Ce fut entre le 15 et le 20 juillet que parvint, dans les capitales de
l'Europe, la nouvelle des événements étonnants qui venaient, coup sur
coup, d'anéantir toutes les forces du gouvernement turc. L'impression
fut généralement très-profonde; mais les divers cabinets
n'apprécièrent pas de même la disposition de la Porte à traiter à tout
prix avec son vainqueur. À Saint-Pétersbourg, l'idée d'un arrangement
direct entre le sultan et le pacha fut immédiatement bien accueillie;
on se félicitait de voir ôter ainsi tout prétexte à la délibération
commune par laquelle les puissances prétendaient enlever à la Russie
le protectorat de Constantinople. Cette perspective décida même le
czar à signifier définitivement aux autres cours son refus de prendre
part à la conférence de Vienne. «Avant les événements de Syrie, disait
M. de Nesselrode, quand il n'y avait aux différends de la Porte et de
l'Égypte, point d'autre issue possible que la guerre, le cabinet russe
avait pu partager l'opinion des autres puissances de l'Europe sur
l'ouverture d'une négociation conduite en dehors des parties
intéressées; mais aujourd'hui que la Porte va elle-même au-devant
d'un rapprochement et adresse à l'Égypte des propositions
d'accommodement acceptables, il faut laisser marcher la négociation à
Constantinople et la seconder uniquement de ses bons offices.
Autrement, il n'y a plus de puissance ottomane indépendante[81].»
[Note 81: Voy. Correspondance inédite de M. de Barante; _Mémoires
inédits de M. de Sainte-Aulaire_; dépêches de M. de Bourqueney, citées
par M. Guizot; dépêches des agents anglais publiées dans la
_Correspondence relative to the affairs of the Levant_.]
Par d'autres raisons, le gouvernement français eût pu aussi
s'accommoder d'un arrangement direct qui servait les intérêts
égyptiens, et il eût par là prévenu toutes les complications où devait
bientôt s'embarrasser sa politique. Mais, à ce moment, sa
préoccupation principale était d'établir le concert européen, redouté
par la Russie. Aussitôt informé des ouvertures de la Porte à
Méhémet-Ali, le maréchal Soult écrivit, le 26 juillet, à M. de
Bourqueney, chargé d'affaires à Londres: «La rapidité avec laquelle
marchent les événements peut faire craindre que la crise ne se dénoue
par quelque arrangement dans lequel les puissances n'auront pas le
temps d'intervenir... Pour l'Angleterre comme pour la France, pour
l'Autriche aussi, bien qu'elle ne le proclame pas ouvertement, le
principal, le véritable objet du concert, c'est de contenir la Russie
et de l'habituer à traiter en commun les affaires orientales. Je crois
donc que les puissances, tout en donnant une pleine approbation aux
sentiments conciliants manifestés par la Porte, doivent l'engager à ne
rien précipiter et à ne traiter avec le vice-roi que moyennant
l'intermédiaire de ses alliés.» À la même date, dans une conversation
avec lord Granville, ambassadeur d'Angleterre, le maréchal déclarait
plus formellement encore que «tout arrangement fait entre le sultan et
Méhémet-Ali, au moment où les conseillers de l'empire étaient ou
paralysés par la crainte ou traîtreusement occupés à satisfaire leur
ambition au mépris des droits de leur souverain, devait être considéré
comme nul, et qu'une déclaration dans ce sens devait être faite à
Méhémet-Ali[82].»
[Note 82: _Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_, et
_Correspondence relative to the affairs of the Levant_.]
À Londres et à Vienne, on était également très-opposé à l'arrangement
direct, ici par souci d'établir le concert des puissances, là par
hostilité contre le pacha. Lord Palmerston, agréablement surpris de
nous trouver dans des dispositions qui répondaient si bien à ses
desseins, se hâta d'affirmer que «le cabinet anglais adhérait à chaque
syllabe de la déclaration du maréchal Soult»; «sans s'être concertés,
ajoutait-il, les deux cabinets sont arrivés d'eux-mêmes à une
conclusion parfaitement identique, et rien ne prouve mieux la
communauté du but qu'ils se proposent et la solidarité du sentiment
qui les anime[83]». Quant à M. de Metternich, il était si décidé sur
ce point, qu'il n'hésita pas à prendre une initiative qui tranchait
avec sa timidité et sa temporisation accoutumées. Ayant été, à raison
de son moindre éloignement, le premier informé des dispositions de la
Porte, il ne prit pas le temps de se concerter avec les autres
cabinets, et donna aussitôt l'ordre à l'internonce d'Autriche à
Constantinople de combiner son action avec celle des représentants des
grandes puissances, pour détourner le gouvernement ottoman de rien
conclure avec Méhémet-Ali. Il obtint de M. de Sainte-Aulaire et de
lord Beauvale, ambassadeurs de France et d'Angleterre à Vienne, qu'ils
écrivissent, par le même courrier, l'un à l'amiral Roussin, l'autre à
lord Ponsonby, pour les presser de seconder l'internonce[84].
[Note 83: Dépêche de M. de Bourqueney au maréchal Soult, 31 juillet
1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
[Note 84: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
Les instructions de M. de Metternich arrivèrent à Constantinople le 27
juillet au matin. La Porte venait de se résoudre à faire de nouvelles
concessions au pacha[85]; le firman d'investiture, disait-on, était
signé et allait partir pour Alexandrie. Sans perdre un instant,
l'internonce d'Autriche invita ses collègues des quatre grandes
puissances à peser avec lui sur le Divan. Le temps leur manquait pour
en référer à leurs cabinets respectifs. À cette époque, les
ambassadeurs n'avaient pas à leur disposition des fils télégraphiques
leur permettant de demander, d'heure en heure, des instructions;
force leur était souvent de prendre sur eux la responsabilité de
décisions qui engageaient gravement la politique de leurs
gouvernements. Lord Ponsonby donna tout de suite son consentement; il
était radieux, et ses voeux les plus chers étaient comblés. L'amiral
Roussin eût pu hésiter davantage; mais la lettre de M. de
Sainte-Aulaire l'aida à se convaincre qu'en adhérant à la mesure, il
se conformerait aux vues de son ministre; personnellement, d'ailleurs,
il ne partageait pas l'engouement si général en France pour le pacha.
L'ambassadeur de Russie fut fort perplexe; toutefois, il n'osa refuser
son concours. Était-il mal informé des dernières dispositions de sa
cour? Eut-il peur de l'isolement? Crut-il à la parole de M. de
Metternich, qui, dit-on, lui fit garantir l'approbation du czar?
Toujours est-il qu'il se prêta à pratiquer sur le Bosphore ce concert
européen dont, à ce même moment, son gouvernement prétendait se
séparer à Vienne. Dès que tout le monde était d'accord, l'adhésion du
ministre de Prusse ne faisait pas question. Une telle unanimité permit
d'aller vite. Avant la fin de cette journée du 27 juillet, une note
était rédigée, signée des cinq ambassadeurs et remise au Divan. Cette
note, qui devait avoir d'importantes conséquences et être souvent
invoquée dans la suite des négociations, était ainsi libellée: «Les
soussignés, conformément aux instructions reçues de leurs
gouvernements respectifs, ont l'honneur d'informer la Sublime-Porte
que l'accord entre les cinq grandes puissances sur la question
d'Orient est assuré, et qu'ils sont chargés d'engager la Sublime-Porte
à s'abstenir de toute détermination définitive sans leur concours et à
attendre l'effet de l'intérêt qu'elles lui portent.» Le premier
résultat de cette démarche fut, comme l'écrivait, le surlendemain,
lord Ponsonby, de «donner au grand vizir la force et le courage de
résister au pacha»: il ne fut plus question d'arrangement direct.
[Note 85: Dépêche de lord Ponsonby, 29 juillet 1839. (_Correspondence
relative to the affairs of the Levant._)]
À la nouvelle de la note du 27 juillet, grande fut la joie de M. de
Metternich. «Il en est tout transporté», écrivait M. de
Sainte-Aulaire. C'était de quoi le remettre un peu du trouble où
l'avait jeté, quelques jours auparavant, le refus très-rudement
signifié par le czar de prendre part à la conférence de Vienne. Il
lui semblait que ce refus était effacé par la signature de
l'ambassadeur de Russie au bas de la note, et que le cabinet de
Saint-Pétersbourg était irrévocablement engagé dans le concert
européen[86]. Même contentement en Angleterre, où l'on se félicitait
surtout d'avoir empêché le pacha de profiter de ses succès; notre
chargé d'affaires à Londres écrivait que, «depuis le commencement de
la crise d'Orient, il n'avait point vu lord Palmerston aussi satisfait
de la face des affaires[87]». Quant au gouvernement russe, il fut
évidemment surpris de la conduite de son représentant et disposé à la
regretter; toutefois, il ne le désavoua pas et affecta de faire bonne
figure à un jeu qu'il n'avait pas choisi[88]. À Paris, on ne pouvait
blâmer un acte en harmonie avec les déclarations faites, au même
moment, par le président du conseil; le maréchal Soult écrivit donc
qu'il «regardait comme une chose heureuse l'adhésion de la Porte à la
demande par laquelle les envoyés des cinq puissances l'avaient engagée
à ne rien conclure, sans leur concours, avec le pacha d'Égypte»;
toutefois il exprima, un peu naïvement, sa surprise «de la joie si
vive que cet événement paraissait avoir causée à Vienne et surtout à
Londres[89]». Faut-il croire que cette joie éveillait quelques doutes
dans l'esprit du maréchal sur l'habileté de la conduite qui venait
d'être suivie? Il ne pouvait se dissimuler que la note du 27 juillet
ne nous avait pas seulement engagés plus avant et plus formellement
dans la politique du concert européen, mais qu'elle avait du même coup
affaibli la situation particulière de Méhémet-Ali, en lui enlevant la
chance de l'arrangement direct et en le livrant absolument à
l'arbitrage de puissances notoirement mal disposées.
[Note 86: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
[Note 87: Dépêche du 17 août 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces
historiques_.)]
[Note 88: Dépêches de M. de Barante, 10 et 17 août 1839. (_Documents
inédits._)]
[Note 89: Dépêche du maréchal Soult à M. de Bourqueney, 22 août 1839.
(_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]