En quoi donc l’intérêt de l’Angleterre serait-il blessé par l’ouverture

de l’isthme ? Lord Palmerston n’a indiqué qu’une seule raison. C’est que

la flotte française de Toulon serait plus rapprochée de l’Inde que celle

de Portsmouth. Cette crainte ne peut être que simulée. Ce n’est pas à un

homme d’État, de l’habileté du premier lord de la trésorerie, que nous

apprendrons à calculer les distances qui séparent les forces navales

britanniques des possessions anglo-indiennes. Malte est plus près de

l’Égypte que Toulon, et Malte elle-même est plus éloignée des Indes

orientales qu’Aden et l’île Périm, où l’Angleterre peut concentrer

autant de vaisseaux qu’elle le juge utile. Malte ferme le canal projeté

au nord ; Aden et Périm le bloquent au sud. Et l’Angleterre, dont la

marine militaire peut faire tête aux flottes du monde entier,

l’Angleterre, possédant les deux clefs du canal de Suez, éprouverait

sérieusement les craintes qu’il a plu à lord Palmerston d’exprimer ?

Cela n’est pas. On ne peut prêter à un peuple qui a la conscience de sa

grande puissance, à un gouvernement qui tient entre ses mains toutes les

ressources d’une nation riche et forte, des sentiments si indignes

d’eux. Aussi chaque jour qui s’écoule voit-il un des organes de

l’opinion publique dans le monde faire justice du langage du chef du

ministère britannique, et, dans cette croisade, les journaux

indépendants d’Angleterre ne sont pas au dernier rang. Lord Palmerston a

senti lui-même que le prétexte de l’intérêt anglais n’était pas

admissible, et il a fini par renoncer à le soutenir en ajoutant que son

opposition n’avait d’autre mobile que l’intérêt de la Turquie. Or la

Turquie ne demande pas tant de sollicitude, et sait elle-même prendre

soin de ses intérêts. Au demeurant l’opinion publique, dans les trois

royaumes, s’est déjà prononcée en faveur du projet, et s’est montrée

d’avance inaccessible aux jalousies ou aux craintes que le premier

ministre cherche à éveiller en elle. M. de Lesseps a fait appel au

jugement des chambres de commerce et des associations commerciales de

l’Angleterre, et toutes lui ont répondu favorablement. Leur appréciation

suffit pour réfuter les objections puisées dans l’intérêt commercial de

l’Angleterre. Elles en sont les meilleurs juges, et le président du

conseil, malgré sa vieille sagacité, ne peut prétendre en savoir plus

long qu’elles en pareille matière.

Mais il y a un intérêt politique ! Et puisque ce ne peut être

sincèrement la crainte de rapprocher Toulon de Calcutta, qu’est-ce

donc ?

Nous voyons nous autres un grand intérêt politique pour l’Angleterre à

abréger de trois mille lieues la route qui conduit des ports anglais

dans les Indes orientales. La démonstration de cet intérêt se trouve

tout à point dans la révolte des Cipayes. On l’eût étouffée beaucoup

plus tôt, beaucoup plus aisément et à bien moindres frais, si l’on avait

pu expédier par la voie abrégée de la mer Rouge des troupes européennes

dans l’Inde, dès l’arrivée en Europe des premières nouvelles de

l’insurrection.

Au lieu de cet intérêt si clair, si évident, l’Angleterre s’attacherait-

elle à des intérêts chimériques ? Les uns disent que le gouvernement

anglais tenant à conserver, par le cap de Bonne-Espérance, le monopole

du commerce et de la navigation des mers orientales, redoute d’admettre

par l’isthme la concurrence des pavillons méditerranéens, même avec la

certitude que les commerçants anglais conserveront par cette dernière

voie une immense supériorité, et verront centupler le mouvement de leur

marine. D’autres disent que le canal, introduisant les vaisseaux de

toutes les nations sur le territoire égyptien, et créant à toutes un

intérêt à la conservation de l’indépendance et de la prospérité de ce

pays, ne peut être vu d’un bon œil par un gouvernement qui convoite la

possession de l’Égypte, et qui n’aurait pas de meilleurs auxiliaires,

pour atteindre son but, que le renouvellement dans la vallée du Nil de

l’ancienne oppression, de l’ancienne misère et de l’ancienne anarchie.

Nous aimons à croire qu’aucune de ces suppositions n’est fondée.

L’ouverture de l’isthme de Suez suffirait seule pour illustrer le

gouvernement d’un vice-roi d’Égypte. On voit pourtant que ce grand

projet n’est qu’un détail, en quelque sorte, du vaste plan

d’améliorations que Mohammed-Saïd s’est proposé à son avénement, et

qu’il exécute chaque jour avec une ardeur infatigable. Administration,

justice, armée, propriété, commerce, instruction, travaux publics, ont

été tour à tour, en Égypte, l’objet de réformes conçues dans un esprit

qui est digne des applaudissements du monde entier.

Le vice-roi a d’autant plus de mérite dans l’accomplissement de son

œuvre de régénération, qu’elle repose entièrement sur lui. La forme de

gouvernement qui existe en Égypte ne permet pas qu’il en soit autrement.

Personne d’ailleurs ne sera tenté, sans doute, de regretter qu’un

pouvoir qui fait tant de bien soit absolu. Il n’en est pas d’autre de

possible en Égypte.

On achèvera de se convaincre de la sincérité et de la fermeté des

principes qui règlent la conduite de Mohammed-Saïd à l’égard de son

peuple, en apprenant qu’il a porté la réforme jusqu’au sein des tribus

du Soudan, loin des regards et de l’approbation de l’Europe. C’est ce

qui nous reste à exposer dans le livre suivant.

* * * * *

LIVRE TROISIÈME

* * * * *

CHAPITRE PREMIER

RÉFORMES OPÉRÉES DANS LES PROVINCES ÉGYPTIENNES DU SOUDAN.

On sait qu’à l’origine de l’histoire, l’Égypte a été envahie par des

émigrants de la Nubie. A son tour, elle a reflué sur les provinces

nubiennes et, après trente-sept années de domination oppressive, elle

vient enfin de leur rendre, en germes de civilisation, ce qu’elle leur

avait pris d’abord en contributions et en hommes pour alimenter son

trésor et son armée.

En remontant le Nil, à partir d’Alexandrie, on suit son cours presque

direct, qui féconde le sol égyptien sur un espace de huit degrés de

latitude nord ; on franchit sur ses eaux limoneuses le tropique du

Cancer, et l’on arrive en Nubie. Ici le fleuve fait à l’ouest un grand

détour, et les terres qu’il délaisse sur sa rive droite sont frappées de

stérilité. C’est le désert. Du point où il s’écarte de la ligne droite

jusqu’à celui où il revient à la hauteur de son cours précédent, après

avoir décrit un arc immense, il y a près de cent lieues. Dans son

circuit, il doit parcourir au moins trois fois cette distance. C’est

donc une énorme perte de temps que de longer ses bords. Il faut suivre

la corde de l’arc, cette corde qui, comme nous l’avons dit, a cent

lieues de développement. On quitte donc les barques ou le bateau à

vapeur ; on monte sur le dos des dromadaires, et on se lance dans le

désert. La province qu’arrose le fleuve dans son circuit est le

Dongolah. Celle de Berber commence sur la rive droite, à l’endroit où

finit le désert. On s’y retrouve au sein de la fertilité, qui marque

partout le passage du Nil. Il faut encore le remonter longtemps pour

arriver au Sennaar, situé à l’endroit où se rencontrent les deux grands

cours d’eau, désignés sous le nom de Nil bleu et de Nil blanc, et dont

la réunion forme le fleuve nourricier de l’Égypte. Le Nil bleu vient de

l’est, au sortir de l’Abyssinie ; le Nil blanc monte à l’ouest vers des

sources inconnues, qu’on suppose situées entre le premier et le deuxième

degré de latitude sud, au pied d’une chaîne de montagnes, dont le nom

signifie « Montagnes blanches. » C’est sur la rive gauche de ce dernier

fleuve, non loin de l’endroit où il se joint au Nil bleu, qu’est situé

le Kordofan.

Ces quatre provinces : Dongolah, Berber, Sennaar, Kordofan et quelques

territoires formant une subdivision constituent l’apanage du pacha au

delà des limites de l’Égypte même.

Les trois premières ont été conquises en 1820 ; la dernière annexée

seulement quelques années après. Lorsque Méhémet-Ali résolut d’adjoindre

ces territoires éloignés à ceux qu’il avait déjà soumis en dehors du

pachalick d’Égypte, il avait un double but : augmenter son armée et

remplir son trésor. Les milices qu’il avait employées jusqu’alors dans

les guerres d’Arabie étaient dangereuses et indisciplinées, comme toutes

les troupes orientales à cette époque. Le pacha comprenait parfaitement

la nécessité de se débarrasser de soldats qui déjà s’étaient révoltés au

Caire et avaient menacé son pouvoir et sa vie ; et, d’autre part, il

désirait vivement substituer à ces troupes irrégulières, fanatiques,

élevées dans le mépris de la tactique européenne, des corps disciplinés,

pliés à l’obéissance passive et exercés aux manœuvres qu’apprennent les

armées de l’Occident.

L’expédition au Soudan fut plutôt une razzia qu’une conquête ; elle eut

trop les caractères de ces chasses à l’homme, qu’on organise

annuellement dans l’intérieur de l’Afrique, pour acquérir des esclaves

et enrichir les chefs de tribus par le pillage ; aussi aboutit-elle à la

ruine et à la dépopulation du pays.

Elle partit du Caire en juin 1820 ; elle était composée de trois mille

cinq cents hommes d’infanterie et de quinze cents chevaux, sous les

ordres d’Ismaïl-Pacha, fils du vice-roi. A cette époque, la population

nubienne était au pouvoir d’une foule de petits tyrans qui régnaient sur

des fractions du territoire. Elle était esclave en ce sens qu’elle

cultivait la terre pour le compte de ces chefs, à qui elle délivrait, à

titre de redevance annuelle, le plus clair et le meilleur de ses

récoltes. Ce n’eût été rien encore si elle n’avait été soumise, en

outre, aux exactions d’une aristocratie arabe, composée de guerriers

vagabonds et pillards, qui écumaient constamment le pays et en étaient

les véritables maîtres. On les appelait Chaïkyeh. L’établissement de la

souveraineté de Méhémet-Ali eût donc été pour les Nubiens un véritable

bienfait, si sa forte autorité avait été bienveillante, et s’il s’était

proposé de civiliser le pays au lieu d’en pressurer les malheureux

habitants.

Cette race africaine, qui est généralement industrieuse, paisible,

docile et humaine, semble destinée à une continuelle oppression ; elle

tente partout l’avarice, et c’est à qui se servira d’elle pour

satisfaire son avidité. A l’intérieur de l’Afrique, elle vit dans un

état de perpétuelle anarchie. Les grands principes d’ordre et de morale

n’ont jamais rencontré sur cet immense continent un seul coin de terre

où ils pussent fructifier. La force, l’ignorance, la barbarie,

l’iniquité y dominent presque sans contre-poids. On y a rencontré des

nations grandes, puissantes et nombreuses ; mais ces sociétés ne

semblaient formées que pour le mal. La guerre extérieure avec son

cortége de cruauté et d’esclavage, la tyrannie intérieure procédant par

des supplices et des exactions ; aucun sentiment du juste et de

l’injuste ; aucune notion du bien et du mal : en un mot, une race

répandue sur un continent immense et n’ayant point appris, depuis le

commencement du monde, à s’élever au-dessus des instincts de la nature

brute.

A quoi tient la permanence de cette dégradation ? Au climat, au

caractère de la race, au défaut d’enseignement ? Ce n’est pas en

quelques lignes qu’on peut discuter une question de cette importance.

Mais nous penchons pour la dernière hypothèse. Cette partie de l’espèce

humaine, que le climat meurtrier de l’Afrique isole du reste du monde et

que des despotes ignorants et barbares maintiennent depuis l’origine des

siècles dans un assujettissement craintif, n’a pu faire les mêmes

progrès que les peuples de l’Asie et de l’Europe. Les Européens n’ont

paru sur les côtes que pour y donner libre cours aux plus déplorables

passions, pour y montrer l’exemple de la cupidité, de l’immoralité et de

l’ivrognerie. Reste à savoir quelle influence un bon gouvernement, une

autorité éclairée, un régime juste, et l’exercice modéré, bienveillant,

équitable des droits de la souveraineté, pourraient exercer sur ces

populations.

Les Nubiens n’opposèrent aucune résistance à l’invasion égyptienne. Le

Dongolah fut conquis sans coup férir. Mais au delà, l’armée d’Ismaïl-

Pacha rencontra les Chaïkyeh ; ces Arabes avaient calculé que les

troupes égyptiennes, après un long voyage dans un pays malsain, où elles

avaient subi de grandes fatigues et de grandes privations, seraient plus

faciles à vaincre. Ils les attendaient donc à cinq journées de distance

de Dongolah.

La race de Méhémet-Ali est brave. Ismaïl-Pacha qui s’est montré,

d’ailleurs, administrateur inhabile et sans entrailles, n’eut pas plutôt

aperçu les védettes de l’ennemi, qu’il partit en avant avec sa

cavalerie, réduite à huit cents chevaux. En quelques journées de marche,

il joignit l’armée arabe forte de plus de trois mille hommes et qui lui

faisait face. Elle comprenait de l’infanterie et de la cavalerie, bien

que tous les hommes fussent montés : seulement ces Arabes appelaient

infanterie les hommes qui combattaient sur des dromadaires. Ismaïl-Pacha

rangea sa petite troupe d’après les principes de la tactique européenne,

l’avertissant avant la bataille qu’elle serait infailliblement vaincue

si elle se livrait aux caprices de la fantasia orientale et aux élans

déréglés de la bravoure personnelle, au lieu de combattre en corps. Par

le fait il dut la victoire à cette judicieuse conduite, et à la fidélité

avec laquelle ses cavaliers suivirent son conseil. La petite armée

égyptienne fut attaquée à la fois par les deux ailes : les dromadaires

essayèrent de tourner sa droite, tandis que la cavalerie chargeait sa

gauche. Les Arabes s’élancèrent au bruit des cymbales, avec de grands

cris. Ils montrèrent beaucoup de résolution. Un moment l’aile droite

d’Ismaïl fut enfoncée, mais une réserve qu’il avait sagement disposée

intervint fort à propos, et rétablit les affaires. Son apparition décida

la victoire. Les Chaïkyeh s’enfuirent. Ismaïl-Pacha n’étant point assez

fort pour les poursuivre, ils se rallièrent derrière le Nil, et

essayèrent, à quelques jours de là, d’arrêter les Égyptiens au passage

de ce fleuve. Ce fut leur dernier effort. Défaits une seconde fois, ils

se dispersèrent, et leur chef, reçu en grâce, passa dans les rangs des

vainqueurs. Sa connaissance du pays le rendit fort utile.

Le mois de novembre était arrivé, l’expédition qui durait déjà depuis

cinq mois était encore loin d’avoir atteint sa destination. Mais après

les combats que nous venons de rapporter, elle pouvait avancer sans

crainte, assurée de ne plus rencontrer d’ennemis sérieux. Le Berber où

l’armée pénétra bientôt n’opposa aucune résistance. Elle se refit de ses

fatigues sur ce territoire fertile, puis elle continua sa marche sur le

Sennaar.

Tel était son prestige, que le roi de ce pays n’essaya même pas de

s’opposer à l’invasion égyptienne ; il se laissa dépouiller de son

royaume, sans coup férir, content de conserver une ombre d’autorité et

son titre de roi sous le gouvernement étranger. Et pourtant, il aurait

pu se défendre, peut-être même repousser les assaillants. Les

historiographes de l’expédition ont prétendu que le roi du Sennaar

pouvait à cette époque réunir une armée de vingt-cinq à trente mille

combattants. Certainement il n’en fallait pas plus de la moitié, bien

commandée et inspirée par un sentiment national, pour venir à bout d’une

armée qui ne comptait plus même trois mille hommes, et qui, supérieure

sans doute par l’habitude de la guerre à des bandes irrégulières, était

encore bien loin d’avoir la discipline et la solidité des troupes

européennes. Cependant le roi nègre livra son pays et sa couronne sans

la moindre résistance. Les Arabes avaient formé le seul obstacle sérieux

que les Égyptiens eussent rencontré dans leurs progrès sur ce

territoire.

Ismaïl-Pacha s’établit à Sennaar comme dans une ville prise d’assaut, et

il se livra à toutes les fantaisies d’un despotisme sans contrôle. Son

père, qui l’aimait beaucoup, ne lui avait demandé que deux choses à son

départ pour le Soudan : de l’argent et des hommes. Ismaïl-Pacha

n’imagina pas qu’il eût d’autre devoir que d’exécuter ces ordres. Des

familles entières furent enlevées et conduites à Syène où Méhémet-Ali

formait alors le noyau d’une armée qu’on disciplinait à l’européenne. Ce

fut, d’ailleurs, un trait de génie du réformateur de l’Égypte d’aller

chercher dans l’intérieur de l’Afrique des soldats obéissants et exempts

de préjugés pour remplacer une fanatique soldatesque. Mais que de

misères individuelles cause souvent l’exécution des plus grands et des

plus beaux desseins. Les malheureux Africains, exposés pendant une

longue route aux plus mauvais traitements et à toute espèce de

privation, arrivaient à Syène dans un état de maigreur et d’épuisement

excessifs. Leurs femmes, leurs filles, enlevées en même temps qu’eux et

réduites aux mêmes extrémités, étaient dirigées sur les bazars du Caire.

Ce tribut était cependant le moindre de ceux qu’imposait la domination

égyptienne. On levait des contributions en nature, établies sans règle

ni mesure et dans l’ignorance complète des ressources des provinces.

Tandis qu’on dépeuplait la contrée pour recruter l’armée, on demandait

aux cultivateurs plus de produits que la terre n’en avait jamais donnés,

alors qu’il y avait le double de bras pour l’ensemencer. Cette injuste

conduite eut des conséquences inévitables.

L’esprit de révolte se propagea dans le pays. La contrée n’avait pas

encore été assez foulée pour que toute énergie fût éteinte parmi ces

populations. Leur douceur et leur soumission naturelles firent place à

l’exaspération et au désir de vengeance. Elles résolurent de se délivrer

par un coup d’éclat d’une tyrannie devenue insupportable. Le complot,

qui fut celui de tout un peuple, resta secret, et Ismaïl-Pacha, confiant

dans sa force et sa supériorité, ne soupçonna même pas l’orage qui

allait bientôt fondre sur sa tête.

Il poursuivit sans relâche son système d’exactions, et ne prit aucune

précaution contre une race qu’il méprisait. Aussi favorisa-t-il par

cette insouciance le succès de la conspiration.

Un jour il partit avec une faible escorte pour aller, à quelques

journées au sud du Sennaar, lever des contributions dans un district

déjà ruiné par le payement d’impôts antérieurs. A peine y eut-il assis

son camp, qu’il fit venir les chefs du pays et leur intima l’ordre de

lui fournir, dans un très-court délai, mille mesures de blé, mille

charges de bois, mille chameaux, mille chevaux, et d’autres produits

calculés tous par mille, sans égard pour la nature ou l’étendue des

ressources de la population. Les habitants, l’eussent-ils voulu,

n’auraient pas pu sans doute exécuter strictement cet ordre peu

raisonnable. Ils prirent donc conseil d’une situation vraiment

désespérée.

Le soir de ce jour, Ismaïl-Pacha se trouvait dans sa tente avec les

officiers qui l’avaient accompagné, lorsque les habitants furent

aperçus, venant à la file déposer autour de la tente du bois dont ils

formèrent un bûcher circulaire à quelque distance. Ismaïl sortit et

questionna le chef qui répondit : « C’est une partie du tribut de la

contrée ; et, comme il n’existe pas de magasins, les habitants viennent

déposer à tes pieds les produits que tu as exigés. »

Satisfait de cette explication plausible, Ismaïl ne poussa pas plus loin

l’enquête, et la nuit venue, après un souper achevé en compagnie de sa

suite, le pacha s’endormit ainsi que tous les siens. C’est l’instant

qu’avaient fixé les révoltés. Ils mirent le feu aux tas de bois qu’ils

avaient apportés, et en même temps ils lancèrent des bûches

incandescentes contre la tente. Les Égyptiens, éveillés en sursaut, se

virent environnés d’un cercle brûlant. Chacun d’eux, vivement éclairé

dans cette ceinture de feu, devint le but de flèches lancées par les

nègres qui se tenaient dans l’obscurité, en dehors du cercle enflammé.

Ceux qui essayèrent de le franchir se virent rejetés sur les bûchers à

coups de lances ; d’autres furent asphyxiés par la fumée ; la plupart

brûlés vifs. Ismaïl-Pacha périt avec ses compagnons, victime comme eux

d’une vengeance infernale.

Quand Méhémet-Ali apprit cette mort tragique, il éprouva autant de

colère que de douleur, et il chargea son gendre, Méhémet-Bey, d’aller, à

la tête d’une nouvelle armée, exercer dans le pays insurgé des

représailles impitoyables. On ne saurait comparer le passage de ce

général dans le Sennaar qu’à une invasion de ces barbares qui, à

certaines époques de l’histoire, se sont rués sur l’Europe civilisée et

n’y ont laissé qu’un sol fumant, des cadavres et des ruines. Ici les

envahisseurs étaient les civilisés, et les envahis étaient les barbares.

Mais les premiers agirent comme autrefois les bandes d’Attila : aucun

fléau, aucune trombe, aucun tremblement de terre, aucune inondation

n’auraient exercé de tels ravages. Tout fut brûlé, tout fut détruit, bon

nombre d’habitants périrent dans des supplices raffinés ; beaucoup

furent vendus comme esclaves, et beaucoup s’enfuirent. Le pays n’a

jamais pu se remettre de cette terrible exécution.

Quand il eut accompli les ordres de son maître, le général s’occupa

d’étendre la souveraineté égyptienne à d’autres contrées encore

insoumises. Il attaqua le Kordofan, et il y trouva une vigoureuse

résistance. Le Kordofan est un pays pauvre et montagneux, habité par une

race énergique. Méhémet-Bey l’envahit à la tête de quatre mille cinq

cents hommes, infanterie et cavalerie, parmi lesquels on comptait huit

cents Arabes auxiliaires, de ceux-là même qui avaient combattu Ismaïl-

Pacha à son arrivée dans le Soudan. En outre, l’armée d’invasion

traînait avec elle huit bouches à feu.

La population levée en masse osa faire face à ces troupes ; et, quoique

indisciplinée, mal armée, elle leur disputa longtemps la victoire. Les

noirs se jetaient sur les canons qui les foudroyaient. Dans cette lutte,

les Arabes auxiliaires se comportèrent très-bravement, et leur concours

contribua puissamment à la défaite des habitants. L’un d’eux renversa

d’un coup de pistolet le chef des nègres qui, privés de leur commandant,

abandonnèrent le champ de bataille. On vit ainsi au Kordofan cet

exemple, que l’histoire donne si souvent, d’étrangers parvenant à

dominer un pays au moyen des armes de ses propres enfants.

Le Kordofan faisait alors partie du royaume de Darfour qui l’avoisine ;

il n’offrait au vainqueur qu’une conquête stérile, en ce sens que la

terre y est pauvre, la culture peu variée, la production peu abondante,

et que la garnison égyptienne n’y pouvait vivre que difficilement. Mais,

d’un autre côté, c’était une nouvelle pépinière d’hommes pour l’armée

régulière, qui était en voie de formation à Syène. Le but que s’était

proposé Méhémet-Ali fut donc rempli, lorsque, après l’occupation de la

contrée, son gendre expédia successivement en Égypte des bandes de

jeunes Africains de ce territoire pour le service militaire.

L'Égypte contemporaine de Méhémet-Ali à Saïd Pacha · 第 11 / 23 段