réformateur. Dans l’intérêt de la liberté commerciale, il a aboli les
octrois et les douanes intérieures. Ces impôts étaient une autre forme
de vexation et une nouvelle entrave pour l’industrie des habitants.
Nous n’avons pas les éléments nécessaires pour établir ici ce que
rapportaient à Méhémet-Ali et à son successeur Abbas les douanes
intérieures, car le produit de celles d’Alexandrie, de Damiette et de
Suez se trouve mêlé à celui des douanes du Caire, de Boulak, de Deraouy
près d’Assouan dans les comptes que nous avons pu consulter. Ce que nous
savons, c’est que la douane de Deraouy, qui était aussi la plus
pernicieuse puisque son produit principal était le droit sur les nègres
esclaves qu’on amenait de l’intérieur, donnait autrefois un revenu moyen
de 250 bourses, ou 125 mille piastres. L’abolition de l’esclavage avait
été décrétée par Méhémet-Ali. Mais cette mesure philanthropique n’avait
jamais reçu d’exécution sérieuse. Le Pacha l’avait adoptée pour se
conformer à l’opinion régnante en Europe ; c’était pure complaisance de
sa part, et il n’avait pas eu l’intention de pousser les égards jusqu’à
cesser de faire des esclaves parmi les populations nègres pour le
recrutement de son armée, et pour le service des particuliers.
Mohammed-Saïd, agissant sous l’influence d’une éducation différente, n’a
pas attendu que l’Europe lui demandât de faire cesser l’esclavage pour
l’abolir complétement. A son avénement il a donné la liberté à tous ses
sujets sans exception, et il n’y a plus en Égypte que des esclaves
volontaires, c’est-à-dire ceux ou celles qui, attachant plus de prix au
bien-être qu’à l’indépendance, se gardent bien de revendiquer leur
liberté.
Depuis la suppression de l’esclavage et de la traite, la douane de
Deraouy est tombée d’elle-même. D’autres douanes intérieures ont été
supprimées. Le revenu qu’elles produisaient n’était d’ailleurs pas très-
considérable.
Les octrois avaient plus d’importance. On devait payer un douzième _ad
valorem_ à l’entrée des villes. Cette taxe, déjà très-forte, était de
beaucoup augmentée par la manière dont on la percevait. Le gouvernement
la cédait à des _apaltateurs_, sorte de fermiers généraux qui se
chargeaient d’en opérer le recouvrement. Leur avidité était grande et
presque sans frein. On ne payait pas le droit à la porte des villes, au
moment où la marchandise reconnue, les quantités vérifiées, la somme à
prélever déterminée, l’importateur est encore libre de se soustraire à
un impôt qui lui paraît trop élevé, en renonçant à franchir l’entrée. On
acquittait les taxes à l’intérieur, alors que la marchandise, ayant
franchi l’enceinte d’une ville et ne pouvant plus échapper au droit, se
trouvait à la merci de l’_apaltateur_. Tous les genres de fraude et
d’arbitraire étaient employés pour tirer du contribuable beaucoup plus
qu’il ne devait. En réalité, les marchandises, au lieu du douzième,
payaient le quart et même le tiers de leur valeur.
Les _apaltateurs_ s’enrichissaient ; l’impôt, tout exorbitant et
vexatoire qu’on l’avait rendu, ne produisait que fort peu ; le commerce
était entravé.
Il fallait, ou bien réformer le système de perception, et Saïd l’essaya
d’abord, ou supprimer l’impôt même. C’est à ce dernier parti que le
vice-roi s’est définitivement arrêté.
* * * * *
CHAPITRE V
ÉTABLISSEMENT DE LA LIBERTÉ DU COMMERCE.
En changeant le mode de recouvrement de l’impôt, en substituant la
perception en argent à la perception en nature, le vice-roi décrétait,
par le fait, l’abolition du monopole qu’avait exercé Méhémet-Ali, et
l’affranchissement de la culture et du commerce. Du moment qu’on
exigeait de l’habitant le payement de ses contributions en espèces, il
fallait de toute nécessité le laisser libre d’échanger ses produits
contre de l’argent.
Dans la pensée de Saïd-Pacha, les deux réformes étaient la conséquence
l’une de l’autre. Il les a opérées simultanément.
Nous ne reviendrons pas sur les abus du monopole tel que l’avait
organisé Méhémet-Ali. Ce système a été souvent exposé, et nous-mêmes en
avons rappelé les principaux traits. Le pacha en tirait un revenu
considérable. Mais il entraînait la ruine infaillible des cultivateurs ;
il eût fini même par les condamner à la famine, si les fellahs n’avaient
pas été habitués à une grande frugalité et si leurs besoins n’avaient
pas été très-faciles à satisfaire. Un paysan égyptien peut vivre sans
dépenser plus de dix centimes par jour. La prodigieuse fertilité du sol,
l’étendue des terres cultivables, contribuaient d’ailleurs à maintenir à
flot les cultivateurs les plus industrieux. Mais il est incontestable
que, sous un pareil régime, la population ne pouvait qu’être très-
misérable.
Quant au but principal que poursuivait le souverain, et qui était de
faire rendre à l’Égypte autant de produits agricoles qu’elle en pouvait
donner, eu égard à la population, il était complétement atteint.
En effet, des terres laissées jusqu’alors sans culture étaient
ensemencées ; des produits négligés sous le gouvernement des mameluks
reparaissaient sur les marchés ; le cultivateur, n’importe sous l’empire
de quelle influence, recommençait à travailler au delà de ce qu’il
fallait pour suffire aux besoins de chaque jour. L’Europe apprenait à
compter sur l’Égypte pour compléter ses approvisionnements en blés,
graine de lin, sésame, cotons, indigos, etc. Le gouvernement du pays
voyait ses revenus s’accroître énormément. L’Égypte reprenait sa place
dans le monde. Les gouvernements tournaient les yeux de ce côté quand
ils avaient à calculer les chances de renaissance et de durée de
l’empire d’Orient.
Ce fut l’âge d’or des négociants européens établis à Alexandrie. Ceux
qui surent se mettre bien en cour firent des bénéfices énormes en
achetant au pacha les marchandises à un prix déjà fort avantageux pour
celui-ci, mais bien inférieur encore à leur valeur sur les marchés
d’Angleterre, de France et d’Autriche. D’après ce que nous avons dit du
mode de perception des impôts et d’évaluation des récoltes versées par
les cultivateurs dans les magasins du gouvernement, on comprend que des
produits, livrés ainsi à vil prix, pouvaient supporter deux ventes :
celle du pacha aux spéculateurs ; celle des spéculateurs au commerce
d’Europe, et laisser encore, aux uns et aux autres, un bénéfice
considérable.
Les choses allèrent ainsi jusqu’en 1838.
A cette époque un traité fut signé entre les puissances européennes et
l’Empire ottoman. D’après ce traité, il fut convenu que désormais,
chacun pourrait trafiquer librement dans toutes les possessions relevant
de la puissance turque, à la condition de payer un droit de sortie qui
fut fixé à 12 pour 100 de la valeur. Cette convention s’étendait
implicitement à l’Égypte et ne tendait à rien moins qu’au renversement
complet du système de monopole en vigueur dans les États de Méhémet-Ali.
Mais le vieux pacha n’était pas homme à renoncer si vite à un régime qui
enrichissait son gouvernement. Précisément, à cette époque, il préparait
son armée pour le grand coup qu’elle devait frapper en Syrie, sous la
conduite d’Ibrahim. Ce n’était donc pas le moment de compromettre les
finances du pays, ou du moins de les diminuer.
Il tourna la difficulté. Il allégua que les fellahs n’ayant pas d’argent
pour payer les contributions, il se trouvait obligé de continuer à
percevoir l’impôt en nature. Ce mode de payement le mettait dans
l’obligation de continuer à recevoir les produits dans les magasins et à
les vendre ; mais il fit une concession à l’esprit du traité, en cessant
de céder ces produits à l’amiable. Il les mit à l’enchère.
Cette concession n’était qu’apparente ; le pacha continuait à s’entendre
avec des négociants ; il leur vendait pour un prix, fixé à l’avance, les
produits dont il disposait. On n’en faisait pas moins un simulacre
d’enchères publiques. Les négociants qui avaient fait leurs conventions
avec le vice-roi et qui avaient le mot d’ordre, poussaient les enchères
assez haut pour écarter tous les concurrents. Les produits leur étaient
donc adjugés ; mais le prix restait tel qu’il avait été réglé entre eux
et le pacha. Méhémet-Ali croyait disposer ainsi de cette partie de ses
ressources de la manière la plus avantageuse ; il évitait les hasards de
l’adjudication publique tout en ayant l’air de la subir.
Abbas-Pacha aimait le monopole au moins autant que son grand-père ; mais
sa politique était plus vulgaire et plus timide. Il rusait aussi, mais
avec moins d’adresse et moins d’audace. Il aurait volontiers pressuré
son peuple comme au temps des mamelucks et fait renaître tous les abus
que Méhémet-Ali avait détruits, mais il ne l’osait qu’à demi de peur de
léser d’une manière trop criante et trop dangereuse les intérêts
européens qui sont engagés en Égypte et qu’un souverain malintentionné
rencontrerait actuellement comme un obstacle à ses desseins.
D’ailleurs, dès qu’un pays commence à prospérer, dès que l’activité
productrice s’y est développée, n’importe par quel moyen, la liberté
d’acheter et de vendre lui devient aussi nécessaire que l’air aux
plantes, la pente aux fleuves. Cette loi est d’autant plus forte que la
puissance commerciale de ce pays est plus grande. L’Angleterre en
fournit un éclatant exemple, puisque, ayant commencé par mettre son
industrie et son commerce sous la tutelle d’un système protecteur des
plus rigoureux, elle en est arrivée au libre échange.
En Égypte, sous Abbas-Pacha, l’édifice du monopole n’étant plus
surveillé avec la même vigilance et la même autorité que sous le
gouvernement de son prédécesseur, le commerce s’agita dans ses
entraves ; il profita de toutes les issues ouvertes dans ses murs
lézardées pour chercher l’air et la lumière. Le traité de 1838 l’y aida
puissamment.
Ainsi, malgré l’élévation de l’impôt, malgré les exactions subalternes,
des cultivateurs trouvaient le moyen de produire un surplus d’objets
d’exportation qui donnait matière à des transactions libres et directes.
Des négociants grecs, français et autres, commençaient à expédier des
agents dans l’intérieur avec mission d’acheter cet excédant aux
habitants et de l’envoyer à Alexandrie. C’était la naissance d’un
commerce qui a pris aujourd’hui une grande extension.
Ces opérations ne furent jamais vues d’un bon œil par le successeur
immédiat de Méhémet-Ali. Il les contrariait sous main, mais n’osait les
interdire, car l’Europe s’y trouvait mêlée. Des ordres secrets gênaient
tous les mouvements des agents commerciaux envoyés dans l’intérieur du
pays. Ainsi les gouverneurs défendaient de louer des embarcations pour
le transport sur le Nil des produits achetés aux habitants.
Saïd-Pacha, loin d’imiter la conduite de son prédécesseur, est entré
franchement dans la voie de l’émancipation du commerce égyptien. Il a
levé toutes les barrières qui pouvaient entraver le développement des
transactions. Le régime qu’il a établi peut être exposé en peu de mots :
Liberté de cultiver les produits que chaque propriétaire, chaque paysan
juge devoir donner le plus de bénéfice ;
Liberté de vendre sa récolte à tout acquéreur, d’en fixer le prix et
d’exiger la contre-valeur en espèces ;
Liberté de transporter les produits par tous les moyens et par toutes
les voies ;
Abolition des douanes intérieures, qui entravaient et surchargeaient de
frais la circulation des marchandises.
Ce régime, sincèrement adopté et maintenu avec toute la loyauté et la
fermeté nécessaires, a donné des résultats déjà très-remarquables.
Depuis 1838, le commerce extérieur d’Alexandrie a suivi une progression
constante. L’augmentation a été de 15 pour 100 en 1838, de 41 pour 100
en 1839, de 78 pour 100 en 1840.
En 1841, le mouvement commercial du port d’Alexandrie, entrée et sortie,
était de 81,173,050 de francs.
Dix ans plus tard, il s’élève à près de 103,000,000 de francs. En 1852,
il a atteint 121,000,000 de francs ; en 1854, 123,261,964 de francs ; en
1855, 168,301,886 de francs ; en 1856, 183,901,913 de francs.
Ces résultats, déjà fort satisfaisants, ne sont rien auprès de ce qu’on
a le droit d’attendre d’une terre aussi fertile que l’Égypte, pour peu
qu’on continue à laisser les cultivateurs libres de produire et libres
d’exporter comme aujourd’hui. Dans cet admirable pays, il n’y a qu’à
laisser agir la nature ; le reste va de soi.
L’activité commerciale a pris en Égypte un tel développement qu’il y
aurait déjà lieu d’en arrêter les excès. La spéculation, sur la place
d’Alexandrie, a les allures fiévreuses qui la caractérisent dans
quelques grandes villes de l’Europe. Là, comme sur notre continent, des
fortunes s’élèvent et disparaissent avec une rapidité féerique. On
achète sur parole des produits dont on ne prend jamais livraison et
qu’on cherche à revendre avec bénéfice.
Ce bouillonnement à la surface n’empêche pas que le fleuve ne coule à
pleins bords avec calme et profondeur. Ce que le commerce fait pénétrer
chaque jour de bien-être dans l’intérieur de l’Égypte, ce qu’il y répand
d’aisance est incalculable. Il y sème aussi des idées d’ordre, de
travail ; il y encourage les progrès de la culture. Les premiers
personnages de l’Égypte se livrent avec ardeur aux exploitations
agricoles, et, à leur tête, on doit citer l’héritier présomptif du vice-
roi, Achmet-Pacha.
La transformation est si grande, que le commerce intérieur passe déjà
dans les mains des habitants du pays qui finiront par en disposer
entièrement. Leur connaissance parfaite de la langue et des usages
locaux, leur sobriété, leur économie sévère, rendent leur concurrence
écrasante pour les agents des négociants européens.
Aujourd’hui, la plupart des barques chargées de grain, de coton et
autres denrées qu’on voit passer sur le canal Mahmoudiéh, à destination
d’Alexandrie, sont frétées et même conduites par des habitants qui ont
acquis directement ces produits des cultivateurs dans l’intérieur de
l’Égypte, et qui les livrent aux négociants européens d’Alexandrie avec
un bénéfice notable. Ces achats sont toujours payés comptant, en
espèces. Des échanges opérés dans de telles conditions sont
nécessairement très-profitables aux habitants. Pendant mon séjour à
Alexandrie, au mois de décembre 1856, un des négociants les mieux placés
de cette ville me disait qu’il venait de faire compter, en échange de
marchandises, quatre cents guinées en or, ou dix mille francs, à l’une
de ces femmes indigènes qui marchent pieds nus et sont misérablement
vêtues d’une blouse de coton teinte en bleu.
Le vice-roi, en assurant de telles ressources au peuple placé sous son
autorité, a mérité non-seulement la reconnaissance de ses sujets, mais
aussi l’estime de l’Europe. Il n’a, d’ailleurs, laissé subsister aucune
trace du système qu’il s’était proposé de changer ; il l’a réformé dans
toutes ses ramifications.
Considérant que la liberté et la rapidité de la circulation sont
essentielles au développement de la production et du commerce, il avait
aboli, comme nous l’avons dit, toutes les douanes intérieures. Il a
continué son œuvre en supprimant un autre genre de monopole également
très-nuisible. C’est celui dont la navigation de la mer Rouge était
devenue l’objet.
Autrefois le gouvernement égyptien avait établi à Suez une règle,
d’après laquelle les bateaux ne pouvaient sortir du port que par ordre
de numéros. Tant que le numéro 1 n’avait pas terminé son chargement, ou
n’était pas prêt à partir, le numéro 2 était obligé d’attendre, et ainsi
de suite. Les expéditeurs de marchandises pour la mer Rouge, pour peu
que l’envoi en fût urgent, étaient donc obligés d’en passer par toutes
les conditions qu’il plaisait au patron du bateau, portant le numéro 1,
de leur imposer.
Ainsi les marchandises avaient à supporter soit un fret excessif, soit
des retards ruineux.
Mohammed-Saïd a supprimé ce règlement barbare. Maintenant on charge les
bateaux à fret quand on peut ; on les expédie quand on veut : les
règlements du port n’ont rien qui puisse ralentir les mouvements de la
navigation, et le fret, livré à la libre concurrence, a diminué
sensiblement.
Ce prince a donc adopté, en économie politique, le principe
diamétralement opposé à celui que son père avait établi et maintenu
pendant toute la durée de son administration. Est-ce à dire que sa
conduite comporte le blâme de celle qu’a suivie Méhémet-Ali ? Nullement.
Saïd-Pacha ne fait, à notre avis, que compléter avec discernement
l’œuvre du fondateur de sa race. Quand celui-ci a pris en main
l’administration de l’Égypte ; ruinée et découragée, il a compris que la
liberté serait une nourriture trop forte, un air trop vif pour
l’agriculture et le commerce agonisants ; il les a soignés en malades
qui périssaient s’ils étaient abandonnés à la seule opération de la
nature.
La guérison a été complète en très-peu de temps. Le corps était sain.
L’agriculture sur les bords du Nil, ayant été, dès l’antiquité,
pratiquée avec intelligence et avec fruit ; le commerce ne demandant
qu’à naître dans un pays où la production est infiniment plus abondante
que la consommation, l’Égypte a pu être soustraite au régime restrictif
qui lui avait été imposé, non-seulement sans danger, mais avec un grand
profit.
S’il est vrai que Méhémet-Ali ait utilisé, dans un intérêt purement
financier et pour alimenter la guerre, le monopole qu’il avait établi,
il n’est pas moins certain que ce monopole a tendu à la régénération de
l’industrie agricole en Égypte. Saïd-Pacha n’a donc fait que réaliser
les vues d’avenir de son père, en donnant à cette industrie le plus
grand essor possible par l’établissement du nouveau régime commercial.
Pour comprendre que telle était la vraie manière d’exécuter les desseins
paternels, pour saisir le moment où l’abolition du monopole était
devenue nécessaire, pour aborder sans hésitation cette grande épreuve,
il fallait avoir la pénétration d’esprit et de désir du bien qui ont
manqué complétement à Abbas-Pacha, mais dont, au contraire, le vice-roi
actuel a donné des preuves réitérées.
* * * * *
CHAPITRE VI
INSTRUCTION PUBLIQUE.
L’œuvre réformatrice qui a donné à l’Égypte un meilleur système
d’administration et de propriété se complète par les mesures destinées à
développer les aptitudes diverses de la population égyptienne, soit en
cultivant son esprit, soit en ouvrant à son activité la carrière des
grands travaux industriels.
Quel système d’instruction publique fallait-il adopter ? Question
délicate que l’expérience seule pourra résoudre.
Il est plus facile de civiliser la barbarie complète que de substituer
les principes d’une civilisation supérieure à une civilisation
imparfaite qui a pour elle l’autorité des âges et l’appui de la
religion. Par exemple, l’œuvre des missionnaires est assez féconde parmi
les peuplades de l’Océanie ; mais elle est très-ingrate au sein de
l’empire chinois, et le zèle des sociétés bibliques n’a jamais pu
l’exercer avec quelques chances de succès sur les millions de sujets
anglais qui peuplent les Indes orientales.
Méhémet-Ali, qui avait senti la nécessité de faire de larges emprunts à
notre organisation sociale, s’était donné une tâche très-difficile,
parce qu’il avait à réformer un ordre de choses raisonné, consacré par
la tradition et l’usage ; mal réglé sans doute, mais constitué d’après
un certain ordre d’idées parfaitement arrêtées. Sa mission était
d’autant plus épineuse que notre civilisation est fille du
christianisme, et, par conséquent, faite pour blesser bien des préjugés
musulmans.
Méhémet-Ali a réussi en partie. Il a changé les œuvres, il n’a pas pu
modifier les idées. Tout ce qu’on pouvait obtenir de l’obéissance
extérieure, il l’a obtenu ; mais les esprits sont restés rebelles ; les
volontés se sont senties opprimées. Il a vaincu la révolte que la
population avait tentée pour s’opposer à la création d’une armée
régulière ; il s’est défait, par le sabre, de prétoriens redoutables ;
il a façonné ses troupes à la discipline de nos armées ; il a créé des
fonderies, des arsenaux, des manutentions ; il a fait exécuter des
travaux de toute sorte, et, jusque dans son administration civile, il a
établi des formes tout européennes ; mais il n’a jamais pu changer le
fond des âmes, détourner le cours des idées, et les mettre en harmonie
avec les institutions qu’il importait d’Occident. Toutes ses réformes
ont eu pour instruments des étrangers, et il est resté, pendant tout son
glorieux règne, presque le seul musulman de son empire qui eût
l’intelligence profonde de la supériorité de nos lumières.
D’autres tentatives de réformes ont échoué de la façon la plus
signalée ; ce sont celles qui s’adressaient à l’esprit des populations.
Des établissements nombreux d’instruction publique ont été créés ; un
système d’éducation a été organisé ; les branches les plus variées des
connaissances humaines ont été enseignées ; on a réuni des élèves,
auditeurs attentifs en apparence, mais dont l’esprit était bien loin.
Tous ces efforts n’ont rien produit. C’était une semence exotique, jetée
sur un terrain mal préparé. Elle n’a pas fructifié. Les familles ont
considéré l’obligation d’envoyer les enfants aux écoles, à peu près du
même œil qu’elles envisageaient la nécessité de les envoyer à l’armée.
On en a vu qui mutilaient les enfants, dans l’espoir qu’ils seraient
ensuite regardés par le gouvernement comme impropres à entrer dans les
établissements d’instruction publique. Et pourtant les élèves y étaient
bien logés, bien nourris et même payés !
Est-ce à dire que Méhémet-Ali ait eu tort de chercher à répandre
l’instruction parmi ses sujets ? A Dieu ne plaise qu’on nous prête une
telle pensée. Il n’y a pas eu, dans toute la vie de ce souverain, un
seul acte plus digne d’éloges et qui montre mieux la haute portée de son
esprit. Mais la transformation qu’il voulait opérer ne pouvait être
achevée en quelques années. Une telle œuvre, pour être menée à bien,
demande à être poursuivie pendant plusieurs générations. Les idées
nouvelles sont lentes à éclore, surtout chez les musulmans, et elles
exigent une longue incubation. La prompte dissolution des écoles
organisées sous Méhémet-Ali en est un nouvel exemple. Délaissées par
Abbas-Pacha, elles tombèrent d’elles-mêmes et à l’avénement de Mohammed-
Saïd, elles étaient dans un tel état de décadence et de désordre que le
nouveau souverain jugea plus sage de les supprimer complétement que d’en
essayer la réorganisation impossible.
Il n’a pas abandonné pourtant le projet de continuer l’exécution des
grands desseins de son père, et il a sur lui cet avantage que le temps a
déjà fait son œuvre, qu’il a détruit ou diminué bien des préjugés et
qu’il a rendu acceptables par la population des idées actuellement
acclimatées en Égypte. C’est une nouvelle raison de constater la sagesse
de la disposition des traités par laquelle un pouvoir héréditaire a été
constitué dans ce pays. Il en est de la régénération d’un peuple comme
de la création d’une flotte, c’est une affaire de constance et de suite.
La tradition y vaut mieux que le génie même.
Le système adopté par Méhémet-Ali, d’ailleurs, était fort bien conçu et
il en reste encore aujourd’hui des traces.
Il avait nommé un ministre de l’instruction publique et constitué, sous
la présidence de ce haut fonctionnaire, un conseil de l’enseignement. Il
avait divisé les écoles en trois groupes : les écoles primaires où l’on
enseignait les éléments de la langue orale et l’arithmétique ; — les
écoles préparatoires où l’on apprenait la langue turque ; les
mathématiques élémentaires, la géographie, l’histoire, le dessin ; — les
écoles spéciales, qui étaient celles : du génie, dite polytechnique ;
d’artillerie ; de cavalerie ; d’infanterie ; de médecine ; de médecine
vétérinaire ; d’agriculture ; de langues ; de musique militaire ; d’arts
et métiers.
Dans la plupart de ces derniers établissements l’enseignement comprenait
les éléments de la langue française.