La nouvelle de l'entrée en campagne des Turcs arriva à Paris quelques
jours après la constitution du ministère du 12 mai[27]. Jamais on
n'eût eu plus besoin d'un ministre habile diplomate, politique
clairvoyant, et ayant assez d'autorité sur la Chambre pour que
celle-ci lui laissât une complète liberté d'action. Or, dans le
nouveau cabinet, le portefeuille des affaires étrangères était
attribué au maréchal Soult. On cherchait bien à présenter ce choix
comme une satisfaction aux susceptibilités patriotiques, tant
échauffées par les débats de la coalition. Dans une déclaration lue le
13 mai, lorsque le cabinet se présenta pour la première fois devant
les Chambres, on faisait dire au maréchal: «Messieurs, en consacrant
mon dévouement au service du Roi, dans un nouveau département où les
questions d'honneur national ont tant de prépondérance, je n'ai pas
besoin de vous assurer que la France retrouvera toujours, dans les
discussions de si chers intérêts, les sentiments du vieux soldat de
l'Empire, qui sait que le pays veut la paix, mais la paix noble et
glorieuse.» Ce n'étaient guère là que des phrases de rhétorique, plus
compromettantes au dehors, qu'elles n'avaient de portée sérieuse au
dedans. La vérité est que le maréchal, de grande autorité dans les
choses militaires, connaissait mal les affaires diplomatiques, avait
peu d'aptitude pour les traiter, encore moins pour les exposer et les
discuter à la tribune. Nul de ses collègues ne se trouvait, par son
passé, en position de le suppléer. Restait, il est vrai, le Roi, et le
sentiment général était que la composition du cabinet lui avait livré
toute la politique extérieure[28]. S'il en eût été franchement ainsi,
les choses, à ne considérer que le point de vue diplomatique, n'en
eussent pas plus mal marché. Seulement, comme nous aurons occasion de
l'observer, Louis-Philippe avait trop à compter avec les
susceptibilités alors si éveillées de la Chambre à l'endroit du
pouvoir personnel, pour exercer à son aise la direction que le
ministre lui eût volontiers abandonnée. Cette Chambre, bientôt, ne
prétendra pas moins que la couronne suppléer à l'incompétence du
maréchal. Le rôle que le ministre n'était pas en état de jouer se
trouvera donc partagé et comme tiraillé entre deux ingérences
contraires. Là sera, non pas la cause unique, mais l'une des causes
des erreurs commises dans la question d'Orient. Au début, toutefois,
et alors que l'attention du public n'était pas encore éveillée,
l'influence du Roi put s'exercer assez librement, et les premières
démarches de notre diplomatie furent arrêtées sous son inspiration
manifeste[29].
[Note 27: Rappelons la composition de ce cabinet: le maréchal Soult,
ministre des affaires étrangères et président du conseil; M. Duchâtel,
ministre de l'intérieur; M. Teste, de la justice; M. Passy, des
finances; M. Villemain, de l'instruction publique; M. Dufaure, des
travaux publics; M. Cunin Gridaine, du commerce; le général Schneider,
de la guerre; l'amiral Duperré, de la marine.]
[Note 28: M. Molé écrivait à M. de Barante, le 18 septembre 1839: «La
politique extérieure est aujourd'hui purement et simplement celle du
Roi». (_Documents inédits._)--Un diplomate prussien disait de son
côté: «On ne doit attacher aucune importance à ce que dit le maréchal,
jusqu'à ce qu'il ait pris les ordres du Roi.» (HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs_, t. II, p. 371.)]
[Note 29: Ajoutons que, dans les bureaux mêmes de son ministère, le
maréchal Soult possédait un employé supérieur qui devait, sans bruit,
sans faste, faire une bonne partie de la besogne du ministre: c'était
le directeur des affaires politiques, M. Desages, homme de grande
expérience et ayant précisément accompli une partie de sa carrière
dans les postes du Levant.]
Tout d'abord, afin de prévenir, s'il en était temps encore, le choc
des troupes en marche ou au moins d'en limiter les conséquences, le
maréchal Soult fit partir deux de ses aides de camp, l'un pour
Constantinople, l'autre pour Alexandrie, avec mission de réclamer la
suspension des hostilités et d'en porter l'ordre aux deux armées. En
même temps, afin de marquer que la France entendait tenir sa place
dans le drame qui commençait, on déposa à la Chambre, le 25 mai, une
demande de crédit de 10 millions à affecter au développement des
armements maritimes. Ce n'étaient là que des mesures préliminaires. Il
fallait, en outre, arrêter la direction qui serait donnée à notre
politique dans cette crise si complexe. Le gouvernement estima que
l'intérêt premier, celui auquel tous les autres devaient être
subordonnés, était d'empêcher que la Russie n'intervînt seule à
Constantinople, en vertu du traité d'Unkiar-Skélessi. Il estima
également que la meilleure manière de sauvegarder cet intérêt était de
faire de la question d'Orient une question européenne, en invitant
toutes les grandes puissances à se concerter pour garantir ensemble
l'indépendance de l'empire ottoman et résoudre les difficultés avec
lesquelles cet empire se trouvait aux prises. Si la Russie entrait
dans ce concert, elle renoncerait d'elle-même à son protectorat
exclusif; si elle n'y entrait pas, elle se trouverait isolée en face
de l'Europe. Les résultats à attendre de cette politique dépassaient
même de beaucoup la question particulière de Constantinople, si
importante qu'elle fût en elle-même. Il ne s'agissait, en effet, de
rien moins que de substituer un nouveau classement des puissances à
l'espèce de Sainte-Alliance qui s'était essayée tant de fois à
renaître depuis 1830; d'effacer les dernières traces de l'état de
suspicion où la révolution de Juillet avait placé la France; de faire
rentrer celle-ci dans le concert européen, non par grâce et à la
dernière place, mais avec un rôle ouvertement initiateur; de rouvrir
enfin une ère de libres combinaisons internationales où nous aurions
le choix de nos amis et, par cela même, la possibilité de faire payer
notre amitié. Et, pour ajouter à ces avantages de haute politique la
saveur d'une sorte de vengeance, le gouvernement qui allait se trouver
acculé entre l'isolement et la capitulation, était précisément ce
gouvernement russe qui, depuis dix ans, se montrait le plus implacable
ennemi de la monarchie de Juillet; nous nous disposions à retourner
contre lui la coalition qu'il avait cherché à former contre nous.
Nul doute que le Roi, avec son habituelle perspicacité, n'ait eu la
vue nette de tous ces avantages, et que ceux-ci n'aient été la raison
déterminante de la direction donnée à la politique de la France.
S'était-il aussi bien rendu compte d'une autre conséquence de cette
politique? Du moment où nous demandions à l'Europe de s'emparer de la
question orientale, nous ne pouvions lui soustraire le règlement des
rapports entre le sultan et son vassal. Or il ne fallait pas
s'attendre que ce dernier rencontrât, chez toutes les puissances, la
faveur que nous lui portions; on ne devait pas ignorer quelles
étaient, à son égard, la froideur de l'Autriche et l'animosité de
l'Angleterre. Sans doute, ces dispositions ne mettaient pas en péril
l'existence politique du pacha. Nous étions assurés d'obtenir pour lui
l'hérédité en Égypte,--ce qui était l'essentiel,--et même une part
plus ou moins considérable de la Syrie. Mais quelle serait l'étendue
de cette dernière concession? C'était sur ce point que nous pouvions
avoir à compter avec les résistances des autres puissances. Le
gouvernement français y avait-il songé? Entendait-il s'engager à fond
pour triompher de ces résistances, ou bien, tout en se disposant à
plaider la cause du pacha, avait-il pris d'avance son parti de ne pas
tout obtenir? Autant d'interrogations qu'il fallait se poser à
soi-même et auxquelles il importait de répondre nettement, car de
cette réponse dépendait la politique à suivre.
De deux choses l'une.--Estimait-on que l'honneur et l'intérêt de la
France lui imposaient de soutenir quand même toutes les prétentions de
Méhémet-Ali? Alors il fallait se garder d'instituer nous-mêmes le
tribunal qui devait nous donner tort; au lieu de provoquer la
délibération commune des puissances, notre jeu était plutôt de les
désunir; au lieu de nous acharner contre la Russie, nous devions lui
proposer de faire part à deux, autant, du moins, que le permettaient
les préventions du czar. C'était la politique que prônait le parti
légitimiste[30], et il semblait parfois que lord Palmerston craignît
de nous la voir suivre[31].--Estimait-on, au contraire, qu'agrandir un
peu plus le domaine asiatique de Méhémet-Ali n'était point, pour la
France, un avantage comparable à celui qu'elle trouverait à écarter la
Russie de Constantinople, à détruire ce qui restait de la
Sainte-Alliance et à rentrer avec éclat dans la politique européenne?
Alors il fallait prendre envers soi-même la résolution de laisser
toujours à son rang secondaire la question de Syrie, et de ne pas
mettre, pour elle, en péril le concert des puissances contre la
Russie. À l'appui d'une telle conduite, on pouvait invoquer un
précédent: lors de la constitution du royaume de Grèce, le
gouvernement de la Restauration eût désiré faire attribuer au nouveau
royaume la Thessalie et Candie; il y avait renoncé devant la
résistance des autres puissances, et s'était tenu pour satisfait
d'avoir obtenu le principal. Il y avait là deux politiques distinctes,
opposées, l'une que l'on eût pu appeler égyptienne, l'autre
européenne. On était libre de prendre l'une ou l'autre. La seconde
était, à notre avis, la plus honnête, la plus profitable, la plus
facile, la moins dangereuse; elle était même la seule praticable,
étant données les dispositions personnelles du czar. Mais, en tout
cas, il fallait choisir entre les deux. Viser à cumuler les avantages
de l'une et de l'autre, c'était risquer de n'en obtenir aucun.
Prétendre faire échec, en même temps, à la Russie en Turquie et à
l'Angleterre en Égypte, c'était s'exposer à ce que ces deux puissances
s'unissent contre nous.
[Note 30: Voir, entre autres, le discours du duc de Noailles à la
Chambre des pairs, le 6 janvier 1840.]
[Note 31: Lord Palmerston écrivait, le 8 juin 1838, à lord Granville,
ambassadeur d'Angleterre à Paris: «Il ne faut pas oublier que le grand
danger pour l'Europe est la possibilité d'une combinaison entre la
France et la Russie; elle rencontre à présent un obstacle dans les
sentiments personnels de l'empereur; mais il peut ne pas en être
toujours ainsi.» (BULWER, t. II, p. 235.)]
En mai 1839, au moment où il fut surpris par l'entrée en campagne des
Turcs, le gouvernement français ne pouvait pas se rendre compte, avec
autant de précision que nous le faisons après coup, de l'alternative
en face de laquelle il se trouvait placé et du choix qu'il avait à
faire. La vérité est qu'à cette heure, il était à peu près
exclusivement préoccupé du péril, qui lui paraissait imminent, de
l'intervention de la Russie à Constantinople. Il ne songeait qu'à y
parer et à saisir cette occasion de faire acte de politique
européenne, sans se demander bien nettement ce que deviendrait la
question égyptienne, quelles contradictions il y rencontrerait, et
jusqu'à quel point il devrait y tenir tête ou y céder. Dans son
application à former le concert européen, il n'avait pas renoncé au
reste, mais il l'avait momentanément perdu de vue. D'ailleurs, il
s'était fait, comme presque tout le monde alors, une telle idée de la
puissance du pacha, de l'impossibilité où l'on serait de le réduire
par la force, qu'il croyait pouvoir compter sur cette impossibilité
pour obliger les puissances à en passer, bon gré mal gré, par toutes
les exigences de son client.
Le concert européen parut d'abord s'établir avec une facilité bien
faite pour encourager le gouvernement du roi Louis-Philippe dans la
voie qu'il avait choisie. À la nouvelle que les hostilités
recommençaient en Orient, lord Palmerston s'était mis aussitôt en
rapport avec notre chargé d'affaires[32], et avait témoigné un vif
désir de s'entendre avec la France. Lui aussi se montrait, avant tout,
soucieux de prévenir l'application du traité d'Unkiar-Skélessi, de
réduire la Russie à un «rôle auxiliaire», et de «l'enfermer dans les
limites d'une action commune[33]». On se mit d'accord sur la force
respective des flottes française et anglaise à envoyer dans le Levant
et sur les instructions à donner aux amiraux pour arrêter les
hostilités. Une question plus délicate était de savoir ce qu'il y
aurait à faire si les Russes, appelés par la Porte, arrivaient tout à
coup à Constantinople pour protéger le sultan contre le pacha. Après
quelques pourparlers, on convint que, dans ce cas, les escadres
alliées devaient paraître aussi dans le Bosphore, en amies, si le
sultan, mis en demeure, acceptait ce secours, de force, s'il le
refusait. Dans son ardeur, le gouvernement français ne manifestait
qu'une crainte, c'était que le cabinet anglais ne fût pas assez décidé
contre la Russie[34]. Lord Palmerston était ravi de de nous trouver en
ces dispositions. «_Soult is a jewell_[35]», écrivait-il à son
ambassadeur à Paris. Du reste, les négociations se poursuivaient dans
des conditions de cordialité et d'intimité auxquelles le chef du
_Foreign Office_ ne nous avait pas, depuis quelque temps, accoutumés.
«Nous nous entendons sur tout, disait-il au chargé d'affaires de
France... Ce n'est pas la communication d'un gouvernement à un autre
gouvernement; on dirait plutôt qu'elle a lieu entre collègues, entre
les membres d'un même cabinet[36].» De son côté, le maréchal se
déclarait aussi «très-satisfait des rapports qu'il avait avec le
gouvernement britannique,» et se félicitait de voir «tout se faire
d'accord, à Londres et à Paris[37]». Seulement, lord Palmerston se
montrait moins empressé, quand notre gouvernement lui parlait de faire
appel aux autres puissances; sans oser s'y refuser, il laissait voir
qu'il se fût volontiers borné à l'action commune de l'Angleterre et de
la France[38]. Or c'est ce même ministre qui devait bientôt se servir
contre nous du concert dont, au début, nous provoquions, presque
malgré lui, la formation[39].
[Note 32: C'était M. de Bourqueney qui remplaçait l'ambassadeur, le
général Sébastiani, en congé pour cause de santé.]
[Note 33: Dépêche de M. de Bourqueney, 25 mai 1839. (_Mémoires de M.
Guizot_, _Pièces historiques_.)]
[Note 34: Dépêche de M. de Bourqueney, 17 juin 1839. (_Mémoires de M.
Guizot_, _Pièces historiques_.)]
[Note 35: «Soult est un bijou.» Lettre du 19 juin 1839. (BULWER, t.
II, p. 258.)]
[Note 36: Dépêche de M. de Bourqueney, du 20 juin 1839. (_Mémoires de
M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
[Note 37: Lettre du maréchal Soult à M. de Barante, 28 juin 1839.
(_Documents inédits._)]
[Note 38: Dépêche de M. de Bourqueney, 17 juin 1839. (_Mémoires de M.
Guizot_, _Pièces historiques_.)]
[Note 39: Un peu plus tard, le 3 octobre 1840, M. Thiers disait dans
sa réponse à un _Memorandum_ du cabinet anglais: «Lord Palmerston se
rappellera sans doute qu'il était moins disposé que la France à
provoquer le concours général des cinq puissances; et le cabinet
français ne peut que se souvenir, avec un vif regret, en comparant le
temps d'alors au temps d'aujourd'hui, que c'était sur la France
surtout que le cabinet anglais croyait pouvoir compter pour assurer le
salut de l'empire turc.»]
À Vienne, au contraire, l'idée du concert européen plaisait fort.
C'est de là même, à vrai dire, qu'elle était partie. Aussitôt informé
des événements d'Orient, le 18 mai 1839, M. de Metternich s'était mis
en rapport avec les ambassadeurs de France et d'Angleterre. Il
proposait de «terminer le différend du sultan et du pacha au moyen
d'un arrangement dicté par les cinq puissances, garanti par elles et
qui leur assurerait, à l'avenir, un droit égal d'intervention dans les
affaires de l'empire ottoman». Comme base de cet arrangement, il
indiquait le maintien des avantages viagers déjà concédés, en 1833, à
Méhémet-Ali, et en outre l'hérédité de l'Égypte assurée à son fils
Ibrahim. Il déclarait d'ailleurs «n'attacher qu'une importance
secondaire à cette partie de la question, qu'il appelait
_turco-égyptienne_, et acceptait d'avance ce que la France et
l'Angleterre proposeraient d'un commun accord sur ce chef»; il
ajoutait que «son intérêt principal s'attachait à la question
_européenne_ proprement dite, c'est-à-dire au mode de l'intervention
collective des grandes puissances et au moyen d'assurer cinq tuteurs,
au lieu d'un, à l'empire ottoman». En attendant, et pour donner tout
de suite une marque publique de son accord avec les deux puissances
maritimes, il se montrait disposé à joindre à leurs flottes une
frégate autrichienne. Sans doute il ne se dissimulait pas que des
objections étaient à prévoir de la part de la Russie; mais il se
flattait d'en triompher, et affectait de se porter fort des
dispositions conciliantes du czar. Enfin, et ce n'était pas le point
auquel il tenait le moins, il témoignait son désir que la conférence
se réunît à Vienne[40]. Le gouvernement français ne pouvait que faire
bon accueil à ces ouvertures. Il s'employa à faire accepter Vienne par
l'Angleterre, qui y avait quelque répugnance[41]. Par contre, il
demanda à l'Autriche de s'associer aux mesures projetées par les deux
puissances occidentales pour le cas où les Russes seraient appelés à
Constantinople[42]. Une telle démarche effarouchait bien un peu la
timidité de M. de Metternich et ses habitudes de ménagement, presque
de «courtisanerie» envers le czar[43]; il redoutait de manifester aux
autres et de s'avouer à lui-même aussi nettement et d'aussi bonne
heure son opposition à la Russie: c'est pourquoi, sans refuser ce
qu'on lui demandait, il cherchait à gagner un peu de temps. À
l'ambassadeur de France, qui le pressait: «Ce serait, répondait-il, un
procédé malhabile et offensant pour le czar, que de ne pas attendre sa
réponse; avant de marcher à trois, nous ne devons rien négliger pour
nous mettre tous les cinq ensemble[44].» Si l'on tient compte de la
politique suivie par l'Autriche depuis dix ans, n'était-ce pas déjà
beaucoup de lui voir accepter, fût-ce comme une éventualité, ce projet
de «marcher à trois»? En somme, on pouvait dès lors regarder comme
très-probable que le cabinet de Vienne suivrait la France et
l'Angleterre, pourvu que celles-ci demeurassent unies et lui
donnassent une impulsion vigoureuse[45].
[Note 40: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._--Cf. aussi
_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 368 à 370, 472 et 476, et
dépêche du maréchal Soult à M. de Bourqueney, 13 juin 1839. (_Mémoires
de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
[Note 41: Dépêche de M. de Bourqueney au maréchal Soult, 20 juin 1839.
(_Ibid._)]
[Note 42: Dépêche du maréchal Soult à M. de Sainte-Aulaire, 28 juin
1839. (_Documents inédits._)]
[Note 43: «M. de Metternich a eu constamment, depuis dix ans, un luxe
de ménagements et presque de courtisanerie envers l'empereur Nicolas.»
(Dépêche de M. de Barante à M. Guizot, 28 mai 1841. _Documents
inédits._)]
[Note 44: _Mémoires de M. de Sainte-Aulaire._]
[Note 45: Dépêche du maréchal Soult à M. de Barante, 17 juillet 1839.
(_Documents inédits._)]
À Berlin, où l'on était habitué à prendre pour guides l'Autriche et la
Russie, on désirait se compromettre le moins possible dans une
question qui menaçait de diviser ces deux puissances et qui
n'intéressait pas directement la Prusse. Aussi M. de Werther, qui
avait succédé à M. Ancillon comme ministre des affaires étrangères,
répétait-il volontiers que son gouvernement «n'avait aucun moyen
d'influence sur la solution de cette question», et qu'en cette matière
«il n'y avait que quatre grandes puissances». Toutefois, en réponse à
nos ouvertures, il se montra favorable à l'idée de provoquer une
entente générale pour le règlement des affaires d'Orient[46].
[Note 46: Dépêche de M. Bresson au maréchal Soult, 11 juin 1839, et du
maréchal Soult à M. de Barante, 20 août 1839. (_Documents inédits._)]
À la vue du concert qui s'établissait en dehors de lui et
éventuellement contre lui, le gouvernement russe paraissait fort
embarrassé. Comme l'écrivaient notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg
et nos autres agents diplomatiques, ce gouvernement ne semblait pas
plus que dans les années précédentes «prêt pour les partis extrêmes»;
loin d'être disposé à braver «une rupture avec l'Europe occidentale»,
il redoutait l'occasion de «reprendre une attitude militaire sur le
Bosphore». Seulement, il lui était singulièrement mortifiant de
consentir à délibérer avec les autres puissances sur les affaires de
l'empire ottoman, «d'arriver le dernier dans une transaction commune»,
et de renoncer ainsi à la prédominance, à la suzeraineté exclusive
qu'il croyait s'être assurées à Constantinople. Aussi cherchait-il à
reculer le plus possible le moment d'un sacrifice pénible, et il
regardait tout autour de lui s'il ne découvrirait pas quelque moyen
d'y échapper. Au cas où ce moyen ne se présenterait pas, où l'Europe,
demeurant unie, continuerait à le placer dans l'alternative de
l'isolement ou de la capitulation, il était dès à présent décidé à ne
pas risquer l'isolement. Il ne s'en cachait pas, et tous les cabinets
se croyaient fondés à attendre, d'un jour à l'autre, son adhésion à la
conférence projetée à Vienne[47].
[Note 47: Correspondance inédite de M. de Barante, confirmée par les
correspondances également inédites de M. de Sainte-Aulaire,
ambassadeur à Vienne, de M. Bresson, ministre à Berlin, et par les
dépêches de M. de Bourqueney, chargé d'affaires à Londres.--Voy. aussi
les documents émanés des agents anglais. (_Correspondence relative to
the affairs of the Levant._)]
Telle était la situation en juillet 1839. Le gouvernement français se
félicitait du prompt résultat de ses opérations diplomatiques. Heureux
d'avoir «bridé» et «intimidé» la Russie,--c'étaient les expressions
mêmes du maréchal Soult,--d'avoir retourné contre elle la coalition,
et d'avoir repris, dans le concert européen, un rôle directeur auquel
il n'était pas habitué, il croyait tenir le succès[48]. Et cependant,
à y regarder d'un peu près, on eût pu déjà entrevoir le point faible
de sa politique: c'était la question égyptienne. Dès leurs premières
communications, les deux cabinets de Londres et de Paris avaient
exprimé sur ce sujet des vues divergentes: celui-là indiquant
très-nettement son intention de réduire Méhémet-Ali à l'Égypte
héréditaire, celui-ci désirant qu'on lui accordât en outre presque
toute la Syrie; le premier fort empressé à proposer des mesures
coercitives contre le pacha, le second ne voulant procéder que par
conseils bienveillants[49]. Sans doute les deux gouvernements, alors
principalement préoccupés de faire échec à la Russie, évitaient l'un
et l'autre d'insister sur ce dissentiment, affectaient de le
considérer comme secondaire, et témoignaient pleine confiance dans
l'entente finale. Mais nul indice que l'un dût se résigner à céder à
l'autre, et en réalité le conflit n'était qu'ajourné. Vainement, au
milieu de juillet, la France et l'Angleterre semblaient-elles affirmer
de nouveau leur entier accord par une déclaration identique en faveur
de «l'intégrité et de l'indépendance de l'empire ottoman[50]»; on
pouvait facilement se rendre compte que ces mots n'avaient pas pour
chacune le même sens: l'une voyait dans la garantie d'intégrité un
obstacle au démembrement réclamé par Méhémet-Ali; pour l'autre, cette
intégrité n'était stipulée qu'à l'encontre des puissances étrangères,
de la Russie notamment, et ne se trouvait nullement atteinte par des
arrangements intérieurs entre le suzerain et le vassal. Ces
contradictions, plus ou moins latentes, n'échappaient pas aux autres
puissances. M. de Metternich en sentait sa confiance du premier moment
toute troublée. Aussi interrogeait-il souvent, avec une curiosité
inquiète, notre ambassadeur sur les rapports des cabinets de Paris et
de Londres. «Êtes-vous bien sûr, lui disait-il, qu'ils s'entendent
parfaitement?» Et, comme M. de Sainte-Aulaire le lui affirmait: «Je
crains, répondait-il, que vous ne soyez mal informé, et ce serait un
grand malheur; jamais leur union n'a été plus nécessaire[51].» Fait
grave, la Russie s'apercevait du dissentiment près d'éclater entre ses
adversaires; elle en était d'ailleurs informée par l'Angleterre
elle-même. Au commencement de juillet, lord Palmerston, dont
l'ancienne animosité contre le pacha se réveillait à mesure qu'il
avait moins peur de la Russie, s'était mis en campagne pour faire
agréer aux divers cabinets ses vues sur la nécessité de faire
restituer la Syrie au sultan. Il s'était adressé non-seulement à
Vienne et à Berlin, mais à Saint-Pétersbourg[52], au risque, comme le
lui reprochait un peu plus tard le maréchal Soult, de donner à
entendre qu'il cherchait là un point d'appui contre la France[53]. Le
czar n'avait ni parti pris, ni intérêt direct dans la question
égyptienne. «Un peu plus, un peu moins de Syrie donné ou ôté au pacha,
nous touche peu», disait M. de Nesselrode. Mais ce qui touchait, au
contraire, beaucoup le gouvernement russe, c'était de dissoudre la
coalition qui se formait contre lui. Il comprit tout de suite qu'en
appuyant les vues de l'Angleterre, il aurait chance de la séparer de
la France, et résolut dès lors de diriger ses efforts de ce côté. Tout
à l'heure, il était découragé, résigné à céder, de plus ou moins
mauvaise grâce, devant l'union des puissances. Après la communication
de l'Angleterre, il se sent tout ranimé, ne songe plus à capituler,
reprend le verbe haut, ajourne son adhésion aux communications des
autres cabinets, et s'apprête à enfoncer le coin dans la fissure qui
vient de lui être signalée. Au gouvernement français de ne pas fournir
à cette tactique ennemie l'occasion cherchée, de ne pas tomber dans le
piége qu'on va lui tendre. Il en est temps encore: rien n'est
sérieusement compromis. À Paris, d'ailleurs, on doit être sur ses
gardes; les avertissements n'ont pas manqué. Dès le 8 juin, M. de
Barante écrivait de Saint-Pétersbourg au maréchal Soult: «Il ne faut
pas douter que le gouvernement du czar ne promette à l'Angleterre
quelques avantages pour la décider à mettre tous ses intérêts à part
des nôtres.» Et peu de jours après, le 29 juin, M. de Sainte-Aulaire
signalait de Vienne «la manoeuvre de la Russie, qui s'efforçait, par
tous les moyens, de séparer de nous notre plus utile allié[54].»
[Note 48: Lettre du maréchal Soult au roi Louis-Philippe, 21 juillet
1839. (_Documents inédits._)]
[Note 49: Dépêches de M. de Bourqueney au maréchal Soult, 24 mai, 17
et 20 juin, 27 juillet 1839, et dépêches du maréchal Soult à M. de
Bourqueney, 30 mai, 17 et 28 juin de la même année. (_Mémoires de M.
Guizot_, _Pièces historiques_.)]
[Note 50: Dépêche du maréchal Soult, 17 juillet 1839, et réponse de
lord Palmerston, en date du 22 juillet. (_Mémoires de M. Guizot_,
_Pièces historiques_.)]
[Note 51: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._--Cf. aussi les
_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 370, et une dépêche du
maréchal Soult à M. de Bourqueney, en date du 1er août 1839.
(_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
[Note 52: Dépêche inédite de M. de Barante au maréchal Soult, en date
du 20 juillet 1839, et _Correspondence relative to the affairs of the
Levant_.]
[Note 53: Dépêche du maréchal Soult, 1er août 1839, et de M. de
Bourqueney, 3 août. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
[Note 54: _Documents inédits._]