(Mai 1839-février 1840).
I. Situation créée, en 1833, par l'arrangement de Kutaièh entre
Mahmoud et Méhémet-Ali, et par le traité d'Unkiar-Skélessi entre
la Porte et la Russie. Efforts des puissances pour empêcher un
conflit entre le sultan et le pacha. Vues particulières de la
France, de l'Angleterre, de la Russie, de l'Autriche. L'armée
ottomane passe l'Euphrate, le 21 avril 1839.--II. Politique
arrêtée par le gouvernement français à la nouvelle de l'entrée en
campagne des Turcs. Son entente avec l'Angleterre et avec
l'Autriche. Réserve de la Prusse. Embarras de la Russie. Premiers
indices de désaccord entre Paris et Londres. La Russie disposée à
en tirer parti.--III. Le ministère du 12 mai. Accueil qui lui est
fait. M. Guizot le soutient. Irritation de M. Thiers. M. Sauzet
président de la Chambre. M. Thiers impuissant à engager une
campagne parlementaire. M. Dufaure et M. Villemain. Procès des
émeutiers du 12 mai. Calme général. Faiblesse du cabinet.--IV. Le
crédit de dix millions pour les armements d'Orient. Rapport de M.
Jouffroy. La discussion.--V. Bataille de Nézib. Mort de Mahmoud.
Défection de la flotte ottomane. La Porte disposée à traiter avec
le pacha.--VI. Impressions des divers cabinets à la nouvelle des
événements d'Orient. Note du 27 juillet 1839, détournant la Porte
d'un arrangement direct avec le pacha. Situation faite à la
France par cette note.--VII. Dissentiment croissant entre la
France et l'Angleterre, sur la question égyptienne. L'Angleterre
demande le concours des autres puissances. Empressement de la
Russie à répondre à son appel. L'Autriche s'éloigne de nous et se
rapproche du czar. Le gouvernement français persiste néanmoins à
soutenir les prétentions du pacha.--VIII. Mission de M. de
Brünnow à Londres. Malgré lord Palmerston, le cabinet anglais
repousse les propositions russes et offre une transaction au
gouvernement français. Celui-ci maintient ses exigences. Ses
illusions. M. de Brünnow revient à Londres. Embarras de la
France.--IX. Les approches de la session de 1840. Dispositions
des divers partis. Les 221. Les doctrinaires. M. Thiers et ses
offres d'alliance à M. Molé. La gauche et la réforme électorale.
Qu'attendre d'une Chambre ainsi composée?--X. L'Adresse de 1840.
Le débat sur la politique intérieure et sur la question d'Orient.
Discours de M. Thiers. Le ministère persiste dans ses exigences
pour le pacha.--XI. Dépôt d'un projet de loi pour la dotation du
duc de Nemours. Polémiques qui en résultent. Le projet est rejeté
sans débat. Démission des ministres. La royauté elle-même est
atteinte.
I
Depuis qu'elle avait écarté le péril de guerre, conséquence immédiate
de la révolution de 1830, la monarchie de Juillet n'avait vu troubler
sa politique extérieure par aucune complication vraiment inquiétante.
Bien au contraire, pendant la dernière période, de 1836 à 1839, une
sorte de calme plat avait régné dans l'Europe entière, et les
puissances semblaient d'accord pour éviter toute affaire et maintenir
le _statu quo_. Les choses vont changer. Une crise se prépare au
dehors, la plus grave que doive traverser la diplomatie de la royauté
nouvelle. On peut en fixer le début au 21 avril 1839, jour où les
Turcs, franchissant l'Euphrate pour attaquer l'armée du pacha
d'Égypte, réveillent la question d'Orient; elle se prolongera jusqu'à
ce que cette question soit de nouveau assoupie par la convention dite
des détroits, conclue le 13 juillet 1841. Pendant ces deux années, ce
n'est pas seulement le sort de l'empire ottoman ou du pachalik
d'Égypte qui est en jeu, c'est la situation de la France en Europe,
c'est la paix du monde.
Cette question d'Orient n'était pour personne une nouveauté. Déjà une
première fois, en 1831, les puissances avaient été surprises par un
conflit armé entre Méhémet-Ali et la Porte. On n'a pas oublié les
événements d'alors: les troupes turques mises partout en déroute; la
Palestine et la Syrie conquises au pas de course par les soldats du
pacha; le sultan épeuré, ne trouvant pas de secours en Occident et se
jetant dans les bras de la Russie, qui n'était que trop disposée à
saisir cette occasion d'intervenir; l'émotion de la France et de
l'Angleterre en apprenant que la flotte du czar avait franchi le
Bosphore et que ses bataillons campaient aux portes de Constantinople;
nos agents se démenant pour imposer aux combattants un rapprochement
qui ôtât prétexte et mît fin à l'occupation russe; l'arrangement de
Kutaièh conclu sous nos auspices, le 5 mai 1833; puis, au moment même
où notre diplomatie se félicitait de ce résultat, la Russie obtenant
de la Porte, le 8 juillet 1833, le traité d'Unkiar-Skélessi, par
lequel elle se faisait demander de fournir au sultan toutes les forces
de terre et de mer dont il pouvait avoir besoin «pour la tranquillité
et la sûreté de ses États»; l'irritation des puissances occidentales à
la nouvelle d'une convention qui plaçait l'empire ottoman sous la
protection exclusive de la Russie; enfin, après tout ce bruit, une
sorte d'accalmie, et l'attention des politiques européens rappelée
vers des questions, sinon plus graves, du moins plus proches: tels
sont les faits que nous avons déjà eu occasion de raconter[1], mais
qu'il convenait de rappeler comme le point de départ des incidents
ultérieurs.
[Note 1: Voy. plus haut, t. II, chap. XIV, § II.]
L'arrangement de Kutaièh, par lequel le gouvernement de la Syrie avait
été concédé au pacha d'Égypte, était un expédient, non une solution.
Chacune des parties ne l'avait accepté ou subi que comme une trêve
momentanée. La Porte, qui venait de perdre la Grèce et la régence
d'Alger, qui avait vu la Serbie, la Moldavie et la Valachie conquérir
une demi-indépendance, pouvait-elle se résigner facilement à partager
ce qui lui restait de son empire? Quant au pacha, sa domination était
à la fois trop étendue pour ne pas exciter son ambition, et trop
précaire pour la satisfaire; concession toute personnelle, elle
devait finir avec lui; or un vieillard de soixante-cinq ans, au
pouvoir depuis plus d'un quart de siècle, ne devait-il pas chercher à
assurer à ses enfants au moins quelque part de sa puissance? Le
conflit, qui était dans la force des choses, s'aggravait encore par le
caractère des deux hommes en présence: d'une part, Mahmoud, despote
impérieux, emporté et sanguinaire, enivré de son omnipotence et
furieux de sa faiblesse, à la fois épuisé et surexcité par la boisson
et la débauche, d'autant plus jaloux de la gloire du pacha que lui
aussi avait tenté, mais sans aucun succès, de réformer et de ranimer
l'empire turc; humilié jusqu'à la rage, dans son vieil orgueil de
sultan, d'avoir subi la loi d'un soldat de fortune, ayant voué à ce
dernier une haine sombre, implacable, et possédé par cette unique
pensée: prendre sa revanche à tout prix et à tout risque; d'autre
part, Méhémet-Ali, plus fin, plus contenu, plus dissimulé, mais fier
de ses succès, confiant dans ses forces et son étoile; d'une ambition
sans limite et sans scrupule; non-seulement aspirant à un pouvoir
héréditaire, mais rêvant même de jouer, auprès de son suzerain, le
rôle d'une sorte de maire du palais[2].
[Note 2: «Tout le mal vient du sultan, disait Méhémet-Ali à M. de
Bois-le-Comte, en 1833. Je voulais le détrôner, mettre son fils à sa
place. J'aurais été assister mon nouveau souverain pendant son
enfance, et j'aurais laissé Ibrahim en Égypte.» (_Mémoires inédits de
M. de Sainte-Aulaire._)]
Des deux côtés, à Constantinople et à Alexandrie, on était donc aux
aguets, cherchant l'occasion, là d'une revanche, ici de nouveaux
succès. Mahmoud nouait des intrigues en Syrie, y fomentait des
insurrections, rassemblait des troupes, mettait en mouvement des
vaisseaux, et annonçait, de temps à autre, aux ambassadeurs, que, n'y
pouvant plus tenir, il allait engager la lutte. Méhémet-Ali prenait
des allures royales et dédaignait de remplir, envers son souverain,
les conditions qui lui étaient imposées. Aux musulmans, il se
présentait comme le vrai, le seul défenseur de l'islamisme contre le
czar. En même temps, fort occupé du monde chrétien, il s'appliquait à
séduire les consuls, se faisait tenir au courant des dissentiments
existant entre les puissances occidentales et la Russie, et, persuadé
qu'une guerre générale était imminente, se flattait d'en tirer large
profit; il prétendait même la hâter, et, le 3 septembre 1833, faisait
passer à la France et à l'Angleterre, une note par laquelle il leur
offrait une armée de cent cinquante mille hommes, avec une flotte de
sept vaisseaux et de six frégates, pour attaquer la Russie, demandant
comme prix de son concours la permission de se proclamer
indépendant[3]. Rebuté de ce côté, il changeait de rôle, en habile
comédien qu'il était, ne se montrait plus ami docile, mais jouait la
mauvaise tête et feignait d'être résolu à tout bouleverser, dans
l'espoir que les puissances effrayées lui feraient obtenir quelque
chose pour avoir la paix. D'autres fois, il portait son action sur
Constantinople, nouait des relations dans le Divan, offrait de réduire
son armée et d'augmenter son tribut, si le sultan faisait droit à ses
demandes. Ses moyens variaient; son but était toujours le même:
obtenir sinon l'indépendance absolue, du moins l'hérédité de ses
pachaliks.
[Note 3: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
Ainsi, d'année en année, la situation devenait plus tendue entre
Constantinople et Alexandrie. Chaque fois que la rupture paraissait
imminente, les puissances, qui toutes alors redoutaient fort le
moindre ébranlement, pesaient sur le sultan comme sur le pacha, afin
de contenir le ressentiment de l'un et l'ambition de l'autre. Mais,
d'accord pour imposer le _statu quo_, elles étaient loin d'agir par
les mêmes motifs et d'avoir les mêmes vues sur les questions qui se
posaient en Orient. Ce sont ces vues qu'il importe d'abord de bien
connaître; elles aideront à comprendre les événements qui vont se
dérouler.
Commençons par la France. On sait comment, dès 1834, le duc de
Broglie, à cette date ministre des affaires étrangères, avait entrevu,
dans la crise orientale, l'occasion d'une grande opération de
diplomatie et de guerre qui eût dissous la coalition des puissances
continentales et donné à la France, en Europe, une situation analogue
à celle que devait lui faire plus tard la guerre de Crimée[4]. Mais
l'éminent homme d'État, qui concevait ce plan et le traçait avec la
netteté habituelle de son esprit, se croyait encore trop proche de
1830 pour en précipiter l'exécution, et, tout en protestant contre le
traité d'Unkiar-Skélessi, il s'était refusé à provoquer une rupture.
Cette préoccupation d'éviter tout ébranlement en Orient fut plus
marquée encore sous le ministère suivant. N'était-ce pas l'époque où
notre diplomatie, loin de rechercher les aventures, se vantait
elle-même de «faire du cardinal Fleury[5]»? À chaque menace de
conflit, M. Thiers d'abord, M. Molé ensuite, s'empressaient d'agir,
avec les autres puissances, pour empêcher le sultan et le pacha de se
jeter l'un sur l'autre[6]. Toutefois, si en pareil cas nos ministres
n'épargnaient pas plus leurs représentations à Alexandrie qu'à
Constantinople, ils laissaient voir leur sympathie persistante pour
Méhémet-Ali[7]. L'opinion et le gouvernement s'intéressaient à la
fortune du maître de l'Égypte et du conquérant de la Syrie, par
sentiment plus encore que par calcul, éblouis par ses succès, croyant
à sa force, dupe de ses feintes et de ses caresses. Vainement
quelques-uns de nos agents diplomatiques, l'amiral Roussin,
ambassadeur à Constantinople, M. de Barante, ambassadeur à
Saint-Pétersbourg, ou M. de Sainte-Aulaire, ambassadeur à Vienne,
mettaient-ils en doute et la puissance du pacha et l'avantage que
pouvait avoir la France à seconder son ambition[8]; leurs
avertissements se perdaient dans l'engouement général. Il était à peu
près admis par tous qu'en Orient la cause de Méhémet-Ali était celle
de la France.
[Note 4: Voy. plus haut, t. II, chap. XIV, § VII.]
[Note 5: Lettre de M. Thiers, en date du 15 avril 1836 (Cf. plus haut,
t. III, p. 52).]
[Note 6: Dépêches de M. Thiers à M. de Barante, 26 avril 1836; de M.
Molé à M. de Barante, 19 avril, 19 octobre 1837, 26 juillet et 14
septembre 1838; de M. Molé à M. de Sainte-Aulaire, 31 octobre 1838; de
M. de Montebello à M. de Barante, 12 avril 1839. (_Documents
inédits._)]
[Note 7: Sur les origines de cette sympathie, cf. t. II, p. 357.]
[Note 8: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire_ et lettre de M. de
Barante à M. Molé, 22 août 1838. (_Documents inédits._)]
L'Angleterre aussi redoutait tout conflit qui eût exposé le sultan à
une nouvelle défaite et fourni au czar l'occasion d'exercer la
protection armée, prévue par le traité d'Unkiar-Skélessi[9]. La
nécessité de faire échec au gouvernement de Saint-Pétersbourg sur le
Bosphore passait pour un des axiomes de la politique britannique. Ce
n'était pas, d'ailleurs, à cette époque, le seul théâtre où les
Anglais se heurtaient aux Russes; l'antagonisme éclatait, en même
temps, dans la Perse et dans l'Afghanistan. Il en résultait des
rapports assez tendus, et lord Palmerston disait: «Il m'est agréable
d'être désagréable à la Russie.» Ces sentiments n'étaient pas pour
nous déplaire; mais voici où nous cessions de nous entendre avec nos
voisins. Autant le pacha était populaire en France, autant il était
mal vu des Anglais. Ceux-ci lui en voulaient d'avoir établi dans ses
États des monopoles nuisibles à leur commerce, et de s'être montré peu
disposé à leur livrer, soit la route de Suez, soit celle de
l'Euphrate. La faveur même que nous témoignions à Méhémet-Ali le
rendait suspect au delà du détroit. Les maîtres de Gibraltar et de
Malte s'offusquaient de voir les conquérants de l'Algérie dominer en
Égypte et en Syrie; les maîtres de l'Inde n'admettaient pas que les
routes y conduisant fussent directement ou indirectement dans notre
main[10]. Ce n'était pas de lord Palmerston, dont l'ordinaire
malveillance contre la France et contre Louis-Philippe venait d'être
encore avivée, en 1836, par notre refus d'intervenir en Espagne, que
l'on pouvait attendre quelque ménagement dans l'expression de ces
méfiances. Il s'y complaisait, au contraire, et l'on en trouve la
trace singulièrement âpre et rude dans les lettres qu'il écrivait
alors aux confidents de sa politique[11]. Sous prétexte de contenir le
pacha, il l'eût volontiers brisé, et était toujours empressé à
proposer contre lui des mesures de rigueur auxquelles nous nous
refusions. Faute de pouvoir le frapper par les armes, il voulut
l'atteindre par la diplomatie. Après des négociations rapides et
mystérieuses que la haine de Mahmoud contre son vassal facilita
singulièrement, un traité de commerce fut conclu, en août 1838, entre
la Grande-Bretagne et la Turquie: son principal objet était d'abolir
les monopoles, à partir du 1er mai 1841, dans toute l'étendue de
l'empire, y compris les pays gouvernés par Méhémet-Ali: coup droit à
l'adresse de ce dernier, dont on supprimait ainsi les revenus. Encore
lord Palmerston pouvait-il passer pour modéré à côté de son
ambassadeur à Constantinople, lord Ponsonby, diplomate sans mesure et
sans scrupule dans ses sympathies ou ses préventions, impérieux,
étourdi, querelleur, cassant; à l'ordinaire, indolent au point de ne
se lever qu'à six heures du soir, mais capable, à un moment donné,
d'une énergie violente; ne connaissant d'autre droit que l'intérêt de
son pays et de ses nationaux; exigeant et obtenant du sultan la
destitution du ministre des affaires étrangères, parce qu'un négociant
anglais, pris en flagrante contravention, avait été bâtonné; prompt à
briser les vitres, ne s'embarrassant pas des responsabilités, plus
disposé à diriger son gouvernement qu'à se laisser diriger par lui, le
compromettant souvent; malgré tout, se maintenant en place, grâce à
son crédit parlementaire et aussi parce que, même dans ses esclandres,
il servait ou du moins flattait les passions de son ministre et de sa
nation. Sa réputation était faite par toute l'Europe; M. de Nesselrode
le traitait d'«extravagant»[12]; «c'est, disait M. de Metternich, un
fou qui serait capable de faire la paix ou de déclarer la guerre
malgré les ordres formels de sa cour[13]». Anglais de la vieille
roche, détestant les Russes[14] et jalousant les Français, il avait
juré la perte de Méhémet-Ali, qui avait, à ses yeux, le double tort
d'être le client de la France et de fournir à la Russie une occasion
de protéger la Porte. Aussi ne manquait-il pas d'entretenir et
d'aviver contre lui la fureur du sultan, tellement qu'il semblait
parfois pousser ce dernier au conflit redouté par le gouvernement
anglais. Du reste, lord Palmerston lui-même, tout en détournant la
Porte d'attaquer pour le moment le pacha, la pressait de s'y préparer
par l'organisation de son armée et la restauration de ses
finances[15]. Ajoutons, pour compléter cette physionomie de la
politique anglaise, qu'au moment où elle dénonçait, comme une atteinte
à l'équilibre général, l'influence de la France en Égypte, elle
profitait, en janvier 1839, de ce que l'Europe regardait ailleurs,
pour mettre la main sur Aden et créer un nouveau Gibraltar à l'entrée
de la mer Rouge.
[Note 9: Lettre de lord Palmerston à lord Granville, 8 juin 1838.
(BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 234.)]
[Note 10: BULWER, t. II, p. 256.]
[Note 11: BULWER, t. II, p. 147, 233, 235, 248, 250.]
[Note 12: Dépêche du 13 septembre 1839. (HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs_, t. II, p. 386.)]
[Note 13: Dépêche de M. de Sainte-Aulaire, du 8 avril 1841.
(_Documents inédits._)]
[Note 14: Lord Ponsonby disait à M. de Bois-le-Comte, en janvier 1834:
«Nous avons fait le serment de brûler la flotte russe à Sébastopol, et
nous tiendrons ce serment.» (_Mémoires inédits de M. de
Sainte-Aulaire._)]
[Note 15: Lettre de lord Palmerston à lord Ponsonby, du 13 septembre
1838. (BULWER, t. II, p. 246.)]
On aurait pu croire que les raisons qui faisaient redouter aux deux
puissances occidentales un conflit entre le pacha et le sultan, devaient
le faire désirer par la Russie. Il n'en était rien. Sans doute le
gouvernement de Saint-Pétersbourg ne faisait pas bon marché du droit de
protection qu'il s'était fait accorder en 1833, et ne se montrait
nullement disposé à le partager avec le reste de l'Europe[16]; mais il
se rendait compte des dangers auxquels il s'exposerait en l'exerçant.
Notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, M. de Barante, écrivait, le 4
décembre 1838: «La Russie n'a, en ce moment, aucun projet sur la
Turquie. Elle craint, plus qu'aucune puissance, de voir arriver le cas
prévu par le traité d'Unkiar-Skélessi. Par orgueil, elle tiendrait sa
parole et enverrait une armée à Constantinople; seulement, elle prévoit
que ce serait la guerre, et la guerre de tous contre elle. Aussi elle
veut le _statu quo_ et s'effraye quand il est en péril[17].»
L'ambassadeur russe près le sultan unissait donc ses efforts à ceux du
représentant de la France et de l'internonce d'Autriche, pour détourner
le Divan de toute tentative contraire à l'arrangement de Kutaièh. Le
czar s'était d'ailleurs aperçu qu'en laissant trop voir, après 1830, son
désir d'allumer une grande guerre contre la France, il s'était fait du
tort en Europe, particulièrement en Allemagne, où l'on avait soif de
repos. Désormais, il visait à se faire, au contraire, «un renom de
modération et d'amour de la paix[18]». Son principal ministre, M. de
Nesselrode; était bien l'homme de cette nouvelle attitude: quoique
incapable de résister à une seule folie de son maître, il était, par
lui-même, raisonnable, poli, éloigné de tout ce qui était hasardeux et
compliqué, et se sentait beaucoup plus à son aise quand l'empereur était
sage[19]. Ce n'était pas qu'au fond Nicolas voulût moins de mal que par
le passé à la France de Juillet: son animosité subsistait et n'avait
même fait que s'exaspérer par l'impuissance. Mais, en se montrant modéré
dans les complications orientales, il se flattait précisément d'y
trouver l'occasion de nous jouer quelque méchant tour. Sa persuasion
était «qu'il serait toujours aisé de rompre l'alliance de l'Angleterre
et de la France, ou de profiter d'une rupture qui adviendrait
infailliblement[20]». Avec la perspicacité de la haine, il avait tout de
suite deviné où se ferait cette rupture. Causant un jour, en février
1839, avec M. de Barante, de la situation du Levant et de la question
égyptienne, il s'était laissé aller à dire: «L'Égypte! les Anglais la
veulent. Ils en ont besoin pour la nouvelle communication qu'ils
cherchent à ouvrir avec les Indes; ils s'établissent dans le golfe
Persique et la mer Rouge. Vous vous brouillerez avec eux pour
l'Égypte[21].» Notre vigilant ambassadeur avait eu soin de transmettre
aussitôt à son gouvernement une conversation qui trahissait si
clairement l'espoir de notre mortel ennemi. Quelques semaines plus tard,
complétant cet avertissement, M. de Barante faisait connaître le piége
qu'allait nous tendre la politique russe. «Le gouvernement de
Saint-Pétersbourg, écrivait-il, entrera avec complaisance dans tous les
projets d'arrangement destinés à assurer l'état de paix... mais son
influence s'exercera à diminuer et à anéantir la nôtre. Il cherchera à
faire que tout se règle presque indépendamment de nous... Il a
l'espérance de nous tenir dans un état d'isolement pacifique, de nous
placer plus ou moins hors du cercle où pourraient se traiter les communs
intérêts de l'Europe[22].» C'était écrire, plus de quinze mois à
l'avance, l'histoire du traité du 15 juillet.
[Note 16: Toutes les fois que les autres puissances lui parlaient
d'établir un concert sur ce sujet, le gouvernement russe faisait la
sourde oreille. (Dépêche inédite de M. de Barante à M. Molé, en date
du 17 décembre 1838.) En 1838, Méhémet-Ali ayant menacé de recourir
aux armes, lord Palmerston invita aussitôt les représentants de la
France, de l'Autriche et de la Russie à s'entendre avec lui, pour
arrêter les moyens de coercition à employer contre le pacha. En
réponse à cette communication, le gouvernement de Saint-Pétersbourg
fit notifier à Paris et à Londres, «qu'il verrait sans méfiance les
mesures prises par les puissances maritimes dans la Méditerranée, mais
que si, ce nonobstant, la Porte se trouvait menacée à Constantinople,
il pourvoirait à la sûreté de son alliée, comme il y était tenu par le
traité d'Unkiar-Skélessi». Loin donc de s'associer à une action
commune, le czar disait en quelque sorte à la France et à
l'Angleterre: «Je ne me mêlerai pas de ce que vous ferez dans la
Méditerranée; ne vous mêlez pas davantage de ce que je ferai dans la
mer de Marmara.» (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]
[Note 17: Lettre à M. Bresson.--M. de Barante ajoutait, peu après, le
6 mai 1839, dans une dépêche à M. de Montebello: «On aime mieux
attendre une époque où l'Europe, livrée à d'autres circonstances, ne
tiendrait plus, comme aujourd'hui, la puissance russe en observation,
en surveillance assidue.» (_Documents inédits._)]
[Note 18: Dépêche de M. de Barante à M. Molé, 13 février et 31 mars
1839; lettre du même à M. Bresson, 15 avril 1839. (_Documents
inédits._)]
[Note 19: M. de Barante écrivait un peu plus tard: «M. de Nesselrode
est un de ceux qui disent le moins la vérité à l'Empereur. Son
caractère est timide; il aime son repos avant tout. Il est convaincu
de l'inutilité d'une contradiction directe; il attend que les
premières impressions se calment, se bornant à faire en sorte que la
politique de l'Empereur soit suivie avec prudence, sans détermination
trop soudaine et trop risquée.» (Lettre à M. Guizot, du 28 mai 1841.
_Documents inédits._)]
[Note 20: Lettre de M. de Barante à M. Bresson, 20 novembre 1838.
(_Documents inédits._)]
[Note 21: Dépêche de M. de Barante à M. Molé, 13 février 1839.
(_Documents inédits._)]
[Note 22: Cette lettre, en date du 31 mars 1839, était adressée à M.
Thiers, que M. de Barante, trompé par un faux bruit, croyait alors
être devenu ministre des affaires étrangères. M. de Barante ajoutait,
le 8 juin 1839, dans une lettre au maréchal Soult: «Déjà, plus d'une
fois, j'ai eu l'occasion de dire que le danger n'était point de voir
se former contre nous une coalition guerroyante, mais une coalition
pacifique, unie pour diminuer notre influence.» (_Documents
inédits._)]
Le gouvernement de Vienne était au moins aussi intéressé que celui de
Londres à empêcher les Russes de dominer à Constantinople. M. de
Metternich répétait volontiers «qu'il valait mieux, pour son pays,
courir les chances d'une guerre d'extermination que de laisser la
Russie acquérir un seul village sur la rive droite du Danube[23]». En
1828 et 1829, lors de la guerre entre le czar et le sultan, le cabinet
autrichien avait proposé, sans succès il est vrai, à l'Angleterre et à
la France, de former une coalition contre la Russie, et il avait été
sur le point de se jeter seul dans la lutte pour défendre le passage
du Danube. Les échecs subis, au début de ces campagnes, par les armes
russes, n'avaient excité nulle part plus d'allégresse qu'à Vienne.
Après les événements de Juillet, M. de Metternich ne changea pas
d'avis sur Constantinople; mais une crainte plus pressante, celle de
la révolution française, effaça ou du moins domina dans son esprit
toute autre préoccupation. La Russie devant former l'arrière-garde de
la nouvelle Sainte-Alliance, il se crut obligé de la ménager. De là
ses efforts pour se persuader et pour persuader aux autres que la
politique russe était absolument changée, et que le czar avait, sur
l'Orient, les vues les plus modérées et les plus désintéressées[24].
Quand on fut un peu éloigné de 1830, quand la monarchie de Juillet eut
donné, au dedans, des gages de sa résistance conservatrice, et se fut,
au dehors, rapprochée des puissances continentales, le chancelier
sentit renaître sa préoccupation de l'ambition moscovite. Il écouta
avec moins de méfiance notre ambassadeur, M. de Sainte-Aulaire, qui ne
manquait pas une occasion de lui démontrer l'intérêt de l'Autriche à
s'allier avec la France et l'Angleterre pour défendre l'empire ottoman
contre la Russie, et il laissa entrevoir qu'à un moment donné, il ne
refuserait peut-être pas son concours[25]. Toutefois, ce n'était
jamais dans la politique de M. de Metternich de précipiter les
événements. Bien que voyant de loin les difficultés, il aimait mieux
les attendre qu'aller au-devant, et se fiait volontiers au temps pour
les écarter ou les atténuer; sa maxime favorite était «que l'art de
guérir consistait à faire durer le malade plus que la maladie». Nul ne
pouvait donc être surpris de le voir s'unir à ceux qui cherchaient à
prolonger le plus possible le _statu quo_ en Orient. Ce n'est pas que
ce _statu quo_ lui plût complétement. Sans avoir, contre Méhémet-Ali,
la même animosité que l'Angleterre, il goûtait peu ce parvenu, dont
l'origine et les prétentions lui paraissaient avoir quelque chose de
révolutionnaire. Et surtout, il regrettait qu'en 1833, la France eût
poussé à un arrangement direct entre le sultan et le pacha, au lieu de
faire régler la question par l'entremise et sous la garantie de toutes
les puissances. «Si l'on eût suivi ce dernier système, disait-il, le
czar n'aurait pu faire de son côté le traité d'Unkiar-Skélessi.» Aussi
le désir le plus vif du chancelier autrichien, celui qu'il ne manquait
pas une occasion de témoigner dans ses conversations avec les
ambassadeurs, était d'amener les puissances à une délibération commune
sur tout ce qui regardait l'empire ottoman, et il laissait voir que,
dans sa pensée, Vienne serait le siége indiqué d'une telle conférence.
[Note 23: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
[Note 24: Cf. plus haut, t. II, p. 359 et 364.--Faut-il croire qu'en
septembre 1833, lors de l'entrevue de Münchengraetz, la cour de Vienne
alla jusqu'à conclure secrètement avec la Russie un traité de partage
éventuel? Le fait est rapporté par MARTENS, dans un ouvrage intitulé:
_Die Russische Politik in der orientalischen Frage_, et cité par
HILLEBRAND, t. II, p. 360.]
[Note 25: Par moments même, on eût pu croire que le cabinet de Vienne
allait tout de suite lier partie avec les puissances occidentales
contre le gouvernement de Saint-Pétersbourg; seulement, il s'arrêtait
bientôt, comme effrayé de sa hardiesse et tremblant de n'être pas
assez soutenu. C'est ainsi qu'en 1837, des difficultés s'étant élevées
entre l'Angleterre et la Russie, au sujet de la saisie, dans la mer
Noire, d'un navire anglais, le _Vixen_, M. de Metternich fit des
avances à la première de ces puissances, puis les retira, croyant
avoir lieu de douter de sa résolution. Comme on lui demandait compte
de cette volte-face: «L'Autriche, répondit-il, ne pouvait pas se
brouiller avec la Russie, pour une affaire sans valeur que
l'Angleterre elle-même ne voulait pas pousser jusqu'au bout. Soyez
certain que vous nous trouveriez au besoin, si vous aviez raison et
volonté de soutenir votre droit.» Et il disait à M. de Sainte-Aulaire:
«Les whigs sont de misérables fanfarons; jamais ils n'auront le
courage de tirer un coup de canon. Malheur à qui s'engagerait avec eux
dans une partie difficile; ils l'abandonneraient au jour du danger.»
(_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]
C'est ainsi que, par des raisons et avec des vues différentes, toutes
les puissances s'étaient rencontrées, depuis 1833, dans un même effort
pour contenir le sultan et le pacha. Elles y avaient réussi, tant bien
que mal, pendant six années. Paix fragile, cependant, à la merci des
coups de tête d'un furieux ou d'un ambitieux. Ce fut Mahmoud qui se
lassa le premier d'obéir à la consigne européenne. Atteint du
_delirium tremens_, ne semblant presque plus qu'un cadavre, il se
sentait mourir, mais n'en était que plus impatient d'assouvir sa
haine. Au printemps de 1839, tout indiquait qu'il allait rompre la
paix. Par son ordre, on avait levé, de gré ou de force, tout ce que
l'on avait pu trouver de soldats, et une armée considérable se massait
en Asie Mineure, dans le voisinage des territoires occupés par les
Égyptiens. À ces démarches menaçantes, Méhémet-Ali répondit en
renforçant ses troupes de Syrie, que commandait son fils Ibrahim. Il
était, au fond, ravi de voir approcher l'heure des combats; mais,
plus habile que le sultan, il ordonna aux siens de se tenir sur la
défensive. Ému de ce bruit et de ce mouvement, l'ambassadeur de France
tenta un dernier effort pour maintenir la paix: ce fut sans succès,
d'autant que lord Ponsonby, loin d'agir dans le même sens, comme l'y
obligeaient les instructions de son gouvernement, encourageait sous
main Mahmoud[26]. Celui-ci n'hésita donc pas à donner à ses généraux
l'ordre d'ouvrir les hostilités. Le 21 avril 1839, l'armée ottomane
franchissait l'Euphrate.
[Note 26: Peu après, comme le chargé d'affaires de France à Londres se
plaignait à lord Palmerston de la conduite de lord Ponsonby en cette
circonstance, le ministre anglais se défendit en lisant les dépêches
envoyées du _Foreign Office_, qui toutes concluaient à empêcher la
guerre d'éclater. «Maintenant, ajouta-t-il, je ne saurais vous nier
que l'opinion personnelle de lord Ponsonby, opinion que je ne partage
pas, a toujours été opposée au maintien du _statu quo_ de Kutaièh; il
préférait même les partis extrêmes, comme susceptibles au moins d'un
dénouement favorable.» Lord Palmerston exprimait l'espoir, mais sans
oser rien affirmer, «que l'ambassadeur avait fait passer ses opinions
personnelles après ses instructions». (Dépêche de M. de Bourqueney au
maréchal Soult, 9 juillet 1839, citée dans les _Mémoires de M.
Guizot_.)]