Nous dirons successivement ce que nous savons de ces deux entreprises ;

mais avant tout il est bon qu’on sache en Angleterre que le chemin du

Caire à Suez n’a jamais eu d’avocat plus convaincu et plus persévérant

que ce même M. de Lesseps, concessionnaire du canal de Suez, à qui des

Anglais suscitent tant d’obstacles.

D’ailleurs, la tâche de ceux qui conseillaient la prolongation du chemin

jusqu’à Suez était fort simplifiée ; car toutes les considérations de

progrès moral et matériel, de prospérité commerciale et d’accroissement

de bien-être pour la population qui militaient en faveur de la

construction de cette nouvelle voie de communication, avaient un facile

accès dans l’esprit très-éclairé et très-libéral du nouveau vice-roi et

y trouvaient un écho.

Toutefois, Mohammed-Saïd ajourna les travaux de la nouvelle ligne après

le complet achèvement de l’ancienne. Celle-ci, partant d’Alexandrie et

aboutissant au Caire, ne fut livrée à la circulation que le 1er janvier

1856.

Nous avons dit à quelle époque le chemin de fer d’Alexandrie au Caire a

été livré au public. Les ingénieurs qui l’ont construit n’ont pas eu de

grandes difficultés à vaincre. Cette partie de l’Égypte offre une

surface tellement plane qu’on a été dispensé d’y faire ce qu’on est

convenu d’appeler des travaux d’art : tunnels, viaducs, etc. Le chemin

traverse, indépendamment d’une multitude de canaux qui forment comme le

système veineux de cette terre, deux grandes artères, la branche de

Rosette et la branche de Damiette. On passe le bras de Damiette sur un

pont fixe. Mais le fleuve est fort large dans le bras de Rosette. Aussi

le chemin s’y trouve interrompu pour reprendre sur l’autre rive.

Au sortir d’Alexandrie, la voie ferrée longe le lac Mareotis, qui

s’étend sur un vaste espace, dans le voisinage de la ville. Ce lac, où

les Anglais ont introduit l’eau de la mer pendant la guerre contre la

France en 1801, était autrefois rempli d’eau vive et contenait une

grande quantité de poissons. Aujourd’hui ce n’est plus qu’un immense

marais qui dépose une couche de sel. Dès le temps de Méhémet-Ali il

avait été question de rendre cette immense étendue de terrain à la

culture. On aurait commencé par l’inonder d’eau douce qui aurait lavé

les terres et y aurait déposé un limon fertile. Mais l’exécution de ce

dessein à dû être ajournée. Aussi la première impression du voyageur qui

s’éloigne d’Alexandrie est toute de tristesse à la vue de cette plaine

inculte, çà et là baignée par une eau stagnante que le vent ride à

peine.

Toutefois l’œil est récréé à gauche par la verdure qui borde le canal

d’Alexandrie, en vue duquel le chemin de fer se tient jusqu’à Damanhour,

située à peu près au tiers de la route d’Alexandrie au Caire. A partir

de Damanhour, le chemin de fer incline au sud-est tandis que le canal

remonte vers le nord, et le train court droit au Nil, branche de

Rosette, qu’il atteint à Dahari, un peu au-dessus de Chebreket.

A cent pas de la rive, la locomotive s’arrête, on la détache, et on la

remplace par de paisibles attelages de bœufs qui conduisent les wagons,

d’un pas sûr et lent, jusqu’au fleuve où le train est placé sur un

radeau pourvu d’une machine à vapeur.

Les voyageurs traversent ainsi le fleuve à bac. De l’autre côté, de

nouveaux attelages les conduisent à une locomotive frémissante qui les

emporte à travers le fertile pays situé entre les branches de Rosette et

de Damiette. Bientôt on arrive à Tantah, ville riche, commerçante ;

entrepôt de beaucoup de marchandises qui viennent de l’intérieur ; lieu

de foire où se rendent les spéculateurs et les acheteurs sérieux, les

représentants de maisons d’Alexandrie, de Marseille, de Trieste et

d’Angleterre.

A l’issue de la station de Tantah, le chemin se dirige presque droit au

sud. Il franchit le bras de Damiette, au pied d’un magnifique palais

dont Abbas-Pacha aimait le séjour et qui, étant situé à l’angle que

forme le fleuve par un brusque détour, domine les plus belles eaux et la

plus resplendissante campagne du monde.

De là au Caire, il n’y a qu’une petite distance.

L’aspect général du pays, sur le parcours de la voie ferrée, est assez

monotone. A une plaine immense, où l’horizon n’est fermé par aucune

élévation de terrain, succèdent des champs admirablement cultivés et

entrecoupés de mille canaux qui se croisent dans tous les sens, et qu’on

pourrait comparer aux mailles d’un filet jeté à terre : ici s’élèvent

des villages composés d’une trentaine de huttes, construites avec de la

boue ; là des villes en pierres, surmontées de minarets et de coupoles

abritées çà et là par des bouquets de palmiers. La population est

laborieuse, active. Point de ces noirs couchés comme des lézards le dos

au soleil, pendant les heures du travail. Les uns puisent de l’eau pour

l’arrosage des terres, les autres lient les gerbes de maïs. Nous n’avons

jamais vu d’habitations humaines donner une imitation plus parfaite

d’une ruche en travail, que tel ou tel village, aux rues étroites et

sinueuses, où notre œil plongeait du haut des wagons, et où il était

impossible de signaler la moindre trace d’oisiveté.

La police du chemin de fer n’est pas rigoureuse ; l’accès n’en est

défendu ni par des haies, ni par des fossés, comme en Europe. On y

entre, on en sort comme on veut. Aux stations, chacun peut se présenter

pour saluer ses amis qui voyagent ; pour vendre les denrées du pays. Ce

n’est qu’au moment où le convoi va se remettre en route qu’on écarte les

enfants, les femmes, les vieillards, les marchands et les curieux de

tout âge et de tout sexe qui se sont assemblés autour des wagons.

Les accidents sont pourtant très-rares. Mais il est vrai de dire que le

choc des trains n’est guère possible quoique le chemin n’ait encore

qu’une seule voie. Il n’y a qu’un seul départ par jour du Caire pour

Alexandrie et d’Alexandrie pour le Caire. Les deux trains se mettent en

route à la même heure et ils se rencontreraient inévitablement s’ils

n’étaient séparés par la branche du Nil qu’on passe à bac. Le convoi

venant du Caire ne passe jamais l’eau qu’après que le convoi

d’Alexandrie l’a traversée et, de la sorte, le train montant et le train

descendant se trouvent toujours isolés sur la partie de la voie qu’ils

parcourent. On s’occupera prochainement de la construction d’un pont sur

la branche du Nil qu’on traverse à bac. Lorsque cet ouvrage sera

terminé, on adoptera nécessairement un ordre de service calculé de

manière à éviter les accidents.

Le chemin de fer a été promptement adopté par la population indigène ;

et c’est un fait curieux à noter que la plus grande partie du revenu

provient du transport des fellahs. Dans le principe on ne comptait guère

sur d’autres produits sérieux que ceux du transit anglais : voyageurs et

marchandises. Au contraire ce sont les fellahs, payant dix francs aux

troisièmes places, qui font le bénéfice principal de l’exploitation.

C’est un élément nouveau dans le calcul des revenus probables des

entreprises projetées. Il arrivera en Égypte, ce qui se produit partout

ailleurs : la facilité et la rapidité des communications multiplieront à

l’infini les voyages et les échanges. Transports par eau, transports par

terre, canaux et voies ferrées ont désormais, dans le pays, une

clientèle assurée.

Par le fait le chemin de fer que Méhémet-Ali supposait devoir être à

charge à l’État, constitue l’une des ressources du trésor. La première

année il avait produit 30,000 bourses, ou 3,750,000 francs ; la seconde

année, la recette s’est élevée à 40,000 bourses, ou 5,400,000 francs.

C’est au mois de mai 1855 que le vice-roi d’Égypte a décidé la

prolongation du chemin de fer jusqu’à Suez. Il avait donné pour

instruction à l’un de ses ingénieurs, M. Mouchelet, chargé de ce

travail, d’épargner autant que possible les propriétés particulières, et

de n’entamer sous aucun prétexte ni maisons ni propriétés closes.

On sait qu’à part une zone de terres cultivées autour du Caire, le pays

est un désert entre cette ville et Suez. Suez est à peu près à la

hauteur du Caire, et la route de poste est tracée en droite ligne entre

ces deux villes. C’est le plus court chemin, mais il y avait un double

inconvénient à le suivre : d’abord, il eût fallu passer à travers des

terres cultivées qui, de ce côté et par exception, partent du Caire, et

forment comme un cap dans le désert. Or les propriétés particulières aux

environs de cette ville ont une très-grande valeur, et pour

désintéresser les possesseurs il aurait fallu payer de 15 à 18,000

francs l’hectare.

En second lieu le désert est coupé par une ramification montagneuse du

Mokattam, qui s’élève à trois cents mètres au-dessus de la mer. La route

de poste attaque de front ce point culminant et le franchit au Gebel-

Awebet.

L’ingénieur chargé de l’exécution du railway, s’est proposé premièrement

de ne point entamer les propriétés ; secondement de tourner la

difficulté que présentait le Gebel-Awebet, en l’abordant par le point le

moins élevé et le plus aisé à franchir.

Au sortir du Caire le tracé s’élève au nord, contourne les terres

cultivées. Il incline ensuite à l’est en suivant le versant

septentrional de la croupe montagneuse, tandis que la route de poste est

établie au pied du versant méridional. Parvenu au Gebel-Awebet, il

rencontre un pli de terrain situé à 240 mètres seulement d’élévation, et

il s’y engage, tandis qu’à quelques kilomètres au sud, la route de poste

franchit un col à 60 mètres au-dessus. Le chemin tourne alors droit au

sud, et se dirige vers Suez en passant sous le fort d’Agerout.

Le développement total de cette voie ferrée sera de 136 kilomètres. Les

débuts du travail ont été assez longs. Commencés en septembre 1855 avec

quelques centaines d’hommes, les terrassements n’ont pu être très-

vivement menés au sortir du Caire, parce que la ligne de terrains

cultivés qu’il a fallu nécessairement traverser sur un espace de 5

kilomètres, le plus étroit qui se soit rencontré dans cette direction,

n’a dû être ouverte qu’au fur et à mesure de l’enlèvement des récoltes.

Puis l’opération a été un moment suspendue par l’entreprise immense du

curage du Mahmoudieh, et par les fêtes du _ramadan_. Le premier rail n’a

été posé qu’en janvier 1856. Il a servi dès lors pour porter de l’eau,

des vivres aux ouvriers, ainsi qu’au transport des matériaux.

Au mois de septembre 1856, on n’avait poussé les terrassements qu’à une

distance de 13 kilomètres, et posé les rails que jusqu’à 9 kilomètres et

demi.

A cette époque le vice-roi, qui méditait un voyage dans le Soudan, prit

les mesures les plus vigoureuses, pour hâter la construction du chemin

et l’achever, s’il était possible, dans le délai d’une année. M.

Mouchelet demandait un effectif régulier et permanent de quatre mille

ouvriers. Saïd-Pacha résolut de tripler ce nombre. Les gouverneurs de

provinces reçurent l’ordre de réunir leurs contingents et de les

conduire en personne sur le terrain. Ces prescriptions furent exécutées.

Non-seulement le nombre d’hommes requis fut rassemblé, mais encore on

pourvut à tous leurs besoins, on leur distribua du _pain frais_ qu’une

locomotive apportait chaque jour.

C’est à ces soins, à cette sollicitude qui s’étendent jusqu’aux plus

humbles des sujets qu’on reconnaît un prince vraiment digne de

gouverner. Sous quelque aspect qu’on envisage le caractère de Saïd-

Pacha, quelles que soient les imperfections que la critique se plaise à

rechercher et à relever en lui, quels que soient même les torts que

l’histoire ou la calomnie puissent jamais lui imputer, il lui restera

toujours le mérite très-rare chez les souverains orientaux d’avoir

constamment en vue les intérêts de son peuple, de rechercher sincèrement

à le rendre heureux, et de subordonner sa politique à ce grand résultat,

le plus important et le plus glorieux de tous[7].

Une fois réunis en nombre suffisant, les ouvriers se mirent à la besogne

avec une activité sans égale : la chaussée semblait, sous ces milliers

de bras, se mouvoir d’elle-même, et s’avançait peu à peu, mais toujours

comme la lave creusant son lit dans les montagnes. Les terrassiers

étaient suivis par les poseurs de rails qui étendaient sur la chaussée

les lignes de fer avec une vitesse de 1m,20 par minute, vitesse qui a pu

atteindre, à certains jours, 1m,33 par minute ou 80 mètres par heure. Ce

qui équivaut à la pose de 133 paires de rails dans une journée de dix

heures de travail.

Aussi dès la fin du premier trimestre de 1857, avait-on achevé de poser

les rails sur une longueur de 60 kilomètres. On calculait alors que les

intentions du vice-roi seraient exécutées à l’époque que Son Altesse

avait fixée elle-même, et qu’avant un an le parcours entier du Caire à

Suez serait en pleine activité de circulation. Tout porte à croire que

cette prévision ne sera pas trompée. En exprimant le même espoir, un

correspondant ajoutait :

« Voilà donc 40 milles de chemin de fer construit en six mois, malgré la

nécessité d’opérer des remblais et des coupes considérables : travail

prodigieux si l’on considère que les travaux s’exécutent en plein

désert, où il faut tout porter, abris, vivres et eau, et qui fait bien

augurer de la facilité d’exécution du canal de Suez, pour laquelle l’eau

douce ne manquera pas sur les lieux mêmes. »

La suite de notre travail fournira un exemple encore plus frappant des

ressources qu’on trouvera dans l’intelligence, la vigueur et le bon

vouloir des populations égyptiennes pour l’exécution de tous les grands

travaux publics, à la seule condition de lui garantir ces bons

traitements et cette abondance alimentaire qui entretiennent les forces

de l’ouvrier, et le préservent des épidémies.

Nous avons indiqué plus haut le montant des recettes du chemin

d’Alexandrie au Caire et montré que la voie ferrée avait augmenté

considérablement entre ces deux villes, le mouvement des voyageurs et

des marchandises. Suez participera aux mêmes avantages, lorsque le rail-

way sera terminé entre cette ville et le Caire. Le port de Suez est

destiné à une prospérité qui croîtra d’année en année. Il est déjà très-

florissant puisque en 1856, le mouvement commercial y atteignait le

chiffre fort respectable de 65 millions, non compris le numéraire que

l’Europe envoie dans les pays asiatiques par cette voie et qui s’est

élevé à plus de quatre cent soixante millions. L’accroissement a dû être

énorme en 1857, car, pour les six premiers mois seulement, le transport

des marchandises par Suez est égal à celui de toute l’année précédente.

Que sera-ce donc lorsque le chemin de fer sera achevé, et lorsque le

service des paquebots de la Compagnie des Indes sera devenu

hebdomadaire ? Ainsi qu’on le verra plus loin, le vice-roi d’Égypte a

autorisé la formation d’une compagnie de remorquage à vapeur sur la mer

Rouge. Les établissements principaux de cette exploitation seront situés

à Suez. Indépendamment des passagers musulmans que la compagnie

transportera chaque année à la Mecque et qu’elle ramènera au nombre de

vingt mille environ, ses bateaux qui fouilleront tous les ports de la

mer Rouge y feront naître un commerce d’échange dont Suez profitera

grandement.

Enfin quand l’isthme sera traversé par un canal de grande navigation et

que les navires prendront cette route pour gagner les mers de Chine ou

revenir d’Asie en Europe, Suez prendra une animation qui la fera l’égale

des premiers ports du continent européen. Telle est la portée des

entreprises d’utilité publique que Mohammed-Saïd encourage avec tant de

constance ! Le désert de Suez traversé par un canal d’eau douce,

sillonné par un chemin de fer ne tardera pas à devenir un centre de

production et d’activité ; un port, isolé sous un ciel brûlant sera

changé en une cité populeuse, riche, rendez-vous de la navigation du

monde entier !

Comment s’étonnerait-on que nous ne marchandions pas les

applaudissements à un prince qui comprend si bien ses devoirs, et qui

prépare de si utiles transformations[8] !

* * * * *

CHAPITRE II

LE CANAL MAHMOUDIÉH.

L’Égypte n’a pas moins besoin de voies navigables que de chemins de fer,

et l’entretien des canaux est pour elle une question vitale. C’est par

le moyen de ces artères artificielles qu’on est parvenu à fertiliser de

vastes espaces de terrains situés trop loin des rives du fleuve pour

recevoir directement le bienfait de ses infiltrations et de ses

débordements. Le canal Mahmoudiéh a, par exemple, toute une histoire qui

mérite d’être brièvement racontée.

Ce canal s’ouvre dans la branche de Rosette, près d’un village qu’on

nomme Atfeh, et il se dirige, en décrivant de légères courbes, sur

Alexandrie, c’est-à-dire au nord-ouest. Il diffère des autres canaux en

ce qu’il est utilisé surtout pour la navigation, tandis que les cours

d’eau artificiels ont pour principal objet l’irrigation. Il est même

saumâtre à une certaine distance au-dessus d’Alexandrie par suite d’un

mélange souterrain de ses eaux avec celles du lac Mareotis, qui a été

livré, comme nous l’avons dit, à l’invasion des eaux de la mer. Cet acte

de vandalisme, à peine expliqué par la guerre, a fait un tort immense à

l’Égypte, non-seulement parce qu’il a placé Alexandrie sous l’influence

des émanations pestilentielles d’un marais, mais encore parce que les

eaux salées, faisant irruption par l’ouverture d’une digue rompue, ont

englouti quarante villages et détruit une belle végétation.

L’utilité de ce canal est très-grande. Alexandrie étant devenue le

principal, sinon l’unique port d’exportation de l’Égypte, et,

d’ailleurs, les bras du fleuve ne donnant que pendant certains mois de

l’année accès à des bâtiments d’un faible tonnage, il fallait faire

arriver jusqu’à la capitale maritime du pays, les produits de

l’intérieur par une voie continue et moins dispendieuse que les

transports à dos de chameaux.

Méhémet-Ali commença le canal Mahmoudiéh en 1819 ; plusieurs années

furent consacrées à ce travail. On y occupa trois cent mille fellahs.

Malheureusement on n’avait pris pour leur bien-être et même pour leur

subsistance aucune des précautions qu’exigeait l’humanité. On n’avait

pas formé d’approvisionnements de vivres sur les lieux ; l’eau manqua en

maint endroit, sur l’étendue de vingt lieues que parcourt le canal. Puis

l’excès de la fatigue, les mauvais traitements engendrèrent des maladies

qui emportèrent les ouvriers par milliers. Dans l’espace de dix mois il

en périt environ douze mille, dont les ossements gisent sous les chemins

de halage qu’on avait alors élevés des deux côtés du canal et qui ont

été remplacés récemment par une belle route.

Une seule chose étonne, c’est que la mortalité n’ait pas été plus grande

encore, alors que tant de négligence et tant de dédain pour la vie

humaine avaient signalé ce travail. Méhémet-Ali, dans la poursuite de

ses vastes desseins, comptait pour peu les instruments qu’il employait.

Mais ce qui chez lui n’était que l’imperfection d’un esprit supérieur

devenait chez les subalternes une cruauté froide et réfléchie. Les

autorités chargées de l’exécution du canal imposaient aux malheureux

paysans un labeur au-dessus de leurs forces. De l’aube du jour à la nuit

close, les ouvriers étaient au travail, sans relâche, et la moindre

négligence était immédiatement punie par des coups de bâton.

Le canal fut fait. Il avait coûté cher : environ sept millions cinq cent

mille francs, sans compter les hommes sacrifiés ; mais une grande pensée

avait été réalisée : un nouvel élément de prospérité était acquis à

l’Égypte. Les barques chargées des précieux tributs de l’intérieur

arrivaient directement à Alexandrie, à moins pourtant que le fleuve

n’eût dépassé, pendant l’inondation, une certaine hauteur ; car il

fallait, en ce cas, pour éviter les ravages que causerait

infailliblement le débordement des eaux, fermer l’embouchure de canal

avec une digue en terre palissadée, et les embarcations devaient être

déchargées ou rechargées à bras de chaque côté de la digue.

On alloua aux ouvriers un minime salaire. Pauvres gens ! leur sort eût

été allégé même par cette rémunération bien faible, si l’on avait voulu

la leur compter en argent ou même en nature. Mais point. On en fit

déduction sur les contributions qu’ils avaient à payer. Ce qui revient à

dire qu’ils n’eurent à peu près aucun salaire.

On sait que le Nil porte une grande quantité de limon qui, tout en

fertilisant les terres, obstrue rapidement le lit des canaux. Le canal

d’Alexandrie, auquel Méhémet-Ali avait donné le nom de _Mahmoudiéh_ en

l’honneur du sultan régnant, ne tarda donc pas à s’ensabler. Moins de

vingt ans après l’exécution, il était tellement chargé de vase et de

détritus de toute espèce que les fonds avaient sensiblement varié. En

plusieurs endroits ils s’élevaient tellement, qu’on pouvait prévoir

l’époque où les barques échoueraient en le parcourant ; mais les

malheurs survenus pendant la construction du canal avaient tellement

frappé les esprits, qu’on hésitait à en provoquer de semblables en

entreprenant le curage du Mahmoudiéh. Il existe en Angleterre des

représentants d’une politique qui vise à s’emparer un jour de l’Égypte.

A l’époque dont nous parlons, ce parti était encore prépondérant, et il

se montrait hostile à Méhémet-Ali. Il ne lui avait pas pardonné d’avoir

réorganisé l’Égypte, et de l’avoir mise dans une voie d’ordre et de

progrès qui garantit son indépendance et forme le meilleur rempart

contre l’ambition étrangère. Il se réjouissait fort de la destruction

naturelle et lente, mais progressive, du canal Mahmoudiéh. Il s’en

faisait une arme contre le pacha et mettait en contraste les ambitieux

projets qu’on lui prêtait, et contre lesquels s’était faite la coalition

de 1840, avec l’impuissance où il était d’accomplir un simple travail

d’utilité publique en Égypte même.

Quelque désir qu’ait pu concevoir Méhémet-Ali de relever ce défi, il en

fut empêché jusqu’à sa mort, et ce n’était certes pas Abbas-Pacha qui

aurait tenté d’accomplir ce que son illustre grand-père n’avait pas cru

pouvoir entreprendre.

Le canal continua donc à s’envaser, et lorsque Mohammed-Saïd arriva au

gouvernement de l’Égypte, le mal était devenu si grand, qu’il fallait

nécessairement ou bien y porter un remède immédiat, ou bien renoncer à

utiliser désormais un ouvrage qui avait coûté tant de peine, tant

d’argent et tant de bras.

Le vice-roi n’hésita pas : il décida qu’on opérerait le curage du

Mahmoudiéh, et que l’entreprise serait exécutée en peu de jours.

Mohammed-Saïd disposait d’un élément de réussite qui avait manqué à ses

prédécesseurs : la confiance du peuple et la ferme résolution de la

mériter.

Il était important de se hâter. L’opération devait être terminée avant

l’époque de la moisson, qui approchait. L’un des ingénieurs du vice-roi,

M. Mougel, fut chargé de calculer ce qu’il y avait de matière à remuer

pour curer le canal, et ce qu’il faudrait de bras pour achever

rapidement l’opération. Il supposa l’existence de trois millions de

mètres cubes de vase répandus sur les quatre-vingt mille mètres de

longueur du canal. Chaque ouvrier devant déplacer un mètre et demi de

matière par jour, il fallait soixante-sept mille hommes pour curer le

canal en un mois.

L’ordre de réunir ce nombre d’ouvriers fut envoyé dans les provinces. Le

contingent de chaque localité avait été fixé d’avance, et la part de

travail qui revenait à chaque contingent avait été également déterminé.

Il était entendu que les ouvriers retourneraient dans leurs villages dès

qu’ils auraient achevé la tâche qui leur était assignée. C’était une

prime accordée à l’activité.

Au lieu de soixante-sept mille hommes, les provinces en envoyèrent cent

quinze mille. On avait compris partout la nécessité d’en finir au plus

vite. Comme la besogne de chacun était limitée, et comme les actifs ne

craignaient point, leur travail achevé, d’avoir à terminer celui des

nonchalants, on se mit à l’œuvre avec ardeur.

L'Égypte contemporaine de Méhémet-Ali à Saïd Pacha · 第 8 / 23 段