III

Le ministère qui dirigeait les affaires de la France était-il en état

de tenir compte de ces avertissements? Le moment est venu de se

demander quelle était sa situation en présence des partis. Aussi bien,

concurremment avec le prologue de la crise extérieure, se développait

alors ce qu'on pourrait appeler l'épilogue de la crise intérieure. La

France n'était pas entièrement débarrassée du mal parlementaire dont

elle avait souffert depuis trois ans, et qui venait d'avoir son accès

le plus violent dans la coalition de 1839. Ce mal était sans doute

moins aigu; il s'atténuait par l'effet même de la lassitude; mais il

n'avait pas disparu, et il allait avoir son contre-coup sur les

difficultés du dehors.

À en juger par l'accueil que lui fit tout d'abord la presse, le

ministère formé par le maréchal Soult dans la hâte et l'inquiétude

d'un jour d'émeute, semblait avoir beaucoup d'ennemis et point ou peu

d'amis. Tous les journaux de centre gauche et de gauche, mortifiés de

l'avortement de la coalition, reprochaient violemment à

l'administration nouvelle de n'être pas plus parlementaire que celle

du 15 avril et de n'avoir aucune indépendance à l'égard de la

couronne. Quant aux feuilles conservatrices, telles que le _Journal

des Débats_ et la _Presse_, elles ne pardonnaient pas au cabinet

d'être composé presque entièrement d'anciens adversaires de M. Molé;

pour ne pas paraître chercher une nouvelle crise, elles évitaient de

faire une opposition ouverte, mais ne cachaient ni leur ressentiment,

ni leur méfiance. «Nous surveillerons le ministère, disait le _Journal

des Débats_, c'est notre devoir; nous examinerons ses actes avec une

attention sévère.» Peut-être cette sévérité était-elle augmentée par

la résolution que le cabinet avait prise, un peu naïvement, de

supprimer toutes les subventions aux journaux.

Si les partis trahissaient ainsi, dans la presse, leur hostilité ou

leur humeur, ce n'est pas qu'ils eussent la volonté et le pouvoir de

conformer leur conduite à leur langage, et que le ministère courût le

danger de sombrer en sortant du port. La nécessité de salut public,

sous l'empire de laquelle il s'était formé, le protégeait contre un

accident trop prochain; elle lui donnait, sinon une autorité, au moins

une sécurité temporaire que ses propres forces n'eussent pas suffi à

lui assurer; elle imposait à ses adversaires une trêve que leur

passion n'eût peut-être pas volontairement consentie. Au lendemain de

cette longue crise dont le pays avait désespéré de voir le terme, qui

eût osé prendre sur soi d'en rouvrir une nouvelle? La coalition avait,

pour un moment, discrédité toute opposition. Les partis, d'ailleurs,

étaient eux-mêmes trop honteux du spectacle qu'ils venaient de donner,

trop las de leurs efforts sans résultat, ils se sentaient trop

impuissants par leurs divisions, pour être bien impatients d'entrer de

nouveau en campagne. Ajoutez, enfin, que la modestie du cabinet

n'offusquait aucun amour-propre, que son apparence provisoire ne

décourageait aucune ambition, et l'on comprendra comment, sans avoir

guère d'amis, il ne courait cependant aucun danger immédiat.

M. Guizot appuyait ouvertement le cabinet et mettait même une sorte

d'affectation à se proclamer satisfait. Non, sans doute, qu'il trouvât

les doctrinaires suffisamment partagés avec l'unique portefeuille de

M. Duchâtel, ou que l'administration nouvelle lui parût vraiment

«parlementaire» au sens de la coalition. Mais, comprenant que, depuis

un an, il avait fait fausse route, il subordonnait tout au besoin de

regagner les bonnes grâces du Roi et la confiance des conservateurs.

Louis-Philippe, chez lequel une expérience quelque peu sceptique et

dédaigneuse ne laissait guère de place aux longs ressentiments,

semblait devoir se prêter sans difficulté à ce rapprochement: déjà il

témoignait à M. Guizot qu'il lui savait gré d'avoir aidé à la

formation du cabinet. Les conservateurs paraissaient moins prompts à

pardonner ce qu'ils appelaient la trahison du chef des doctrinaires;

celui-ci sentait que le temps seul atténuerait cette rigueur, et qu'en

attendant il devait se tenir à l'écart, ne manifester aucune humeur

d'être hors du pouvoir, aucune impatience d'y revenir, aucune

hésitation à servir gratuitement la cause conservatrice[55]. Il

accepta virilement les conditions de cette sorte de pénitence:

peut-être n'y voyait-il pas seulement une habileté nécessaire, mais

aussi une légitime expiation. Plus d'un symptôme révèle alors, dans ce

noble esprit, une tristesse intime, un regret poignant de la faute

commise. Il avait l'âme trop hautaine pour en faire confidence au

public, mais assez délicate pour en souffrir. Ses amis n'étaient pas

sans entrevoir parfois quelque chose de cette souffrance[56]. Il

trouva, du reste, un moyen d'occuper et d'intéresser la retraite

momentanée à laquelle il était condamné. Sur la demande des éditeurs

américains de la correspondance de Washington, il entreprit une étude

sur le fondateur de la république des États-Unis. Les jouissances de

l'historien le distrayaient et le consolaient des déboires du

politique. Heureux ceux qui, en se livrant aux hasards, trop souvent

trompeurs, de la vie publique, ont gardé le culte des lettres!

Celles-ci, du moins, ne les trompent pas.

[Note 55: M. Guizot a écrit dans ses _Mémoires_: «Il me fallut

beaucoup de temps et d'épreuves pour reprendre la confiance du parti

de gouvernement et toute ma place dans ses rangs». (T. IV, p. 312.)]

[Note 56: Lettre de M. de Barante à M. Bresson, en date du 14 avril

1840. (_Documents inédits._)]

Tout autre se trouvait être l'état d'esprit de M. Thiers. Après la

victoire électorale des coalisés, il s'était cru maître de la

situation; il n'avait alors ménagé personne, ni le Roi, ni les

doctrinaires, ni l'ancienne majorité, se passant tous ses caprices,

rompant, sans se gêner, les combinaisons qu'il avait acceptées la

veille, persuadé qu'il finirait toujours par imposer sa dictature

morale à la couronne et à la Chambre. À ce jeu, il avait manqué le

pouvoir, brisé la coalition, démembré son propre parti et abouti à un

ministère fait, pour une bonne part, avec ses propres amis, sans lui,

malgré lui, presque contre lui. À cette déception cruelle, s'ajouta

une mortification qui ne lui fut pas moins sensible. La Chambre devait

nommer un président en remplacement de M. Passy, devenu ministre. Les

gauches portèrent M. Thiers. Les doctrinaires, le centre et les

dissidents du centre gauche lui opposèrent l'un de ces derniers, M.

Sauzet, que le ministère parut appuyer. C'était à peu près la

répétition de ce qui s'était passé naguère, lors de la nomination de

M. Passy. Après un premier scrutin sans résultat, M. Sauzet l'emporta

par 213 voix contre 206[57]. Les doctrinaires, heureux de voir ainsi

rétablir la vieille majorité conservatrice et d'y avoir repris leur

place, s'appliquèrent à grossir l'événement, et, pour compromettre le

ministère, lui attribuèrent dans le succès plus de part peut-être

qu'il n'en avait eu[58]; ils le louèrent d'avoir débuté, non par une

concession à la gauche, comme M. Molé au 15 avril, mais en luttant

contre elle et en ralliant l'ancien parti de la résistance; ce qui

faisait dire à M. Duvergier de Hauranne, moins satisfait, pour son

compte, de cette rupture avec M. Thiers: «Le ministère du 15 avril

était un cabinet de centre droit fait contre M. Guizot; le ministère

du 12 mai est un cabinet de centre gauche fait contre M. Thiers[59].»

[Note 57: 14 mai 1839.]

[Note 58: On n'était même pas assuré que tous les ministres députés

eussent voté pour M. Sauzet.]

[Note 59: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

M. Sauzet devait occuper jusqu'à la chute de la monarchie le fauteuil

présidentiel sur lequel il prenait place le 14 mai 1839. Il avait

trente-neuf ans. Sa fortune politique avait été assez rapide. En 1830,

son nom n'était guère connu hors de Lyon, quand un éloquent et

pathétique plaidoyer en faveur de M. de Chantelauze, dans le procès

des ministres de Charles X, le rendit tout à coup célèbre. On lui

supposait alors des attaches ou au moins des sympathies légitimistes,

et quand, nommé député en 1834, il se présenta aux Tuileries, les amis

de la monarchie de Juillet se réjouirent de cette démarche comme d'une

conversion. On le vit aussitôt prendre rang parmi les orateurs

distingués de la Chambre, sans retrouver cependant l'étonnant succès

de son discours devant la Cour des pairs. Il avait l'élocution facile

et riche, l'argumentation ample et habile, beaucoup de mémoire et de

présence d'esprit, l'organe sonore, le geste noble, l'oeil clair et

doux, le front développé. C'était ce qu'on appelle une belle parole,

trop pompeuse dans les morceaux à effet, mais élégante et claire dans

les questions d'affaires. Il rappelait parfois M. de Martignac, avec

moins de grâce séductrice, mais avec plus d'abondance et de couleur.

Son renom était surtout celui d'un rapporteur émérite, apte à exposer

disertement les questions les plus ardues, à soutenir sans fatigue et

à résumer avec limpidité les débats les plus compliqués. Esprit

ouvert, sans beaucoup de fixité, quoique honnête et droit, plus souple

qu'énergique, n'ayant pas toujours une grande originalité, mais

sachant comprendre et s'approprier les idées des autres, naturellement

modéré, bienveillant et désirant être payé de retour, on lui eût

presque reproché de manquer d'angles, et il laissait ainsi parfois

l'impression d'une certaine mollesse dans la forme comme dans le fond.

Son attitude parlementaire avait été d'abord assez flottante: orateur

et candidat ministériel du tiers parti, et cependant rapporteur de la

loi de septembre sur la presse; collègue de M. Thiers dans le

ministère du 22 février, son lieutenant dans l'opposition, et, peu

après, son concurrent heureux à la présidence de la Chambre. Une fois

arrivé au fauteuil, il se fixa du côté de la majorité conservatrice

qui l'y avait porté. La dignité morale de sa vie, l'affabilité de son

caractère, ce je ne sais quoi qui était le contraire d'un esprit

entier et absolu, sa facilité de parole, ses dons de mémoire, de

clarté et d'assimilation, convenaient à ses nouvelles fonctions dans

les temps tranquilles. Mais ces qualités suffiraient-elles à l'heure

des grandes crises?

Être battu par M. Sauzet parut fort dur à M. Thiers, et son animosité

contre le cabinet s'en trouva encore accrue. «Si l'on a pu croire un

moment, écrivait un témoin, que M. Thiers garderait d'abord une

attitude expectante, cette illusion s'est bientôt évanouie. Rien

n'égale, à ce qu'on assure, la violence de ses propos et de ceux de

son déplorable entourage[60].» Il agissait surtout au moyen de la

presse, dont l'importance s'était accrue par la désorganisation même

des partis parlementaires. Nul n'était aussi habile que M. Thiers à

manier cette arme redoutable. Il savait attirer et retenir dans sa

clientèle les journalistes les plus divers, les dirigeait, les

excitait, et, en laissant à chacun son caractère propre, savait les

faire servir tous à l'exécution d'un même dessein, sorte de symphonie

exécutée avec des instruments de tonalités fort différentes.

Nombreuses étaient les feuilles qui recevaient l'inspiration, parfois

même la collaboration de M. Thiers. Avec quel emportement elles

assaillaient le ministère! Avec quel mépris elles dénonçaient son

insuffisance! C'était surtout aux ministres venus du centre gauche,

particulièrement à M. Dufaure, qu'elles en voulaient. Parfois aussi

leurs attaques visaient plus haut: peu de semaines après la formation

du cabinet, le _Constitutionnel_ publiait un article où chacun devina

aussitôt la plume de l'ancien rédacteur du _National_, et qui rejetait

sur le Roi lui-même tout le mal de la situation[61]. Du reste, la

presse opposante semblait tenir à bien établir que M. Thiers était mal

vu de Louis-Philippe et exclu du pouvoir parce qu'il représentait le

principe de l'indépendance ministérielle: on eût dit que ses partisans

pensaient le grandir par cette sorte d'antagonisme direct avec la

couronne[62].

[Note 60: 19 mai 1839, _Journal inédit du baron de Viel-Castel_.]

[Note 61: L'auteur de l'article, se demandant «quelle était la

politique imposée au chef d'un gouvernement révolutionnaire et

représentatif», répondait ainsi à cette question: «S'il est un grand

politique, s'il domine ce qui l'entoure par la supériorité de sa

raison, il trouvera des hommes pour se faire l'instrument de sa

pensée, même parmi les plus capables. Faites Machiavel, Napoléon,

chefs d'un pays libre, ils n'auront pas besoin d'aller recruter des

ministres dans les rangs secondaires. Les politiques de cette forte

trempe se gardent bien d'exclure les plus habiles, ils se gardent bien

de diviser les hommes dont ils peuvent se servir, d'abaisser les

caractères, de mettre en relief les côtés faibles des hommes qu'ils

font concourir à leurs desseins. Ils grandissent tout ce qui les

approche, au lieu de chercher à le diminuer. Voilà, selon nous, la

politique élevée et grande sous un régime constitutionnel. Il y en a

une autre: celle qui se met en désaccord avec les assemblées en

choisissant des ministres en dehors des sommités parlementaires. Une

Chambre repousse un ministère faible et impuissant; cette répulsion se

manifeste par un ou plusieurs votes; on passe outre. Elle persiste

dans sa résistance; on la dissout. Les élections lui donnent gain de

cause; on temporise; on perd ou on gagne du temps, en épuisant des

combinaisons ministérielles auxquelles viennent s'opposer des

impossibilités de toute espèce; on spécule sur l'imprévu. Parmi tous

les candidats aux ministères, les plus éminents comme les plus petits

ont leurs rivalités, leurs passions, leurs préférences, leurs

antipathies; on exploite tous les côtés infirmes de notre nature. Au

lieu de prendre les hommes importants par ce qui les distingue du

vulgaire, on s'empare d'eux par les points qui les en rapprochent; on

les laisse se diviser, si on ne les y aide pas. On observe quelques

ambitions impatientes, quelques cupidités empressées à se nantir d'un

portefeuille, quelques étonnements naïfs de parvenus en face d'une

élévation qui leur tourne la tête; on les pousse vers la défection;

s'ils cèdent, on les enrôle dans un ministère de toute couleur, et on

se flatte d'avoir gagné une grande partie. Pauvre politique que

celle-là!.... D'ailleurs, comment peut-on appeler habile une politique

qui ne fonde son succès que sur ces trois choses: petites majorités,

petites capacités, petits caractères?... Malheureusement, comme

l'écrivait M. Rémusat, la petite sagesse est à la mode, et l'on se

soucie peu des choses élevées. Le bruit se répand que le génie

politique n'est que de la dextérité.» (_Constitutionnel_ du 23 mai

1839.)]

[Note 62: Le _Journal des Débats_ disait à ce propos, le 25 mai 1839:

«Les amis de M. Thiers ont pour lui une fatuité qu'il désapprouve sans

doute, une fatuité bien folle et bien dangereuse, quand ils font de

lui l'adversaire et l'antagoniste du Roi.»]

Mais si M. Thiers entretenait et avivait la bataille dans la presse,

il ne réussissait pas à la transporter dans la Chambre. Les partis

parlementaires, disloqués, fatigués, dégoûtés, étaient hors d'état de

répondre à l'appel de sa passion. Pendant qu'à la suite de M. Passy,

de M. Dufaure et de M. Sauzet, une partie du centre gauche

l'abandonnait, M. Odilon Barrot refusait de recevoir plus longtemps

son mot d'ordre. «Tout se gâte chez nous, écrivait M. Léon Faucher,

alors rédacteur d'une feuille de gauche. Tous les partis sont détruits

et confondus à la Chambre. Il n'y a que la presse qui ait conservé de

la force et de la tenue. Nous sommes entre Barrot, qui faiblit, et M.

Thiers, qui s'emporte, calmant celui-ci, secouant celui-là. Le

ministère durera jusqu'à la session prochaine.» Devant cette

impossibilité de rien entreprendre de sérieux, M. Thiers en vint

aussi, quoique avec moins de sérénité que M. Guizot, à chercher la

distraction des travaux littéraires; il commençait alors son _Histoire

du Consulat_; bientôt on put croire que ce mobile esprit n'avait plus

d'autre préoccupation que d'achever son premier volume. Ne

racontait-on même pas, à la fin de juin, qu'il était allé voir le Roi

avant de se rendre à Cauterets, et qu'un rapprochement s'en était

suivi?

La réserve volontaire ou forcée des chefs de parti facilitait l'oeuvre

oratoire du cabinet. Ce n'était pas, du reste, sous ce rapport qu'il

devait le plus craindre de se montrer inégal à sa tâche. À défaut d'un

président du conseil en état de soutenir un débat, les autres

ministres étaient, presque tous, capables de faire très-honorablement

leur partie. Deux surtout se distinguèrent et devinrent, par leur

talent de parole, non les chefs les plus influents, mais les

défenseurs les plus en vue du cabinet: c'étaient le ministre des

travaux publics et celui de l'instruction publique, M. Dufaure et M.

Villemain. Les personnages valent la peine qu'on s'arrête un moment à

les considérer, à se demander qui ils étaient et d'où ils venaient.

Quand M. Dufaure était arrivé à la Chambre, en 1834, âgé de trente-six

ans, et précédé de la réputation qu'il avait acquise au barreau de

Bordeaux, il avait été tout d'abord accueilli avec quelque surprise.

Rien en lui ne rappelait ce type séduisant de l'avocat girondin, tel

qu'on l'avait connu, quelques années auparavant, sous la figure de

Ravez ou de Martignac. Dans son allure, ses traits, sa tenue, quelque

chose de solide, mais de rustique; chevelure en désordre, visage

carré, fruste et haut en couleur; épais sourcils cachant presque les

yeux, profondément enfoncés; bouche vaste aux gros plis, aux

mouvements puissants, et semblant plus faite pour mordre dur et tenir

ferme, que pour laisser passer les chants de l'éloquence; accoutrement

simple, large, en tout le contraire de la recherche et de l'élégance;

démarche pesante et traînante, avec balancement de la tête et des

hanches, et de longs bras qui pendaient; dans tout l'aspect, je ne

sais quoi d'un peu revêche et grondeur qui semblait vouloir tenir les

autres à distance; et, pour comble, une voix nasillarde d'un timbre

unique au monde. Mais ces dehors peu gracieux cachaient un fond de

qualités singulièrement fortes. D'abord, une volonté et une

régularité de travail comme on en rencontre rarement chez les hommes

politiques: levé tous les jours à quatre heures du matin, M. Dufaure

n'avait goût à aucune des distractions mondaines, et quand, par

impossible, il consentait à paraître dans un bal, il le faisait non en

se couchant plus tard qu'à l'ordinaire, mais en se levant plus tôt. Il

ne s'était permis d'aspirer à la vie publique qu'après avoir gagné,

dans l'exercice de sa profession d'avocat, assez d'argent pour assurer

l'indépendance de sa vie; une fois député, il renonça au barreau pour

se consacrer exclusivement aux travaux parlementaires. Il

n'intervenait pas dans toutes les discussions, mais se faisait un

devoir de se préparer à toutes; quelques mois après son entrée à la

Chambre, il écrivait à son père: «Depuis le commencement de la

session, j'ai été prêt à parler sur tout.» Et pour mettre en oeuvre

les résultats de ce labeur, quel instrument! Une parole sobre, sévère,

sans recherche d'ornements, mais pleine, ample, forte, d'une chaleur

concentrée, d'un souffle égal et puissant; une argumentation

admirablement ordonnée, sans digressions, sans à-coups, sans artifices

de tactique, mais qui, d'un mouvement régulier, soutenu, irrésistible,

marche droit à l'adversaire, l'enveloppe, l'étreint, le brise,

l'écrase. «C'est une citadelle qui marche», disait Berryer. Nulle

impression de monotonie, bien que les effets semblent être presque

toujours les mêmes. Par moments, la voix s'élève frémissante, d'une

émotion que l'orateur semble plutôt contenir que chercher, et qui n'en

est que plus pénétrante. Ou bien encore,--et c'est peut-être son arme

la plus cruelle,--sans avoir l'air d'y mettre l'ombre d'une malice, du

même ton dont il vient de développer son argumentation, il y introduit

une ironie à froid, sans sourire, d'un effet terrible; ce n'est pas,

comme chez certains railleurs, un trait léger qui pique et transperce;

c'est une massue qui assomme. Il n'est pas jusqu'au timbre étrange de

la voix, si déplaisant à la première minute, qui ne semble bientôt

faire partie de ce talent, être approprié à ce mode de discussion,

comme le bruit d'une machine qui enfoncerait l'argument à coups égaux

et répétés, ou qui broyerait lentement et fortement l'adversaire.

Depuis les discussions de droit ou d'affaires dans lesquelles M.

Dufaure avait prudemment débuté, son talent s'était progressivement

affermi, sans tâtonnements ni défaillances. En 1839, s'il n'avait pas

encore atteint son apogée, il avait du moins donné sa mesure et pris

son rang, rang fort honorable, sans être le premier. Malgré des

qualités si rares, malgré ce qu'y ajoutait encore l'intégrité

incontestée de sa vie privée, on sentait qu'il manquait quelque chose

à M. Dufaure pour aller de pair non-seulement avec M. Guizot ou M.

Thiers, mais même avec des hommes qui ne l'égalaient pas en puissance

oratoire, comme le duc de Broglie ou le comte Molé. Il était resté

trop avocat; il étudiait si complétement son dossier, qu'il s'y

renfermait; il approfondissait les questions plus qu'il ne les

dominait, et l'on ne trouvait pas dans ses discours ces échappées sur

le dehors, ces vues de haut et de loin, ces larges généralisations qui

révèlent l'homme d'État. Aussi se sentait-il plus attiré par les

débats pratiques, les problèmes de législation, que par la politique

pure. Ajoutons que, chez lui, la parole était plus ferme que la

volonté, l'orateur plus résolu que l'homme d'action; l'habitude du

barreau lui faisait voir les objections possibles beaucoup mieux que

les raisons de se décider. Son attitude, depuis qu'il était au

parlement, ne laissait pas une impression très-nette: on ne savait

trop dans quel groupe le classer. Porté vers l'opposition libérale,

l'un de ses premiers actes avait été de combattre les lois de

septembre, et quand, après la dissolution du ministère du 11 octobre,

le centre gauche s'était constitué, il avait paru d'abord y adhérer;

mais peu après, il s'était brouillé avec M. Thiers: ce qui ne surprend

guère, étant donnée l'opposition absolue des deux natures. Il ne

cachait pas, d'ailleurs, sa répugnance à s'enrôler dans un groupe: ce

n'était pas seulement de sa part une indépendance d'esprit et de

conviction, indépendance parfois maussade et rébarbative; il y avait

là aussi, dans une certaine mesure, quelque chose de ce souci de ne

pas se compromettre, de cette prudence un peu terre-à-terre que nous

avons déjà eu occasion de noter chez M. Dupin: soit dit sans vouloir

rapprocher autrement deux personnages aussi dissemblables. Cette

prudence singulière apparut dans ses rapports avec la couronne. Bien

que n'ayant alors aucune arrière-pensée républicaine, il s'était

attaché, dès le début, à n'aller aux Tuileries que dans les occasions

officielles. Une fois ministre, il se relâcha forcément de cette

rigueur, mais non sans se tenir toujours en garde contre on ne sait

quelle compromission. Louis-Philippe, l'ayant invité un jour à Eu,

avec d'autres membres du cabinet, lui avait envoyé gracieusement une

de ses berlines pour faire le voyage. À la surprise des gens du Roi,

M. Dufaure refusa d'y monter, et tint à faire le trajet dans sa propre

voiture et à ses frais. On a cité ce trait, qui rappelle un peu M.

Dupont de l'Eure, comme un signe de l'indépendance du ministre à

l'égard de la cour; nous y verrions plutôt le signe de sa dépendance à

l'égard d'une opinion qui n'était pas la meilleure. S'il n'aimait pas

à se laisser enrégimenter dans le parti des autres, M. Dufaure n'avait

rien de ce qu'il eût fallu pour en former un à soi. Très-bon,

assure-t-on, dans son intimité, homme de famille et d'intérieur, il

était, pour les étrangers, d'un abord peu familier. Non-seulement il

n'avait pas le goût des manoeuvres de couloir, où excellaient M.

Thiers et M. Molé, mais il n'était apte à aucun des maniements

d'hommes qui sont la condition première de toute action politique.

Dans la vie parlementaire, il ne voyait rien autre que les

délibérations des commissions et les discussions des séances. Son

discours prononcé, la majorité conquise par la force de sa parole, il

retournait dans son coin, replié sur lui-même et presque hérissé, sans

rien faire pour organiser sa conquête. Ainsi, depuis cinq ans, il

avait suivi son chemin particulier, à peu près solitaire, s'ouvrant à

peine à quelques rares amis, n'ayant ni chef ni clientèle, préférant

n'avoir à répondre que de soi; se fiant à sa supériorité d'orateur

pour obliger les autres à compter avec lui, sans les autoriser à

compter absolument sur lui; évoluant dans un espace assez étroit pour

ne jamais paraître infidèle à ses opinions, mais y évoluant avec une

mobilité très-personnelle et presque toujours imprévue; en somme,

malgré son immense talent, ayant acquis plus de considération que

d'influence.

M. Villemain, qui touchait à sa cinquantième année en 1839, était un

des nombreux lettrés que 1830 avait détournés vers la politique. Non

que celle-ci n'eût déjà, sous la Restauration, occupé une certaine

place dans sa vie[63]; mais, alors, il était demeuré principalement un

professeur. Après la révolution de Juillet, au contraire, il ne

remonta plus dans sa chaire. Député, bientôt pair, il se mêla à tous

les débats parlementaires de l'époque, se montrant l'un des orateurs

les plus féconds et les plus animés de la Chambre haute. Bien qu'un

peu capricieux d'allure, il était généralement dans la note du centre

droit, et se fit remarquer par la passion avec laquelle il entra dans

la coalition contre M. Molé. Son ambition était évidemment de

retrouver dans la politique le rang qu'il avait occupé dans la

littérature. Y parvenait-il?

[Note 63: Nommé maître des requêtes par M. Decazes, M. Villemain avait

été un moment chef de la division des lettres au ministère de

l'intérieur. M. de Villèle lui avait enlevé sa place de maître des

requêtes pour le punir d'avoir protesté, au nom de l'Académie

française, contre la loi sur la presse. M. de Martignac le nomma

conseiller d'État. Enfin, sous M. de Polignac, il se fit élire

député.]

Rien n'avait été plus heureux et plus brillant que les débuts de ce

tout jeune professeur de rhétorique, déjà célèbre à vingt ans,

cueillant facilement les plus belles couronnes académiques, et

obtenant, dans les salons, par la grâce incisive ou éloquente de sa

conversation, une faveur plus flatteuse encore à son amour-propre.

Tout lui souriait: il était bien vu des puissants, applaudi de la

jeunesse, et se sentait en passe de conquérir par son esprit les plus

hautes positions, jouissant vivement et des lettres elles-mêmes et des

avantages qu'elles lui procuraient. Titulaire à vingt-cinq ans de la

chaire de littérature française à la Sorbonne, membre de l'Académie à

trente ans, il professait à côté de M. Cousin et de M. Guizot; et de

ces trois illustres maîtres, alors si goûtés, si admirés, c'était lui

peut-être, à en juger par les témoignages contemporains, qui avait le

plus brillant succès. D'une laideur grimaçante, presque bossu, mal

mis, courbé et comme avachi dans sa chaire[64], il avait une

physionomie si pétillante d'esprit, une mimique si expressive, une

voix si musicale, un tel art de dire et de lire, qu'on oubliait tout

ce qui eût pu choquer pour ne voir que ce qui charmait. Quelle grâce

alerte et ingénieuse, quelle politesse élégante, quelle curiosité

prompte à varier sans cesse le sujet de ses études, quelle fraîcheur

jamais altérée, quelle admiration communicative, se mariant, avec une

souplesse pleine d'imprévu, aux saillies de la moquerie la plus fine!

Et puis, n'oublions pas l'auditoire qui se pressait, nombreux,

vibrant, enthousiaste, dans le grand amphithéâtre, auditoire

incomparable, comme aucun orateur n'en a retrouvé depuis, et qui avait

ce mérite d'être deux fois jeune, car à la jeunesse des individus

s'ajoutait, pour ainsi dire, la jeunesse du siècle. M. Villemain

connaissait donc le succès dans ce qu'il avait de plus vif et de plus

doux: succès sans mélange même d'aucune amertume. Ce qui put, à

certain jour, lui arriver de disgrâce de la part du pouvoir n'eut pour

résultat que d'ajouter à sa gloire quelque chose de moins durable, de

moins noble, mais peut-être de plus enivrant encore,--la popularité.

[Note 64: La duchesse de Broglie écrivait de M. de Villemain, en 1820:

«Il a dans le corps un _dépenaillage_ inconcevable, comme si ses

membres ne tenaient pas bien sérieusement ensemble et qu'à la première

mésintelligence, ils fussent prêts à s'en aller chacun de son côté.»

(_Souvenirs du feu duc de Broglie._)]

Après 1830, M. Villemain garda sans doute, à la tribune du

Palais-Bourbon ou du Luxembourg, la plupart des qualités oratoires

qu'on avait tant admirées dans la chaire de la Sorbonne: même habileté

de diction, même langue dorée, même éblouissement d'esprit, même

souplesse ingénieuse; moins d'enthousiasme, ce qui s'explique par la

différence d'âge, de sujet et d'auditoire; mais, en revanche, un grand

développement des côtés mordants et épigrammatiques de son talent: ce

n'était pas l'ironie écrasante de M. Dufaure, c'était comme une nuée

de flèches fines et légères qui enveloppait ses adversaires. Il

abordait facilement les sujets les plus variés, avait la note

généreuse dans les débats de politique extérieure, savait même exposer

avec lucidité les questions d'affaires. Et cependant, même en ses

meilleurs jours, pendant le ministère du 12 mai, par exemple, il était

loin de retrouver ses succès d'autrefois. Tandis que M. Guizot, qu'il

avait peut-être dépassé à la Sorbonne, trouvait sa vraie voie dans la

politique, y grandissait rapidement et s'emparait bientôt du premier

rang, M. Villemain se sentait retomber au second. C'est qu'il lui

manquait quelques-unes des qualités de l'orateur parlementaire comme

de l'homme d'État, et non les moins hautes. Ne s'agissait-il que de se

tirer des petites difficultés, de celles que l'on peut surmonter ou

esquiver avec de l'esprit, de la grâce et de la malice, il était

parfait; mais, devant les grands sujets, il faiblissait; il n'avait ni

assez de souffle, ni assez de puissance. N'ayant vraiment d'idées

propres, de passions profondes, qu'en littérature, il apportait dans

la politique des goûts et même des caprices, des amitiés ou des

ressentiments, plutôt que ces principes raisonnés ou ces partis pris

passionnés sans lesquels on n'exerce pas d'action efficace sur les

autres. Encore moins discernait-on en lui une volonté énergique,

sachant regarder l'obstacle en face, aimant la lutte, méprisant le

danger. Il était peu d'intelligences moins braves[65]. En somme, sans

prétendre, comme le vieux M. Michaud, l'ancien rédacteur de la

_Quotidienne_, que M. Villemain, devenu pair et ministre, était resté

«un bel esprit de collége», on peut dire qu'il ne se montrait guère,

dans ce nouveau rôle, qu'un «éloquent rhéteur», sauf à prendre le mot

dans le sens antique et favorable. D'ailleurs, à y regarder de près,

même dans la littérature, qui était son vrai domaine, avait-il été

créateur? Assez heureux pour avoir été le contemporain d'un des plus

brillants mouvements de l'esprit humain, assez intelligent pour

l'avoir tout de suite deviné et compris, d'une souplesse si alerte à

le suivre qu'il semblait le devancer, il avait été novateur plus en

apparence qu'en réalité, et M. Sainte-Beuve a pu l'appeler un

«courtisan du goût public». De telles qualités avaient suffi pour

faire le grand succès du professeur; elles ne suffisaient pas à un

homme d'État. Non-seulement la politique ne mettait pas en valeur le

talent et le caractère de M. Villemain, mais elle lui était

douloureuse. De l'homme de lettres, il avait gardé un amour-propre

singulièrement susceptible, inquiet, irritable. Tout lui était

occasion de blessure. La contradiction un peu rude le déconcertait au

lieu de l'exciter; ce grand moqueur ne pouvait supporter la moquerie

des autres; la disgrâce l'exaspérait ou l'accablait. Ses premiers

triomphes avaient été si faciles, qu'il n'avait pas appris à

combattre. Comment, d'ailleurs, n'eût-il pas fait la comparaison du

passé et du présent? À chaque pas, en place de ces caresses de

l'opinion, de ces ovations délicates et chaudes de la jeunesse, de

cette sorte de fête de l'esprit au milieu de laquelle il avait vécu

pendant près de vingt ans, la vie parlementaire lui apportait ses

responsabilités, ses chocs, ses amertumes, ses déboires. Il en

souffrait, et si cruellement, que, sous la charge devenue trop lourde

pour elle, cette raison si fine et si brillante devait un jour fléchir

et succomber.

[Note 65: Dans ses _Notes et Pensées_, M. Sainte-Beuve a écrit: «Nous

causions hier de Villemain avec Cousin. Celui-ci me disait: «C'est chez

lui un conflit perpétuel entre l'_Intérêt_ et la _Vanité_.»--«Oui,

repartis-je, et c'est d'ordinaire la _Peur_ qui tranche le différend.»

Le mot est injuste, et cette excessive sévérité trahit quelque jalousie

chez les deux interlocuteurs; toutefois, il avait sa part de vérité. M.

Sainte-Beuve a écrit encore: «Villemain a presque toujours le premier

aperçu juste; mais, si on lui laisse le temps de la réflexion, son

jugement, qui n'est pas solide, prend peur, et il conclut à faux ou du

moins à côté.»]

Avec leur genre de talent, le ministre des travaux publics et celui de

l'instruction publique apportaient au cabinet plus de puissance ou

d'éclat oratoires que d'autorité politique. Il est vrai que, dans les

discussions qui remplirent la fin de la session de 1839,--à en

excepter cependant une discussion sur les affaires d'Orient, dont nous

aurons à reparler,--les porte-parole du ministère purent, sans trop

d'inconvénient, se passer des qualités d'homme d'État qui faisaient le

plus défaut chez M. Dufaure et M. Villemain. Grâce à la fatigue des

partis, il n'y eut alors aucun grand débat sur la politique générale,

mettant sérieusement en jeu la possession du pouvoir. Les fonds

secrets eux-mêmes, occasion ordinaire de ces sortes de batailles, ne

furent guère discutés que pour la forme; les orateurs considérables

se tinrent à l'écart, laissant la tribune aux seconds rôles. C'était

rendre la partie facile aux ministres, qui, sans le prendre de haut,

parlèrent avec convenance et talent, surtout M. Dufaure. Le vote

montra, sinon la force du cabinet, du moins l'impuissance momentanée

de l'opposition: les crédits furent votés par 262 voix contre 71.

La même tranquillité un peu fatiguée qu'on observait dans le parlement

régnait aussi dans la rue. Les sociétés secrètes, privées de leurs

chefs et de leurs plus énergiques soldats, ne pouvaient songer à rien

tenter. Avant la fin de la session, la Chambre des pairs, transformée

en cour de justice, eut à juger une première fournée des insurgés du

12 mai. Le procès commença le 27 juin. Barbès fut fort arrogant avec

les juges[66]: se faisant gloire de l'attentat, il niait seulement

toute participation au meurtre du lieutenant Drouineau. L'arrêt, rendu

le 12 juillet, le déclara néanmoins «convaincu d'avoir été l'un des

auteurs» de ce meurtre, et le condamna à mort. Les autres accusés

furent frappés de peines variant depuis la déportation et les travaux

forcés à perpétuité jusqu'à deux ans de prison. Pendant le procès, la

presse de gauche, toujours secourable aux révolutionnaires, s'était

efforcée de prêter à Barbès une sorte de grandeur chevaleresque. Bien

que la vulgaire, sotte et cruelle émeute du 12 mai concordât mal avec

un tel idéal, on était parvenu à éveiller d'assez ardentes sympathies

pour ce personnage, même chez les bourgeois qui avaient été si

épouvantés et si furieux à la première nouvelle de l'attentat. Aussi

la rigueur de l'arrêt provoqua-t-elle, dans certaines régions, une

sorte de cri d'horreur. On s'attendrissait sur le condamné plus qu'on

ne l'avait fait sur les pauvres soldats odieusement massacrés. Des

processions d'étudiants et d'ouvriers circulèrent dans Paris,

demandant l'abolition de la peine de mort en matière politique, et

l'une d'elles dut être dispersée par la force armée. Des lettres

anonymes menaçaient la Reine dans la vie de ses enfants, s'il était

procédé à l'exécution. Une démarche plus efficace en faveur de Barbès

fut celle de sa soeur, madame Karl, qui vint, tout en larmes, se jeter

aux pieds du Roi. Celui-ci, dont la sensibilité était facile à

éveiller en pareil cas, promit la grâce du coupable; il eut quelque

peine à l'obtenir des ministres; sa clémence finit cependant par

l'emporter, et la peine de mort fut commuée en celle des travaux

forcés à perpétuité. La presse de gauche, au lieu de témoigner sa

reconnaissance, s'indigna d'une commutation où elle ne voyait qu'un

«ignoble et lâche raffinement de cruauté». Le bagne, disait-elle,

n'était-il pas pire que l'échafaud pour un homme comme Barbès? Et le

_National_ s'écriait «qu'à Toulon ou à Brest, Barbès n'en serait pas

moins Barbès, comme le Christ sur le Calvaire n'en était pas moins le

Christ». En fait, la peine se trouva réduite à une détention dans la

prison du Mont-Saint-Michel[67].

[Note 66: Barbès dit au président: «Je ne suis pas disposé à répondre

à aucune de vos questions. Vous n'êtes pas ici des juges venant juger

des accusés, mais des hommes politiques venant disposer du sort

d'ennemis politiques.» Et encore: «Quand l'Indien est vaincu, quand le

sort de la guerre l'a fait tomber au pouvoir de son ennemi, il ne

songe point à se défendre, il n'a pas recours à des paroles vaines: il

se résigne et donne sa tête à scalper.» Il assumait, d'ailleurs,

hardiment la responsabilité de l'attentat: «Je déclare que j'étais un

des chefs de l'association; je déclare que c'est moi qui ai préparé

tous les moyens d'exécution; je déclare que j'y ai pris part, que je

me suis battu contre vos troupes.»]

[Note 67: Dans le débat de l'Adresse, en janvier 1840, M. Dupin

critiqua la légalité de ce nouveau changement, apporté par simple

volonté ministérielle, dans l'exécution de la peine. Ce fut aussi en

janvier 1840 que les autres accusés pour les faits du 12 mai

comparurent devant la Cour des pairs. Vingt-neuf furent déclarés

coupables: une seule condamnation à mort, aussitôt commuée en

déportation, fut prononcée contre Blanqui.]

Ce calme de la rue et du parlement, succédant à l'alerte du 12 mai et

à la longue crise de la coalition, amena une reprise très-marquée de

la prospérité matérielle, du développement de la richesse publique et

privée. La nation en jouissait plus que le gouvernement n'en

profitait. Le ministère y gagnait sans doute d'avoir moins d'embarras

sur les bras, mais sans acquérir plus d'autorité et de prestige. Ses

chances d'accident s'en trouvaient diminuées, non ses causes de

faiblesse. Bien qu'il n'eût pas été mis en péril ni même sérieusement

attaqué, bien qu'il eût fait, dans les débats du parlement, meilleure

figure qu'on ne s'y attendait et que même quelques-uns de ses membres

s'y fussent acquis une véritable réputation d'orateur, il n'en gardait

pas moins, aux yeux du public, je ne sais quel air fragile et

provisoire. Le Roi le sentait; dès le début, et avec une précision

remarquable, il avait évalué à une année la durée possible de cette

administration[68]. Ce n'est pas qu'il désirât sa chute. Il se disait

«satisfait de l'esprit qui l'animait[69]». Sa faiblesse même n'était

pas pour lui déplaire; elle laissait plus de place à cette action

royale que la coalition avait prétendu annuler[70]. Louis-Philippe

aimait à sentir son intervention indispensable à ses ministres, soit

pour suppléer à leur inexpérience soit pour les mettre d'accord. Il ne

se retenait même pas toujours assez de constater tout haut, et non

sans quelque raillerie, le besoin qu'avaient ainsi de lui les hommes

qui se flattaient naguère de le mettre hors du gouvernement[71]. Les

ministres eux-mêmes ne se faisaient pas illusion sur leur solidité, et

ils cherchaient s'ils ne pourraient pas se fortifier par quelque

adjonction considérable. Ainsi M. Duchâtel et M. Villemain songèrent à

mettre le duc de Broglie à la place du maréchal Soult; ils firent, non

sans peine, agréer cette idée à M. Dufaure et à M. Passy, mais

échouèrent devant le refus absolu du duc, qui s'enfuit de Paris pour

échapper à leurs instances. Il fut question d'autres modifications;

aucune n'aboutit, et il n'en résulta qu'une sorte d'aveu fait par le

cabinet lui-même de sa propre insuffisance. Sa démarche devenait de

plus en plus incertaine, comme il fallait s'y attendre avec une

composition si peu homogène et en l'absence d'un chef véritable.

Chacun de ses membres se montrait, dans son département, actif,

capable; mais l'unité manquait. On s'en apercevait aux nominations de

fonctionnaires, qui, suivant les cas, et surtout suivant les

ministres, semblaient tantôt une avance à la gauche, tantôt un gage

aux conservateurs. Tout cela n'était pas de nature à changer le tour

pessimiste qu'avaient pris, depuis la coalition, les réflexions des

moralistes politiques. Le régime représentatif ne leur paraissait pas

avoir encore repris son jeu normal: le malade avait échappé à la crise

aiguë, mais demeurait débile et déprimé. «Nous luttons contre des

faiblesses invincibles, écrivait M. Guizot à M. de Barante:

gouvernement, opposition, Chambres, pays, tout est faible et veut

l'être. Il faudra bien du temps pour relever toutes ces tiges

affaissées[72].» M. de Barante disait de son côté: «Je n'entrevois

personne qui soit doué de ce don beau et rare du gouvernement: nous

avons essayé tous nos hommes distingués; ils ont fait preuve de

talent, d'esprit, de courage; mais aucun n'a su donner le respect de

sa volonté; aussi continuons-nous à patauger[73].» Enfin, le duc de

Broglie écrivait à M. Guizot: «Le gouvernement représentatif est en

mauvaise veine. Après les grandes commotions politiques, il y a des

moments d'abaissement pour les esprits et de grande prostration

sociale auxquels personne ne peut rien. Il faut savoir souffrir et

attendre[74].»

[Note 68: C'est ce que le Roi disait au comte Apponyi, peu de jours

après la formation du cabinet. (_Mémoires de Metternich_, t. VI, p.

364.)]

[Note 69: _Ibid._, p. 428.]

[Note 70: M. de Metternich savait caresser l'une des cordes sensibles

de Louis-Philippe, quand il écrivait au comte Apponyi, dans une lettre

destinée à être mise sous les yeux de ce prince: «Je partage le

sentiment du Roi à l'égard de son ministère. Il est faible, et je ne

concevrais pas (pour le moment du moins) un ministère qui pourrait

être fort, sans être à la fois dangereux pour le pays. Il faut, dans

tous les temps et dans toutes les positions sociales, _un homme_ qui

conçoive les affaires. Cet homme doit à la fois surveiller et régler

leur exécution. L'homme le plus naturellement appelé à une aussi

importante fonction doit être, dans une monarchie, le Roi, et, dans

une république, le président. Le _ministérialisme_ est une maladie de

l'époque, une sottise qui croulera comme toutes les niaiseries... Or

n'oubliez pas que c'est un ministre qui proclame cette vérité; mais ce

ministre n'est pas un ambitieux: c'est un homme simplement pratique et

qui veut le bien.» (_Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 369.)]

[Note 71: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._--Cf. aussi

HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 344.]

[Note 72: Lettre du 26 juillet 1839. (_Documents inédits._)]

[Note 73: Lettres du 28 juillet 1839. (_Documents inédits._)]

[Note 74: Lettre du 4 août 1839. (_Documents inédits._)]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 4 / 7) · 第 17 / 70 题