Le 25 janvier 1840, le président du conseil annonçait à la Chambre le
mariage du duc de Nemours, second fils du Roi, avec une princesse de
Saxe-Cobourg-Gotha, et déposait en même temps un projet de loi
attribuant au jeune prince une dotation de 500,000 francs et à la
princesse, en cas de survivance, un douaire de 300,000 francs. C'était
l'application très-justifiée de la loi de 1832 sur la liste civile,
qui avait stipulé qu'en cas d'insuffisance du domaine privé, il serait
pourvu, par des lois spéciales, à la dotation des princes et
princesses de la famille royale. On sait quelles préventions à la fois
mesquines et redoutables soulevaient alors ces questions de dotation,
et l'on n'a pas oublié dans quelle tempête avait sombré, trois ans
auparavant, l'apanage proposé pour ce même duc de Nemours[161]. Mais,
le Roi tenant beaucoup à la présentation d'un nouveau projet, le
maréchal Soult et ses collègues n'avaient pas cru pouvoir s'y refuser.
Ils se flattaient, d'ailleurs, que la loi soulèverait, cette fois,
moins de difficultés: d'abord, le mariage du jeune prince rendait plus
manifeste la nécessité de lui assurer un établissement convenable;
ensuite, il ne s'agissait, dans la proposition, que d'une dotation
mobilière; or ce qui avait le plus effarouché, en 1837, c'était le
caractère territorial, l'apparence féodale de l'apanage, et les
opposants avaient alors donné à entendre qu'ils eussent concédé
volontiers une rente équivalente.
[Note 161: Cf. plus haut, t. III, p. 159 et 158, 163 à 165.]
Au premier moment, l'événement sembla donner raison à la confiance du
gouvernement: la commission, nommée par les bureaux de la Chambre, se
trouva en grande majorité favorable. Mais quelques jours ne s'étaient
pas écoulés que la presse avait réveillé toutes les anciennes
préventions. M. de Cormenin se jeta dans la lutte, avec un nouveau
libelle, plus enfiellé et plus insultant que jamais[162]. Bientôt, ce
fut de toutes parts une attaque à outrance contre l'avidité de la
cour. On l'accusait ouvertement de présenter, pour établir
l'insuffisance du domaine privé, des états incomplets ou mensongers;
on établissait des comparaisons perfides entre la richesse du
souverain et la misère du prolétaire, entre ce qui était demandé pour
entretenir un fils de roi, et ce qui suffirait à faire vivre des
milliers de paysans ou d'ouvriers. «Le peuple, écrasé d'impôts,
concluait-on, trouve que les princes coûtent trop cher.» Polémique
vraiment mortelle au sentiment monarchique, et où cependant des
journaux qui se piquaient d'être dynastiques ne se montraient pas
moins acharnés, moins outrageants que les feuilles radicales! La
presse provinciale faisait écho à celle de Paris. Sur plusieurs
points, on faisait signer des adresses, des pétitions. Cette agitation
finit par gagner les députés, ou tout au moins par les étourdir et les
intimider. Le ministère, surpris, gémissait très-haut, mais se
défendait mollement. Il se voyait, du reste, abandonné par ceux-là
mêmes sur le concours desquels il devait le plus compter en semblable
occasion. Vainement M. Dupin fut-il pressé, par le Roi et par madame
Adélaïde, de prendre en main la défense de la dotation; il se refusa,
avec sa bravoure habituelle, à affronter l'opinion échauffée[163].
Pendant ce temps, la commission, au lieu d'en finir au plus vite,
tâchait, en prolongeant le débat et l'étude des comptes, de convertir
la minorité, et le plus clair résultat de ce retard était de donner à
l'opposition le temps de se grossir.
[Note 162: _Questions scandaleuses d'un jacobin au sujet d'une
dotation_, février 1840.]
[Note 163: _Mémoires de M. Dupin_, t. IV, p. 75-77.]
Alors, aux passionnés et aux poltrons vinrent se joindre les
ambitieux et les intrigants. N'était-ce pas pour eux l'occasion,
vainement cherchée jusqu'alors, de renverser le cabinet? Ce ne fut
cependant pas sans hésitation que M. Thiers s'associa à cette
campagne. Il méprisait, pour son compte, le préjugé vulgaire qui
disputait à la couronne cette somme d'argent, et il craignait le
ressentiment du Roi. Mais la tentation était trop grande pour qu'il y
résistât. Il prit le parti de servir cette opposition et surtout de
s'en servir, sans trop se découvrir personnellement. Ce qui est
peut-être plus inexplicable, c'est qu'une partie des amis de M. Molé,
se fiant aux espérances dont M. Thiers les avait amusés, se jetèrent
vivement dans cette intrigue. Un des anciens ministres du 15 avril, M.
Martin du Nord, était à leur tête, et M. Molé fut vivement soupçonné
de les avoir poussés sous main. «Nous sommes quarante, au centre, bien
décidés à rejeter la loi», disait tout haut M. Desmousseaux de Givré.
Le ministère, cependant, se croyait toujours sûr de la victoire. «Ils
ne sont pas plus de dix», disait M. Duchâtel, en parlant des
défectionnaires du centre. M. Thiers, mieux informé, disposait déjà
des portefeuilles dans le prochain cabinet, et, détail piquant,
témoignait de sa volonté de n'en pas donner à M. Molé et à ses amis.
Pendant ce temps, la commission, à laquelle le gouvernement avait
fourni tous les comptes et documents propres à établir «l'insuffisance
du domaine privé», s'était convaincue de la légitimité de la demande
de dotation et avait déposé son rapport[164]. La discussion fut fixée
au 20 février 1840. Tout faisait prévoir un débat passionné. Dès la
veille, dix-sept orateurs s'étaient inscrits pour combattre le projet;
quatre seulement pour le défendre. Mais, au dernier moment, par une
tactique aussi peu fière que peu loyale, l'opposition se décida à
étouffer la loi sous un vote muet. La séance ouverte, chaque orateur
inscrit déclara, à l'appel de son nom, qu'il renonçait à la parole.
Seul, le quatorzième, M. Couturier, voulut parler. Aussitôt, M. Martin
de Strasbourg se précipita pour lui rappeler le mot d'ordre, sans
s'inquiéter de l'indignation des ministériels. Il eût été de l'intérêt
des membres du cabinet de forcer l'opposition à combattre ou tout au
moins de démasquer et de dénoncer sa manoeuvre; c'était leur intention
en venant à la séance; mais craignirent-ils de paraître agressifs, ou
bien furent-ils confirmés dans leur trompeuse sécurité par le
pitoyable effet que parut faire un incident soulevé par M.
Laffitte[165]? Toujours est-il qu'ils se turent et que la discussion
générale fut close sans qu'il y eût eu débat. Alors, sur la question
de savoir si l'on passerait à la discussion des articles, surgit une
demande de scrutin secret signée par vingt membres de la gauche. Dans
le vote, grâce à une quarantaine d'amis de M. Molé qui se joignirent à
la gauche et aux partisans de M. Thiers, 226 voix contre 220
refusèrent de continuer la discussion[166]. La Chambre ne faisait même
pas à la royauté l'honneur de délibérer sur la dotation qu'elle avait
demandée; de toutes les formes de refus, on avait choisi la plus
outrageante.
[Note 164: M. Odilon Barrot, qui faisait partie de la commission, a
fait de cet incident, dans ses _Mémoires_ (t. 1er, 346 et 347), un
récit d'une étonnante inexactitude. D'après lui, la commission, sur le
refus du Roi de fournir aucune justification, même apparente, de
l'insuffisance de son domaine privé, aurait conclu au refus de la
dotation. C'est du pur roman. Ce n'est pas, du reste, la seule erreur
de ce genre qu'on pourrait relever dans ces _Mémoires_. On en vient à
se demander si leur auteur avait la pleine possession de ses souvenirs
au moment où il les a écrits.]
[Note 165: Parmi les biens du domaine privé se trouvait la forêt de
Breteuil, que Louis-Philippe avait, en octobre 1830, achetée dix
millions à M. Laffitte, pour lui venir en aide dans sa déconfiture. Le
revenu en étant évaluée 188,870 francs dans les pièces remises à
l'appui de la demande de dotation, M. Laffitte réclama. «La France
entière, dit-il, apprendra avec étonnement que j'aie pu vendre pour
dix millions une forêt qui ne rapporte que 188,870 francs.» Il
prétendait qu'entre ses mains, cette forêt rapportait 360,000 francs.
Il fallait un triste courage à M. Laffitte pour soulever une semblable
contestation. La forêt que le Roi lui avait payée 10 millions en
octobre 1830, à une époque d'universelle dépréciation, M. Laffitte
l'avait achetée, quatre ans auparavant, en pleine prospérité, un peu
plus de cinq millions de francs. L'achat apparent avait donc été de la
part du Roi une pure libéralité, au même titre, d'ailleurs, qu'une
somme de quinze cent mille francs qu'il avait alors payée aux lieu et
place du banquier libéral, et qui ne lui avait jamais été rendue.
Devenu l'adversaire du Roi, M. Laffitte eût dû éviter de faire porter
son opposition sur un pareil sujet.]
[Note 166: Ceux qui se réunissaient dans cette étrange majorité
étaient conduits par des mobiles assez divers. «Les causes du vote
peuvent se résumer ainsi, disait deux jours après le _Journal des
Débats_: la haine, l'ambition, la peur. La haine de la royauté a fait
le tiers des voix, l'ambition du pouvoir et la peur de la presse ont
fait les deux autres.»]
Les ministres furent stupéfaits et accablés. «C'est comme à
Constantinople, dit M. Villemain; nous venons d'être étranglés par des
muets.--C'est souvent le sort des eunuques», murmura l'un des
adversaires du cabinet. Parmi les vainqueurs, tous ne triomphaient pas
également; pendant que les uns souriaient et se frottaient les mains,
d'autres, au contraire, quelque peu effarés à la vue de leur oeuvre,
se frappaient la poitrine et offraient aux ministres telle revanche
qu'ils voudraient. Ceux-ci ne daignèrent pas écouter les témoignages
de ce repentir tardif, et portèrent aussitôt au Roi leur démission.
Bien que Louis-Philippe leur en voulût un peu de n'avoir pas plus
énergiquement défendu la dotation, il essaya cependant de les retenir.
Ce fut en vain. «Quand je devrais me retirer seul, je me retirerais»,
dit M. Duchâtel, et ses collègues ne se montrèrent pas moins décidés.
Les conjurés avaient atteint leur but et ouvert, au profit de leur
ambition ou de leur rancune, une nouvelle crise ministérielle; mais le
coup ne frappait pas que le cabinet: il portait plus haut que beaucoup
n'avaient visé. L'amiral Duperré disait, après le vote, dans son
langage de marin: «Le ministère a reçu dans le ventre un boulet qui
est allé se loger dans le bois de la couronne». Telle fut, en effet,
l'impression générale, aussi bien chez les adversaires qui se
réjouissaient, que chez les amis qui se désolaient. «Chacun se dit,
écrivait, le 20 février 1840, un contemporain sur son journal intime,
que le vote d'aujourd'hui est l'affront le plus sanglant et le plus
direct que la royauté ait reçu depuis 1830[167].» La Reine ne pensait
pas autrement[168]. C'était pis encore que la coalition, car le Roi
souffrait plus d'un outrage fait à son honneur que d'une attaque
dirigée contre ses prérogatives. L'organe du «Château», le _Journal
des Débats_, loin de cacher cette conséquence, était le premier à la
mettre en lumière: repoussant ce qu'il appelait une «dissimulation
imbécile», il s'écriait de sa voix la plus haute: «C'est sur la
couronne même que porte le coup... Un second coup comme celui-ci
abaisserait trop la monarchie pour ne pas risquer de l'anéantir.» Le
_National_ s'empressait de répondre: «Le _Journal des Débats_ a
raison.» Et, dans la joie de sa reconnaissance, il ouvrait une
souscription pour offrir une médaille à M. Je Cormenin, au futur
conseiller d'État de Napoléon III. M. Louis Blanc disait dans la
_Revue du progrès_: «Fort bien! On avait voulu ôter à la couronne
toute autorité; voici qu'on la dépouille de tout prestige. On l'avait
désarmée; on l'humilie. Que faut-il de plus?» Les journaux de
l'opposition dynastique ne parlaient guère autrement que la feuille
républicaine. «Le vote de la Chambre, disait le _Courrier français_,
n'est qu'une phase de la grande lutte que nous soutenons depuis
longtemps, et avec des chances diverses, contre le pouvoir personnel.»
Et le _Temps_ ajoutait: «Les instincts démocratiques du pays ont
triomphé des manoeuvres de la cour. Ce rejet est le démenti le plus
éclatant donné à cette politique astucieuse qui, depuis près de dix
ans, gouverne nos affaires au profit d'un intérêt qui n'est pas le
nôtre... La leçon s'adresse ailleurs qu'au ministère déchu; elle
s'adresse, il faut le dire, au pouvoir qui choisit les ministères.»
[Note 167: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._]
[Note 168: «Je ne saurais trouver de termes pour dire à quel point la
Reine se sentit blessée au coeur; c'était à ses yeux une des plus
mortelles atteintes que pût recevoir la royauté.» (TROGNON, _Vie de
Marie-Amélie_, p. 283.)]
Nous voyons bien, en cette circonstance, le jeu et l'intérêt des
républicains, des révolutionnaires; mais ils ne formaient qu'une
petite fraction des vainqueurs. Les autres, que voulaient-ils? M.
Louis Blanc affectait de conclure de ce vote que la bourgeoisie était
républicaine. Non, on ne peut même pas lui faire l'honneur de cette
explication, qui eût au moins donné quelque apparence de logique à sa
conduite. Loin de vouloir la république, elle en avait au fond
grand'peur. «Quelle inconséquence! écrivait alors Henri Heine à la
_Gazette d'Augsbourg_. Vous reculez d'effroi devant la république, et
vous insultez publiquement votre roi! Et, certes, ils ne veulent pas
de la république, ces nobles chevaliers de l'argent, ces barons de
l'industrie, ces élus de la propriété, ces enthousiastes de la
possession paisible qui forment la majorité du parlement français! Ils
ont encore plus horreur de la république que le Roi lui-même; ils
tremblent devant elle encore plus que Louis-Philippe, qui s'y est déjà
habitué dans sa jeunesse[169].» La vérité était que ces bourgeois,
bien que non encore républicains, avaient perdu absolument le sens
monarchique. De là l'aveuglement avec lequel ils se plaisaient à
humilier, à ébranler, à entraver une royauté qu'au fond, cependant,
ils eussent été épouvantés de voir disparaître: aveuglement dont ils
ne devaient se rendre compte et se repentir que le soir du 24 février
1848.
[Note 169: _Lutèce_, p. 25.--Proudhon, lui aussi, relevait
l'inconséquence de cette bourgeoisie: «Qu'est-ce qu'une royauté à qui
on compte ses revenus, franc par franc, centime par centime?
écrivait-il, le 27 février 1840, à un de ses amis... Qui veut le roi
veut une famille royale, veut une cour, veut des princes du sang, veut
tout ce qui s'ensuit. Le _Journal des Débats_ dit vrai: les bourgeois
conservateurs et dynastiques démembrent et démolissent la royauté,
dont ils sont envieux comme des crapauds.» (_Correspondance de
Proudhon_, t. Ier, p. 194.)]