ne peut traîner ni dans les montagnes ni dans le sable, et à cause de
cela n’étant d’aucune utilité, puisque les canons ne sont utiles que si
l’on peut les transporter d’un lieu dans un autre ; et considérant que
les canons qui sont au Soudan ne se trouvent pas dans ces conditions,
j’ai ordonné qu’on en brise quelques-uns et qu’on réunisse les autres.
J’ai laissé dans le Gheziré (Sennaar) ce qui est nécessaire en canons
légers ; le reste se trouve à Korosko. J’ai ordonné qu’on le transporte
à Kartoum ; et lorsque tous les canons seront réunis, on enverra dans
chaque partie du pays ce qui y sera nécessaire.
Il est également de toute première nécessité, et c’est là mon plus vif
désir, d’avoir en tout temps de vos nouvelles sur la situation du pays
et sur ce qui peut y arriver. Il faut donc que vous organisiez un
service de poste pour le Gheziré (Sennaar), Kordofan et Taka, de Gherizé
à About-Khamat. Pour chaque dix heures de marche de chameau, soit pour
cinq heures environ de marche à dromadaire, vous établirez des stations
de deux dromadaires qui se remettront mutuellement les dépêches. Vous
leur ferez préparer des habitations pour qu’ils y restent toujours. Vous
vous occuperez des moyens de pourvoir à leur nourriture, ainsi que de
celle de leurs dromadaires. Vous mettrez trois stations entre Abou-
Khamat et Korosko : la première à Abou-Khamat ; la deuxième à Marat ; la
troisième à Korosko, afin de faciliter l’arrivée de vos dépêches. Vous
établirez dix dromadaires pour le service du mouderié.
Si quelqu’un vous attaquait et que le nombre de vos ennemis fût grand et
que vous ayez besoin de secours du Caire, expédiez-m’en immédiatement
l’avis ; et au même moment je vous enverrai de quoi faire trembler leur
cœur, les détruire et les disperser ; et je viendrai moi-même, afin de
punir ceux qui auront osé susciter des troubles et faire le mal.
Sachez bien que les préparatifs nécessaires seront toujours faits au
Caire, ainsi que ceux pour le cas de nécessité de ma présence avec des
troupes que je conduirai avec moi au Soudan ; et je punirai d’une
manière exemplaire ceux que je reconnaîtrai coupables. Soyez convaincu
aussi que si j’apprends que les habitants ont eu à supporter des
vexations de votre part ou de celle des cheiks, aucun de vous ne sera
épargné. Sachez-le bien et agissez en conséquence, puisque tel est mon
ordre et qu’il vous exprime ma volonté.
Cachet de S. A. le vice-roi.
(L. S.)
DEUXIÈME ORDRE DU VICE-ROI.
Dans l’ordre que je vous ai donné pour le règlement de l’impôt et pour
les autres règlements à mettre en vigueur, il est dit que l’impôt est
fixé sur cette base depuis l’année solaire 1272 (zilkegge 1273) ; que ce
que les habitants auraient payé depuis le commencement de l’année
jusqu’à présent, devrait être décompté sur l’impôt de cette année, et
que par suite de mon amour pour mon peuple, vous ne réclamiez pas des
habitants les arrérages dus jusqu’à toute l’année 1271.
Mais comme tout cela n’était pas expliqué assez clairement dans l’ordre
précité, et que les habitants de ces pays sont illettrés, je crains
qu’ils ne pensent que les arrérages existent toujours et qu’ils en sont
débiteurs ; et je viens par ce nouvel ordre les tranquilliser tout à
fait, afin que leur joie et leur bonheur soient complets, et je leur
explique plus clairement ma volonté.
Les sommes qui ont été encaissées depuis le commencement de l’année 1272
jusqu’à ce jour, seront déduites, après décompte fait, ainsi qu’il est
dit dans mon ordre précédent, de l’impôt de l’année courante, après que
les comptes des serafs (agents comptables) auront été vérifiés avec
toute exactitude.
Pour ceux qui seront créanciers jusqu’à la fin de 1271, pour excédants
payés sur l’impôt par eux dû, quoique l’équité exigeât que ces excédants
fussent compensés par les arrérages, néanmoins je veux dans ma justice
que mes sujets ne perdent rien de ce qui leur est dû, et en conséquence,
tous ceux qui se trouveront créanciers pour de pareilles sommes bien
prouvées, après une vérification exacte et rigoureuse, vous leur
compenserez ces excédants sur l’impôt de l’année courante.
Dans mon ordre susdit, il est écrit que si un Bédouin change de tribu,
l’impôt qu’il payait dans sa tribu sera porté au compte de la nouvelle
tribu qu’il aura choisie, et que si un Bédouin semait des terres en
dehors de sa tribu, il ne devrait payer que le seul impôt de ces terres,
et que l’impôt qu’il payait dans sa tribu devrait être décompté du
compte de la tribu. Mais si ces cas se présentent et qu’on doive
reporter d’une tribu sur l’autre l’impôt que le Bédouin payait dans sa
première tribu, il pourrait naître des discussions au sujet de la somme
d’impôt que le Bédouin payait dans sa première tribu, ce qui exigerait
des vérifications et une grande perte de temps.
Afin d’éviter ces difficultés, vous vous ferez remettre à l’époque où
l’impôt des tribus sera arrêté par chaque chef de tribu, un état
nominatif de la répartition de l’impôt sur chaque individu, que vous
conserverez au mouderié pour vous en servir au besoin.
Il est nécessaire également de connaître les limites de chaque village
et d’obliger les cheiks et les notables à respecter ces limites, et
d’établir des gardiens nécessaires qui seront responsables de tout
assassinat ou vol qui aura eu lieu dans les limites de leur village, et
qui seront obligés de représenter le voleur ou l’assassin, et dans le
cas contraire, responsables personnellement. Cela est ordonné pour la
sûreté des routes, et afin d’éviter qu’on ne se rejette la
responsabilité les uns sur les autres, ce qui rendrait l’instruction des
affaires extrêmement longue et la vérité très-difficile à découvrir.
Vous ferez donc ce qui sera nécessaire pour fixer les limites de chaque
village ; vous ferez comprendre aux cheiks la responsabilité qui pèse
sur eux.
Jusqu’à ce jour, les voleurs et les assassins, qui sont condamnés aux
travaux forcés à perpétuité, étaient mis dans les bagnes du Soudan ; si,
au lieu de cela on les avait transportés dans des bagnes situés dans des
localités éloignées de leurs familles et de leurs villages, la
connaissance de cette pénalité les eût très-probablement empêchés de
commettre leur mauvaise action. En conséquence, j’ai décidé que ceux qui
seraient condamnés à perpétuité seraient envoyés aux bagnes d’Égypte,
afin d’y subir leur peine, et que ceux qui se rendraient coupables en
Égypte et seraient condamnés à la même peine la subiraient dans le
Soudan.
Les comptes étaient présentés antérieurement au gouverneur général. Mais
aujourd’hui que chaque province est indépendante, vous enverrez tous les
trois mois vos comptes au Caire.
Sur ce, vous donnerez connaissance du contenu de cet ordre à tous les
cheiks et aux notables ; vous leur en ferez bien comprendre le contenu,
afin qu’ils aient à s’y conformer.
Telle est ma volonté.
Cachet de S. A. le vice-roi.
(L. S.).
TROISIÈME ORDRE DU VICE-ROI.
Dans le règlement qui a été fait pour le Soudan, j’ai fixé l’impôt des
terres à raison de 25 piastres par feddan pour les îles, et 20 piastres
pour les bords du Nil ; mais comme il est nécessaire de fixer la
dimension du feddan, j’ai décidé que quoiqu’en Égypte et dans les pays
du Nord, le feddan soit de 333 1/3 kassabés de superficie, soit 18 1/8
kassabés de longueur environ sur la même largeur, le feddan sera pour le
Soudan de 400 kassabés, soit de 20 de largeur sur 20 de longueur, et que
l’arpentage sera réglé de cette manière.
La longueur de la kassabé sera de 3 mètres ; j’en ai fait faire
plusieurs pour étalons, poinçonnées sur les deux extrémités. Je vous
envoie donc avec cet ordre une de ces kassabés pour vous servir
d’étalon, afin que toutes les kassabés nécessaires à l’arpentage soient
faites sur cette mesure, ni plus ni moins. Vous aurez soin de les faire
aussi poinçonner pour l’exactitude de la mesure, afin de pouvoir régler
les comptes en conséquence.
Telle est ma volonté.
Cachet de S. A. le vice-roi.
(L. S.)
QUATRIÈME ORDRE DU VICE-ROI.
En conséquence de mes intentions pour la révision des soldats et pour le
règlement de ce qu’il faut envoyer dans chaque partie du Soudan, vous
devrez vous entendre avec le moudir des troupes de Kartoum pour reviser
les soldats, dont un régiment restera au Sennaar et l’autre à Taka. Vous
les désignerez sous le nom de 1er et 2e régiment.
Ces deux régiments n’ont pas besoin de colonels. Les commandants de
bataillon commanderont les troupes et les travaux nécessaires ; c’est-à-
dire que chaque bataillon sera sous la responsabilité de son commandant.
Dans la révision, ceux qui ne seront pas jugés convenables pour le
service des régiments, en dehors des hommes trop faibles ou trop âgés,
vous en ferez quatre compagnies avec quatre capitaines pour le service
des quatre mouderiés, une pour chaque, pour la garde du kasné (trésor),
ou autres, etc.
J’ai envoyé mes ordres au moudir de Kartoum à cet égard, et je vous
envoie celui-ci pour vous y conformer, et une fois la révision terminée,
vous enverrez les compagnies dans les mouderiés pour les y enregistrer
d’après les ordres que j’ai donnés.
Car telle est ma volonté.
Cachet de S. A. le vice-roi.
(L. S.)
FIN.
APPENDICE
* * * * *
L’ISTHME DE SUEZ[16]
PAR
=M. F. DE LESSEPS=
* * * * *
CONFÉRENCE DE LA SALLE BARTHÉLEMY
* * * * *
L’accueil que je reçois de vous me met à l’aise, car vraiment j’étais
très-embarrassé pour me présenter dans cette enceinte après les hommes
éminents que vous avez entendus, surtout après le discours que vient de
prononcer mon honorable ami, M. Wolowski ; je n’ai pas, en lui
succédant, la prétention de le remplacer.
Je commencerai par vous faire une courte description de l’isthme de
Suez.
L’isthme de Suez est une langue de terre qui joint les deux continents
de l’Afrique et de l’Asie, et sépare la Méditerranée de la mer Rouge par
un espace de cent vingt kilomètres, environ trente lieues. Les deux
points extrêmes au sud et au nord sont : le golfe de Suez et le golfe de
Péluse. Le golfe de Péluse s’étend de l’est à l’ouest, du cap Cassius à
la pointe de Damiette. Le golfe de Suez s’avance entre l’Arabie et
l’Égypte. A l’occident de l’isthme et sur la Méditerranée se succèdent
les côtes maritimes de l’Égypte, de Tripoli, de Tunis, de l’Algérie et
du Maroc. En face de Péluse se développent les industrieux et populeux
rivages de l’Europe méridionale, les côtes de France, d’Italie, le golfe
Adriatique, Trieste, Venise, les îles de l’Archipel ; au nord,
Constantinople et la mer Noire ; à l’est, la côte de Syrie.
Au sud de Suez, à droite, les côtes d’Égypte et d’Abyssinie, le détroit
de Bab-el-Mandeb, à cinq cent soixante lieues de Suez ; les côtes du
Zanzibar, la prolongation de la côte orientale d’Afrique, Madagascar en
face. Sur la gauche, en regardant toujours le sud, à partir de Suez,
nous avons le mont Sinaï, le golfe d’Acaba, l’Arabie Pétrée et l’Arabie
Heureuse ; en tournant le détroit de Bab-el-Mandeb, vers l’orient, Aden,
la suite des côtes d’Arabie, le golfe Persique, les Indes ; plus loin
encore, la Chine et la Cochinchine, les Philippines, etc.
L’isthme de Suez est à soixante-quinze lieues d’Alexandrie, à six cent
quarante de Marseille, à quatre cent quarante de Trieste, à trois cent
quatre-vingt de Constantinople.
Le point d’ouverture du canal maritime sur la Méditerranée a été choisi
à une égale distance des anciennes bouches Tanitique et Pélusiaque sur
la déclivité de la côte. Cette position garantit l’entrée du canal des
vents régnants du _nord-ouest_, arrêtés par la pointe avancée du cap de
Damiette.
Le cordon littoral n’a qu’une largeur de quarante à cinquante mètres. De
l’autre côté de ce cordon, intérieurement, se trouve le lac Menzaleh,
qui a cinquante lieues de tour. En faisant face à l’isthme, on a, à
gauche, les ruines de Péluse, à droite, les ruines d’une des plus
anciennes villes du monde, la ville de Tsan, dont la Bible fait mention
(l’Avaris des Grecs), et non loin de là, Taphnés (ou Daphné), où,
d’après le prophète Élie, existaient des briqueteries, près d’un palais
des Pharaons.
Le lac Menzaleh est traversé aujourd’hui par le canal maritime dans une
longueur de quarante-quatre kilomètres ; à la suite se trouvent des
bassins qui portent le nom de lacs Ballah. L’extrémité sud de ces
bassins est au soixante-deuxième kilomètre à partir de Port-Saïd.
Là commencent les dunes de Ferdane et le plateau d’El-Guisr, sur une
étendue de quinze kilomètres, dont la partie la plus élevée est de dix-
neuf mètres au-dessus du niveau de la mer.
Après le plateau d’El-Guisr se présente le bassin de Timsah, entouré de
dunes ; il est destiné à servir de port intérieur pour la grande
navigation qui passera par le canal maritime. A l’occident de ces lacs
commence une dépression longitudinale se dirigeant vers l’Égypte. Cette
vallée était l’ancienne terre de Gessen, dont les terrains nous ont été
concédés, et qui commence aujourd’hui à être fécondée par le canal d’eau
douce.
En revenant vers le lac Timsah, et si l’on se dirige vers le sud, on
rencontre, sur la ligne choisie pour le canal maritime, le plateau du
Serapeum, moins élevé que celui d’El-Guisr, puisque sa hauteur moyenne
n’atteint pas six à sept mètres au-dessus du niveau de la mer.
A la suite du Serapeum s’étend le vaste bassin des lacs Amers, occupant
une superficie de trois cent trente millions de mètres carrés, ou vingt-
cinq lieues de tour. Le canal traversera ce bassin, qui a déjà la
profondeur voulue pour le tirant d’eau des plus grands bâtiments. Entre
le bassin des lacs Amers et Suez, il existe une plaine de vingt
kilomètres qui n’est au-dessus du niveau de la mer que d’un mètre, dans
la partie la plus élevée, le reste étant à peu près au niveau de la mer.
Après vous avoir fait cette courte description géographique de l’isthme
de Suez, je crois qu’il ne sera pas sans intérêt pour vous d’entendre
quelques mots sur l’histoire de cette terre célèbre. Cette histoire est
très-peu connue, puisqu’elle n’a jamais été faite. C’est la Bible qui
nous donne les premiers renseignements sur les événements qui s’y sont
passés.
Abraham a traversé l’isthme. Il est venu en Égypte, à Memphis, où
existaient déjà depuis longtemps les plus grands monuments du monde.
Après Abraham, Jacob, venant de Syrie, a traversé l’isthme en face du
lac Timsah, et est arrivé à Ramsès, où il s’est établi avec soixante-dix
personnes, quatre cent trente ans avant Moïse qui a été sauvé des eaux
du Nil. Quelques géographes ont placé le berceau de Moïse en face de
Memphis, où le Nil est très-profond et très-rapide. Il y a ici des
mères, et je leur demande si jamais une mère aurait exposé son fils, là
où le courant l’aurait emporté ? Moïse a dû être exposé dans la branche
Tanitique, près du lac Menzaleh, non loin de nos travaux, et devant
l’ancienne ville de Tsan voisine de la vallée de Gessen. Les récentes
découvertes de M. Mariette ont constaté que c’était la résidence des
rois pasteurs, appelés _Hycsos_. Le nom de Sos signifie, en langue
éthiopienne, _pasteur_, et je pense que Suez vient de Sos. Ainsi la
terre de _Gessen_, qui en hébreu veut dire : terre des pâturages, ne
serait que la traduction de Sos.
Moïse a donc été sauvé sur une des branches du Nil, prise pour le Nil.
Aujourd’hui encore, les Arabes, comme la Bible, appellent Nil toutes les
branches du Nil, tous les grands canaux qui dérivent de ce fleuve.
Ainsi, lorsque la Bible dit que Moïse a été sauvé du Nil, ce passage
s’accorde parfaitement avec les dernières découvertes, qui constatent
que la capitale où résidaient les Pharaons était Tsan, plus tard Tanis
et Avaris, située à peu près à dix lieues de Port-Saïd, entrée de notre
canal sur la Méditerranée. Au pied des ruines de cette ville coule
l’ancienne branche Tanitique, qui maintenant se jette dans le lac
Menzaleh, au lieu de se jeter dans la mer, son embouchure ayant été
oblitérée. On voit sur ses bords, près de Tsan, comme autrefois, des
roseaux nombreux, et l’on comprend que c’est dans cet endroit que le
berceau de Moïse a dû être arrêté, ainsi que le dit la Bible, dont les
descriptions sont toujours parfaitement exactes.
Les recherches de M. Mariette ont amené la découverte d’une allée de
sphinx, sur lesquels on a reconnu le nom du roi qui régnait à l’époque
où Joseph, le fils de Jacob, était premier ministre.
Les figures de ces sphinx n’ont aucun rapport avec celles qu’on trouve
dans les autres parties de l’Égypte ; elles ressemblent aux pêcheurs
actuels du lac Menzaleh, qui seraient alors les descendants des anciens
conquérants Hycsos, dont l’histoire n’avait encore pu mentionner
l’origine. Ils appartiennent évidemment à la race assyrienne.
La Bible raconte les visites que Moïse faisait souvent, avec son frère
Aaron, dans le palais du roi ; et, en effet, il pouvait s’y rendre
facilement, car pour aller à Tsan il n’avait qu’une journée de marche,
tandis que, pour aller à Memphis, il lui aurait fallu trois ou quatre
jours.
Lorsque Moïse quitta l’Égypte, quatre cent trente ans après l’arrivée de
Jacob, il partit de la ville de Ramsès, où étaient établies des
briqueteries dans lesquelles les Hébreux étaient employés. Ceux-ci se
plaignaient amèrement du grand nombre de briques qu’on leur imposait
pour les constructions de l’Égypte, et surtout de ce qu’un nouvel
intendant des Pharaons les obligeait à fournir la paille qui entrait
dans la fabrication de ces briques. Je ne savais pas autrefois, ni vous,
sans doute, ce que la paille avait de commun avec les briques ; mais
j’ai vu depuis, que la paille entre pour un quart dans les briques que
font encore aujourd’hui les Égyptiens.
Ainsi, le motif attribué par la Bible au départ des Hébreux a été
l’obligation de faire des briques et de fournir la paille ! Le lieu d’où
partit Moïse, avec son peuple, était Ramsès. On y trouve encore une
statue en granit avec l’inscription de Ramsès. La Bible dit que la
première étape de la caravane de Moïse, après Ramsès, fut Socoth.
Socoth, en hébreu, veut dire tente. Ce même endroit s’appelle
aujourd’hui, en arabe, Oumriam (la mère des tentes).
La troisième station du peuple de Moïse était Etham, dans le désert.
Etham a conservé son nom. La tribu qui vient quelquefois faire paître
ses troupeaux dans cet endroit s’appelle la tribu des Ethamis.
La Bible dit que d’Etham Moïse revint en arrière. Il alla camper à Pi-
Hahiroth, entre Migdol et la mer, vis-à-vis de Bahal-Thsephon. Pi-
Hahiroth, en hébreu, veut dire : baie des roseaux. Aujourd’hui les
Arabes appellent cet endroit Oued-Bet-El-Bouze, qui veut dire aussi :
baie des roseaux, ou vallée des roseaux ; cette vallée, où il y a
toujours des roseaux, est voisine du lac Timsah.
Moïse a donc passé au lac Timsah, où arrivaient les dernières lagunes de
la mer Rouge. Le bassin des lacs Amers était un golfe, comme aujourd’hui
le golfe de Suez. Dieu, pour favoriser Moïse, envoya une tempête
effroyable qui empêcha l’armée du Pharaon de le poursuivre. Moïse
profita de la nuit et de la marée basse pour traverser les lagunes qui
avaient et ont encore deux à trois lieues de largeur. Lorsque, la
tempête ayant cessé, Pharaon arriva avec son armée, la mer avait grossi
et elle l’engloutit.
Moïse erra dans le désert, de l’autre côté du lac Timsah, pendant trois
jours, et s’arrêta à une source qu’il appela _Mara_, c’est-à-dire puits
amer, parce que l’eau y était très-amère. Dieu lui inspira l’idée d’y
jeter des plantes qui rendirent l’eau potable. Cet usage s’est conservé
jusqu’à nos jours. Des chefs arabes m’ont raconté que lorsqu’ils
voulaient boire cette eau, ou la faire boire à leurs bestiaux, ils y
mettaient une espèce d’épine-vinette qui croît dans le désert, et a la
propriété d’absorber les matières salines et alcalines de l’eau. Il est
intéressant de voir ainsi l’étude des lieux confirmer les croyances
religieuses que chacun de nous conserve dans son cœur. Je suis bien aise
de rappeler ces souvenirs dans une réunion où il y a beaucoup de
catholiques, puisqu’elle a pour objet la cause polonaise. Je suis
catholique croyant, et en même temps j’aime les nationalités qui veulent
s’affranchir du joug de l’étranger, surtout celle dont la cause nous
réunit, et qui fait battre et palpiter tant de cœurs nobles et généreux.
On ne peut toucher à l’histoire du monde sans rencontrer l’isthme de
Suez.
La sainte famille, fuyant la persécution d’Hérode, traversa l’isthme ;
elle s’arrêta non loin du lac Timsah, dans un endroit où j’ai eu le
bonheur de faire élever une chapelle catholique consacrée à sainte
Marie, que les Arabes appellent Setti-Mariam, et qu’ils ont eux-mêmes en
vénération. Elle est desservie par un chapelain français et visitée par
tous les voyageurs.
La sainte famille a donc traversé l’isthme, et Jésus enfant séjourna
près de l’endroit où Moïse avait été sauvé des eaux. Je n’ai vu faire
nulle part ce rapprochement.
Nos plus anciens souvenirs religieux prennent naissance dans cette
contrée, où s’ouvrira bientôt la grande voie du commerce qui servira de
lien entre tous les peuples.
Les Perses ont livré des batailles dans les plaines de Péluse ;
Alexandre a foulé le sol de l’isthme ; César a débarqué sur la plage de
Péluse, et y a remporté une victoire éclatante ; Pompée y mourut
assassiné.
L’isthme de Suez a vu Cléopâtre, la dernière reine de la dynastie des
Ptolémées. L’histoire rapporte qu’après la bataille d’Actium, Antoine
trouva cette princesse occupée à faire passer sa flotte pardessus
l’isthme, pour la faire entrer dans la mer Rouge. C’était peut-être
pendant la saison des basses eaux du Nil, et l’ancien canal se trouvait
à sec.
L’empereur Adrien fit réparer le canal des Pharaons. Amrou, le célèbre
lieutenant du calife Omar, le rétablit ; plus tard, le jeune général
Bonaparte se rendit du Caire à Suez après la bataille des Pyramides. En
explorant le littoral, il faillit être enseveli dans les flots de la mer
Rouge, et n’échappa à ce danger que grâce à la vitesse de son cheval.
Accompagné de Berthollet, de Monge, de Costaz, de Jomard, et de tous ces
savants dont les travaux nous ont servi à étudier et à mettre en œuvre
notre entreprise, il parcourut tout l’isthme, et le premier découvrit le
lit de l’ancien canal, en disant : « Messieurs, nous sommes en plein
canal des Pharaons. » Il a passé devant le lac Timsah, et est retourné
en Égypte par la vallée de Gessen et notre Ouady.
Je vais maintenant vous parler de nos travaux. — Il y a une question
qu’on a beaucoup agitée dans ces derniers temps, c’est la question du
travail dans l’isthme. Quand la Compagnie du canal de Suez a été
constituée, voici quel était l’état des travailleurs égyptiens. Il était
absolument comme au temps de la construction des pyramides. On enlevait
les populations des villages, on leur liait les mains, souvent on leur
mettait la corde au cou. Elles apportaient leurs vivres et même
quelquefois les matériaux de construction. On ne les payait pas ; le
travail s’exécutait à l’aide du fouet incitateur, suivant le système
dont on voit la représentation sur les monuments de la vieille Égypte.
Les grands travaux ainsi exécutés entraînaient à des pertes d’hommes
effroyables. De nos jours, le canal de Mahmoudieh, qui a été construit,
il y a quarante ans, par cent mille fellahs, a coûté la vie à trente
mille hommes dans l’espace de six mois. Hérodote raconte que, lorsque le
roi Nécos voulut essayer de faire un canal entre les deux mers, on avait
amené dans l’isthme une population considérable, et qu’il périt quatre-
vingt mille hommes. Récemment, quand on a fait le chemin de fer entre
Alexandrie et Suez, surtout entre le Caire et Suez, il en a péri plus de
mille dans une seule journée. On avait amené ces hommes par masses, à la
demande des agents anglais, qui, pressés de voir passer la malle des
Indes, poussaient, sans aucune considération, le gouvernement à réunir
le plus grand nombre de travailleurs possible. Un jour, on manque
d’eau ; les wagons qui devaient l’amener n’avaient pu arriver. Le
lendemain, on les annonce, les hommes se pressent sur ces wagons ; il y
a une mêlée terrible dans laquelle un grand nombre de malheureux
périssent.
Voilà, messieurs, l’état dans lequel nous avons trouvé le travail en
Égypte.