culture des terres a toute l’importance d’une révolution sociale. A
notre avis, il n’y a pas d’aiguillon plus puissant de transformation
morale et de progrès chez un peuple que la propriété. Le désir
d’acquérir, celui de conserver et d’améliorer le bien acquis est un des
plus puissants mobiles de l’activité humaine. En Égypte, pays tout
agricole, l’ambition de posséder de la terre doit être ou deviendra
certainement très-actif.
Pourquoi les États où le servage existe n’arrivent-ils jamais à toute la
prospérité que leur promet souvent la richesse de leur sol ? Pourquoi
les pays cultivés par les esclaves ne jouissent-ils jamais d’une
complète sécurité, et pourquoi la moralité de la population y est-elle
généralement inférieure ?... C’est que ces institutions forcent la
nature qui proteste au fond de tous les cœurs.
Si c’est un sentiment très-développé chez l’homme que sa prédilection
pour tout ce qui lui appartient ; son indifférence pour ce qui est
possédé par autrui n’est pas moins grande : ni peines, ni fatigues ne
coûtent à un propriétaire pour faire fructifier son champ ; mais
lorsqu’il s’agit de cultiver celui d’un autre tout soin devient pénible.
Jusque dans les plus froides régions du Nord où la rigueur de la
température fait à l’homme une loi tout hygiénique du mouvement et du
travail, les populations réduites en servage se font remarquer par leur
apathie. A plus forte raison en Orient, où le climat invite à la
paresse, les peuples sont-ils difficilement assujettis à un labeur
ardent et assidu, à moins que l’intérêt ne les stimule.
Pour qu’une société se perfectionne, pour qu’elle marche vers le progrès
d’un pas calme et soutenu, il faut la placer sur ses bases naturelles et
la délivrer des institutions qui violentent tous ses instincts.
Malheureusement l’Égypte, au temps de Méhémet-Ali, n’était pas en état
de supporter une réforme aussi profonde. Le peuple, par toutes les
raisons que nous avons dites, était étranger à tous les sentiments qui
dirigent les sociétés mieux ordonnées et plus avancées en civilisation.
Il ne serait pas venu à l’idée du souverain, malgré son génie, de
demander aux Égyptiens autre chose que leur obéissance, car ils
n’étaient réellement pas capables de comprendre ses vues et de s’y
associer. S’il entrait dans sa pensée qu’ils pourraient s’élever un jour
au-dessus de la condition abjecte où les pouvoirs précédents les avaient
réduits, ce n’était que dans un avenir très-éloigné. Or Méhémet-Ali ne
voulait pas, il ne pouvait pas attendre qu’une révolution se fît dans
leurs sentiments. Il avait besoin d’appliquer à ses desseins les
inventions modernes et ne se préoccupait nullement qu’on en comprît ou
qu’on n’en comprît pas autour de lui l’utilité. Qu’on réfléchisse à la
longueur du temps qui s’est écoulé pendant le travail de formation des
sociétés modernes ! L’édifice n’a pas été bâti d’une seule pièce. Chaque
année une nouvelle pierre y a été apportée. Mais combien il en a fallu
pour arriver jusqu’au faîte !
Le souverain, qui avait pris en main les destinées de l’Égypte, se
voyait donc obligé, par les événements, d’approprier sans transition à
son pays tous les progrès que les nations les plus avancées de l’Europe
ont mis des siècles à réaliser.
Fondateur de dynastie, poussé par la guerre dans une carrière politique
dont il était impossible de prévoir le but et le terme, Méhémet-Ali
n’avait pas le loisir de s’arrêter à l’œuvre de la transformation de son
peuple. Loin de lui accorder la jouissance du droit de propriété, il
accapara toutes les propriétés particulières, si bien que pendant la
plus grande partie de son règne, le vice-roi fut le seul et unique
propriétaire en Égypte.
A vrai dire, Méhémet-Ali n’avait pas eu beaucoup à faire pour en arriver
là. De temps immémorial les Égyptiens ont été attachés à la glèbe, pour
nous servir d’une expression qui s’applique à notre moyen âge.
Les Pharaons étaient non-seulement souverains mais propriétaires de
l’Égypte. La Genèse en fait foi, et des historiens de l’antiquité
confirment le fait.
Notre cadre ne comporte pas des recherches approfondies sur l’état de la
propriété en Égypte depuis les temps anciens jusqu’au règne de Méhémet-
Ali. Il suffit que nous rappelions que les gouvernements successifs de
ce pays ont toujours maintenu le régime établi dès la plus haute
antiquité.
Nous ne pouvons mieux faire que citer, à ce sujet, un extrait des
lettres de M. Barthélemy Saint-Hilaire. « La Genèse atteste de la
manière la plus formelle que l’habile politique de Joseph acquit au
Pharaon qu’il servait, toutes les terres d’Égypte en deux années. La
première année, il acheta pour du pain tout le bétail des habitants que
décimait la famine ; la seconde il les acheta eux-mêmes avec tous leurs
champs. La Bible dit, en propres termes, que les Égyptiens vinrent dire
à Joseph : « Nous serons les esclaves de Pharaon et nos terres seront à
lui. Donne-nous aussi de quoi semer, afin que nous vivions et que la
terre ne soit point désolée. » La terre fut donc tout entière à Pharaon,
sauf les propriétés des sacrificateurs, auxquels une portion avait été
assignée, et qui n’eurent pas besoin de vendre leurs champs, parce
qu’ils vivaient sans doute sur les rations que le roi leur concédait.
Joseph donna de la farine aux pauvres cultivateurs à condition qu’ils
payeraient au Pharaon un cinquième de leur récolte. »
Ainsi, dès le temps de Joseph, c’est-à-dire deux mille ans environ avant
l’ère chrétienne, la propriété territoriale est abolie en Égypte, et
c’est l’État seul qui possède le sol, le peuple n’en est que
l’usufruitier.
« Le témoignage d’Hérodote, quatre siècles et demi avant l’ère
chrétienne, et celui de Diodore de Sicile, au temps d’Auguste, sont tout
à fait d’accord avec la Bible. Les conquérants grecs et romains
respectèrent ce monopole de l’État qu’ils n’avaient aucun intérêt à
changer ; et l’islamisme, qui érigeait partout en dogme religieux la
souveraineté universelle et absolue du chef des croyants, l’aurait
établi, s’il ne l’eût été dès les temps les plus reculés. Les mameluks
n’eurent garde de toucher à un principe dont ils profitaient ; et quand
le sultan Sélim, tout en conquérant l’Égypte en 1517, les en laissa les
maîtres réels, il fut bien entendu que le successeur de Méhémet, établi
à Constantinople, était le propriétaire exclusif et incommutable de tout
le pays, et que tous ceux qui exploitaient directement le sol n’étaient
que des délégués. »
Par le fait, ce droit supérieur de propriété n’était pas absolument sans
exception. A l’époque de la conquête française, les mameluks étaient
considérés comme propriétaires des terres qu’ils faisaient cultiver à
leur profit. Même après la destruction de cette redoutable milice, quand
Méhémet-Ali se vit seul maître du pays, les mosquées restèrent
propriétaires d’une dotation en terres, provenant de legs pieux et
destinée à des aumônes, à l’entretien des édifices religieux, des
citernes, des écoles publiques. Les cheiks possédaient également une
petite partie du sol.
Ce fut pendant son séjour en Arabie que Méhémet-Ali donna l’ordre au
_kiaya-bey_, ou lieutenant qu’il avait laissé en Égypte, de s’emparer de
toutes les terres qui appartenaient aux particuliers. Celui-ci obéit, et
le 1er février 1814, ce qui restait encore de propriétés foncières entre
les mains des établissements ou des individus fut réuni au domaine du
vice-roi. En échange des titres, Méhémet-Ali devait donner l’équivalent
des revenus de la propriété. Cet engagement fut-il exactement tenu ?
Nous n’oserions en répondre.
Dans la poursuite de ses vastes desseins, Méhémet-Ali ne s’arrêtait
guère d’ailleurs à écouter les réclamations même justes de quelques
individus lésés, quand elles pouvaient lui faire obstacle. Ce n’était
pas par suite d’une vulgaire avidité que ce prince ajoutait ainsi
quelques milliers de feddans de terre à ses immenses domaines. Son
système de monopole commercial, qu’il croyait sans doute le plus propre
à accroître les revenus de l’Égypte, se liait à un système de culture
que le vice-roi se réservait de diriger lui-même et qui comprenait la
totalité du sol. Selon les besoins du commerce qu’il savait prévoir,
Méhémet-Ali décidait quelle culture serait spécialement développée
chaque année. Tantôt c’était le coton, tantôt l’indigo, tantôt le riz.
Des zones entières de terrain étaient dévolues par le vice-roi à tel ou
tel produit, selon des nécessités dont lui seul se rendait compte. Une
si vaste exploitation pouvait-elle être entravée par le libre arbitre de
quelques habitants qui, possédant des îlots de terrain enclavés dans les
propriétés du souverain, auraient protesté contre ses décisions en
cultivant des champs de maïs au milieu de territoires plantés en coton ?
Unique cultivateur, unique vendeur des produits naturels de l’Égypte,
Méhémet-Ali devait forcément être aussi l’unique propriétaire du sol. En
cela, d’ailleurs, il n’innovait rien, puisqu’il se substituait purement
et simplement aux droits du sultan, lequel était désintéressé par le
payement d’un tribut.
Quand Mohammed-Saïd arriva au pouvoir, voici quelle était la condition
du paysan égyptien. Établi sur des terres qui ne lui appartenaient pas,
il se livrait à un genre de culture qu’il n’avait pas choisi et
recueillait des récoltes dont il ne pouvait pas disposer. Quand cette
récolte était faite, le produit en était porté dans des magasins, où il
était examiné et pesé. Une partie servait à acquitter la contribution
foncière à laquelle était soumis chaque cultivateur, comme s’il eût été
propriétaire de son champ ; le reste était acheté par le gouvernement
qui se chargeait de faire seul le commerce extérieur.
Dans un pays où les agents de l’État eussent été généralement fidèles,
un tel système, si monstrueux qu’il paraisse, eût laissé du moins
quelque latitude au paysan pour subsister, acquérir des bestiaux, et
peut-être même faire des épargnes. Mais, il faut le répéter : dans tout
l’Orient, ce qu’on rencontre le moins, c’est le désintéressement. La
fraude s’opérait sur une large échelle par tous les intermédiaires qui
se trouvaient entre le souverain et le cultivateur. Tous les produits
que ce dernier apportait dans les magasins de l’État étaient dépréciés
par l’agent chargé de les recevoir. On trompait le cultivateur par une
fausse évaluation de la qualité et du prix courant de la denrée ; on le
trompait encore sur le poids. Il y avait deux sortes de poids : les uns
à l’entrée des produits dans les magasins, les autres à la sortie. Les
premiers servaient à peser la récolte présentée, les autres à peser les
marchandises qu’on livrait en payement de la partie de cette récolte
achetée par l’administration : car le gouvernement payait en nature, et
c’était un excellent moyen d’écouler à très-haut prix les produits très-
inférieurs des manufactures que Méhémet-Ali cherchait à créer.
Il n’y eut donc jamais un pays où la suppression de la propriété fût
plus complète. Non-seulement le fellah ne possédait point de terres,
mais il n’avait pas la libre disposition des produits qu’il récoltait ;
il n’était pas autorisé à les vendre à son gré ; il ne lui était pas
permis d’en fixer le prix et d’en demander le payement en espèces.
Comment, avec un tel système, pouvait-on espérer de stimuler la
nonchalance habituelle des habitants et d’exciter leur émulation ! Quel
intérêt avaient-ils à étendre leurs cultures, à améliorer leurs champs,
à les arroser, à les défendre, selon les cas, contre l’inondation !
Méhémet-Ali ne s’en préoccupait pas. Son but était la grandeur du pays,
et il y subordonnait le bonheur des habitants.
Saïd-Pacha, sachant que l’un ne va pas sans l’autre, s’est efforcé
d’abord de rendre meilleure la condition de son peuple par
l’établissement d’un régime transitoire qui doit conduire à la
constitution de la propriété particulière en Égypte. Chose qui ne
s’était pas vue depuis l’origine de l’histoire : l’Égypte compte
aujourd’hui presque autant de quasi-propriétaires qu’elle a de
cultivateurs.
Dans chaque village, le vice-roi a fait faire une distribution des
terres à ceux qui les cultivaient ; s’il ne leur a pas abandonné le
fonds avec toutes les conséquences que nous attribuons à la propriété en
Europe, il leur en livre la surface pour en user selon leur intérêt et à
leur gré. Cette distribution a été consignée sur des registres qui font
titres pour les cultivateurs. Leurs droits sont si bien établis et
reconnus, qu’ils comportent celui d’aliéner ou d’acquérir. Chaque jour
la vente et l’achat des terrains donnent lieu à des transactions très-
nombreuses. Ce n’est pas exactement encore la propriété ; c’est au moins
le droit d’user de la terre, droit exclusif pour le cultivateur et
garanti tant que celui-ci paye ses contributions.
Il va sans dire que cette propriété de la terre, toute imparfaite
qu’elle soit, entraîne la propriété des produits.
En parlant plus loin de la liberté que Saïd-Pacha a rendue au commerce,
nous aurons occasion de publier quelques détails sur la manière dont les
fellahs disposent aujourd’hui de leurs récoltes ; mais d’abord nous
avons à exposer les mesures que le vice-roi a prises pour régulariser la
perception de l’impôt. En effet, Saïd-Pacha, en accordant à son peuple
la propriété des terres, n’aurait rien fait s’il n’avait, en même temps,
dégrevé cette propriété de l’hypothèque que le gouvernement pouvait
conserver sur elle, comme créancier des contributions arriérées dont le
montant était énorme.
* * * * *
CHAPITRE IV
RÉGIME DES IMPOTS.
Le mode de payement des contributions nécessitait une prompte révision.
Au temps de Méhémet-Ali, la contribution se payait en nature sur le
produit des récoltes ; on sait comment l’impôt se trouvait
considérablement augmenté par les fraudes de toute espèce qui se
commettaient au détriment des cultivateurs, souvent sans l’aveu du
gouvernement et au profit des agents intermédiaires.
Ce n’eût été rien encore si le fellah, ruiné par ces abus, ne se fût pas
endetté ; mais loin de là ! les villages, à bien peu d’exceptions près,
étaient arriérés dans le payement des contributions, à ce point qu’il
leur eût été impossible de s’acquitter jamais, et que chaque année, au
contraire, s’augmentait le montant de la créance de l’État. Mille causes
tendaient à jeter le cultivateur dans la misère. La guerre était une des
principales ; elle enlevait les bras les plus jeunes et les plus
robustes ; souvent elle ne laissait que des forces insuffisantes pour la
culture et pour le travail si important et si pénible de l’arrosage. Les
terres étaient négligées, elles tombaient en friche ; mais l’État ne
devait rien perdre. L’impôt était établi, non par individu, mais par
village ; les habitants étaient solidaires les uns des autres ; et quand
un d’entre eux devenait insolvable, la charge de ses contributions
retombait sur les voisins.
Ainsi personne ne savait d’avance le montant de la somme dont il
pourrait être redevable avant la fin de l’année.
Le chef du village, le cheik-el-beled, qui avait mission de faire
rentrer l’impôt, épuisait, il est vrai, d’ordinaire, tous les moyens en
son pouvoir pour obliger les vrais débiteurs à payer. Avec ou sans
récolte, ils étaient forcés d’acquitter leur quote-part ; on vendait
leur bétail, on les soumettait aux châtiments corporels, parfois à la
prison. Pour y échapper le fellah, quand il avait vu disparaître ses
dernières ressources, s’esquivait nuitamment. Un grand nombre trouvaient
un refuge en Syrie, avant la conquête de ce pays par Méhémet-Ali ; ce
fut même une des causes, ou plutôt un des prétextes d’une rupture
définitive, alors que le pacha d’Égypte, ayant réclamé l’extradition de
ses sujets fugitifs et n’ayant pas obtenu de réponse favorable, fit dire
qu’il irait les chercher lui-même.
Des villages entiers se trouvaient dans la même situation que les
particuliers ; l’impossibilité de payer l’impôt avec l’arriéré les
conduisait à la ruine.
L’ordre de faire rentrer les contributions était expédié d’Alexandrie,
du Caire ou de la ville d’Arabie qu’occupait le vice-roi. Le
gouvernement transmettait l’injonction au fonctionnaire placé
immédiatement après lui dans la hiérarchie de l’administration
provinciale, elle arrivait par cette dernière entremise au cheik-el-
beled. Chacune de ces autorités était responsable de l’exécution des
ordres devant son supérieur immédiat ; les gouverneurs généraux, qui
avaient le plus d’arriéré dans leurs gouvernements, tombaient en
défaveur et étaient souvent remplacés.
Donc le cheik-el-beled assemblait les habitants de son village,
accompagné du seraph, ou receveur ; il faisait connaître à ses
administrés que le gouvernement avait besoin d’argent, et il leur
demandait de spécifier la somme qu’ils pouvaient donner. Vainement la
plupart des contribuables faisaient-ils observer qu’ils avaient acquitté
leurs taxes. On leur répondait que le village était encore débiteur de
la contribution des terrains en friche, délaissés par les pauvres et les
fugitifs. D’ailleurs, l’arriéré n’existait-il pas ? L’arriéré, véritable
tonneau des Danaïdes, gouffre sans fond et toujours béant. Bref, on en
venait vite à la menace.
Les anciens se consultaient ; on supputait les ressources de chacun ; on
offrait une somme. Le cheik-el-beled rejetait bien loin cette
proposition comme insuffisante, et le débat ne se terminait que lorsque
les anciens avaient doublé, triplé leur offre. Pour fournir cette
contribution, les habitants aisés s’étaient appauvris à leur tour. Et
pourtant il s’en fallait de beaucoup qu’ils eussent réussi à satisfaire
le fisc et à libérer le village. Trop souvent une partie des sommes
ainsi obtenues au moyen de l’intimidation était détournée en route et
n’entrait pas dans les caisses du pacha !
Aussi la dette devenait de jour en jour plus considérable. Par suite,
les habitants étaient exposés à des demandes continuelles pour
lesquelles on ne consultait que les besoins du trésor et nullement les
finances des contribuables et les besoins de la culture.
Les villages, placés sans cesse sous la menace de nouvelles poursuites ;
incapables de se libérer ; volés par les fonctionnaires de tout ordre ;
successivement appauvris, en arrivaient à se dépeupler. Puis un jour que
le chef de canton transmettait au cheik-el-beled une nouvelle demande
d’argent, il ne se trouvait plus dans le village que quelques femmes,
quelques vieillards et un bien petit nombre de cultivateurs valides,
tous hors d’état de satisfaire aux demandes du trésor. Alors le cheik-
el-beled, terrifié de sa responsabilité, pressentant la disgrâce, le
châtiment et la confiscation, profitait à son tour de la nuit pour
disparaître ; combien de centres de population sont ainsi tombés après
la dispersion de la plupart de leurs habitants !
Non pas que tous fussent réduits à une telle extrémité. Il y en avait de
plus favorisés. Mais la plaie de l’arriéré qui faisait périr les uns,
n’épargnait pas complétement les autres, et la dette des départements, à
la mort de Méhémet-Ali, était montée à un chiffre énorme.
On sait que cette situation ne fut pas améliorée sous le règne d’Abbas
Pacha.
Mais le premier soin de Mohammed-Saïd, à son avénement, fut d’apporter à
ce mal extrême un remède radical.
Il fit d’abord table rase de tout le passé. Il accorda remise entière
aux villages de tout l’arriéré des contributions. Et il ne s’en tint pas
là. Son but étant de rendre plus prospère la condition du peuple, de
régulariser la perception des impôts et d’encourager l’agriculture, il
renonça au monopole, et, par conséquent, aux contributions en nature,
chacun devant avoir désormais la faculté de vendre ses produits à son
gré, c’est-à-dire de les échanger contre de l’argent. Mohammed-Saïd
décréta le payement des impôts en numéraire. Cette révolution économique
était fondamentale. La possession de l’argent est un commencement
d’émancipation. Quand cesse, chez un peuple en servage, le mode barbare
d’échanges en nature, on peut dire que ce peuple a fait un grand pas
dans la voie de la civilisation. Quand il s’y joint le droit de
propriété, la faculté d’acheter et de vendre librement, la possibilité
de s’enrichir, on peut dire que ce même peuple est mis hors de page ! Il
dépend de lui de prendre parmi les nations civilisées le rang qui
convient à son caractère et à ses aptitudes.
Toutefois il y avait à ménager une transition. Ce n’était pas après de
longues années d’un régime tout différent que les cultivateurs égyptiens
pouvaient se trouver immédiatement en mesure de profiter du bienfait qui
leur était accordé. La plupart, même parmi ceux qui jouissaient d’une
aisance comparative, n’avaient pas d’argent. Avant qu’ils ne se fussent
procuré du numéraire pour acquitter l’impôt, il fallait qu’un intervalle
de temps se fût écoulé pendant lequel ils eussent produit une récolte,
qu’ils l’eussent vendue et qu’ils en eussent obtenu le payement.
Saïd-Pacha, qui, dans tous ses actes, montre la plus grande sincérité et
qui se dirige, non d’après le désir d’obtenir des applaudissements de
l’étranger, mais en vue d’assurer à la population un bien-être
véritable, avait prévu la difficulté, et il y avait, d’avance, porté
remède. D’après ses ordres, des délais ou même des remises d’impôt
pendant une année ont été accordés aux villages qui n’étaient pas en
état de se mettre immédiatement au niveau du régime nouvellement
inauguré.
Depuis lors, la contribution rentre régulièrement et sans peine dans les
caisses publiques. La population regnicole est généralement industrieuse
et économe. Elle a bien vite compris les avantages que le souverain lui
faisait ; elle s’est mise sur-le-champ en mesure d’en profiter. Nous
dirons plus loin, en parlant du commerce, quelles opérations lucratives
on voit faire aujourd’hui à des fellahs à peine vêtus. Quant à l’impôt,
on ne l’a jamais payé avec autant de facilité.
Le prince s’est montré d’ailleurs administrateur plein de prévoyance.
Abandon d’arriéré, remise d’impôts, dégrèvements de toutes sortes seront
bien vite compensés et au delà par l’augmentation des cultures. La
régularité des recettes donne déjà au gouvernement la certitude d’un
revenu sur lequel il n’était pas possible de compter, à l’époque de
désordre et de déficit qui résultaient des malversations et de
l’arriéré. Les malversations, du moins en cette matière, ne sont plus
praticables puisque le montant total des recettes à opérer est connu et
que la rentrée en doit être faite aux époques fixées. Quant à l’arriéré,
il n’y en a plus. D’un autre côté, les terres qui étaient tombées en
friche sont remises en culture ; la population ne cherche plus dans
l’émigration un refuge contre des exactions qui étaient inévitables avec
le précédent système.
La perception a été réglée, autant que possible, d’après le mode usité
en France ; le cheik-el-beled reste à peu près étranger à ce service qui
se fait au moyen de receveurs. Les cotes étant établies par avance et
personnelles à chaque cultivateur, l’intermédiaire du chef de village
est devenu inutile ; les taxes se payent mensuellement, et, de la sorte,
les retards ne sont jamais assez considérables pour grever les
cultivateurs d’un arriéré dont ils ne puissent aisément se délivrer. Du
reste s’il arrivait que par suite de maladies, de négligence,
d’épizootie ou autrement, tel ou tel habitant d’un village fût hors
d’état de payer sa contribution dans l’année, il pourrait vendre sa
portion de terre, et il ne manque pas, en ce moment, de gens en Égypte
qui ont de l’argent pour s’agrandir. Inutile d’ajouter que les champs
auxquels le bienfait de l’inondation a été refusé soit parce que la crue
du Nil a été insuffisante, soit pour toute autre cause, obtiennent un
dégrèvement. C’était un droit acquis également sous d’autres régimes,
mais qui n’a pas toujours été suffisamment respecté.
En résumé, l’arriéré que Saïd-Pacha a sacrifié, et sacrifié sans réserve
aucune, puisqu’il a jeté au feu tous les papiers qui y étaient relatifs,
s’élevait à quatre-vingts millions de piastres ; c’était le sixième à
peu près de ce que produisait annuellement le _Myry_ ou impôt foncier
sous Méhémet-Ali.