VII

Rien n'indiquait cependant que le gouvernement français fût disposé à

réduire ses prétentions dans la question égyptienne: au contraire.

Avant Nézib, il avait paru admettre la rétrocession au sultan d'une

partie de la Syrie; après, il estimait qu'on ne pouvait plus exiger ce

sacrifice, que le pacha s'était créé des titres par sa victoire, et

que la France s'était obligée à faire valoir ces titres, le jour où,

en son nom, le capitaine Callier avait empêché Ibrahim triomphant de

poursuivre des succès alors faciles[90]. Quant à la défection de la

flotte ottomane, tout en déclarant la regretter et en blâmant même à

part soi la conduite de l'amiral Lalande[91], le cabinet français en

concluait que Méhémet-Ali était plus que jamais capable de résister à

toutes les tentatives de coercition, et qu'il lui suffirait d'un

geste, d'un mot, pour mettre l'empire ottoman et, par suite l'Europe

entière, sens dessus dessous[92]. Le pacha, avec sa finesse orientale,

comprenait le parti à tirer de l'opinion qu'on se faisait à Paris de

sa puissance et de son caractère; de là les sorties véhémentes par

lesquelles il cherchait à nous effrayer, feignant d'être toujours sur

le point de mettre le feu aux poudres, si on ne lui faisait obtenir

immédiate et complète satisfaction. «On veut me faire mourir

d'inanition, disait-il, un jour d'août, à notre consul; j'aime mieux

mourir d'un seul coup. Ah! vous craignez que je n'amène les Russes à

Constantinople! Que m'importe, à moi? Ils n'y resteront pas.

J'entraînerai la guerre générale? dites-vous. Je ne la désire pas;

mais deux maisons brûlent, la mienne et celle de mon ami; il faut

d'abord que je sauve la mienne. Je vois clairement, aujourd'hui, que

les puissances étrangères ne sont pas en état de s'entendre...

Pourquoi vous êtes-vous mêlés de nos affaires, vous qui n'êtes pas de

notre religion? Sans vous, nous les aurions déjà réglées[93].» Ému par

ces menaces, le gouvernement français se sentait en outre poussé par

le mouvement d'opinion qu'avait soulevé le débat sur le crédit de dix

millions et qu'entretenait, depuis lors, la polémique des journaux. Le

public continuait à s'intéresser vivement au pacha et surtout mettait

en demeure le cabinet de faire grand. Certains ministres, de ceux qui

venaient, quelques mois auparavant, de déblatérer, comme orateurs de

la coalition, contre les défaillances diplomatiques du cabinet du 15

avril, se sentaient particulièrement piqués au jeu; plus occupés de

l'effet parlementaire que des conséquences internationales, ils

cherchaient l'occasion de faire, n'importe comment et à tout risque,

quelque acte d'énergie. Se rappelant avec quelle insistance ils

avaient naguère opposé le souvenir de l'expédition d'Ancône aux

timidités de M. Molé, ils rêvaient d'entreprendre en Orient, à Candie

par exemple, quelque nouvelle «anconade«. Il fallut la résistance du

maréchal Soult, inspirée par le Roi, pour empêcher cette témérité[94].

[Note 90: On a prétendu même que le capitaine Callier avait promis

formellement la possession de la Syrie au pacha, et M. Thiers a répété

plus tard cette assertion dans une conversation avec M. Senior.

(SENIOR, _Conversations with M. Thiers, M. Guizot and other

distinguished persons_, t. I, p. 4.) Mais les ministres du 12 mai ont

affirmé à la tribune qu'il n'avait été pris aucun engagement qui

diminuât la liberté de la France.]

[Note 91: Lettre du maréchal Soult au Roi, 1er août 1839. (_Documents

inédits._)]

[Note 92: Dépêche du maréchal Soult à M. de Sainte-Aulaire, 16 août

1839. (_Documents inédits._)]

[Note 93: Cette conversation se tint en présence du capitaine Jurien

de la Gravière qui l'a rapportée dans ses _Souvenirs_. (_Revue des

Deux Mondes_ du 15 septembre 1864, p. 358.)]

[Note 94: Lettre du maréchal Soult au Roi, 3 août 1839. (_Documents

inédits._)]

Étant aussi peu résignée à abandonner quelque chose des prétentions du

pacha, comment la France avait-elle pu affirmer solennellement, dans

la note du 27 juillet, que «l'accord entre les cinq grandes puissances

était assuré»? Avait-elle donc des raisons de croire qu'elle

ramènerait les autres gouvernements à son sentiment? Outre Manche,

l'animosité contre Méhémet-Ali avait encore augmenté depuis la

défection du capitan-pacha, et la mystification dont, en cette

circonstance, avait été victime la marine britannique ajoutait au

grief politique une blessure d'amour-propre. Non-seulement le cabinet

de Londres continuait à soutenir qu'il fallait restreindre le pacha à

l'Égypte héréditaire[95], mais il demandait qu'avant toute solution,

les escadres alliées imposassent, au besoin par le canon, la

restitution de la flotte ottomane[96]. Le ton même avec lequel il

formulait ses exigences avait pris quelque chose de plus absolu; nulle

trace des précautions de langage qu'il employait naguère pour ménager

l'avis contraire du gouvernement français. C'est que l'adhésion de

l'ambassadeur russe à la note du 27 juillet avait déterminé, dans

l'attitude de lord Palmerston, un changement qui devait avoir les plus

graves conséquences. Jusqu'alors, principalement préoccupé du czar, il

avait senti le besoin de s'appuyer sur la France. Devant la facilité,

absolument inattendue pour lui, avec laquelle on venait d'obtenir, à

Constantinople, la signature de la Russie, il estima que le danger

n'était pas, ou tout au moins n'était plus du côté de cette puissance,

qu'elle «était entrée dans le concert européen par un acte officiel et

n'en pourrait sortir sans provoquer des complications pour lesquelles

elle n'était pas prête»; il en conclut qu'il était libre d'employer

tous ses efforts à satisfaire son ressentiment contre Méhémet-Ali et

sa jalousie de l'influence française dans la Méditerranée. Cette

évolution de la politique anglaise n'échappa point à notre diplomatie;

M. de Bourqueney en informait, dès le 18 août, le maréchal Soult[97],

et celui-ci écrivait, quelques jours après, à ses ambassadeurs près

les cours continentales: «Le gouvernement britannique a voulu voir,

dans la note du 27 juillet, l'expression du consentement absolu du

gouvernement russe à faire, de la question d'Orient, l'objet d'un

concert européen; se persuadant que tout est fini de ce côté, il a cru

pouvoir diriger désormais toute son action du côté de l'Égypte[98].»

[Note 95: Dépêches de M. de Bourqueney, 31 juillet et 9 août 1839.

(_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]

[Note 96: Dépêche de lord Palmerston, 1er août 1839. (_Correspondence

relative to the affairs of the Levant._)]

[Note 97: «Un grand changement, écrivait M. de Bourqueney, s'est

opéré, depuis trente-huit heures, dans l'esprit des membres du cabinet

anglais: on n'admettait pas la possibilité du concours de la Russie,

aujourd'hui on l'espère; on espérait le concours de l'Autriche

jusqu'au bout, on n'en doute plus. On en conclut que le moment est

venu de laisser un peu reposer l'attitude ombrageuse et comminatoire

envers le cabinet russe.» (Dépêche du 18 août 1839, publiée par M.

Guizot.)]

[Note 98: Dépêche du maréchal Soult à M. de Barante, 29 août 1839.

(_Documents inédits._)--À la même époque, le 30 août, M. Desages,

directeur politique au ministère des affaires étrangères, écrivait à

M. Bresson: «Nos voisins d'outre-Manche sont plus obstinés que jamais

à l'encontre de Méhémet-Ali. On s'est mis, à Londres, au diapason de

lord Ponsonby et de Roussin, qui se figurent qu'en crachant sur le

pacha, cela suffit pour en venir à bout.» (_Documents inédits._)

L'allusion faite à l'amiral Roussin s'explique par ce fait qu'on

reprochait à notre ambassadeur à Constantinople de n'être pas assez

favorable au pacha. L'amiral devait même, pour cette cause, être

rappelé le 13 septembre 1839, et remplacé par M. de Pontois.]

Lord Palmerston ne se contentait pas de manifester, sans réserve, dans

les communications qu'il avait avec le cabinet de Paris, un avis

contraire au sien. S'engageant plus avant dans une tactique que nous

avons déjà eu occasion de noter, il cherchait un appui contre la

France, auprès des autres puissances, sans en excepter la Russie. Le

maréchal Soult, ému d'un procédé aussi peu ami, écrivait à M. de

Bourqueney, le 22 août: «Si l'expression du dissentiment qui existe au

sujet de Méhémet-Ali, entre la France et l'Angleterre, ne sortait pas

du cercle des communications échangées entre les deux gouvernements,

il n'y aurait pas un grand inconvénient; malheureusement, j'acquiers

tous les jours la certitude qu'il n'en est pas ainsi. Le cabinet de

Londres, dominé par ses préoccupations, ne sait pas assez les

dissimuler aux autres cabinets; il semble quelquefois voir en eux des

auxiliaires dont la coopération peut l'aider à nous ramener à sa

manière de voir, et les cours auxquelles s'adressent ses confidences,

se méprenant sur l'intention qui les lui dicte, y voient le principe

d'un relâchement sérieux dans l'alliance anglo-française. Déjà plus

d'un indice me donne lieu de penser que telle de ces cours travaille,

par des avances adroitement calculées, par d'apparentes concessions, à

entraîner le gouvernement britannique dans une voie nouvelle.» Et

notre ministre ajoutait: «Il n'en faudrait pas davantage pour jeter

une perturbation déplorable dans la marche de la politique

générale[99].» Ces plaintes furent sans effet sur lord Palmerston.

Par des dépêches adressées, les 25 et 27 août, à tous ses ambassadeurs

près les grandes puissances, il saisit plus ouvertement encore et plus

solennellement l'Europe de son dissentiment avec la France; il y

exposait les raisons d'enlever immédiatement au pacha toutes les

provinces autres que l'Égypte, et réfutait les objections du

gouvernement français, qu'il ne nommait pas, mais qui était

suffisamment désigné; du reste, pas un mot des précautions à prendre

contre la Russie; pour le ministre anglais, la question d'Orient

semblait être désormais réduite à la question égyptienne[100].

[Note 99: _Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.]

[Note 100: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._]

Les diverses puissances se montrèrent disposées à accorder l'appui qui

leur était demandé par le cabinet britannique. Peu de jours après, le

général Sébastiani, qui venait de reprendre la direction de

l'ambassade de Londres, se trouvait à la campagne chez le chef du

_Foreign Office_, au moment où celui-ci recevait les dépêches de ses

ambassadeurs. «Lord Palmerston me les a toutes lues, écrivait le

général à son ministre. De Constantinople, lord Ponsonby fait savoir

que le Divan a été réuni et a décidé qu'il ne serait rien accordé à

Méhémet-Ali au delà de l'investiture héréditaire de l'Égypte. De

Vienne, lord Beauvale annonce que le cabinet autrichien adopte de plus

en plus le point de vue anglais sur la nécessité de réduire à l'Égypte

les possessions territoriales du vice-roi. À Berlin, même faveur pour

le projet anglais. Enfin, lord Clanricarde écrit de Saint-Pétersbourg

que le cabinet russe s'unit sincèrement aux intentions du cabinet

britannique, qu'il partage son opinion sur les bases de l'arrangement

à intervenir, et qu'il offre sa coopération.--Voyez, a repris lord

Palmerston, voyez s'il est possible de renoncer à un système que nous

avons adopté, au moment même où il réunit les efforts de presque

toutes les puissances avec lesquelles nous avons entrepris de résoudre

pacifiquement la question d'Orient[101].»

[Note 101: Dépêches du général Sébastiani au maréchal Soult, 14 et 17

septembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot._)]

Comme on a pu s'en rendre compte par la dépêche que nous venons de

citer, l'adhésion du gouvernement russe n'était pas la moins

chaleureuse. Nul n'en peut être surpris. Depuis longtemps ce

gouvernement désirait ardemment brouiller l'Angleterre et la France.

Nous l'avons vu, en juillet, accueillir avec empressement les premiers

signes d'un dissentiment possible entre les deux puissances et chercher

là, sinon la revanche, du moins la consolation des mécomptes de sa

politique orientale. Depuis lors, comme pour cultiver ce germe de

discorde, il s'était attaché à caresser l'Angleterre; rien ne le fâchait

de ce qui venait d'elle[102]. Dans les conversations fréquentes que le

czar avait avec l'ambassadeur de la Reine, il ne manquait pas une

occasion d'exciter contre nous les jalousies du cabinet de Londres[103].

Il est vrai qu'à Paris on ne ménageait guère la Russie. Au commencement

de juillet, lors de la discussion des crédits, tous les orateurs avaient

proclamé que la politique de la France devait être de faire échec au

gouvernement de Saint-Pétersbourg. Peu après, quand il s'était agi de

signifier à ce dernier des menaces d'action maritime, pour le cas où il

interviendrait à Constantinople, nous nous en étions chargés aussitôt;

tandis que l'Autriche restait obséquieuse, et que l'Angleterre, qui

avait dès lors son arrière-pensée, se tenait prudemment au second plan,

notre fierté nationale paraissait trouver satisfaction à se mettre bien

franchement en avant et à prononcer très-haut ce nom des Dardanelles,

qui éveillait tant d'ombrages sur les bords de la Néva. Le czar en avait

gardé un vif ressentiment[104]. Loin de chercher à le voiler, il

l'affichait et saisissait, le 7 septembre, l'occasion de l'anniversaire

de la bataille de la Moskowa pour adresser à son armée un ordre du jour

plein d'une injurieuse violence contre la France[105]. M. de Barante

observait soigneusement cet état d'esprit et en informait son

gouvernement: «Nous pouvons nous attendre, disait-il, à de fort mauvais

procédés[106].»

[Note 102: Correspondance inédite de M. de Barante, pendant la fin de

juillet et le mois d'août 1839. (_Documents inédits._)]

[Note 103: «La France, disait le czar à l'ambassadeur anglais, cherche

à se faire valoir et se donne un mouvement inutile; elle veut se

mettre à la tête de tout. Depuis quelque temps, elle a l'air de

vouloir dominer l'Europe.» (Dépêche de M. de Barante au maréchal

Soult, 10 août 1839. _Documents inédits._)]

[Note 104: M. de Barante avait noté, dès le premier jour, l'irritation

que nous avions ainsi causée, et il y revint souvent, dans la suite de

la crise, quand il voulut expliquer l'origine de l'hostilité de la

Russie. (Voy., entre autres, les lettres de M. de Barante au maréchal

Soult, en date des 3 et 17 août, 23 octobre 1839 et 4 février 1840, et

la lettre du même à M. Guizot, en date du 28 mai 1841. _Documents

inédits._)]

[Note 105: Dépêche de M. de Barante au maréchal Soult, 16 septembre

1839. (_Documents inédits._)]

[Note 106: Correspondance de M. de Barante, notamment dépêches au

maréchal Soult, en date du 24 août et du 7 septembre 1839. (_Documents

inédits._)]

S'il y avait là, pour nous, un très-sérieux avertissement, n'y

avait-il pas aussi matière à réflexion pour le cabinet anglais?

Celui-ci ne devait-il pas se demander jusqu'à quel point il était de

son intérêt de faire courir à l'alliance occidentale le risque d'une

rupture si passionnément désirée à Saint-Pétersbourg? Lord Palmerston

se rendait parfaitement compte du mobile du czar. «Je ne doute pas,

disait-il à notre ambassadeur, que le cabinet russe, dans son aveugle

et folle partialité contre la France, n'ait été surtout préoccupé du

désir de bien mettre notre dissentiment en évidence; il n'y a sorte de

gracieusetés que la Russie n'ait essayées avec nous, depuis un an,

pour diviser nos deux gouvernements[107].» Mais le ministre anglais

n'en persistait pas moins dans sa politique; la passion de Nicolas se

trouvait, pour le moment, seconder sa propre passion; cela lui

suffisait: il ne voyait pas plus loin. Ainsi, en même temps qu'à

Saint-Pétersbourg on était prêt à faire toutes les avances à

l'Angleterre pour la séparer de nous, à Londres on ne semblait avoir

aucun scrupule à les accepter.

[Note 107: Dépêche du général Sébastiani au maréchal Soult, 17

septembre 1839, citée par M. Guizot.]

Lord Palmerston ne rencontrait pas en Autriche la même animosité contre

la France. Si peu favorable que M. de Metternich fût à Méhémet-Ali, il

eût accepté tout ce que les cabinets de Londres et de Paris lui eussent

proposé d'accord; il ne se lassait pas de le déclarer aux ambassadeurs

des deux puissances[108]. Mais du moment où celles-ci se divisaient, il

devait naturellement se ranger du côté où l'on faisait au pacha la part

la plus petite[109]. Il n'y avait pas, d'ailleurs, à se dissimuler qu'à

Vienne, les sentiments n'étaient plus les mêmes pour nous qu'au début

des négociations. Là aussi, on avait été offusqué du ton de la

discussion des crédits; les phrases où s'était alors complu notre

orgueil national avaient paru au dehors l'indice d'une politique à la

fois aventureuse et arrogante qui inquiétait la prudence et blessait

l'amour-propre des autres puissances. L'attitude de notre diplomatie

n'était pas toujours faite pour corriger cette impression. Le ministère,

préoccupé de répondre à l'attente du parlement, qui l'avait sommé de

faire jouer à la France un rôle prépondérant, agissait parfois avec une

sorte d'ostentation qui froissait des alliés ombrageux[110]. «À Paris,

écrivait le 7 août M. de Metternich, on ne voit _que soi_, et l'on

oublie que par là on excite à en user de même, à l'égard de la France,

ceux avec qui l'on entend entrer en affaires. _Tout pour et par la

France_ est un mot qui sonne bien à des oreilles françaises, mais qui

déchire toutes les autres oreilles[111].» Quelques mois plus tard, à

l'avénement du ministère du 1er mars, M. de Barante, revenant sur cette

conduite du cabinet du 12 mai, écrivit: «Ce cabinet ne s'est pas assez

séparé des jactances propres à la tribune et à la presse, mais si peu

convenables à des ministres. Nous avons inquiété l'Europe, hors de

propos, sans but et sans profit. L'Allemagne s'est émue de tant de

paroles dites au sujet de la rive gauche du Rhin. On s'est figuré que le

maréchal voulait guerroyer et tout pourfendre.» Il ajoutait dans une

autre lettre: «Je ne sais comment a fait le dernier ministère, mais il a

répandu l'idée que nous avions envie de guerroyer, de conquérir, de

chercher les traces de Napoléon[112].» En s'éloignant de nous, le

gouvernement autrichien se rapprochait de la Russie. Au commencement de

la crise, il ne s'était vu qu'en tremblant engagé contre cette

puissance, et il avait eu besoin, pour se rassurer, de sentir derrière

lui ses deux nouveaux alliés[113]. Du moment, au contraire, où il devint

manifeste que ceux-ci n'étaient pas d'accord, le cabinet de Vienne n'eut

plus qu'une pensée: se faire pardonner à Saint-Pétersbourg sa velléité

de politique occidentale. Le retour se fit assez promptement pour que,

le 13 septembre, M. de Metternich pût écrire au comte Apponyi: «La

difficulté réelle dans l'affaire orientale se trouve placée entre Paris

et Londres, car la Russie est à nous[114].» Ainsi nous échappait ce qui

devait être le profit principal de notre politique, cette dissolution de

l'ancienne Sainte-Alliance, cette séparation de l'Autriche et de la

Russie, que naguère l'on se félicitait d'avoir si vite obtenues.

[Note 108: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 109: M. de Metternich écrivait, le 25 septembre 1839: «Les

quatre cabinets de Vienne, de Berlin, de Saint-Pétersbourg et de

Londres sont _turcs_; celui des Tuileries est égyptien.» (_Mémoires_,

t. VI, p. 376.)]

[Note 110: Dès le 19 juillet 1839, le maréchal Soult recommandait à M.

de Sainte-Aulaire de calculer son langage de façon que «la part qui

reviendrait au Roi et à la France», dans le concert européen, «fût

bien constatée» et put «être plus tard hautement proclamée».

(_Documents inédits._)]

[Note 111: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 373.--Un peu

après, le 25 septembre, M. de Metternich se plaignait que «la

politique française fût voulante, agissante, tripoteuse, ambitieuse.»

(_Ibid._, p. 376.)]

[Note 112: Lettres de M. de Barante à M. Thiers et à M. Guizot, en

date du 18 mars 1840. (_Documents inédits._)]

[Note 113: Même lorsque le gouvernement autrichien croyait pouvoir

s'appuyer sur la France et l'Angleterre, le moindre froncement de

sourcils de l'autocrate russe le mettait mal à l'aise. Au mois d'août,

M. de Metternich tomba gravement malade et dut, pendant plusieurs

semaines, abandonner la direction des affaires. On attribua

généralement sa maladie à l'émotion que lui avait causée le refus

irrité du czar de prendre part à la conférence de Vienne. M. de

Fiquelmont, ambassadeur d'Autriche en Russie et remplaçant intérimaire

de M. de Metternich, disait que ce dernier «avait pensé mourir de

regret et d'effroi de s'être trompé sur les sentiments de l'empereur

Nicolas». (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]

[Note 114: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 374.]

Notre ambassadeur à Vienne, M. de Sainte-Aulaire, suivait ces

péripéties de la politique autrichienne, avec la même sagacité dont

faisait preuve M. de Barante à Saint-Pétersbourg. Il ne se lassait pas

de répéter à son gouvernement que, «pour être quatre, ou même trois»,

c'est-à-dire pour avoir, contre la Russie, le concert de l'Autriche,

de la Prusse, de l'Angleterre et de la France, «il fallait commencer

par être deux», c'est-à-dire établir l'accord entre Londres et Paris,

et il ajoutait: «Si l'on n'a pas su ou pu s'entendre avec

l'Angleterre, il faut tout abandonner; l'Autriche n'interviendra pas

pour nous mettre d'accord; elle se serrera contre la Russie et

s'efforcera de se faire pardonner un mauvais mouvement[115].» M. de

Sainte-Aulaire, ne craignant pas de rompre ouvertement avec

l'engouement pour le pacha d'Égypte, ajoutait: «Faut-il nous brouiller

avec tous nos alliés dans l'intérêt de Méhémet-Ali? Cet homme est le

mauvais génie de la France; son ambition est insatiable, ses projets

révolutionnaires. En paraissant le favoriser, nous nous aliénons

l'Autriche comme l'Angleterre. La Russie, bâtissant sur nos ruines,

prendra notre place dans leur alliance, et restera l'arbitre des

affaires d'Orient[116].» Ces représentations furent mal reçues par le

gouvernement français. Le Roi fit appeler M. de Langsdorff, que M. de

Sainte-Aulaire avait envoyé à Paris pour y défendre sa politique, et,

après avoir pris la peine de l'endoctriner longuement, lui ordonna de

repartir aussitôt pour Vienne. «La France, disait Louis-Philippe,

n'est pas directement intéressée à l'établissement plus ou moins

étendu du pacha en Syrie; la chose en elle-même ne lui importe guère;

mais ce qui importe beaucoup, c'est de préserver l'empire ottoman de

sa ruine et l'Europe d'une guerre générale. Cette guerre est

inévitable si l'on fait au vice-roi des conditions trop dures. Il ne

manquera pas, alors, d'ordonner à son fils de passer le Taurus et de

marcher sur Constantinople. Or, la Russie ne consentant pas à accepter

le concours des autres puissances dans la mer de Marmara, la guerre va

éclater, et le plus infaillible de ses résultats est la ruine de

l'empire ottoman[117].» Comme on le voit, le raisonnement de

Louis-Philippe reposait entièrement sur l'idée que tout le monde, en

France, se faisait alors de la force du pacha. Au ministère des

affaires étrangères, M. Desages n'était pas moins décidé que le Roi,

et de toutes parts M. de Sainte-Aulaire s'entendait signifier qu'il

faisait fausse route. La politique française s'engageait donc

décidément dans l'impasse égyptienne. Elle ne devait pas tarder à y

rencontrer le péril signalé à l'avance par notre prévoyant

ambassadeur.

[Note 115: Lettre à M. Bresson, 22 août 1839. (_Documents inédits._)]

[Note 116: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 117: _Ibid._]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 4 / 7) · 第 20 / 70 题