IV

Fâcheux à l'intérieur, ce défaut d'autorité du ministère l'était

peut-être plus encore au dehors. Les prétentions d'omnipotence

parlementaire nées de la coalition, la situation diminuée, dépendante

et suspecte où l'on avait voulu alors réduire le pouvoir exécutif,

n'étaient nulle part aussi dangereuses que dans les questions

étrangères. Seul, en effet, par ses informations diplomatiques, le

gouvernement peut connaître les faces diverses de ces questions, les

piéges cachés, les périls proches ou lointains; seul, il peut agir

dans le silence ou tout au moins avec la discrétion nécessaire. Si

l'opinion, la presse, le parlement sortent, en ces matières, de leur

rôle de contrôle, s'ils prétendent eux-mêmes diriger, agir, traiter,

si les négociations passent des chancelleries à la tribune, s'égarent

dans les journaux ou même descendent dans la rue, alors les intérêts

du pays courent grand risque d'être gravement compromis. Ce qui est

vrai en général de tous les problèmes de politique extérieure, l'était

plus encore de celui en face duquel les événements d'Orient venaient,

en 1839, de placer la diplomatie française. Par son étendue, sa

complexité, son éloignement même, ce problème était moins que tout

autre à la portée du public. En outre, n'était-il pas apparu, dès les

premières négociations, que le principal danger, en cette affaire,

était de fournir à la Russie, en liant trop étroitement notre

politique aux prétentions de Méhémet-Ali, l'occasion qu'elle cherchait

de nous séparer de l'Angleterre et de nous isoler en Europe? Or

l'opinion, en France, se trouvait alors sous l'empire de sentiments

qui la poussaient à commettre cette faute: c'était, d'une part,

l'engouement pour l'Égypte et son maître, dont nous avons tant de fois

noté la vivacité et l'universalité; c'était, d'autre part, une sorte

d'orgueil national, qui semblait ne vouloir pas supporter le moindre

obstacle opposé à une volonté française, la moindre concession faite

aux exigences des autres puissances; cet orgueil, né des souvenirs de

l'Empire, ravivé par les débats de la coalition, était alors d'autant

plus excité, qu'il croyait avoir à se relever d'une attitude abaissée,

à prendre sa revanche des prétendues défaillances de la monarchie de

Juillet en Espagne, en Belgique et en Italie; les plus modérés en

étaient venus à juger nécessaire de prouver, par quelque hardiesse

éclatante, que la politique de paix n'était pas une politique timide,

et il y avait eu, par suite, un accord instinctif, presque unanime,

pour accueillir les événements d'Orient comme une heureuse occasion de

jouer un grand rôle; les imaginations s'étaient même donné large

carrière, trouvant là un terrain particulièrement favorable aux

aspirations vaguement ambitieuses, aux téméraires conjectures, aux

fantaisies chimériques. Au gouvernement, il appartenait de réagir

contre cette usurpation parlementaire, de faire entendre raison à cet

engouement, de parler sagesse et prudence à cet orgueil. Mais, pour

accomplir une telle tâche, suffisait-il du cabinet du 12 mai, avec son

manque de crédit sur les Chambres et de confiance en soi? Derrière

lui, sans doute, au-dessus de lui, il y avait le Roi. Mais n'était-ce

pas précisément contre l'ingérence du Roi dans la politique extérieure

qu'avait été dirigé le principal effort de la coalition? N'avait-on

pas répété à satiété, et fini par persuader à beaucoup de

monarchistes, qu'il fallait se mettre en garde contre Louis-Philippe,

contre son amour de la paix à tout prix, sa crainte de toute action,

sa facilité à abandonner le monde entier à l'ambition des autres

puissances? Si bien que les ministres, loin de pouvoir emprunter à la

couronne l'autorité qui leur manquait, étaient conduits, par souci de

leur popularité, à se défendre de lui paraître dociles, et retombaient

ainsi plus encore sous la dépendance du parlement, des journaux et de

l'opinion.

Ce mal de la situation apparut dès la première discussion qui

s'engagea, à la Chambre des députés, sur les affaires d'Orient. On se

rappelle que, le 25 mai, à la nouvelle de l'entrée en campagne des

Turcs, le ministère avait déposé une demande de crédit de 10 millions

à l'effet de développer les armements maritimes. L'exposé des motifs,

très sommaire, se bornait à dire que «la France devait être mise en

mesure d'exercer une influence réelle et de se concerter avec ses

alliés». Le rapport de la commission, rédigé par M. Jouffroy, fut

déposé le 24 juin. Aussi étendu et explicite que l'exposé des motifs

avait été bref et réservé, il n'examinait pas une politique proposée

par le gouvernement, mais développait _à priori_ la politique que

l'on prétendait imposer à ce dernier. À chaque ligne perçaient la

méfiance des faiblesses du ministère et aussi de la couronne, le

sentiment qu'il était besoin de les stimuler, de leur faire sentir les

rênes et l'éperon. «Il importe, y lisait-on, que le pays se préoccupe

plus qu'il ne l'a fait jusqu'ici de ses affaires extérieures... Quel

que soit le zèle d'un ministre, il ne peut se passionner pour des

intérêts auxquels le pays se montre peu sensible. Il n'y a de vie,

dans le gouvernement représentatif, que là où le parlement la porte.

J'ajoute qu'il n'y a de bonne politique que celle à laquelle il

participe. Non qu'il doive la dicter, la nature des choses s'y oppose;

mais par la connaissance qu'il en prend, il lui appartient de la

contrôler et, par ce contrôle, de lui imprimer cette direction

nationale qui peut échapper à un homme, mais qui n'échappe pas à un

grand pays réfléchi dans l'intelligence d'une grande assemblée...

Quand on saura la Chambre attentive et instruite des affaires

extérieures, non-seulement on redoutera son droit constitutionnel,

mais elle en acquerra un autre qu'aucune constitution ne peut empêcher

de prendre, celui d'influer tacitement et par la conscience qu'elle

donnera de sa continuelle surveillance, sur la politique active et

actuelle de l'État.» Le rapporteur exposait ensuite longuement la

question d'Orient et détaillait la politique à suivre, avec talent

sans doute et élévation, mais en oubliant de se demander s'il était

sage et habile d'abattre ainsi le jeu de la France au début d'une

négociation si complexe et si pleine d'imprévu, de mettre en garde

tous les intérêts différents du sien, d'éveiller tous les

amours-propres que son initiative trop apparente pouvait offusquer.

Cette politique consistait à protéger les Turcs contre la Russie, qui

n'était pas ménagée, et aussi, quoiqu'on l'indiquât moins nettement, à

soutenir l'Égypte contre l'Angleterre. Pour y parvenir, la France

devait provoquer non-seulement une entente des puissances, mais une

sorte de congrès. Et le rapporteur, supprimant les difficultés avec

cette aisance que l'on possède seulement hors de l'action effective,

paraissait assuré que la France ferait prévaloir son avis sur les deux

questions; elle aurait, dans la première, le concours de toutes les

puissances, sauf la Russie; dans la seconde, celui au moins de

l'Autriche et de la Prusse. Et surtout, ce que la commission attendait

du ministère, ce qu'elle lui enjoignait, non sans accompagnement de

menaces, c'était d'exercer en Europe une action considérable. «Il est

un point sur lequel tout le monde sera d'accord et qui ne saurait

varier, disait en terminant le rapport, c'est qu'il faut que la France

joue un rôle digne d'elle dans les affaires d'Orient. Il ne faut à

aucun prix que le règlement de ces grands intérêts la fasse tomber du

rang qu'elle occupe en Europe. Elle ne supporterait pas cette

humiliation, et le contre-coup intérieur pourrait en être périlleux.»

Comme le remarquait plaisamment un contemporain, il semblait que l'on

dît sévèrement au ministère: «Tu vas faire quelque chose de

très-glorieux, ou tu auras le cou coupé.» Les commentaires des

journaux n'étaient pas pour affaiblir cette impression, et le sage

_Journal des Débats_ disait lui-même: «Nous devons être arbitres en

Orient[75].»

[Note 75: 25 juin 1839.]

Le ministère allait-il profiter de la discussion publique pour

reprendre la direction que la commission lui avait enlevée? Les

quelques mots, par lesquels le maréchal Soult ouvrit le débat, le 1er

juillet, n'étaient pas de nature à produire ce résultat. Ils

laissaient, au contraire, le champ libre aux orateurs, qui s'y

précipitèrent aussitôt, chacun apportant sa politique propre: le duc

de Valmy proposait d'écraser le pacha au profit de la légitimité

turque; M. de Carné voulait régénérer l'Orient en le livrant à

Méhémet-Ali et à l'élément arabe; M. de Lamartine préconisait, en

termes magnifiques, le dépècement du cadavre turc entre les puissances

chrétiennes. Le second jour, le défilé des médecins consultants

continua: on entendit, entre autres, M. de Tocqueville, qui faisait

ses débuts, M. Guizot, M. Berryer, M. Dupin, M. Odilon Barrot. Pour

être moins excentriques, moins romanesques que ceux qui avaient été

développés le premier jour, les systèmes proposés par ces divers

orateurs étaient loin d'être concordants. Toutefois, la double idée

qui paraissait obtenir le plus de faveur auprès de la Chambre, était

celle qui avait été déjà exposée dans le rapport: agir avec le

concours de l'Europe, à la fois pour protéger l'indépendance de la

Porte contre la Russie et assurer l'établissement de Méhémet-Ali. À en

juger même par le discours de M. Guizot, nous devions chercher à

faire, des possessions du pacha, un État indépendant et souverain,

comme la Grèce[76]. Quant aux résistances que pourraient opposer sur

ce point les puissances auxquelles nous faisions appel, notamment

l'Angleterre, quelques-uns des orateurs ne semblaient même pas s'en

douter; d'autres, comme M. Guizot, y faisaient allusion, mais sans

apporter aucun moyen de les surmonter; certains y voyaient, comme M.

de Tocqueville, une cause à peu près inévitable de guerre. En tout

cas, ce que personne ne paraissait admettre, c'est que le gouvernement

abandonnât quoi que ce soit de cette double prétention. Tous les

orateurs lui recommandaient d'être énergique et hardi: M. de

Tocqueville menaçait la monarchie des plus grands malheurs si elle

laissait perdre à la France «cette nation si forte, si grande, qui

s'est mêlée de toutes choses dans ce monde», la situation

prépondérante dont elle jouissait autrefois; M. Guizot se préoccupait

que la politique de paix ne parût pas «pusillanime et égoïste»; il

n'était pas jusqu'à M. Dupin, l'homme du «chacun chez soi», qui ne

terminât sa harangue en «souhaitant au gouvernement de la résolution».

[Note 76: M. Guizot revint à plusieurs reprises sur cette assimilation

avec la Grèce, et il définit ainsi notre politique orientale:

«Maintenir l'empire ottoman pour le maintien de l'équilibre européen;

et quand, par la force des choses, par la marche naturelle des faits,

quelque démembrement s'opère, quelque province se détache de ce vieil

empire, favoriser la conversion de cette province en État indépendant,

en souveraineté nouvelle, qui prenne place dans la coalition des États

et qui serve un jour, dans sa nouvelle situation, à la fondation d'un

nouvel équilibre européen, voilà la politique qui convient à la

France, à laquelle elle a été naturellement conduite.»]

Pendant ce temps, quelle figure faisait le cabinet? Le premier jour,

M. Villemain était intervenu pour repousser, avec une vivacité

éloquente, le partage de l'empire ottoman, préconisé par M. de

Lamartine; mais il s'était borné à cette oeuvre toute négative, et

n'avait indiqué lui-même aucune politique précise. Depuis lors, les

ministres s'étaient tus, écoutant humblement les leçons qui leur

étaient faites, les instructions qui leur étaient données, sans un

effort pour reprendre leur rôle de direction, sans une réserve sur la

difficulté et le péril de poursuivre à la fois les deux desseins

indiqués par la Chambre. Ne comprenaient-ils pas eux-mêmes la

nécessité de cette réserve, ou craignaient-ils, en la faisant, de

confirmer le soupçon de pusillanimité qui pesait sur eux? Le troisième

jour, quand il s'agit de conclure, ce ne fut pas un ministre qui monta

à la tribune: ce fut le rapporteur, M. Jouffroy. Après avoir

interprété l'attitude du gouvernement comme une adhésion au système de

la commission, il maintint que le double objet de notre politique

devait être de défendre Constantinople et de protéger l'Égypte.

Seulement, disait-il, de ces deux positions également importantes, «il

n'y en a qu'une qui soit aujourd'hui directement menacée, celle de

Constantinople; c'est là qu'est pour le moment le péril; c'est donc là

aussi qu'il faut porter le remède. Or le remède consiste à créer un

concert, européen s'il est possible, occidental tout au moins, ayant

pour base ce principe que personne ne doit s'agrandir en Orient, et

pour but de mettre l'Orient sous la garantie du droit public de

l'Europe et d'en régler d'une manière définitive la situation, en

tenant compte et des droits et des faits tels que les événements les

donneront». En terminant, le rapporteur eut bien soin de rappeler, une

dernière fois, au ministère qu'on attendait de lui quelque chose

d'extraordinaire. «Cette grande question et ce grand débat, disait-il,

imposent au cabinet une immense responsabilité. En recevant de la

Chambre les dix millions qu'il est venu lui demander, il contracte un

solennel engagement. Cet engagement, c'est de faire remplir à la

France, dans les événements d'Orient, un rôle digne d'elle, un rôle

qui ne la laisse pas tomber du rang élevé qu'elle occupe en Europe.

C'est là, messieurs, une tâche grande et difficile. Le cabinet doit en

sentir toute l'étendue et tout le poids. Il est récemment formé, il

n'a pas encore fait de ces actes qui consacrent une administration;

mais la fortune lui jette entre les mains une affaire si considérable,

que, s'il la gouverne comme il convient à la France, il sera, nous

osons le dire, le plus glorieux cabinet qui ait géré les affaires de

la nation depuis 1830.» À la suite de cette déclaration, les crédits

furent votés à une immense majorité, par 287 voix contre 26.

Il avait été fait, pendant ces trois jours, grande dépense

d'éloquence. C'était ce qu'on appelle une belle discussion. Était-ce

une discussion utile? En passant ainsi des ministres aux députés, du

conseil secret à la tribune ouverte, la direction de notre diplomatie

n'avait gagné ni en prudence, ni en mesure, ni en clairvoyance, ni en

liberté d'allures. Le ministère, trop docile, s'était laissé engager

dans une impasse, en acceptant tacitement d'avoir raison à la fois de

la Russie en Turquie et de l'Angleterre en Égypte; l'éclat même avec

lequel on venait de lui commander un grand succès, lui rendait un

retour plus difficile et le condamnait à une périlleuse obstination.

La Chambre avait, par les exagérations de son patriotisme oratoire,

augmenté les exigences du public et, par suite, les embarras que le

pouvoir devait rencontrer un jour; elle avait en même temps éveillé

des ombrages chez nos alliés possibles et fourni des armes à tous ceux

qui, au dehors, trouvaient intérêt à dénoncer, sincèrement ou non,

notre ambition et notre arrogance; enfin elle avait livré à nos

adversaires, avec le secret de notre politique, celui des points

faibles où ils pourraient diriger leurs efforts. Ainsi, elle ajoutait

aux difficultés et aux périls d'une crise déjà grave par elle-même,

sans autre profit que de flatter les préventions et les prétentions

nées de la coalition.

V

Pendant qu'en Europe les diplomates s'agitaient et que les parlements

délibéraient, les événements se précipitaient en Orient. Vainement,

avec une modération calculée dont il se faisait honneur auprès des

consuls, Méhémet-Ali avait-il d'abord contenu Ibrahim et s'était-il

prêté à retarder le choc des deux armées: l'impatience de Mahmoud

semblait croître à mesure que déclinait sa vie. Après avoir, le 7 juin

1839, dans un manifeste qui n'était qu'un cri de colère, proclamé le

pacha et son fils rebelles et traîtres, il ordonna à ses généraux de

leur courir sus. À cette nouvelle, Méhémet se crut dispensé de

prolonger une inaction qui lui coûtait. «Gloire à Dieu, s'écria-t-il,

qui permet à son vieux serviteur de terminer ses travaux par le sort

des armes!» Et il écrivit aussitôt à Ibrahim: «Au reçu de la présente

dépêche, vous attaquerez les troupes ennemies qui sont entrées sur

notre territoire, et, après les en avoir chassées, vous marcherez sur

leur grande armée, à laquelle vous livrerez bataille. Si, par l'aide

de Dieu, la victoire se déclare pour nous, vous passerez le défilé de

Kulek-Boghaz, et vous vous porterez sur Malathia, Kharpout, Orfa et

Diarbékir.» Les Égyptiens, concentrés à Alep, se mirent en mouvement

le 21 juin. Le 24, ils rencontrèrent l'ennemi dans la plaine de Nézib.

Les deux armées comptaient chacune environ cinquante mille hommes.

L'impétuosité d'Ibrahim et la supériorité de discipline que ses

troupes devaient à leurs instructeurs français décidèrent la victoire.

Les Ottomans, d'ailleurs, en dépit des quelques officiers prussiens

chargés de les exercer[77], étaient alors en pleine désorganisation

militaire; les innovations violentes de Mahmoud leur avaient désappris

de combattre à la turque, sans leur apprendre à combattre à

l'européenne. Une mêlée de deux heures suffit à les mettre en pleine

déroute; ils laissèrent sur le champ de bataille plus de quatre mille

tués ou blessés, et aux mains des vainqueurs douze mille prisonniers,

cent soixante-douze bouches à feu, vingt mille fusils, leurs tentes et

jusqu'aux insignes du commandement en chef.

[Note 77: Le futur maréchal de Moltke était l'un de ces officiers.]

Trois jours après, arrivait au camp d'Ibrahim le capitaine Callier,

l'un des deux aides de camp que le maréchal Soult avait envoyés pour

prévenir ou arrêter les hostilités. Il avait passé par Alexandrie, et

apportait une lettre obtenue, non sans peine, du pacha; cette lettre

enjoignait au commandant de l'armée égyptienne de ne pas engager

l'action si les Turcs consentaient à rentrer sur leur territoire, et

même de ne pas passer la frontière dans le cas où, forcé de combattre,

il demeurerait vainqueur. «Il est trop tard! s'écria Ibrahim; mon père

n'aurait pas écrit cette lettre, s'il avait connu l'agression des

Turcs et leur défaite.» Cependant, tout en frémissant, il finit par

céder aux fermes remontrances du capitaine Callier, et consentit à ne

pas passer le Taurus.

Mahmoud ne sut point la destruction de son armée. Six jours avant que

la nouvelle n'en parvînt à Constantinople, le 30 juin, le vieux sultan

expirait, épuisé de débauches et de fureurs, laissant son empire

mutilé et croulant à son fils Abdul-Medjid, à peine âgé de seize ans.

Le nouveau sultan n'avait déjà plus d'armée; il allait perdre aussi sa

flotte. Les circonstances dans lesquelles se produisit ce dernier

événement en font une vraie scène de comédie orientale. Le 4 juillet,

alors qu'on ne savait pas encore au Divan la défaite de Nézib, toute

la flotte ottomane, forte de plus de trente grands navires et de

nombreux petits bâtiments, commandée par Akmet-Pacha, mettait à la

voile pour sortir de la mer de Marmara et se diriger vers l'Archipel.

En tête, et comme lui servant d'éclaireur, s'avançait un vaisseau

anglais, la _Vanguard_. Le capitaine en second de ce vaisseau était à

bord du capitan-pacha, avec plusieurs de ses compatriotes; d'autres

officiers de même nationalité, plus ou moins costumés en Turcs, se

trouvaient répartis sur les autres navires. À la nouvelle de ce

mouvement, l'émotion fut grande dans la petite escadre française qui

montait la garde à l'entrée des Dardanelles. Son commandant, l'amiral

Lalande, avait pour instruction de surveiller les marines turque et

égyptienne et de les empêcher d'en venir à une collision. Or

n'était-ce pas évidemment cette collision qu'allait chercher la flotte

débouchant des Dardanelles? La présence des Anglais semblait confirmer

cette hypothèse; on savait leur animosité contre le pacha, et aussi le

plaisir qu'ils trouvaient toujours à voir s'entre-détruire des

vaisseaux qui n'étaient pas les leurs. L'amiral Lalande eût été homme

à arrêter les Turcs, même par la force; âme énergique dans un corps

délabré, il poussait l'audace jusqu'à la témérité; mais il n'avait

sous la main que deux vaisseaux et quatre bâtiments inférieurs.

Toutefois, il voulut essayer d'obtenir par l'ascendant moral ce qu'il

ne pouvait imposer par le canon. À peine la _Vanguard_ eut-elle passé,

superbe, devant notre escadre, que l'amiral français, à bord du

_Iéna_, se lança hardiment au beau milieu de la flotte ottomane, sans

s'inquiéter de la confusion qu'il y jetait, et se dirigea vers le

vaisseau du capitan-pacha. Celui-ci mit en panne, et un bateau à

vapeur, monté par Osman, _reale-bey_ de la flotte turque, vint prendre

l'amiral et les officiers de sa suite. Osman les pria aussitôt de

descendre dans la chambre de son navire; puis, après en avoir fermé

soigneusement les portes, il leur déclara que le capitan-pacha sortait

des Dardanelles contre les ordres du Divan, et qu'il allait livrer

tous ses vaisseaux à Méhémet-Ali; sans s'occuper de la stupéfaction de

l'amiral Lalande, il ajouta que le dessein d'Akmet était de s'entendre

avec le pacha d'Égypte pour renverser Khosrew, le nouveau grand vizir

qui, disait-il, était vendu au czar; il ne doutait pas que la France

n'approuvât une conduite dont le but était de rétablir la paix

intérieure de l'empire et de le soustraire à l'oppression russe. Si

extraordinaire que fût cette communication, elle n'était pas un

mensonge, sauf toutefois, qu'Osman embellissait les mobiles du

capitan-pacha; celui-ci n'était qu'un traître vulgaire, ancien favori

de Mahmoud, qui avait craint d'être disgracié par les ministres du

nouveau sultan. La réponse de l'amiral Lalande fut vague et

embarrassée; toutefois, cédant à sa sympathie pour les Égyptiens et

aussi peut-être au plaisir de faire pièce aux Anglais, il ne chercha

pas à arrêter la défection dont on lui faisait confidence, se borna à

exprimer le voeu qu'Akmet s'employât à obtenir le maintien de la paix,

et, tout en refusant de faire monter un officier français sur le

vaisseau amiral turc, il consentit à le faire accompagner par un des

navires de son escadre. Osman-bey termina cette étrange conversation

en demandant que, à bord du capitan-pacha, et en présence des

officiers de la marine britannique, il ne fût fait aucune allusion à

ce qui venait d'être dit. Conformément à cette recommandation,

l'entrevue officielle qui suivit se passa en politesses banales. Les

Français croyaient voir sur les physionomies anglaises je ne sais quoi

de moqueur qui semblait dire: «La voilà enfin dehors, cette flotte que

vous vouliez retenir dans le Bosphore; encore quelques jours, elle

aura rencontré la flotte égyptienne, et Méhémet-Ali n'aura plus de

vaisseaux!» Mais nos officiers demeuraient impassibles, se disant tout

bas que cette joie maligne serait de courte durée[78]. L'entrevue

terminée, l'amiral Lalande revint à son bord, et la flotte turque

reprit sa marche, toujours précédée par la _Vanguard_, qui croyait la

conduire au combat et qui ne faisait qu'escorter la trahison. Aussi

quelles ne furent pas la stupéfaction et la colère des Anglais, quand,

arrivés quelques jours plus tard devant Alexandrie, ils virent la

flotte turque entrer en amie dans le port et se mêler avec les

vaisseaux égyptiens, tandis que Méhémet-Ali, triomphant, embrassait le

capitan-pacha, courbé jusqu'à terre! Combien cette colère eût été plus

vive encore, si nos alliés se fussent alors doutés que l'amiral

français avait été le confident de cette défection!

[Note 78: Nous avons suivi, sur ce curieux incident, le témoignage du

prince de Joinville, qui servait à bord de l'escadre du Levant et qui

assista aux entrevues de l'amiral Lalande avec les officiers turcs. Il

a raconté vivement les diverses scènes de cette comédie, au cours

d'une étude sur l'_Escadre de la Méditerranée_ qui fut insérée, sous

une signature d'emprunt, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er août

1852, et qui fut ensuite publiée à part. Dans ce court écrit, tout

vibrant de patriotisme et tout rempli de zèle pour la grandeur de la

marine française, le prince de Joinville ne se révèle pas moins

brillant narrateur militaire que ses frères le duc d'Orléans et le duc

d'Aumale.]

En quelques jours, l'empire ottoman avait perdu son souverain, son

armée et sa flotte. À Constantinople, dans la population comme dans

les conseils du jeune sultan, l'épouvante était à son comble, et l'on

s'attendait à voir, d'une heure à l'autre, les Égyptiens arriver par

terre et par mer. Il n'en fallait pas tant pour que le fatalisme

musulman s'inclinât devant le fait accompli. Le Divan envoya donc

porter des paroles de paix à Méhémet-Ali, offrant d'abord de lui

accorder l'Égypte héréditaire, y ajoutant bientôt la Syrie viagère. Le

pacha encouragea ces pourparlers, mais réclama l'hérédité de toutes

les provinces dont l'arrangement de Kutaièh l'avait mis en possession.

Il était visible que la Porte n'avait pas dit le dernier mot de ses

concessions, et que, laissés en tête-à-tête, le suzerain vaincu et le

vassal victorieux devaient avant peu s'entendre[79]. Aussi bien, parmi

les Turcs, beaucoup trouvaient-ils encore moins humiliant de subir les

exigences du pacha que de recourir à l'intervention des chrétiens[80].

[Note 79: «À Constantinople, au lieu d'agir énergiquement contre

Méhémet-Ali, on est prêt à lui abandonner autant de provinces qu'il

voudra en prendre.» (_Journal de la princesse de Metternich_,

_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 326.)]

[Note 80: Dépêche de Pareto, l'envoyé sarde à Constantinople, citée

par HILLEBRAND, (_Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 404.)]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 4 / 7) · 第 18 / 70 题