Ces envois ne discontinuèrent pas, tant que durèrent les luttes qu’eut à

soutenir Méhémet-Ali en Arabie et en Syrie. La population des pays

conquis fut bientôt épuisée ; alors le Soudan égyptien devint un centre

de chasses à l’homme organisées comme celles qui se pratiquent sous les

ordres des principaux souverains de l’Afrique intérieure. Chaque année,

des troupes de soldats furent envoyées dans les provinces voisines du

Soudan égyptien, elles y firent des esclaves qu’on dirigeait ensuite sur

les dépôts des régiments en Égypte. Cependant ce ne fut guère qu’en des

circonstances exceptionnelles que ces expéditions furent faites

directement par les gouverneurs du Sennaar. Généralement les razzias

étaient opérées par des entreprises particulières, comme on dirait en

Europe. Les caravanes venant du Darfour amenaient des esclaves qu’elles

échangeaient contre des produits étrangers importés par l’Égypte. Les

esclaves étaient la monnaie courante du pays comme sur la plupart des

autres marchés de l’intérieur. Quant aux produits en nature que le

gouvernement égyptien tirait de ces provinces, à titre de contributions,

ils consistaient en maïs, beurre, bœufs, peau et sésame. Le Sennaar

fournit encore de l’indigo, des dents d’éléphants, des plumes

d’autruche, du séné et de la gomme arabique.

Une administration intelligente et bienveillante, qui se proposera pour

but de favoriser les cultures et de développer les richesses naturelles

du pays en y ouvrant des voies de communications, en pourra tirer des

quantités très-considérables de coton, et y créer un transit commercial

très-actif auquel contribueront l’Abyssinie et les autres provinces de

l’Afrique voisine du Sennaar. Nous verrons plus loin que le gouverneur

actuel, Arakel-Bey, travaille utilement à obtenir ce grand résultat[13].

Mais sous le gouvernement de Méhémet-Ali, on ne songeait qu’à exploiter

le Soudan nouvellement conquis, et après y avoir levé des soldats et des

contributions, on ne s’imagina pas qu’il y eût autre chose à faire qu’à

extraire de son sol les richesses minérales qu’il recèle. On avait fait

entrevoir au pacha la possibilité de remplir son trésor appauvri au

moyen des mines d’or qu’on disait exister dans l’intérieur, et notamment

dans les flancs d’une montagne appelée Fazoglou. Les rapports parvenus

au pacha représentaient ces provinces comme si riches que toutes les

imaginations étaient surexcitées au Caire. Chacun voyait l’or affluer

dans sa maison. Tous les fonctionnaires qui se croyaient quelques titres

aux faveurs du souverain faisaient les rêves les plus brillants. Ce fut

l’histoire de Perrette et de son pot au lait. Mais, dans le principe,

Méhémet-Ali subit cette fascination générale à tel point que, malgré son

âge, il voulut faire en personne le voyage du Soudan et vérifier par ses

propres yeux l’état des mines.

Il s’était fait précéder par quelques ingénieurs français et italiens,

qui avaient commencé leurs opérations sous la protection de tout un

corps d’armée, car ils avaient trouvé la population du Fazoglou très-

belliqueuse et très-hostile. Mais leurs recherches étaient loin d’avoir

produit les résultats qu’on s’était promis, et bien que la présence de

l’or fût constatée en maint endroit, il n’était nulle part assez

abondant pour indemniser le gouvernement des frais d’extraction.

C’est ce dont le pacha acquit la triste conviction dès son arrivée au

Soudan. Il persista néanmoins à poursuivre des recherches qui devaient

rester sans résultats fructueux ; il avait amené avec lui de nouveaux

ingénieurs dans l’espoir qu’ils seraient plus habiles et plus heureux

que leurs devanciers. Il assista à leurs expériences ; il se transporta

jusqu’au Fazoglou, malgré les fatigues inséparables d’un tel voyage ; il

fit planter sa tente au lieu même où les veines métalliques devaient

être plus abondantes. Soins inutiles. Le pacha dut revenir au Caire avec

la conviction qu’il avait été abusé.

Les ressources que la population du Sennaar offrait pour le recrutement

de l’armée égyptienne ne tardèrent pas à devenir beaucoup moins

précieuses lorsque l’intervention de l’Europe eut mis fin à la lutte que

Méhémet-Ali soutenait contre le gouvernement du sultan. Dès lors, le

Soudan égyptien cessa d’attirer les regards du pacha et fut entièrement

livré aux gouverneurs, qui pour la plupart regardaient leur séjour dans

ce pays comme un exil et qui s’y livraient aux fantaisies souvent

cruelles d’un despotisme avide et inintelligent.

Cependant, par son étendue autant que par sa situation sur la route du

commerce et des caravanes, le Soudan est une dépendance extrêmement

importante de l’Égypte. On calcule que le territoire conquis par les

armes de Méhémet-Ali dans cette partie de l’Afrique a une surface de

quatre-vingt-quatre mille lieues carrées. Il était habité, au moment de

l’invasion, par une population de près de cinq cent mille âmes, que le

régime turc a beaucoup diminuée.

Le coup d’œil habituel de l’homme supérieur s’est révélé au milieu de

toutes les erreurs d’une administration peu soucieuse des intérêts du

pays, dans le choix de l’emplacement de Carthoum, la capitale actuelle

du Soudan, que Méhémet-Ali a fondée il y a moins de quarante ans. Elle

est située au confluent du Nil bleu et du Nil blanc, deux routes mobiles

qui amènent au Nil et de là en Égypte les produits de l’est et de

l’ouest de l’Afrique. Carthoum, qui n’avait pas plus de 12 mille

habitants en 1843, compte aujourd’hui de 35 à 40 mille âmes. Sa

prospérité grandira encore quand le commerce et l’industrie du Soudan,

favorisés par un gouvernement éclairé, comme celui qui préside

actuellement à leurs destinées, auront pris le développement qu’ils

acquerraient d’ailleurs par la seule force des choses. Cette prospérité

deviendra grande surtout quand l’administration sera parvenue à assainir

Carthoum, que sa position au milieu des marécages rend dangereuse à

habiter, surtout par les Européens.

Cette amélioration et bien d’autres encore entrent dans les plans de

l’administration actuelle, qui en peu de temps a déjà beaucoup fait pour

changer la face du pays et réconcilier la population avec la

souveraineté égyptienne.

Il était temps de commencer cette œuvre réparatrice, et quand Mohammed-

Saïd, à l’étonnement de tous ses amis, a entrepris, dans les derniers

mois de 1856, le voyage du Soudan, c’est qu’il savait mieux que personne

combien la présence du souverain était nécessaire dans ces provinces mal

administrées, pour réparer le passé et pour préparer un meilleur avenir.

Nous avons dit que le Soudan avait été dépeuplé en partie pour remplir

les cadres de l’armée égyptienne. Depuis la paix, les nécessités du

recrutement étant devenue moins impérieuses, le pays aurait pu respirer

si le système d’établissement et de perception de l’impôt n’avait

continué sa ruine.

A l’époque de la conquête égyptienne, la terre appartenait aux chefs.

Ceux-ci la distribuaient à leurs créatures qui la faisaient cultiver, à

charge par l’habitant de payer une redevance assez légère. Ce régime

changea sous l’administration turque. On appliqua au Soudan le système

de contributions qui était usité en Égypte. On imposa les villages. Les

cultivateurs devinrent solidaires les uns des autres. On ne tînt aucun

compte de la diminution des cultures, de l’abandon des terres ; on

exigea toujours les mêmes revenus nonobstant les non-valeurs. Bientôt

les villages eurent un arriéré considérable, et se virent dans

l’impossibilité de jamais se libérer. Les conséquences de cette

situation étaient faciles à prévoir : c’était la ruine et la désertion.

Aussi ces provinces, qui pouvaient être si riches, étaient-elles tombées

dans une misère affreuse, et sans doute un jour l’Égypte n’aurait

possédé dans le Soudan qu’un vaste désert. Le commerce était devenu

presque nul ; les importations de denrées du Soudan en Égypte tombaient

à un chiffre insignifiant ; les caravanes avaient cessé de passer par

ces provinces égyptiennes où elles ne rencontraient qu’abus et

malversations. Les contributions, quoique trop lourdes pour ce pays

dépeuplé et tombé en friches, ne produisaient qu’une somme très-faible

dont la moitié était absorbée par l’entretien des fonctionnaires.

Mohammed-Saïd, dans un séjour de quelques semaines au Soudan, a doté ce

pays d’un code de lois toutes patriarcales qui tranche dans le vif des

abus et tend à les supprimer radicalement. On lira ce code remarquable à

la fin de ce volume, parmi les pièces que nous y avons réunies pour

éloigner de nous tout soupçon de partialité. Il n’a qu’un tort, à notre

avis, c’est d’être conçu dans un esprit trop libéral pour des tribus à

peine sorties de l’état de nature et fort ignorantes[14].

Le vice-roi y établit l’assiette et la quotité de l’impôt, il en règle

le recouvrement, mais il ne se borne pas à cette réforme capitale, Son

Ordre définit et limite les pouvoirs et les droits du gouvernement local

dans ses rapports avec les habitants ; il réorganise la justice civile

et la justice criminelle ; il pourvoit à la police et à la sûreté des

routes ; il trace tout un plan de travaux publics ; il dit dans quelle

voie l’industrie et le commerce doivent être dirigés ; il pose les bases

d’un service postal régulier entre ces provinces éloignées et le

gouvernement central ; il fixe le nombre et la composition des troupes

chargées de la garde du Soudan, et il interdit l’emploi de ces soldats

pour opérer la perception des contributions.

L’impôt sera désormais variable et déterminé par le nombre de sakiés ou

machines pour l’arrosage. Chaque sakié payera 200 piastres. Or, comme il

n’y a de sakié que là où il y a culture, il est certain que l’impôt

n’atteindra plus que les terres qui produisent et peuvent le supporter.

Comme il y a des terrains qui étant situés au niveau de l’eau peuvent

être arrosés sans le secours des sakiés, un impôt particulier est établi

sur les terres de cette catégorie, et il est fixé à 20 ou 25 piastres

par feddan.

Ce n’est pas tout. Cette mesure a paru élastique. Le vice-roi n’a pas

voulu que le feddan s’étendît ou diminuât selon le caprice ou l’intérêt

des arpenteurs ; il a donc décidé que cette mesure serait de 400

kassabés, soit 20 de largeur et 30 de longueur, et que le kassabé aurait

une longueur de trois mètres. Il a pris soin de faire établir et

poinçonner plusieurs de ces kassabés pour servir d’étalons, et ils ont

été déposés au siége du gouvernement.

Le soin de répartir l’impôt est confié à des assemblées composées des

notables de chaque village et les cheiks, chargés d’en opérer le

recouvrement, ne pourront demander que les douzièmes échus et devront

les percevoir de préférence après les récoltes.

Mais les habitants sédentaires ne forment qu’une partie de la population

du Soudan. Il y existe encore des Arabes nomades et des tribus

montagnardes qui vivent dans une indépendance farouche. Les uns et les

autres étant sujets de l’Égypte doivent payer l’impôt, car ce serait

offrir une prime à la vie sauvage que les exempter de cette charge.

Toutefois l’équité du pacha s’est étendue jusqu’à eux, et il a voulu les

préserver aussi des exactions. Chaque tribu de Bédouins doit une

certaine somme calculée à raison du nombre de tentes. Le vice-roi a

prévu le cas où l’un de ces Arabes passerait d’une tribu dans une autre,

ce qui est d’ailleurs assez rare, et il a voulu que la tribu fût

déchargée du montant de la taxe payable par l’émigrant.

Enfin les montagnards qui vivent à l’état sauvage dans certaines parties

du pays ont été exemptés des deux tiers de la contribution qu’ils

payaient auparavant, et de plus le vice-roi s’est attaché à favoriser la

culture parmi ces peuplades en exonérant de l’impôt de capitation tous

ceux de ces Africains qui ensemenceront des terres.

Il est aisé de prévoir que ces mesures rappelleront dans le pays un

certain nombre de familles qui ont émigré pour échapper aux exactions

antérieures. Mohammed-Saïd a décidé qu’on leur rendrait leurs terres si

elles n’étaient pas occupées depuis plus de quinze ans, et, qu’en cas de

prescription, on ferait en sorte de leur en donner d’autres.

Les procès civils seront portés désormais devant les cheiks en première

instance, mais les parties pourront faire appel, et dans ce cas, leur

affaire sera jugée par des arbitres qu’elles auront acceptés. Enfin,

elles auront un dernier recours devant le gouverneur en conseil, qui

rendra un jugement définitif.

Quant aux procès criminels, ce sont les cadis ou magistrats nommés par

le gouvernement, qui en auront la connaissance. Mais aucune exécution

capitale ne pourra avoir lieu sans la sanction du vice-roi. Défense est

faite au gouverneur de faire subir aux accusés un emprisonnement

préventif de longue durée. Les affaires doivent être instruites et

jugées dans les trois mois qui suivent l’arrestation des prévenus.

Les corvées sont abolies. Il est interdit aux fonctionnaires de requérir

des hommes ou des animaux pour le service du gouvernement sans accorder

une rémunération supérieure au cours moyen des salaires et du louage

dans la contrée.

Mohammed-Saïd recommande la culture du blé, de l’indigo, du coton et du

sésame. Il invite les gouverneurs à favoriser l’industrie et le commerce

des habitants, en les aidant de leurs lumières, de leurs conseils, et

même en leur fournissant des moyens matériels pour presser le coton,

fabriquer l’indigo, et à faciliter l’exportation de ces produits en y

donnant la plus grande valeur possible.

Un genre d’industrie plus facile et plus appropriée à l’état de nature

où vit encore une partie de la population du Soudan, est l’exploitation

des forêts. Le vice-roi explique aux habitants tout l’avantage qu’ils

trouveraient à couper les bois de construction, ou seulement propres à

servir de combustibles et à les expédier en Égypte sur les eaux du Nil.

Le pacha porte son attention jusque sur l’assainissement et

l’embellissement des villes. Il recommande d’adopter pour les rues un

certain alignement ; il engage les habitants à cultiver des jardins

autour de leurs demeures ; et il exempte de tout impôt les terrains

ainsi plantés. Il invite encore les habitants à ménager dans les rues et

sur les routes l’ombrage d’arbres disposés dans ce but.

Voulant d’ailleurs assurer la sécurité des routes, qu’il prend ainsi

soin d’embellir, il rend les villages responsables des crimes qui se

commettraient dans l’étendue de leurs limites, et exige qu’ils livrent

les coupables à la justice. Il désigne lui-même les relais de poste

qu’il convient d’établir entre les provinces du Soudan et l’Égypte. La

défense et la garde du pays sont confiées à deux régiments.

Telles sont les dispositions générales d’ordonnances qui, loyalement

exécutées, doivent établir l’ordre dans le Soudan égyptien et assurer la

prospérité de ses habitants. Le pacha a donné un dernier gage de ses

bonnes intentions en choisissant pour gouverner le pays un homme d’un

caractère très-honorable, un chrétien, Arakel-Bey.

Une correspondance récente prouve que le pacha ne pouvait faire un

meilleur choix. Les ordonnances du vice-roi, disait-on dans cette

correspondance, embrassent à la fois l’administration, les contributions

et l’armée. Un nouveau cadastre des terres cultivées et qui peuvent

supporter l’impôt, une nouvelle répartition des charges entre les

contribuables, une diminution générale de l’impôt, des règlements pour

fixer la population au sol, lui assurer la jouissance des produits,

rappeler et rassurer ceux des habitants que les exactions avaient

éloignés du pays ; enfin la constitution de la commune, et son

administration par elle-même. Quant à l’armée, le vice-roi a voulu

qu’elle fût, autant que possible, recrutée, en partie, parmi les

habitants du pays, évitant ainsi deux genres d’abus : celui qui

consistait à enlever les recrues à leurs foyers pour les transporter en

Égypte, loin de tous leurs proches ; et celui d’imposer à ses États de

l’Afrique intérieure un trop grand nombre de soldats d’une race

étrangère, disposée à se comporter comme en pays conquis.

Toutes ces améliorations sont abordées simultanément par le gouverneur.

La réforme du système des impôts est ce qu’il y a de plus difficile à

opérer, à cause de la mauvaise volonté des cheiks, qui ne voient pas

sans résistance la diminution du pouvoir arbitraire qu’ils exerçaient

autrefois pour la levée des contributions, et qui était pour eux une

source de profits. Le vice-roi avait une intention excellente, quand il

décidait que l’administration interviendrait le moins possible dans la

répartition de l’impôt, et qu’on l’abandonnerait aux délégués et

notables des communes. Ce système ne pourra être appliqué dans toute son

étendue. Tout en maintenant le principe de l’administration de la

commune par elle-même, il conviendra, en attendant qu’elle ait fait son

éducation, de la diriger au moyen d’agents du gouvernement. Mais on les

prendra dans le civil, pour éviter qu’ils n’apportent dans leurs

rapports avec les habitants la roideur et le penchant à l’oppression qui

caractérisent souvent le militaire.

La grande affaire est de développer dans le Soudan l’industrie et le

commerce qui, avec l’agriculture renaissante, grâce à la diminution des

impôts, contribueront à donner à ce pays si fertile une grande

prospérité. Le nouveau gouverneur paraît pénétré de ce sentiment, et

d’abord il s’occupe d’ouvrir des voies de communication et de multiplier

les moyens de transport.

L’avenir du Soudan est dans le creusement d’un canal de Korosko à

Berber. Entre ces deux points, le Nil fait un très-grand détour, et,

indépendamment de la longueur de son parcours, il n’est pas partout

navigable. Le canal projeté formerait comme la corde du grand arc, il

couperait en droite ligne un désert et le vivifierait. S’il pouvait être

complété par une bonne route et surtout par un chemin de fer qui irait

de Berber à Souakin, sur la mer Rouge, le Soudan deviendrait sans doute

le centre d’un commerce immense. Le coton croît naturellement dans le

Soudan. Il ne coûte guère que 2 fr. 50 c. le quintal. L’ardeb de

froment, qui vaut quatre-vingts piastres à la Mecque, ne coûte que

soixante paras. Bien d’autres articles de commerce seraient créés par la

facilité des transports. Le coton seul suffirait pour enrichir le pays.

En attendant le canal et la route, les négociants de Carthoum, sous

l’inspiration du gouverneur, s’occupent d’établir un service de

transport régulier par le désert entre Berber et Korosko.

D’après tout ce que nous venons d’exposer, on voit que l’œuvre de

Méhémet-Ali se continue aujourd’hui en Égypte sous la direction d’un

prince mieux pénétré de l’esprit de son temps. Il n’y a pas de

comparaison à établir entre l’état de l’Égypte à la mort de Méhémet-Ali

et sa situation actuelle. Méhémet-Ali n’a pas eu le temps de faire autre

chose qu’une ébauche ; il avait posé çà et là des assises ; mais la

guerre l’a empêché d’élever un édifice solide et durable. Il appartenait

à son fils de poursuivre cette œuvre de paix, en profitant de toute

l’expérience acquise, et en se gardant de retomber dans les fautes

inévitables du début. Commencée au nord et au midi de l’Empire Ottoman,

la réforme aura-t-elle un succès complet ? Sur bien des points, la

question reste encore douteuse ; mais ce qui est certain, c’est que

l’Égypte est dans de meilleures conditions pour mener à bien cette

grande entreprise que le reste des États du Sultan. La population,

composée de plus de trois millions d’habitants, est homogène et docile ;

elle possède un gouvernement dont l’influence morale est partout

prépondérante. Que ce gouvernement persiste dans la voie où il marche

depuis trois ans, et le succès de la réforme en Égypte paraît assuré !

* * * * *

PIÈCES JUSTIFICATIVES

PIÈCES JUSTIFICATIVES

* * * * *

No 1.

(Introduction.)

EXTRAIT D’UN RAPPORT[15] ADRESSÉ PAR LE MINISTRE DES RELATIONS

EXTÉRIEURES LE 25 PLUVIOSE AN VI, AU DIRECTOIRE EXÉCUTIF, SUR LA

SITUATION DE LA FRANCE AVEC L’ÉGYPTE.

L’Égypte fut conquise sur les mameluks en 1517, par Sélim II. Ce sultan

leur accorda une très-belle capitulation et fit en outre des

établissements qui donnent la plus haute idée des talents et de la

capacité de ce conquérant.

Par la capitulation, les mameluks obtinrent que vingt-trois d’entre eux

seraient _Beys_ ou commandants. Sélim créa un vingt-quatrième _Beylik_

qu’il plaça sur deux _cheiks_ arabes.

C’est de là que viennent les vingt-quatre beys qui commandent encore en

Égypte.

Afin d’opposer une digue au pouvoir despotique de ces beys, Sélim créa

un _Pacha_ (vice-roi lieutenant) pour l’Égypte. Il lui donna un pouvoir

très-étendu ; non-seulement il voulut que les corps de milices

(_odgeaks_) lui fussent subordonnés, mais il plaça les _beys_ sous sa

dépendance.

Mais _Sélim_, craignant que son éloignement de l’Égypte ne lui permît

pas de réduire un _pacha_ s’il se révoltait contre sa propre autorité,

conféra aux _beys_, aux corps de milices et aux _ulhemas_ (gens de loi)

le droit de destituer son pacha dans tous les cas où ils trouveraient sa

conduite irrégulière.

Cette précaution, dictée par la prudence, est ce qui a ruiné la

puissance des sultans en Égypte.

Les _mameluks-beys_ ne négligèrent pas d’user de ce droit de

destitution, au moyen duquel ils recouvraient en quelque sorte

l’autorité que le sort des armes leur avait fait perdre. En effet, les

destitutions du pacha ont eu souvent lieu, et n’ont jamais été

contestées par le Grand Seigneur. Les _beys_ envoient à Constantinople

les pièces qui constatent les torts, vrais ou supposés du pacha, signées

d’eux-mêmes, des officiers et des corps de milices et des principaux

_ulhemas_ ; et, sur la réception de ces pièces, le Grand Seigneur

n’hésite pas de nommer un nouveau pacha.

_Sultan-Sélim_ partagea entre les beys et les mameluks toutes les terres

de l’Égypte, à la condition qu’à la mort du possesseur, elles seraient

revendues à son profit par le _pacha_, qui était en même temps autorisé

à décerner aux acquéreurs les titres suffisants. Cet ordre de choses a

existé pendant quelque temps ; mais, depuis un très-grand nombre

d’années, il n’est plus suivi et les beys disposent à leur gré de toutes

les terres.

Ce même conquérant établit en Égypte un système de contributions,

d’après lequel, après avoir prélevé tous les frais d’administration en

Égypte, il réservait annuellement pour son trésor une somme fixe de

1,200 bourses équivalant à 1,800,000 liv. tournois. Ce tribut était

autrefois envoyé à Constantinople avec un grand appareil ; mais depuis

très-longtemps le Grand Seigneur ne le reçoit plus.

Tant que l’autorité du pacha en Égypte fut en vigueur, les beys et les

corps de milices vécurent dans l’union ; mais lorsqu’ils l’eurent réduit

à n’en avoir que l’apparence, la discorde se mit entre eux : ils se

disputèrent longtemps le pouvoir, il a enfin resté aux beys qui en

jouissent sans contradiction depuis quarante ans. C’est de cette époque

que datent toutes les vexations éprouvées par les Français et dont je

ferai bientôt le tableau.

Il résulte de cet exposé succinct sur l’état actuel du gouvernement de

l’Égypte :

1o Que la Porte Ottomane n’y a pas même l’ombre de l’autorité.

2o Que son pacha n’y est réellement que le premier esclave des beys.

3o Que la Porte n’en retire pas le moindre revenu.

4o Qu’elle n’y jouit pas même de sa souveraineté, puisque les beys

disposent à leur gré et à leur profit de toutes les terres d’Égypte.

Un tel état de choses n’a pu être que fatal aux Européens que le

commerce attirait en Égypte. Parmi eux, les Français semblaient devoir

être les plus respectés par les beys. C’est pourtant le contraire.

Depuis 1760, époque de la domination du fameux Aly-Bey, jusqu’à présent,

les Français n’ont essuyé de leur part que des vexations.

Il outragea souvent la nation dans la personne de ses consuls. Deux fois

il menaça son drogman de le mettre sous le bâton, châtiment réservé aux

_rayas_ (sujets).

Il exigeait de nos négociants des fournitures à prix ruineux. Il leur

emprunta des sommes qu’il n’a jamais rendues. Il en extorquait par la

force des présents considérables, et enfin termina par leur faire perdre

le montant d’une fourniture d’une année entière dont l’objet s’élevait à

plus de 300,000 francs.

Ses successeurs, Kratil, Beyet, Mohammed-Bey ont été plus modérés dans

leurs vexations, mais elles ont néanmoins été graves.

Mais le règne le plus désastreux pour les Français a été celui de

_Mourad-Bey_ et d’_Ibrahim-Bey_ qui gouvernent ou pour mieux dire

oppriment aujourd’hui l’Égypte. Il n’est aucun genre d’avanie et

d’extorsion qu’ils ne se soient permis contre les Français. Ces deux

tyrans furent chassés en 1786 par le Capitan-Pacha, que la Porte envoya

en Égypte. Ils furent remplacés par _Ismaël-Bey_ sous lequel les

Français jouirent de quelque tranquillité au moyen de sacrifices

considérables ; mais à sa mort, en 1791, Mourad et Ibrahim-Bey

rentrèrent au Caire et recommencèrent à les piller.

L'Égypte contemporaine de Méhémet-Ali à Saïd Pacha · 第 12 / 23 段