à se soustraire aux obligations qu’il impose. Mohammed-Saïd ne souffre
pas les résistances, il dédaigne les réclamations puériles. Tout
Égyptien, sans exception, doit le service militaire, les fils des
cheiks, comme ceux des simples fellahs ; et le pacha, dont personne ne
conteste l’humanité, a su, dans l’occasion, déployer une sévérité
intelligente pour briser les résistances.
Nous avons dit que les cheiks, sous Méhémet-Ali, trouvaient toujours
moyen d’exempter leurs enfants. Ce privilége avait un double
inconvénient : il plaçait des familles, où réside une autorité
héréditaire, en dehors du mouvement général imprimé au gouvernement du
pays par le souverain ; il les laissait, loin du centre de la
civilisation renaissante en Égypte, livrées à l’ignorance, aux préjugés
religieux et disposées, sans aucun égard pour le progrès des idées, à
faire un usage tyrannique et souvent coupable du pouvoir qui leur était
confié ; en outre, il encourageait et justifiait la répugnance des
Égyptiens pour le service militaire, en leur montrant cette répugnance
partagée par les chefs même de l’administration.
Mohammed-Saïd résolut de réformer cet abus ; car s’il l’avait toléré,
tous les avantages de son système de recrutement de l’armée eussent été
réduits à néant.
Il fit venir les cheiks ; il leur exposa ses vues, et leur dit :
— Voulez-vous que j’enrôle des Albanais ?
Les cheiks, se rappelant la brutalité et les exactions de ces soldats
étrangers, se récrièrent :
— A Dieu ne plaise, répondirent-ils, qu’un tel fléau vienne encore
s’abattre sur nos campagnes.
— Eh bien ! reprit le pacha, puisque vous ne voulez pas que le pays soit
gardé par des mercenaires, enrôlés au dehors, il faut accepter la charge
de le défendre vous-mêmes.
Il leur expliqua ensuite les raisons qu’il avait d’exiger que leurs fils
fussent assujettis, comme les autres habitants du pays, à faire le
service militaire ; il ajouta qu’à cette condition seule il consentait à
ne former en Égypte aucun corps de troupes étrangères.
— Vous voyez, continua-t-il, que les enfants du pays, rangés sous les
drapeaux, sont bien traités. Ils ont des vivres en abondance ; je les
nourris ; je les habille ; je leur donne un tapis. Sous tous les
rapports, leur condition est meilleure que dans leurs propres villages.
Il n’y a pas de guerre ; par conséquent les troupes ne quittent pas le
pays, et les chances de maladies et de mortalité ne sont pas plus
grandes dans l’armée que partout ailleurs. Vous n’avez donc aucune
excuse pour désobéir à mes ordres. Allez ! et sachez que je ferai un
exemple terrible de ceux d’entre vous qui cacheront leurs enfants.
Les cheiks dirent _amen_ et se retirèrent. Rentrés dans leurs demeures,
ils y firent connaître les volontés du vice-roi et témoignèrent
l’intention de les exécuter. Cette nouvelle répandit l’alarme dans les
gynécées ; car la nature est bien puissante, et même dans ces pays où
l’on peut à peine dire que la famille soit constituée, la pensée de se
séparer de leurs enfants est insupportable au cœur des mères. La
douleur, dans ces contrées méridionales, se répand en cris et en gestes
désordonnés. Les femmes, après avoir accablé leurs maris d’injures et
leur avoir prodigué les épithètes d’inhumains et de lâches,
s’assemblèrent en tumulte et coururent au palais du vice-roi qui était
alors au centre du Delta, dans la ville de Tantah.
A son réveil, Mohammed-Saïd entendit des cris confus. Il était alors en
traitement pour la guérison d’une ophthalmie et il avait un bandeau sur
les yeux. Mais une personne qui était près de lui en ce moment, un
Français, s’approcha, d’après son désir, de la fenêtre, et vit la place
couverte de ces femmes criant, gesticulant et exhalant, sans crainte ni
retenue aucune, leur ressentiment contre le pacha : « Tyran, homme
cruel, sans cœur et sans entrailles ! » étaient les moindres des
aménités qu’elles adressaient au vice-roi, qui prouva bien en effet
toute sa tyrannie en se contentant de rire de leurs vociférations et en
disant :
— Ce sont des femmes, il faut les laisser faire. Quand elles auront bien
crié, elles se tairont et nous serons débarrassés d’elles.
Le même témoin ajoute qu’une de ces femmes, éprouvant le besoin
irrésistible de passer sa colère sur quelqu’un ou quelque chose, avait
tortillé son mouchoir en corde et s’en servait pour frapper à coups
redoublés sur le mur d’une mosquée, accompagnant chaque coup d’une
imprécation à l’adresse du pacha : — Tiens, disait-elle, voilà pour
t’apprendre à nous enlever nos enfants ; tiens, méchant ; tiens, mauvais
cœur ! et ainsi de suite jusqu’à ce qu’elle fût sans force et sans voix.
Mais toute cette effervescence prit bientôt un autre cours.
La ville de Tantah est voisine du chemin de fer d’Alexandrie au Caire ;
c’est un centre de commerce et l’on y a construit une gare. On y conduit
ordinairement les recrues qui sont dirigées soit sur Alexandrie, soit
sur le Caire, pour y être incorporées dans les régiments.
Une des femmes dont nous parlons, et qui avait assisté à quelques-uns de
ces départs, reconnut le chef de station, un Européen, qui passait :
— Voyez, s’écria-t-elle, en le désignant aux autres mégères, voilà celui
qui enlève nos enfants sur les voitures de feu.
Ces paroles furent suivies de hourras unanimes. Le troupeau se rua tout
entier sur le malheureux Européen. Il eût été mis en pièces comme Orphée
par les femmes de la Thrace, s’il n’avait très à propos cherché son
salut dans la fuite.
Mais il ne se tira pas si facilement de leurs mains. Elles se
précipitaient à sa suite en vociférant, et il détalait devant cette
meute aboyante et hurlante avec toute l’agilité que la peur pouvait lui
donner. C’eût été un spectacle curieux et tel qu’aucun sportman n’en a
jamais vu de pareil ; mais il aurait pu se terminer par une catastrophe,
si l’employé n’était parvenu à gagner la porte du palais du vice-roi.
Comme on pénètre très-aisément auprès de Sa Hautesse, il se précipita
hors d’haleine jusque dans l’appartement de Mohammed-Saïd, et lui exposa
d’une voix entrecoupée sa mésaventure. Le pacha rit beaucoup de son
effroi et le plaisanta sur ce que des femmes lui avaient fait si
grand’peur.
Du reste la mansuétude de Saïd-Pacha, dans cette occasion, n’était
nullement faiblesse ou impuissance. Il avait pu rire des menaces vaines
du beau sexe exaspéré, mais il n’était pas disposé à tolérer la
désobéissance des hommes. On en eut la preuve, lorsque plusieurs cheiks
manquèrent à leur parole en continuant d’exempter par fraude leurs
enfants du service. Dès qu’il fut instruit de leur conduite, le vice-roi
les fit amener devant lui et les interrogea :
— Connaissiez-vous mes ordres ? leur dit-il. Saviez-vous que vos fils
devaient passer sous les drapeaux comme les enfants des autres
habitants ?
Ils reconnurent qu’ils le savaient.
— Pourquoi donc avez-vous cherché à les soustraire à cette obligation ?
Pourquoi avez-vous violé la loi ?
— Dieu l’a voulu, répondirent-ils.
— Vous avez mérité la mort, reprit le pacha. Votre crime est sans
excuse ; si je le laissais impuni, tout le monde croirait pouvoir braver
la loi. Avez-vous quelque chose à dire pour votre justification ?
— Que la volonté de Dieu soit faite ! dirent-ils.
Ces réponses et ces aveux si formels ne permettaient pas l’indulgence.
Dans ce pays surtout, toute hésitation eût été funeste. Le système de
recrutement que le vice-roi avait sagement résolu de mettre en vigueur
se trouvait compromis ; les abus renaissaient, et les mesures prises
pour diminuer au moins l’antipathie qu’inspire aux habitants le service
militaire étaient déjouées.
Saïd-Pacha dont l’humanité est au-dessus de toute contestation, livra
les cheiks pris en faute aux exécuteurs. Pourtant il voulut concilier
autant que possible sa répugnance à répandre le sang avec une rigueur
inévitable. Il se borna au châtiment des deux principaux coupables,
jugeant que cet exemple suffirait pour produire son effet.
Préoccupé d’adoucir le sort du soldat, le vice-roi a voulu aussi ramener
l’effectif de l’armée égyptienne aux proportions strictement indiquées
par les besoins du pays. On sait que d’après le hatti-chérif de 1841,
cet effectif a été fixé à 18,000 hommes. Jusqu’à ces derniers temps il
avait été constamment dépassé. En reconnaissance des services que
l’armée égyptienne a rendus sur le Danube et en Crimée, le sultan, au
mois de juin 1856, a même permis de porter le nombre des troupes
égyptiennes à trente mille hommes. Mais le vice-roi, loin de profiter de
cette autorisation, s’est attaché à diminuer le nombre des soldats sous
les armes, tant par esprit d’économie et d’humanité que pour rendre des
bras à l’agriculture. Il en est venu, ainsi que nous l’avons déjà dit, à
n’avoir plus que douze mille hommes environ en service actif. Autrefois
cette force eût été bien insuffisante pour la garde des provinces et
surtout pour la répression du brigandage auquel se livraient les
Bédouins ; mais aujourd’hui elle répond à toutes les nécessités, grâce à
l’établissement du camp retranché de Saïdieh placé entre le Nil et le
chemin de fer d’Alexandrie à Suez, et à portée des lignes
télégraphiques[4].
La télégraphie électrique fonctionne sur toute l’étendue du parcours
d’Alexandrie à Suez, quoiqu’une partie seulement du chemin de fer soit
exécutée. Ce service répond à tous les besoins dans l’étendue d’une
ligne qui traverse l’Égypte de l’ouest à l’est.
Cette ligne est coupée par une autre qui va du midi au nord en remontant
le Nil, et qui est formée par une succession de télégraphes aériens.
La nouvelle des déprédations que les Bédouins pourraient être tentés de
commettre serait portée au camp de Saïdieh avec une très-grande
rapidité, et soit au moyen de la flottille à vapeur que le vice-roi
entretient constamment sur le Nil, soit en se servant du chemin de fer,
les forces militaires seraient rendues très-promptement à l’endroit où
leur présence deviendrait nécessaire.
Il y a des Arabes nomades par centaines de mille en Égypte ; ils vivent
dans le désert, mais sur la lisière des pays cultivés. Habiles au
maniement de leurs armes, braves et excellents cavaliers, ils se
livraient autrefois au pillage. Leur hardiesse était poussée à ce point
qu’ils interceptaient la route du Caire aux Pyramides, et que les
voyageurs ne pouvaient aller visiter ces monuments, en vue de la
capitale de l’Égypte, sans s’exposer à être dévalisés. Méhémet-Ali
entreprit de faire rentrer dans l’ordre ces pillards qu’aucun autre
gouvernement n’avait pu dompter avant lui. Un de ses fils, Ismaël, de
cette race albanaise, si énergique, si dépourvue de scrupules, qu’en
Égypte amis et ennemis redoutent également, fut chargé de réduire les
Bédouins. Le prince disposait d’une force armée toujours prête à monter
en selle, et dès qu’il apprenait qu’un parti de ces bandits avait fait
une razzia dans un village, sur une caravane, ou sur des voyageurs
isolés, il partait à toute bride, tombait sur la tribu à laquelle
appartenaient les coupables, et la livrait à ses soldats.
Ces exécutions, aussi rapides que terribles, jetèrent l’effroi dans
l’âme des Bédouins. Pour la première fois, ils songèrent à la
soumission, et bientôt la nécessité leur en fut si bien démontrée qu’ils
renoncèrent à des habitudes de brigandage enracinées et transmises de
génération en génération depuis des siècles. L’Égypte devint alors ce
pays paisible où les crimes sont si rares et où les voyageurs sont
partout en sûreté.
Aujourd’hui les Bédouins sont si parfaitement soumis qu’on a cru pouvoir
leur confier la police du pays. Leurs tribus sont responsables des
crimes commis sur le territoire où elles sont campées et elles sont
ainsi les premières intéressées à la tranquillité. Toutefois cet ordre
n’est maintenu parmi elles qu’à la condition qu’elles se sentent
toujours sous le coup de représailles. Si le gouvernement cessait de
leur faire sentir le frein, elles retomberaient bien vite dans leurs
anciens écarts, et la sécurité des habitants et des voyageurs serait de
nouveau compromise. Une seule fois, depuis son avénement, Saïd-Pacha
s’est vu dans l’obligation de réprimer énergiquement des tentatives de
déprédation renouvelées par des tribus qui, se méprenant sur le
caractère du vice-roi, croyaient pouvoir reprendre leurs anciennes
habitudes sans s’exposer au châtiment. Après avoir fait leur coup, les
voleurs s’étaient retirés dans le désert. Saïd-Pacha les y a fait
poursuivre ; plusieurs ont été pendus ; d’autres incarcérés ; quelques-
uns internés dans la zone de terres cultivées, où de brigands qu’ils
étaient, ils deviendront des habitants utiles au pays commun et des
cultivateurs aisés.
Cet exemple a détrompé ceux qui avaient pris la modération du vice-roi
pour un manque d’énergie. Les velléités de pillage ont été promptement
étouffées, et l’on trouve partout, en Égypte, la plus complète sécurité
pour les voyageurs comme pour les habitants. Certes, nul n’y est plus
intéressé que l’étranger qui parcourt le pays pour ses études, ses
affaires et son plaisir. Et pourtant il s’est trouvé des correspondants
de journaux, particulièrement des Anglais, qui, dans cette circonstance,
ont pris parti pour les voleurs contre le souverain, et si leurs
doléances avaient obtenu crédit, il n’aurait pas tenu à eux qu’on ne
prît un acte de justice des plus nécessaires pour une cruauté, et que la
sympathie que méritait le juge ne s’égarât sur les coupables.
Les troupes peu nombreuses qu’entretient le vice-roi sont sans cesse
renouvelées par l’incorporation de conscrits et par la libération
d’anciens soldats. Les conscrits ne tardent pas à revoir leurs
villages ; ils y portent, avec l’habitude de la propreté, de l’ordre et
de l’obéissance, l’assurance que les troupes du pacha sont bien
traitées, et que le service militaire n’a rien d’effrayant.
On lève chaque année les jeunes gens âgés de seize ans ; c’est l’époque
de la vie où les Égyptiens sont le plus agiles, le plus intelligents et
le plus vigoureux. Passé l’âge de vingt ans, la chaleur du climat et
l’abus des femmes leur ôtent cette vivacité d’intelligence, qui est en
Égypte l’apanage de la première jeunesse.
Le nombre des naissances et celui des décès est aujourd’hui connu. Le
gouvernement égyptien ne serait parvenu que bien difficilement à obtenir
la déclaration spontanée des naissances qui surviennent dans une
famille ; mais des femmes sont chargées de passer dans les maisons et
d’y faire le relevé des nouveau-nés. Quant aux décès, ils sont constatés
par les autorités du village, et avec ce double élément on arrive à
dresser des registres de l’état civil, bien imparfaits, sans doute, mais
déjà suffisants pour servir de base à la conscription.
Les agents chargés de la levée sont donc munis d’avance de
renseignements qui leur manquaient autrefois, et à défaut desquels on
commettait impunément des fraudes et des malversations de tout genre.
Les jeunes gens qui ont atteint l’âge requis sont réunis et conduits
devant le chef du département, lequel, avec l’assistance d’un médecin,
désigne les plus vigoureux pour former le contingent et renvoie les
autres dans leurs familles. Parmi ces jeunes recrues, Mohammed-Saïd
choisit les mieux découplés et les plus vifs, pour composer le corps qui
correspond à nos chasseurs de Vincennes, et qui est armé de carabines à
tiges. La plupart des officiers ont puisé leur instruction en France, et
le corps entier, ne comprenant que des hommes de choix, fort jeunes en
général, par la raison que nous avons dite, offre une réunion de types
indigènes très-intéressante. La race égyptienne est remarquable par
l’élégance des formes. Les hommes, dans la jeunesse, ont l’œil vif, les
mouvements aisés, l’allure légère. Aussi les chasseurs égyptiens sont
des soldats qui n’ont point de supérieurs dans tout l’Orient, pour la
tenue, la physionomie générale et les qualités militaires.
Mohammed-Saïd aime ces troupes, qui font honneur à son armée, comme tout
souverain aime ses soldats d’élite, pour leur utilité, d’abord, et
ensuite parce qu’en les voyant, on conçoit plus promptement bonne idée
du pays auquel ils appartiennent.
Beaucoup d’entre eux portent des bagues plus ou moins précieuses ; c’est
le signe distinctif des cheiks, et ils le gardent jusque dans les rangs
de simples soldats, comme symbole de leur noblesse et de l’autorité
qu’exercent leurs familles.
Par ordre de la Porte, les troupes égyptiennes ont dû prendre récemment
le costume des soldats ottomans.
La nouvelle organisation de l’armée, telle que nous venons de la
décrire, complète l’ensemble des réformes que Mohammed-Saïd a opérées
dans l’administration politique, judiciaire et militaire depuis son
arrivée au pouvoir.
Le peuple égyptien mérite, il faut le dire, la sollicitude dont il est
l’objet.
On accuse les fellahs d’Égypte d’être une race légère et cupide. Il y a
du vrai dans ce reproche. Mais ces défauts, qu’il ne faut pas d’ailleurs
exagérer, sont compensés par des qualités remarquables et tiennent peut-
être plus à des circonstances regrettables, à l’influence d’un système
oppressif par exemple, qu’au génie national :
Comment s’étonner qu’un fellah cache son argent, simule la misère,
lorsqu’il échappe à peine aux actes de corruption administrative et aux
malversations qui étaient autrefois de règle parmi tous les
fonctionnaires du gouvernement et qui faisaient en quelque sorte partie
de leurs émoluments. Certes, quelle que soit la fermeté avec laquelle le
vice-roi poursuit ces abus ; quelle que soit l’efficacité des mesures
qu’il a prises pour atteindre ce résultat, ce serait trop dire que
d’affirmer qu’il n’en reste plus de traces. C’est déjà beaucoup que la
corruption ait appris à rougir ou plutôt à craindre, et qu’elle ait
cessé de marcher le front levé. Mais on ne transforme pas les hommes
aussi rapidement que les choses ; l’influence d’un mauvais régime, qui a
duré pendant des milliers d’années, ne s’efface pas en quelques mois.
Les fellahs sont restés avides parce qu’ils ont été trop longtemps
misérables. Quand on songe que c’était un point d’honneur parmi eux de
ne payer leurs contributions qu’après avoir reçu des centaines de coups
de bâton ; quand on sait que, tout mutilés sous l’impitoyable
_courbache_, ils gardaient jusqu’à perte de sentiment, entre leurs dents
serrées, la pièce d’argent qui eût mis fin à leur torture, on se dit que
la tyrannie de leurs anciens maîtres a dû leur imposer de bien cruelles
misères pour qu’ils aient fini par attacher tant de prix à l’argent et
qu’ils l’aient défendu avec cette résignation stoïque qui est a force
des victimes et qui leur donne souvent l’avantage sur leurs bourreaux.
Des voyageurs se sont étonnés de rencontrer peu de dignité chez ce
peuple ; sans honte, en effet, les indigènes tendent la main et
poursuivent l’étranger de leur demande de _backshis_ ; sans se croire
dégradés, ils reçoivent un châtiment corporel et rentrent ensuite dans
leur famille qui n’éprouve non plus aucune humiliation. Et comment
auraient-ils évité cette dégradation ? Comment des populations foulées,
pressurées et méprisées durant un si long intervalle de temps, auraient-
elles appris à se respecter elles-mêmes ? Saïd-Pacha travaille
honorablement à les relever à leurs propres yeux ! Mais ce n’est pas
l’affaire d’un jour.
Si d’ailleurs l’Égyptien est, comme on l’assure, léger et oublieux, il
est intelligent ; il a la compréhension vive et prompte ; il est actif
pour peu qu’un intérêt sérieux le tire de la nonchalance naturelle aux
Orientaux. Sur le champ qu’il cultive, il n’y a pas de travaux si
pénibles qui puissent déconcerter sa patience, épuiser sa force vraiment
herculéenne. Pendant des journées entière, il abaisse et élève sans
relâche, sous un soleil torride, le levier qui fait mouvoir les seaux
destinés à l’arrosage. Il faut le voir charger sur ses épaules des
fardeaux énormes, et s’avancer ensuite, d’un pas élastique qui contraste
avec la lourde marche de nos porteurs en Europe. Et quand il s’agit de
remuer la terre, quel peuple pourrait montrer plus de dextérité et de
promptitude ! On cite l’aptitude des Russes pour ce genre de travail,
mais les Russes auraient-ils opéré le curage du canal Mahmoudiéh avec la
célérité des fellahs, et cela sans autre instrument que les mains ?
L’aptitude du paysan égyptien à comprendre et à observer la discipline
militaire ; sa solidité et son courage devant l’ennemi ont été prouvés
non-seulement par les campagnes d’Arabie et de Syrie, sous Méhémet-Ali,
mais encore par les défenses de Silistrie et d’Eupatoria dans le cours
de la dernière guerre.
Par ses qualités, comme par ses défauts naturels, abstraction faite de
la cupidité qui est un vice artificiel, la population des fellahs
d’Égypte a de l’analogie avec nous. Placée dans les mêmes conditions ;
tirée de son ignorance, elle nous ressemblerait encore davantage malgré
la différence de religion. Les Égyptiens n’ont, d’ailleurs, aucun
fanatisme.
La population chrétienne des diverses sectes, en Égypte, s’élève au
moins à deux cent soixante mille individus. Il n’y a jamais eu
d’intolérance dans ce pays, bien que la religion dominante y ait de
fervents adeptes. Mais si les chrétiens n’ont point été persécutés, ils
ont été tenus très-longtemps dans une situation d’infériorité et presque
d’asservissement. Le gouvernement ne proscrivait pas leur croyance, mais
il la regardait comme dégradante et il n’y donnait pas la sanction d’une
reconnaissance publique.
Méhémet-Ali ne pouvait qu’être inaccessible à de tels préjugés ; il se
servit indistinctement de toutes les capacités qui se révélèrent, sans
acception de religion. Toutefois les hauts emplois, sous son règne,
furent toujours réservés aux seuls musulmans.
La ligne de démarcation que la religion traçait entre les diverses
classes de la population n’a réellement été effacée que depuis
l’avénement de Saïd-Pacha.
Quoique bon musulman, ce prince a l’esprit trop élevé pour concevoir une
antipathie violente contre aucune croyance, quelque différente qu’elle
soit de la sienne. Juifs, Coptes, Arméniens, Grecs, Protestants, Latins
sont également libres d’exercer leur culte en Égypte, et ils y élèvent
des temples. Au Caire nous avons vu célébrer publiquement l’office
divin, d’après le rite catholique, sans trouble, sans gardes, au milieu
d’une population gravement curieuse, mais nullement hostile.
L’esprit de tolérance du pacha a éclaté dans une série d’actes qu’il
serait trop long de rapporter. Il suffit de dire, par exemple, que son
fils est aux soins d’une chrétienne, Anglaise. Il suffit d’ajouter que
Mohammed-Saïd a tout récemment accordé des faveurs spéciales aux sœurs
de la Charité qui sont établies à Alexandrie où elles se vouent à
l’instruction et au soulagement des pauvres.
Enfin il a nommé un chrétien gouverneur du Soudan. C’est une des mesures
les plus significatives de son règne. Le choix qu’il a fait est
d’ailleurs fort bien justifié. Arakel-Bey est un homme distingué par
l’instruction et par l’esprit. Sa nomination est un pas de plus dans une
voie de tolérance qui tend à faire profiter le pays de toutes les
capacités sans acception de religion. La régénération de l’Empire
ottoman est à ce prix.
Ajoutons que Mohammed-Saïd a reconnu le droit aux soldats égyptiens
d’exercer publiquement le christianisme. Il leur a garanti toute la
protection qui leur est due dans l’accomplissement de leurs devoirs
religieux ! C’est encore un moyen de diminuer l’éloignement qu’inspire à
la population le service militaire. De même qu’il s’adresse à tous les
talents pour travailler au bien du pays, le pacha cherche à faire
profiter l’Égypte du courage de tous ses enfants sans exception. Point
d’exclusion. C’est la règle en Égypte, et il est désirable qu’elle
devienne celle de l’Orient tout entier[5].
CHAPITRE III
CONSTITUTION DE LA PROPRIÉTÉ EN ÉGYPTE.