illustrer un règne. Jusqu’à lui, les terres avaient été possédées par le
gouvernement. Mohammed-Saïd les a distribuées aux fellahs, en
convertissant l’obligation de donner une partie des récoltes au
gouvernement, en un impôt en argent, payable par douzièmes. C’est ainsi
qu’il a répandu le bien-être et la prospérité dans le pays. Mais il
avait cru nécessaire de conserver pour les travaux de canalisation, dans
un pays qui ne vit que par les irrigations, le travail obligatoire. On
pense généralement que le Nil déborde, c’est une erreur, il ne déborde
pas. Il coulerait paisiblement dans son lit, si la main des hommes
n’avait ouvert, le long des berges, des canaux qui, lorsque l’eau monte
à une certaine hauteur, permettent d’irriguer les terrains. Il était
nécessaire, à cause de la configuration du pays, d’obliger les
populations à travailler à la réparation des canaux, sans lesquels elles
n’auraient pas pu exister. Ainsi le vice-roi, en donnant les terres aux
fellahs, en les rendant propriétaires, avait conservé le droit de leur
imposer les travaux d’utilité publique, surtout les travaux de
canalisation. Dans les fréquentes conversations que j’ai eues avec ce
prince pendant sept ans, et lorsque nous avons fait ensemble, en 1856,
une convention par laquelle il s’engageait à nous fournir le nombre
d’hommes désigné par nos ingénieurs, pour exécuter le canal de Suez, il
avait désiré fixer de la manière la plus humaine le travail des fellahs,
en leur faisant distribuer en abondance l’eau, dont la privation avait
autrefois causé tant de maux aux travailleurs de l’Égypte, en leur
fournissant des abris et des soins médicaux. Nous avons exécuté les
dispositions concertées avec lui, et nous avons dans l’isthme non-
seulement des médecins dévoués, mais encore ces bonnes sœurs de charité
qui, en Orient comme partout, font plus que toutes les propagandes du
monde, parce que leur propagande, à elles, c’est la propagande pratique
de la charité, du dévouement et du bien.
Nous avons là des sœurs de charité qui, nuit et jour, se dévouent au
soin des malades. Assurément, jamais les fellahs n’ont été mieux traités
que dans l’isthme, et le vice-roi nous disait bien souvent : « Il faut
commencer par payer ces hommes ; il faut qu’ils sachent que le travail,
pour lequel ils n’ont jamais eu de rémunération, leur sera payé.
J’aurais contre moi tous les grands du pays et tous les propriétaires,
si, dès à présent, j’affranchissais les fellahs, et je n’aurais aucun
moyen de maintenir l’existence de l’Égypte, si je les affranchissais
immédiatement de toute espèce de travail obligatoire. Eh bien, je
commence par établir avec vous les conditions de leur payement. Du
moment qu’ils pourront rapporter dans leurs villages un petit pécule, le
travail deviendra en Égypte un attrait, ce qu’il n’a jamais été. »
Nous avons fidèlement accompli les engagements que nous avions
contractés. Avant la mort de Mohammed-Saïd, nous avions inauguré un
système qui, je l’espère, aura pour conséquence d’affranchir
complétement une population misérable et esclave depuis des milliers
d’années. Mohammed-Saïd faisait recruter nos ouvriers parmi les
contingents militaires. A cet effet, il avait diminué son armée. Jusqu’à
lui, il y avait eu en Égypte une armée de soixante mille hommes ; du
temps de Méhémet-Ali, elle s’était élevée à cent mille hommes, sur une
population de cinq millions d’habitants. Il l’avait, dès le début de son
règne, fixée à trente mille hommes, plus tard, il la réduisit à dix
mille, afin de pouvoir envoyer vingt mille hommes sur les travaux de
l’isthme, sans nuire à l’agriculture.
Vous voyez, messieurs, l’injustice et l’ignorance de ceux qui nous
accusent de vouloir le maintien du travail forcé et de l’esclavage.
Pourquoi faut-il qu’il se soit trouvé des Français pour accuser un
prince généreux, et notre Société, qui a tant fait pour l’humanité !
Eh bien ! ce fait d’avoir engagé des hommes qui étaient appelés au
recrutement militaire, pour les faire travailler à l’isthme, a été le
commencement de l’émancipation, à tel point qu’aujourd’hui même (il est
vrai que c’est pour nous faire la guerre, mais enfin le mal sert
quelquefois au bien, et il faut en remercier la Providence) on est
arrivé, en Égypte, à proclamer ce principe qu’on devra désormais
recruter pour les travaux de la paix les hommes qu’on recrute dans
d’autres pays pour les travaux de la guerre.
Voilà le résultat auquel nous sommes arrivés, et je suis heureux d’y
avoir contribué pour ma faible part, par l’entreprise qui, je le vois,
excite vos sympathies et réunit vos suffrages.
Nous arrivons aux travaux de l’isthme, que nos ingénieurs, nos
entrepreneurs et nos ouvriers exécutent vigoureusement. A Port-Saïd, où
il n’existait qu’une simple plage, un bourrelet de sable de quelques
mètres quelquefois envahi par l’eau de la mer, nous avons une ville qui
a déjà cinq mille âmes, nous avons creusé un port intérieur, nous avons
formé le terre-plein de la ville, nous avons élevé des habitations, nous
avons des forges, un arsenal, des dragues qui se montent en grande
quantité, des engins considérables, nous avons enfin une ville où l’on
trouve déjà toutes les ressources de la civilisation. La population est
composée de Grecs, de Dalmates, de Français, d’Italiens, de citoyens de
toutes les parties du monde. Songer à organiser méthodiquement et à
l’avance cette population, c’eût été perdre son temps. Beaucoup de
personnes m’avaient conseillé d’étudier et de faire des règlements. On
m’avait exposé une foule de doctrines. Je n’ai jamais aimé les doctrines
avant la pratique.
Nos travailleurs vivent suivant leurs religions : les Orientaux, suivant
la loi musulmane, les étrangers suivant la loi de leurs pays. Il était
fort difficile, dans un désert si éloigné du monde civilisé, de savoir
ce que deviendraient ces populations composées de gens qui n’avaient
peut-être pas tous des antécédents irréprochables.
Un Parisien qui était chargé de diriger quinze cents Grecs, avait, un
jour de payement, mis de l’or sur sa table ; cet or, dont vient de si
bien parler M. Wolowski, dans son discours sur l’établissement de la
monnaie, fut une cause de désordre. Ces Grecs, en le voyant, n’avaient
pu s’empêcher de se jeter dessus comme sur une proie. N’ayant aucune
police, aucune autorité à invoquer, mon Parisien passa là-dessus ; mais,
grâce à son énergie et à l’autorité personnelle qu’il a su conquérir, il
est parvenu à maintenir ces quinze cents hommes sous ses ordres et à se
faire restituer ces sommes détournées. S’il y a des pierres à enlever,
un travail difficile à faire, on envoie l’escouade des Grecs, qui est
très-intelligente et qui s’est très-bien conduite depuis ce méfait.
Eh bien, cet exemple m’a prouvé que dans une population de travailleurs
il ne faut que deux choses : expulser celui qui ne veut pas travailler,
laisser partir celui qui n’a pas envie de rester. J’ai suivi le principe
de la liberté, et depuis cinq ans nous n’avons pas eu à nous en
plaindre.
Mais il faut remarquer que nous avons placé au milieu des agglomérations
de travailleurs des ministres de leur religion, des popes pour les
Grecs, des imans pour les musulmans, des prêtres pour les chrétiens.
C’est ainsi que mon ancien professeur de philosophie a été nommé curé à
Ismaïlia, et pratique la philosophie dans l’isthme, tout en prêchant les
saints dogmes de notre religion.
Nous avons maintenu les populations qui sont venues à nous, sans un
commissaire de police, sans un gendarme, sans un sergent de ville. J’ai
souvent voyagé seul, ou avec un simple domestique arabe, la nuit comme
le jour, et jamais je n’ai eu la moindre crainte, ni couru le moindre
danger. Tout le monde vit là dans la plus parfaite harmonie.
Je vois ici à côté de moi un ingénieur qui arrive de l’isthme, qui vient
de parcourir tout le pays, et je crois qu’il est d’accord avec moi, sur
la sécurité qui existe au milieu du désert sans autorité d’aucune
espèce. Seulement, il y a le travail, car là où il n’y a pas le travail,
on ne peut vivre en sécurité.
Une fois que la ville de Port-Saïd a été fondée, nous avons commencé,
après y avoir établi des ateliers, à exécuter de grands travaux dans le
lac Menzaleh. Le lac Menzaleh a quarante-quatre kilomètres de Port-Saïd
à Kantara. Il était très-difficile, au milieu des inondations de ce lac,
qui laisse des dépôts de limon, de pratiquer un chenal suffisant pour y
introduire des dragues. Il y a des endroits où l’eau est si peu
profonde, qu’elle ne peut même pas porter un radeau.
Il fallait que les hommes vinssent s’enfoncer dans la vase, et que,
ramassant la boue avec leurs mains, la serrant contre leur poitrine, ils
la portassent à droite et à gauche pour former des bourrelets. De cette
boue remuée sous le ciel brûlant de l’Égypte s’exhalait une odeur
d’hydrogène sulfuré insupportable ; mais ce qu’il y a de remarquable,
c’est que la salure des eaux du lac est telle, que ses émanations n’ont
pas été dangereuses pour la santé des hommes. Nous avons eu le bonheur
de ne pas avoir plus de malades que dans les autres localités. — J’ai
souvent passé des journées, même en plein été, au milieu de ces travaux
et je n’en ai pas souffert. Du reste, les pêcheurs du lac Menzaleh,
population saine et vigoureuse, sont accoutumés à placer les filets de
pêche et à pousser leurs barques dans les bas-fonds en marchant dans le
lac avec de l’eau jusqu’à la ceinture. La Bible dit que le lac Menzaleh
était le vivier des Pharaons.
Je dois avouer que le premier chenal à travers le lac Menzaleh était
pour moi le point le plus difficile de notre travail, et c’est là que je
craignais, non pas l’impossibilité, mais d’immenses obstacles ; et
lorsque, dans les journaux anglais, on disait que nous tentions un
travail impossible, et qu’on parlait de la navigation de la mer Rouge,
des sables, et de tant d’autres objections, dont je montrerai tout à
l’heure le peu de valeur, on ne songeait pas à nous opposer ce qui était
l’objet constant de nos préoccupations, le passage à travers le lac
Menzaleh, qui n’aurait pu être exécuté sous un climat autre que celui de
l’Égypte, parce que, si cette masse molle n’avait pas été séchée par le
soleil aussitôt que placée en forme de digue, il n’y avait aucun moyen
connu dans l’art de l’ingénieur pour triompher de ce formidable
obstacle. Là était la vraie difficulté de l’entreprise, et personne ne
songeait à nous attaquer sur ce point.
Au fur et à mesure qu’on parvenait à former de chaque côté de l’étroit
chenal de simples bourrelets, on faisait glisser au milieu un radeau
plat, et avec des nattes de roseaux, on construisait une sorte d’abri où
les ouvriers passaient la nuit. Une tempête survenant, le bourrelet
était quelquefois détruit, et la besogne était à recommencer. Nous
n’avons pas employé les contingents à ce premier travail, mais des
hommes libres et de bonne volonté. Nous avons marché peu à peu, avec
beaucoup de peine, et là où nous avons débuté par un chenal de trois à
quatre mètres seulement, nous sommes parvenus à en creuser aujourd’hui
un de soixante mètres avec l’aide de nos dragues et à élever de chaque
côté des berges parfaitement solides.
Nous venons de passer, avec un entrepreneur écossais, un marché pour
approfondir ce chenal jusqu’à huit mètres au-dessous du niveau de la
mer. L’homme que nous avons choisi, a participé à l’un des plus grands
travaux de draguages qui aient été exécutés dans le monde, celui de la
Clyde à Glascow. Cette ville, qui comptait autrefois trente mille âmes,
en a aujourd’hui cinq cent mille. Il y a trente ans, la Clyde était
presque à sec, puisque les habitants la traversaient, ayant de l’eau
jusqu’à la cheville, et aujourd’hui, les plus gros bâtiments qui font
les voyages d’Amérique, y naviguent en toute liberté. Le _Persia_, l’un
des plus grands bâtiments connus, y a été construit et lancé. Nous avons
fait avec notre entrepreneur, M. Aiton, un traité pour l’enlèvement de
vingt-deux millions de mètres cubes.
Nous avons fait également un traité pour les jetées de Port-Saïd. Ce
sont des jetées en blocs artificiels. Nous avions décidé d’abord que
nous les ferions avec des pierres prises dans l’isthme, mais il aurait
fallu pour l’exploitation de la carrière, un grand nombre de
contingents. Nous avons fait ce dernier traité avec MM. Dussaud frères,
qui ont exécuté les ports de Marseille, de Cherbourg et d’Alger. Ainsi
notre travail est assuré pour Port-Saïd et pour le draguage des lacs
Menzaleh et Ballah, jusqu’au pied du plateau d’El-Guisr. Là, nous avons
déjà enlevé cinq millions de mètres cubes en huit mois de temps, avec
dix-huit mille hommes des contingents. Pour terminer cette partie du
canal maritime, il reste à enlever dix millions de mètres. Nous avons
donné ce travail à un entrepreneur français, M. Couvreux.
Au sud du lac Timsah se trouve le plateau du Sérapéum ; puis, les lacs
amers, où il y a peu de chose à faire ; ensuite on traverse une plaine
de vingt kilomètres pour se rendre à Suez. Nous avons tous les jours des
propositions nouvelles de gens sérieux, ayant des capitaux, qui ont été
dans l’isthme étudier les travaux dont ils demandent à se charger. Tous
nos marchés sont faits ou à la veille de l’être ; tout est organisé,
tout marche, pour faire ouvrir le canal maritime à la grande navigation
d’ici à quatre ans.
Rien ne peut plus empêcher maintenant l’exécution d’une œuvre qu’on
disait impossible, et qui devait emporter trois ou quatre fois le
capital de la Compagnie. La chose était pourtant bien simple. Il ne
fallait que des hommes de courage et d’action ; nous avons trouvé ces
hommes, et tous les jours, nous triomphons d’obstacles réputés
impossibles : le concours que vous nous apportez contribue beaucoup à
nous en faire triompher. Oui, messieurs, la sympathie ardente et
constante de l’opinion publique, dont vous êtes ici les représentants,
est un des grands faits qui conduiront infailliblement au succès de
notre entreprise.
Maintenant, je vais vous parler des objections que chacun de vous a
entendu soulever ; je n’en dissimulerai aucune.
On nous dit : Comment ferez-vous pour votre entrée dans la
Méditerranée ? Vous êtes sur une plage qui s’incline insensiblement avec
très-peu de profondeur. Vous avez des boues, le vieux mot égyptien
_Zin_, le mot grec _Péluse_, le mot arabe _Tineh_, noms qui ont été
donnés successivement à cet endroit, tous veulent dire _boue_.
Des articles de journaux, publiés il y a huit à neuf ans, prétendaient
que le golfe de Péluse était une mer de boue, et que les bâtiments
seraient arrêtés dans leur marche par des « bancs de vase voyageuse. »
Des hommes très-distingués, et que j’estime beaucoup, ont imprimé cela
dans la _Revue des Deux Mondes_.
Messieurs, si les anciens ont appelé _Péluse_, _Zin_ ou _Tineh_,
synonymes de boue, l’endroit où est situé Péluse, c’est en effet parce
que les terrains qui l’environnent sont plus bas que le niveau du Nil,
et que l’eau qui y séjourne forme de la boue ; mais cette boue est en
dedans du cordon du littoral. La prétendue mer de boue n’existe donc
pas. Au dehors, l’eau de la mer est limpide, et le sable de la plage
aussi blanc que celui de nos côtes de France.
S’il n’y a pas de boue de ce côté, que devions-nous craindre ? Nous
devions craindre, lorsqu’on ouvrirait un chenal pour faire communiquer
la mer avec le lac Menzaleh, les lames de fond, qui exercent leur action
jusqu’à une profondeur de quatre à cinq mètres, qui remuent et agitent
les galets ou les sables, car les sables ont commencé par être des
galets détachés des rochers par la fureur des vagues. A sept ou huit
mètres, le fond de la mer n’a plus de sable, mais une vase éternelle.
Arrivés près de la plage depuis des siècles, avant les temps
historiques, peut-être même avant l’existence de l’homme, les galets
roulés par les flots ont produit ces sables, qui, poussés par la lame
sur la plage, séchés par le soleil et emportés par les vents, ont formé
les dunes qu’on aperçoit sur presque toutes les côtes du monde.
On pouvait donc craindre que ces sables, remués par les lames de fond,
et poussés dans la direction des vents régnants, ne finissent par
encombrer le chenal creusé par la drague. Mais les ingénieurs ont trouvé
un moyen très-simple d’empêcher l’encombrement d’un chenal creusé sous
l’eau de la mer. C’est de faire construire de chaque côté du chenal des
jetées qui s’avancent dans la mer, de manière à atteindre le fond de la
vase éternelle. Le sable, ramené près du rivage, ne disparaît point par
ce moyen, mais il s’emmagasine dans l’angle formé, d’un côté, par le
rivage, de l’autre, par la jetée. Il est évident que, lorsque les sables
sont poussés à Port-Saïd par les vents régnants du _nord-ouest_, c’est
du côté de Damiette qu’ils arrivent ; aussi c’est de ce côté qu’on fait
la jetée la plus longue ; et si par hasard, au bout de plusieurs
siècles, les sables parvenaient jusqu’à la tête de la jetée, nos
arrière-petits-neveux en seraient quittes pour faire allonger la jetée
de cent à cent cinquante mètres, comme je l’ai vu faire à Barcelone, où
tous les quinze ou vingt ans on allonge de quelques mètres la jetée,
pour lutter, non pas contre les sables, mais contre les galets.
Nos ingénieurs sont certains d’empêcher les inconvénients du mouvement
des sables. Nous n’avons jamais nié ce mouvement, mais nous avons trouvé
le moyen de l’arrêter.
Le travail que nous faisons eût été impossible, il y a cinquante ans,
parce que les dragues n’existaient pas ; nous avons aujourd’hui des
dragues puissantes. Nous en avons fait construire par l’honorable maison
Ernest Gouin et par les forges et chantiers de la Méditerranée, qui
enlèveront mille mètres en dix heures. J’en ai vu, ces jours derniers,
fonctionner une sur la Loire ; elle a enlevé deux mille mètres en dix
heures. Il est vrai qu’elle n’avait à enlever que des sables légers,
mais nous sommes sûrs que chacune de nos grandes dragues enlèvera dans
l’isthme ses mille mètres en dix heures, c’est-à-dire que cent dragues
pourront enlever cent mille mètres en une journée. Nous n’aurons donc
pas de difficulté à enlever les cinquante à soixante millions de mètres
cubes qui nous restent à extraire.
La question des sables dans le canal maritime écartée, il reste la
question des sables voyageurs dans l’isthme. Ces sables, nous dit-on,
encombreront la tranchée que vous faites dans l’isthme, lorsque les
vents souffleront violemment.
La nature nous a indiqué ce qu’il y avait à faire pour se préserver des
sables voyageant sur terre. Autour des trois grands bassins qui forment
la plus grande partie de la ligne de notre canal, il s’est formé, dès
les temps les plus reculés, des végétations ; et à l’abri de ces
végétations, des sables sont venus s’accumuler et former des dunes qui
suffisent à empêcher les sables portés par le vent d’encombrer les
parties basses. Ces sables ne s’élèvent pas généralement à plus de
trente à quarante centimètres ; quand ceux qui sont plus légers
s’élèvent davantage, ils sont poussés en l’air et vont couvrir les
immenses dunes qui forment la frontière naturelle de l’Égypte et de la
Syrie ; là, assurément, il eût été impossible de creuser le canal. Nos
ingénieurs, suivant l’exemple de la nature, ont commencé par élever des
palissades dans les endroits où l’on était obligé de creuser la
tranchée. Les terres qu’ils ont enlevées ont formé ensuite un obstacle
naturel à l’envahissement des sables, et certainement, lorsque nous
aurons entassé d’une part dix millions de mètres cubes sur le plateau
d’El-Guisr, à peu prés autant sur le plateau du Sérapéum, il se formera
de véritables montagnes, qui empêcheront toute espèce d’apport de ces
sables voyageurs poussés par les deux ou trois tempêtes qui règnent
chaque année dans l’isthme, dans les seuls endroits où l’on pouvait les
redouter. Nous n’avons donc rien à craindre du mouvement des sables
soulevés sur le sol de l’isthme.
Reste la difficulté de la navigation dans la mer Rouge. A ce sujet, on
prétend que les bâtiments y trouveront une navigation dangereuse, parce
que la mer est étroite. Mais nous avons des mers plus étroites encore,
où les bâtiments naviguent sans difficulté. Le golfe Adriatique, la
Manche, sont moins larges que la mer Rouge, qui a cinq cent soixante
lieues de long et dix ou douze lieues de largeur dans les endroits où
elle est le plus étroite, et cinquante lieues dans les endroits les plus
larges. Elle a de plus des nuits fort claires, ce qui aide beaucoup à la
navigation.
Sous les tropiques, où est située la mer Rouge, les nuits sont
magnifiques. Si l’on y a toujours navigué avec des barques non pontées,
c’est que l’on n’y craint pas les tempêtes. Il y a des vents variables
près des côtes, comme dans tous les golfes, des vents du matin et du
soir.
Avant l’adoption de la navigation à vapeur, qui est récente, puisqu’elle
ne date pas de plus de trente ans, on ne naviguait qu’à la voile. Eh
bien ! dans l’antiquité, on a vu les flottes de Salomon dans la mer
Rouge ; on y a vu dans les temps modernes celles des Vénitiens et des
Portugais, qui y ont navigué fort à l’aise, et qui s’y sont livré des
combats.
Lorsqu’en 1828, le parlement anglais fit une enquête pour savoir si un
bâtiment à vapeur pourrait naviguer dans la mer Rouge, il se trouva des
marins, surtout des hommes politiques, qui prétendirent que les steamers
ne pourraient pas franchir le détroit de Bab-el-Mandeb contre les
moussons.
Il y a, dans le pays voisin, un grand ministre, au sujet duquel j’ai
dit, dans une autre enceinte, qu’il avait l’hydrophobie de la mer Rouge.
Cet homme d’État ne désire pas qu’on aille aux Indes par cette voie.
Afin d’empêcher l’établissement de la navigation à vapeur dans la mer
Rouge, on disait que les bâtiments à voiles pouvaient seuls franchir les
moussons. Aujourd’hui, on soutient tout le contraire, et l’on déclare,
en Angleterre, que les bateaux à vapeur seuls peuvent naviguer
facilement dans la mer Rouge. C’est ainsi que raisonnent toujours les
adversaires d’une entreprise nouvelle, qui dérange les vieilles
combinaisons.
Pendant soixante-dix ans, les expéditions maritimes du Portugal qui
furent envoyées pour doubler le cap de Bonne-Espérance échouèrent.
Savez-vous pourquoi ? C’est qu’avant d’atteindre le but, les marins se
révoltaient et demandaient à retourner à Lisbonne, parce les Vénitiens
avaient fait courir le bruit qu’on deviendrait nègre en passant la
ligne. Vasco de Gama, qui avait fait prêter serment à son équipage, dans
un sanctuaire de la Vierge, de ne pas se laisser effrayer par la crainte
de passer du blanc au noir, ne trouva pas d’autre moyen de prévenir une
révolte générale, que de faire mettre aux fers une partie de ses hommes.
Ces pauvres gens, se voyant _brunir_ après plusieurs mois de navigation,
demandaient à grands cris à retourner en Portugal. Vasco saisit lui-même
le gouvernail, en faisant croire qu’il retournait en Portugal, et doubla
le cap loin de la vue de terre ; c’est ainsi que le cap de Bonne-
Espérance a été doublé pour la première fois.
Nous avons cherché à imiter cet exemple, nous avons marché résolûment
vers notre but, sans craindre les obstacles, et nous remercions la
Providence de nous avoir suscité toutes les difficultés qui ont mûri
notre œuvre, l’ont popularisée, et nous ont acquis, le concours de tous
les hommes d’intelligence et de cœur.
* * * * *
TABLE DES MATIÈRES
* * * * *
LETTRE DE M. FERD. DE LESSEPS
INTRODUCTION. — Quelques mots sur le passé de l’Égypte iv
LIVRE PREMIER
CHAPITRE PREMIER. — ORGANISATION ADMINISTRATIVE 5
Division de l’Égypte _ibid._
Caractère de Mohammed-Saïd-Pacha 8
Suppression des gouverneurs de provinces 13
Attributions du Cheik-el-Beled 15
Institution d’un conseil d’État 17
Ministères _ibid._
Organisation judiciaire 18
CHAPITRE II. — SERVICE MILITAIRE 20
Création de l’armée régulière 22
Réformes dans le système de recrutement 25
Durée du service _ibid._
Les fils des cheiks soumis à la conscription militaire 27
Effectif de l’armée 33
Les Bédouins 34
Physionomie du peuple égyptien 39
Tolérance du Pacha ; les divers cultes sont pratiqués 43
librement dans l’armée
CHAPITRE III. — CONSTITUTION DE LA PROPRIÉTÉ EN ÉGYPTE 45
Possession du sol par les souverains de l’Égypte jusqu’à _ibid._
l’avénement de Mohammed-Saïd
Suppression complète de la propriété particulière sous 53
Méhémet-Ali