Rien n'indiquait cependant que le gouvernement français fût disposé à
réduire ses prétentions dans la question égyptienne: au contraire.
Avant Nézib, il avait paru admettre la rétrocession au sultan d'une
partie de la Syrie; après, il estimait qu'on ne pouvait plus exiger ce
sacrifice, que le pacha s'était créé des titres par sa victoire, et
que la France s'était obligée à faire valoir ces titres, le jour où,
en son nom, le capitaine Callier avait empêché Ibrahim triomphant de
poursuivre des succès alors faciles[90]. Quant à la défection de la
flotte ottomane, tout en déclarant la regretter et en blâmant même à
part soi la conduite de l'amiral Lalande[91], le cabinet français en
concluait que Méhémet-Ali était plus que jamais capable de résister à
toutes les tentatives de coercition, et qu'il lui suffirait d'un
geste, d'un mot, pour mettre l'empire ottoman et, par suite l'Europe
entière, sens dessus dessous[92]. Le pacha, avec sa finesse orientale,
comprenait le parti à tirer de l'opinion qu'on se faisait à Paris de
sa puissance et de son caractère; de là les sorties véhémentes par
lesquelles il cherchait à nous effrayer, feignant d'être toujours sur
le point de mettre le feu aux poudres, si on ne lui faisait obtenir
immédiate et complète satisfaction. «On veut me faire mourir
d'inanition, disait-il, un jour d'août, à notre consul; j'aime mieux
mourir d'un seul coup. Ah! vous craignez que je n'amène les Russes à
Constantinople! Que m'importe, à moi? Ils n'y resteront pas.
J'entraînerai la guerre générale? dites-vous. Je ne la désire pas;
mais deux maisons brûlent, la mienne et celle de mon ami; il faut
d'abord que je sauve la mienne. Je vois clairement, aujourd'hui, que
les puissances étrangères ne sont pas en état de s'entendre...
Pourquoi vous êtes-vous mêlés de nos affaires, vous qui n'êtes pas de
notre religion? Sans vous, nous les aurions déjà réglées[93].» Ému par
ces menaces, le gouvernement français se sentait en outre poussé par
le mouvement d'opinion qu'avait soulevé le débat sur le crédit de dix
millions et qu'entretenait, depuis lors, la polémique des journaux. Le
public continuait à s'intéresser vivement au pacha et surtout mettait
en demeure le cabinet de faire grand. Certains ministres, de ceux qui
venaient, quelques mois auparavant, de déblatérer, comme orateurs de
la coalition, contre les défaillances diplomatiques du cabinet du 15
avril, se sentaient particulièrement piqués au jeu; plus occupés de
l'effet parlementaire que des conséquences internationales, ils
cherchaient l'occasion de faire, n'importe comment et à tout risque,
quelque acte d'énergie. Se rappelant avec quelle insistance ils
avaient naguère opposé le souvenir de l'expédition d'Ancône aux
timidités de M. Molé, ils rêvaient d'entreprendre en Orient, à Candie
par exemple, quelque nouvelle «anconade«. Il fallut la résistance du
maréchal Soult, inspirée par le Roi, pour empêcher cette témérité[94].
[Note 90: On a prétendu même que le capitaine Callier avait promis
formellement la possession de la Syrie au pacha, et M. Thiers a répété
plus tard cette assertion dans une conversation avec M. Senior.
(SENIOR, _Conversations with M. Thiers, M. Guizot and other
distinguished persons_, t. I, p. 4.) Mais les ministres du 12 mai ont
affirmé à la tribune qu'il n'avait été pris aucun engagement qui
diminuât la liberté de la France.]
[Note 91: Lettre du maréchal Soult au Roi, 1er août 1839. (_Documents
inédits._)]
[Note 92: Dépêche du maréchal Soult à M. de Sainte-Aulaire, 16 août
1839. (_Documents inédits._)]
[Note 93: Cette conversation se tint en présence du capitaine Jurien
de la Gravière qui l'a rapportée dans ses _Souvenirs_. (_Revue des
Deux Mondes_ du 15 septembre 1864, p. 358.)]
[Note 94: Lettre du maréchal Soult au Roi, 3 août 1839. (_Documents
inédits._)]
Étant aussi peu résignée à abandonner quelque chose des prétentions du
pacha, comment la France avait-elle pu affirmer solennellement, dans
la note du 27 juillet, que «l'accord entre les cinq grandes puissances
était assuré»? Avait-elle donc des raisons de croire qu'elle
ramènerait les autres gouvernements à son sentiment? Outre Manche,
l'animosité contre Méhémet-Ali avait encore augmenté depuis la
défection du capitan-pacha, et la mystification dont, en cette
circonstance, avait été victime la marine britannique ajoutait au
grief politique une blessure d'amour-propre. Non-seulement le cabinet
de Londres continuait à soutenir qu'il fallait restreindre le pacha à
l'Égypte héréditaire[95], mais il demandait qu'avant toute solution,
les escadres alliées imposassent, au besoin par le canon, la
restitution de la flotte ottomane[96]. Le ton même avec lequel il
formulait ses exigences avait pris quelque chose de plus absolu; nulle
trace des précautions de langage qu'il employait naguère pour ménager
l'avis contraire du gouvernement français. C'est que l'adhésion de
l'ambassadeur russe à la note du 27 juillet avait déterminé, dans
l'attitude de lord Palmerston, un changement qui devait avoir les plus
graves conséquences. Jusqu'alors, principalement préoccupé du czar, il
avait senti le besoin de s'appuyer sur la France. Devant la facilité,
absolument inattendue pour lui, avec laquelle on venait d'obtenir, à
Constantinople, la signature de la Russie, il estima que le danger
n'était pas, ou tout au moins n'était plus du côté de cette puissance,
qu'elle «était entrée dans le concert européen par un acte officiel et
n'en pourrait sortir sans provoquer des complications pour lesquelles
elle n'était pas prête»; il en conclut qu'il était libre d'employer
tous ses efforts à satisfaire son ressentiment contre Méhémet-Ali et
sa jalousie de l'influence française dans la Méditerranée. Cette
évolution de la politique anglaise n'échappa point à notre diplomatie;
M. de Bourqueney en informait, dès le 18 août, le maréchal Soult[97],
et celui-ci écrivait, quelques jours après, à ses ambassadeurs près
les cours continentales: «Le gouvernement britannique a voulu voir,
dans la note du 27 juillet, l'expression du consentement absolu du
gouvernement russe à faire, de la question d'Orient, l'objet d'un
concert européen; se persuadant que tout est fini de ce côté, il a cru
pouvoir diriger désormais toute son action du côté de l'Égypte[98].»
[Note 95: Dépêches de M. de Bourqueney, 31 juillet et 9 août 1839.
(_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
[Note 96: Dépêche de lord Palmerston, 1er août 1839. (_Correspondence
relative to the affairs of the Levant._)]
[Note 97: «Un grand changement, écrivait M. de Bourqueney, s'est
opéré, depuis trente-huit heures, dans l'esprit des membres du cabinet
anglais: on n'admettait pas la possibilité du concours de la Russie,
aujourd'hui on l'espère; on espérait le concours de l'Autriche
jusqu'au bout, on n'en doute plus. On en conclut que le moment est
venu de laisser un peu reposer l'attitude ombrageuse et comminatoire
envers le cabinet russe.» (Dépêche du 18 août 1839, publiée par M.
Guizot.)]
[Note 98: Dépêche du maréchal Soult à M. de Barante, 29 août 1839.
(_Documents inédits._)--À la même époque, le 30 août, M. Desages,
directeur politique au ministère des affaires étrangères, écrivait à
M. Bresson: «Nos voisins d'outre-Manche sont plus obstinés que jamais
à l'encontre de Méhémet-Ali. On s'est mis, à Londres, au diapason de
lord Ponsonby et de Roussin, qui se figurent qu'en crachant sur le
pacha, cela suffit pour en venir à bout.» (_Documents inédits._)
L'allusion faite à l'amiral Roussin s'explique par ce fait qu'on
reprochait à notre ambassadeur à Constantinople de n'être pas assez
favorable au pacha. L'amiral devait même, pour cette cause, être
rappelé le 13 septembre 1839, et remplacé par M. de Pontois.]
Lord Palmerston ne se contentait pas de manifester, sans réserve, dans
les communications qu'il avait avec le cabinet de Paris, un avis
contraire au sien. S'engageant plus avant dans une tactique que nous
avons déjà eu occasion de noter, il cherchait un appui contre la
France, auprès des autres puissances, sans en excepter la Russie. Le
maréchal Soult, ému d'un procédé aussi peu ami, écrivait à M. de
Bourqueney, le 22 août: «Si l'expression du dissentiment qui existe au
sujet de Méhémet-Ali, entre la France et l'Angleterre, ne sortait pas
du cercle des communications échangées entre les deux gouvernements,
il n'y aurait pas un grand inconvénient; malheureusement, j'acquiers
tous les jours la certitude qu'il n'en est pas ainsi. Le cabinet de
Londres, dominé par ses préoccupations, ne sait pas assez les
dissimuler aux autres cabinets; il semble quelquefois voir en eux des
auxiliaires dont la coopération peut l'aider à nous ramener à sa
manière de voir, et les cours auxquelles s'adressent ses confidences,
se méprenant sur l'intention qui les lui dicte, y voient le principe
d'un relâchement sérieux dans l'alliance anglo-française. Déjà plus
d'un indice me donne lieu de penser que telle de ces cours travaille,
par des avances adroitement calculées, par d'apparentes concessions, à
entraîner le gouvernement britannique dans une voie nouvelle.» Et
notre ministre ajoutait: «Il n'en faudrait pas davantage pour jeter
une perturbation déplorable dans la marche de la politique
générale[99].» Ces plaintes furent sans effet sur lord Palmerston.
Par des dépêches adressées, les 25 et 27 août, à tous ses ambassadeurs
près les grandes puissances, il saisit plus ouvertement encore et plus
solennellement l'Europe de son dissentiment avec la France; il y
exposait les raisons d'enlever immédiatement au pacha toutes les
provinces autres que l'Égypte, et réfutait les objections du
gouvernement français, qu'il ne nommait pas, mais qui était
suffisamment désigné; du reste, pas un mot des précautions à prendre
contre la Russie; pour le ministre anglais, la question d'Orient
semblait être désormais réduite à la question égyptienne[100].
[Note 99: _Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.]
[Note 100: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._]
Les diverses puissances se montrèrent disposées à accorder l'appui qui
leur était demandé par le cabinet britannique. Peu de jours après, le
général Sébastiani, qui venait de reprendre la direction de
l'ambassade de Londres, se trouvait à la campagne chez le chef du
_Foreign Office_, au moment où celui-ci recevait les dépêches de ses
ambassadeurs. «Lord Palmerston me les a toutes lues, écrivait le
général à son ministre. De Constantinople, lord Ponsonby fait savoir
que le Divan a été réuni et a décidé qu'il ne serait rien accordé à
Méhémet-Ali au delà de l'investiture héréditaire de l'Égypte. De
Vienne, lord Beauvale annonce que le cabinet autrichien adopte de plus
en plus le point de vue anglais sur la nécessité de réduire à l'Égypte
les possessions territoriales du vice-roi. À Berlin, même faveur pour
le projet anglais. Enfin, lord Clanricarde écrit de Saint-Pétersbourg
que le cabinet russe s'unit sincèrement aux intentions du cabinet
britannique, qu'il partage son opinion sur les bases de l'arrangement
à intervenir, et qu'il offre sa coopération.--Voyez, a repris lord
Palmerston, voyez s'il est possible de renoncer à un système que nous
avons adopté, au moment même où il réunit les efforts de presque
toutes les puissances avec lesquelles nous avons entrepris de résoudre
pacifiquement la question d'Orient[101].»
[Note 101: Dépêches du général Sébastiani au maréchal Soult, 14 et 17
septembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot._)]
Comme on a pu s'en rendre compte par la dépêche que nous venons de
citer, l'adhésion du gouvernement russe n'était pas la moins
chaleureuse. Nul n'en peut être surpris. Depuis longtemps ce
gouvernement désirait ardemment brouiller l'Angleterre et la France.
Nous l'avons vu, en juillet, accueillir avec empressement les premiers
signes d'un dissentiment possible entre les deux puissances et chercher
là, sinon la revanche, du moins la consolation des mécomptes de sa
politique orientale. Depuis lors, comme pour cultiver ce germe de
discorde, il s'était attaché à caresser l'Angleterre; rien ne le fâchait
de ce qui venait d'elle[102]. Dans les conversations fréquentes que le
czar avait avec l'ambassadeur de la Reine, il ne manquait pas une
occasion d'exciter contre nous les jalousies du cabinet de Londres[103].
Il est vrai qu'à Paris on ne ménageait guère la Russie. Au commencement
de juillet, lors de la discussion des crédits, tous les orateurs avaient
proclamé que la politique de la France devait être de faire échec au
gouvernement de Saint-Pétersbourg. Peu après, quand il s'était agi de
signifier à ce dernier des menaces d'action maritime, pour le cas où il
interviendrait à Constantinople, nous nous en étions chargés aussitôt;
tandis que l'Autriche restait obséquieuse, et que l'Angleterre, qui
avait dès lors son arrière-pensée, se tenait prudemment au second plan,
notre fierté nationale paraissait trouver satisfaction à se mettre bien
franchement en avant et à prononcer très-haut ce nom des Dardanelles,
qui éveillait tant d'ombrages sur les bords de la Néva. Le czar en avait
gardé un vif ressentiment[104]. Loin de chercher à le voiler, il
l'affichait et saisissait, le 7 septembre, l'occasion de l'anniversaire
de la bataille de la Moskowa pour adresser à son armée un ordre du jour
plein d'une injurieuse violence contre la France[105]. M. de Barante
observait soigneusement cet état d'esprit et en informait son
gouvernement: «Nous pouvons nous attendre, disait-il, à de fort mauvais
procédés[106].»
[Note 102: Correspondance inédite de M. de Barante, pendant la fin de
juillet et le mois d'août 1839. (_Documents inédits._)]
[Note 103: «La France, disait le czar à l'ambassadeur anglais, cherche
à se faire valoir et se donne un mouvement inutile; elle veut se
mettre à la tête de tout. Depuis quelque temps, elle a l'air de
vouloir dominer l'Europe.» (Dépêche de M. de Barante au maréchal
Soult, 10 août 1839. _Documents inédits._)]
[Note 104: M. de Barante avait noté, dès le premier jour, l'irritation
que nous avions ainsi causée, et il y revint souvent, dans la suite de
la crise, quand il voulut expliquer l'origine de l'hostilité de la
Russie. (Voy., entre autres, les lettres de M. de Barante au maréchal
Soult, en date des 3 et 17 août, 23 octobre 1839 et 4 février 1840, et
la lettre du même à M. Guizot, en date du 28 mai 1841. _Documents
inédits._)]
[Note 105: Dépêche de M. de Barante au maréchal Soult, 16 septembre
1839. (_Documents inédits._)]
[Note 106: Correspondance de M. de Barante, notamment dépêches au
maréchal Soult, en date du 24 août et du 7 septembre 1839. (_Documents
inédits._)]
S'il y avait là, pour nous, un très-sérieux avertissement, n'y
avait-il pas aussi matière à réflexion pour le cabinet anglais?
Celui-ci ne devait-il pas se demander jusqu'à quel point il était de
son intérêt de faire courir à l'alliance occidentale le risque d'une
rupture si passionnément désirée à Saint-Pétersbourg? Lord Palmerston
se rendait parfaitement compte du mobile du czar. «Je ne doute pas,
disait-il à notre ambassadeur, que le cabinet russe, dans son aveugle
et folle partialité contre la France, n'ait été surtout préoccupé du
désir de bien mettre notre dissentiment en évidence; il n'y a sorte de
gracieusetés que la Russie n'ait essayées avec nous, depuis un an,
pour diviser nos deux gouvernements[107].» Mais le ministre anglais
n'en persistait pas moins dans sa politique; la passion de Nicolas se
trouvait, pour le moment, seconder sa propre passion; cela lui
suffisait: il ne voyait pas plus loin. Ainsi, en même temps qu'à
Saint-Pétersbourg on était prêt à faire toutes les avances à
l'Angleterre pour la séparer de nous, à Londres on ne semblait avoir
aucun scrupule à les accepter.
[Note 107: Dépêche du général Sébastiani au maréchal Soult, 17
septembre 1839, citée par M. Guizot.]
Lord Palmerston ne rencontrait pas en Autriche la même animosité contre
la France. Si peu favorable que M. de Metternich fût à Méhémet-Ali, il
eût accepté tout ce que les cabinets de Londres et de Paris lui eussent
proposé d'accord; il ne se lassait pas de le déclarer aux ambassadeurs
des deux puissances[108]. Mais du moment où celles-ci se divisaient, il
devait naturellement se ranger du côté où l'on faisait au pacha la part
la plus petite[109]. Il n'y avait pas, d'ailleurs, à se dissimuler qu'à
Vienne, les sentiments n'étaient plus les mêmes pour nous qu'au début
des négociations. Là aussi, on avait été offusqué du ton de la
discussion des crédits; les phrases où s'était alors complu notre
orgueil national avaient paru au dehors l'indice d'une politique à la
fois aventureuse et arrogante qui inquiétait la prudence et blessait
l'amour-propre des autres puissances. L'attitude de notre diplomatie
n'était pas toujours faite pour corriger cette impression. Le ministère,
préoccupé de répondre à l'attente du parlement, qui l'avait sommé de
faire jouer à la France un rôle prépondérant, agissait parfois avec une
sorte d'ostentation qui froissait des alliés ombrageux[110]. «À Paris,
écrivait le 7 août M. de Metternich, on ne voit _que soi_, et l'on
oublie que par là on excite à en user de même, à l'égard de la France,
ceux avec qui l'on entend entrer en affaires. _Tout pour et par la
France_ est un mot qui sonne bien à des oreilles françaises, mais qui
déchire toutes les autres oreilles[111].» Quelques mois plus tard, à
l'avénement du ministère du 1er mars, M. de Barante, revenant sur cette
conduite du cabinet du 12 mai, écrivit: «Ce cabinet ne s'est pas assez
séparé des jactances propres à la tribune et à la presse, mais si peu
convenables à des ministres. Nous avons inquiété l'Europe, hors de
propos, sans but et sans profit. L'Allemagne s'est émue de tant de
paroles dites au sujet de la rive gauche du Rhin. On s'est figuré que le
maréchal voulait guerroyer et tout pourfendre.» Il ajoutait dans une
autre lettre: «Je ne sais comment a fait le dernier ministère, mais il a
répandu l'idée que nous avions envie de guerroyer, de conquérir, de
chercher les traces de Napoléon[112].» En s'éloignant de nous, le
gouvernement autrichien se rapprochait de la Russie. Au commencement de
la crise, il ne s'était vu qu'en tremblant engagé contre cette
puissance, et il avait eu besoin, pour se rassurer, de sentir derrière
lui ses deux nouveaux alliés[113]. Du moment, au contraire, où il devint
manifeste que ceux-ci n'étaient pas d'accord, le cabinet de Vienne n'eut
plus qu'une pensée: se faire pardonner à Saint-Pétersbourg sa velléité
de politique occidentale. Le retour se fit assez promptement pour que,
le 13 septembre, M. de Metternich pût écrire au comte Apponyi: «La
difficulté réelle dans l'affaire orientale se trouve placée entre Paris
et Londres, car la Russie est à nous[114].» Ainsi nous échappait ce qui
devait être le profit principal de notre politique, cette dissolution de
l'ancienne Sainte-Alliance, cette séparation de l'Autriche et de la
Russie, que naguère l'on se félicitait d'avoir si vite obtenues.
[Note 108: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
[Note 109: M. de Metternich écrivait, le 25 septembre 1839: «Les
quatre cabinets de Vienne, de Berlin, de Saint-Pétersbourg et de
Londres sont _turcs_; celui des Tuileries est égyptien.» (_Mémoires_,
t. VI, p. 376.)]
[Note 110: Dès le 19 juillet 1839, le maréchal Soult recommandait à M.
de Sainte-Aulaire de calculer son langage de façon que «la part qui
reviendrait au Roi et à la France», dans le concert européen, «fût
bien constatée» et put «être plus tard hautement proclamée».
(_Documents inédits._)]
[Note 111: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 373.--Un peu
après, le 25 septembre, M. de Metternich se plaignait que «la
politique française fût voulante, agissante, tripoteuse, ambitieuse.»
(_Ibid._, p. 376.)]
[Note 112: Lettres de M. de Barante à M. Thiers et à M. Guizot, en
date du 18 mars 1840. (_Documents inédits._)]
[Note 113: Même lorsque le gouvernement autrichien croyait pouvoir
s'appuyer sur la France et l'Angleterre, le moindre froncement de
sourcils de l'autocrate russe le mettait mal à l'aise. Au mois d'août,
M. de Metternich tomba gravement malade et dut, pendant plusieurs
semaines, abandonner la direction des affaires. On attribua
généralement sa maladie à l'émotion que lui avait causée le refus
irrité du czar de prendre part à la conférence de Vienne. M. de
Fiquelmont, ambassadeur d'Autriche en Russie et remplaçant intérimaire
de M. de Metternich, disait que ce dernier «avait pensé mourir de
regret et d'effroi de s'être trompé sur les sentiments de l'empereur
Nicolas». (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]
[Note 114: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 374.]
Notre ambassadeur à Vienne, M. de Sainte-Aulaire, suivait ces
péripéties de la politique autrichienne, avec la même sagacité dont
faisait preuve M. de Barante à Saint-Pétersbourg. Il ne se lassait pas
de répéter à son gouvernement que, «pour être quatre, ou même trois»,
c'est-à-dire pour avoir, contre la Russie, le concert de l'Autriche,
de la Prusse, de l'Angleterre et de la France, «il fallait commencer
par être deux», c'est-à-dire établir l'accord entre Londres et Paris,
et il ajoutait: «Si l'on n'a pas su ou pu s'entendre avec
l'Angleterre, il faut tout abandonner; l'Autriche n'interviendra pas
pour nous mettre d'accord; elle se serrera contre la Russie et
s'efforcera de se faire pardonner un mauvais mouvement[115].» M. de
Sainte-Aulaire, ne craignant pas de rompre ouvertement avec
l'engouement pour le pacha d'Égypte, ajoutait: «Faut-il nous brouiller
avec tous nos alliés dans l'intérêt de Méhémet-Ali? Cet homme est le
mauvais génie de la France; son ambition est insatiable, ses projets
révolutionnaires. En paraissant le favoriser, nous nous aliénons
l'Autriche comme l'Angleterre. La Russie, bâtissant sur nos ruines,
prendra notre place dans leur alliance, et restera l'arbitre des
affaires d'Orient[116].» Ces représentations furent mal reçues par le
gouvernement français. Le Roi fit appeler M. de Langsdorff, que M. de
Sainte-Aulaire avait envoyé à Paris pour y défendre sa politique, et,
après avoir pris la peine de l'endoctriner longuement, lui ordonna de
repartir aussitôt pour Vienne. «La France, disait Louis-Philippe,
n'est pas directement intéressée à l'établissement plus ou moins
étendu du pacha en Syrie; la chose en elle-même ne lui importe guère;
mais ce qui importe beaucoup, c'est de préserver l'empire ottoman de
sa ruine et l'Europe d'une guerre générale. Cette guerre est
inévitable si l'on fait au vice-roi des conditions trop dures. Il ne
manquera pas, alors, d'ordonner à son fils de passer le Taurus et de
marcher sur Constantinople. Or, la Russie ne consentant pas à accepter
le concours des autres puissances dans la mer de Marmara, la guerre va
éclater, et le plus infaillible de ses résultats est la ruine de
l'empire ottoman[117].» Comme on le voit, le raisonnement de
Louis-Philippe reposait entièrement sur l'idée que tout le monde, en
France, se faisait alors de la force du pacha. Au ministère des
affaires étrangères, M. Desages n'était pas moins décidé que le Roi,
et de toutes parts M. de Sainte-Aulaire s'entendait signifier qu'il
faisait fausse route. La politique française s'engageait donc
décidément dans l'impasse égyptienne. Elle ne devait pas tarder à y
rencontrer le péril signalé à l'avance par notre prévoyant
ambassadeur.
[Note 115: Lettre à M. Bresson, 22 août 1839. (_Documents inédits._)]
[Note 116: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
[Note 117: _Ibid._]