellence. J'ai reproduit toutes les considérations
sur lesquelles le gouvernement du Roi se fonde pour persister dans ses
premières déterminations relativement aux bases de la transaction à
intervenir entre le sultan et Méhémet-Ali. Lord Palmerston m'a écouté
avec l'attention la plus soutenue. Lorsque j'ai eu complété mes
communications, il m'a dit ces simples paroles: «Je puis vous
déclarer, au nom du conseil, que la concession faite d'une portion du
pachalik d'Acre est retirée.» J'ai vainement essayé de ramener la
question générale en discussion; lord Palmerston a constamment opposé
un silence poli, mais glacial. Je viens de reproduire textuellement,
monsieur le maréchal, les seuls mots que j'aie pu lui arracher. Mes
efforts se sont, naturellement, arrêtés au point que ma propre dignité
ne me permettait pas de dépasser[130].» Ne voit-on pas percer l'âpre
satisfaction avec laquelle le ministre anglais retire la concession
qu'il nous avait offerte malgré lui, et la résolution où il est de
reprendre contre nous une campagne sans ménagement? Cette fois, il
espère bien que nos amis, découragés par notre obstination, ne
s'interposeront plus entre lui et nous. Aussi, dans les semaines qui
suivent, ses communications au gouvernement français deviennent d'un
tel ton que lord Granville est obligé de lui demander des corrections;
lord Palmerston ne les fait qu'en rechignant. «Bien que quelques-uns
des faits et des arguments dont je me suis servi, écrit-il à son
ambassadeur, doivent, comme vous le dites, toucher au vif
Louis-Philippe, cependant il me semble nécessaire d'en agir ainsi, et
nous ne pouvons nous sacrifier nous-mêmes par délicatesse pour
lui[131].» Tel est même son parti pris, qu'il affecte de prendre au
sérieux je ne sais quelle historiette d'après laquelle Louis-Philippe
aurait annoncé à un diplomate étranger une prochaine guerre avec
l'Angleterre, et expliqué ainsi le besoin d'assurer à la France le
concours d'une puissante flotte égyptienne[132].
[Note 130: _Mémoires de M. Guizot._]
[Note 131: Lettre du 5 novembre 1839. (BULWER, t. II, p. 267.)]
[Note 132: Lettre du 22 novembre 1839. (_Ibid._, p. 268.)]
L'attitude de lord Palmerston n'arracha pas le gouvernement français à
sa trompeuse sécurité. Ayant su que M. de Brünnow avait quitté Londres
vers le milieu d'octobre et qu'il était retourné à Darmstadt sans
aller même prendre langue à Saint-Pétersbourg, le maréchal Soult en
conclut que tout était fini de ce côté. «Calmez vos inquiétudes sur la
possibilité d'un accord entre l'Angleterre et la Russie, écrivait-il à
M. de Sainte-Aulaire. Les renseignements que je reçois me portent à
croire que l'échec éprouvé à Londres par M. de Brünnow a été complet,
et qu'il n'existe plus entre les deux cours de négociations
sérieuses[133].» Par une illusion plus inexplicable encore, notre
ministre croyait, au cas où il serait abandonné par l'Angleterre,
pouvoir espérer l'appui de l'Autriche et de la Prusse[134]. Ce n'était
pourtant pas la correspondance de ses ambassadeurs qui l'entretenait
dans ces idées. De Saint-Pétersbourg, M. de Barante l'avertissait que
le czar céderait tout à l'Angleterre pour la brouiller avec nous[135].
De Berlin, M. Bresson écrivait que la Prusse ne sortirait pas de sa
«neutralité irrésolue», et que «tout lui paraîtrait bien, pourvu que
M. de Metternich y eût donné son attache[136].» À Vienne, M. de
Sainte-Aulaire n'avait pas meilleure impression. «Dans une situation
donnée, écrivait-il, le gouvernement autrichien se prononcerait contre
la Russie; dans telle autre, contre l'Angleterre; contre les deux à la
fois, jamais[137].» Notre ambassadeur ayant demandé à M. de Metternich
s'il croyait un arrangement possible entre l'Angleterre et la Russie:
«Je ne sais trop que vous en dire, répondit le chancelier, parce que
j'ignore ce qui conviendra à lord Palmerston, mais j'ose vous répondre
que la difficulté ne viendra pas du côté de l'empereur Nicolas. Il est
puéril d'imaginer qu'il ait commencé cette négociation sans vouloir la
mener à bien. D'ailleurs, sur cette question des détroits où vous le
croyez inflexible, il a pris son parti depuis longtemps. La plus
grosse de vos fautes est assurément votre division avec l'Angleterre.
Si vous êtes encore à temps pour la réparer, ne perdez pas un moment.
Vous courez chaque jour le risque d'apprendre qu'on vous a mis en
dehors de l'affaire d'Orient, et qu'on va faire sans vous ou contre
vous ce qu'on n'aura pu faire avec vous. Comprenez que l'Autriche et
la Prusse, fort indifférentes au sort du pacha d'Égypte, ne se
compromettront pas pour le défendre; nous donnerons les mains à ce qui
aura été convenu à Londres, et vous n'aurez plus que l'alternative
d'assister à l'exécution rigoureuse du client que vous voulez
protéger, ou de le défendre en ayant toute l'Europe contre vous[138].»
M. de Metternich ne prenait même pas la peine de cacher à M. de
Sainte-Aulaire que nous ne devions plus compter sur sa bienveillance.
Il s'en prenait ouvertement à nous de tous les désappointements de sa
politique, de l'avortement de la conférence de Vienne, de la disgrâce
qu'il avait encourue à Saint-Pétersbourg, et il laissait voir qu'il se
croyait désormais obligé de marcher derrière l'Angleterre et la
Russie, sans rien leur refuser. Et comme notre ambassadeur lui
demandait ce qu'il ferait si le gouvernement français le chargeait de
décider, en qualité d'arbitre, entre lord Palmerston et lui:
«Gardez-vous bien de me le proposer, répondit-il précipitamment, car
je n'hésiterais pas à donner, sur tous les points, gain de cause à vos
adversaires[139].»
[Note 133: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
[Note 134: Lettre du maréchal Soult au duc d'Orléans, 15 octobre 1839.
(_Documents inédits._)]
[Note 135: Dépêches de novembre 1839. (_Documents inédits._)]
[Note 136: Lettre du maréchal Soult au Roi, 9 octobre 1839.
(_Documents inédits._)]
[Note 137: Lettre de M. de Sainte-Aulaire à M. de Barante, 5 octobre
1839. (_Documents inédits._)]
[Note 138: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
[Note 139: _Ibid._]
Toutefois, de si méchante humeur qu'il fût contre la France, M. de
Metternich ne voyait pas sans méfiance s'établir, entre l'Angleterre
et la Russie, une intimité qui obligerait l'Autriche à se traîner à
leur remorque et qui l'annulerait en Orient. Croyant d'ailleurs, lui
aussi, à la puissance du pacha, il doutait de la possibilité et de
l'efficacité des moyens coercitifs préconisés par lord Palmerston. Ces
considérations le déterminèrent, vers la fin de novembre, à essayer de
s'entremettre et à nous proposer, comme expédient transactionnel, la
prolongation du _statu quo_ établi par l'arrangement de Kutaièh. M. de
Sainte-Aulaire se hâta de transmettre cette ouverture au maréchal
Soult, se figurant qu'elle serait acceptée. Mais le président du
conseil, tout entier à ses illusions, répondit, le 3 décembre, «qu'il
était impossible de prendre au sérieux la communication du cabinet de
Vienne[140]».
[Note 140: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
Quelques jours après ce refus, qui témoignait d'une si superbe
confiance, tombait brusquement, à Paris, la nouvelle que M. de Brünnow
allait revenir à Londres «avec pleins pouvoirs pour conclure une
convention relative aux affaires d'Orient», et que le czar «acceptait
le principe de l'admission simultanée des pavillons alliés dans les
eaux de Constantinople[141]». Le gouvernement français fut quelque peu
déconcerté par un événement qu'il avait refusé si obstinément de
prévoir. Attendre un secours de l'Autriche, il n'y pouvait plus
penser: à peine M. de Metternich était-il avisé du nouveau voyage de
M. de Brünnow, que l'un de ses plus intimes confidents, le baron de
Neumann, partait pour l'Angleterre avec ordre de rattraper l'envoyé
russe; il le rejoignit à Calais, fit la traversée dans sa compagnie,
et, au débarqué, était pleinement d'accord avec lui[142]. Notre
diplomatie était d'autant plus embarrassée que l'adhésion du czar à la
présence simultanée des pavillons alliés dans la mer de Marmara, ôtait
tout fondement à la seule objection faite naguère par elle aux
premières propositions de M. de Brünnow. Elle ne pouvait contredire
les propositions nouvelles qu'en portant ouvertement le débat sur la
question du pacha, où elle était assurée de n'être pas soutenue. Dans
cette situation, le maréchal Soult se crut obligé d'exprimer, le 9
décembre, au cabinet anglais, la satisfaction que lui causait la
concession inespérée faite par la cour de Russie; «le gouvernement du
Roi, ajoutait-il, reconnaissant, avec sa loyauté ordinaire, qu'une
convention conclue sur de telles bases changerait notablement l'état
des choses, y trouverait un motif suffisant pour se livrer à un nouvel
examen de la question d'Orient, même dans les parties sur lesquelles
chacune des puissances semblait avoir trop absolument arrêté son
opinion pour qu'il fût possible de prolonger la discussion.» Ce
langage un peu embarrassé n'indiquait-il pas, aux derniers jours de
1839, qu'à Paris, l'on commençait enfin à comprendre la nécessité de
rabattre quelque chose des exigences égyptiennes? Plus d'un indice
donne, en effet, à penser que tel était le sentiment personnel de
Louis-Philippe. Si ce sentiment eût prévalu, il aurait été encore
temps de conjurer tout péril. Mais le ministère n'avait pas à compter
seulement avec ses propres inquiétudes et avec les impressions du Roi.
Il allait avoir à compter avec les Chambres; car les vacances
législatives touchaient à leur terme.
[Note 141: Dépêche du chargé d'affaires de France à Londres, 6
décembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot._)]
[Note 142: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]