Le successeur immédiat de Méhémet-Ali, son petit-fils, Abbas-Pacha, qui

tint le sceptre de l’Égypte comme héritier direct d’Ibrahim-Pacha, à qui

cette succession devait d’abord échoir, prit assez peu de souci du

bonheur des Égyptiens. Il n’y avait en lui nulle étincelle de la noble

ambition de son prédécesseur, nulle trace de son génie ; aussi ne

montra-t-il nul désir de favoriser le progrès et d’opérer des réformes.

Ce fut un vrai prince de l’ancien Orient. Défiant, sombre, insoucieux

des destinées du pays que Dieu avait confié à ses soins, il aimait à se

retirer dans le secret de ses palais et à s’isoler au milieu de ses

gardes pour vivre de cette vie des despotes ombrageux et voluptueux de

l’Orient, où le sang se mêle à l’orgie. Le palais Bar-el-Béda, qu’il a

fait construire sur la route de Suez, en plein désert ! un palais sans

eau, qui se dresse dans la solitude comme le muet témoin d’une existence

inutile, souillée, et d’une mort tragique frappe le voyageur à la fois

d’étonnement et d’une sorte de crainte. L’imagination se représente cet

édifice hanté par l’esprit inquiet et énervé de son fondateur : un cœur

trop peu énergique pour avoir fait beaucoup de mal, un esprit trop

rétrograde pour avoir fait aucun bien. Abbas-Pacha était faible

toutefois dans ses rapports avec les puissances européennes, et ce fut

heureux pour l’Égypte, car les représentants de ces puissances tinrent

constamment en échec son hostilité sourde contre la civilisation

occidentale. Tutelle utile quand elle s’exerce sur un prince tel

qu’Abbas-Pacha, mais qui devient tracassière et funeste quand elle

prétend intervenir dans l’administration d’un souverain actif, éclairé

et animé d’intentions généreuses comme le vice-roi aujourd’hui régnant.

Mohammed-Saïd, le successeur d’Abbas-Pacha, est né en 1822, neuf ans

après Abbas, son neveu. Ce prince a été élevé en Égypte par des

professeurs français. Un orientaliste distingué, qui n’a jamais quitté

son élève et qui est devenu son secrétaire des commandements, M. Kœnig,

a le mérite de l’avoir, non-seulement instruit dans toutes les branches

de connaissances qui convenaient à son rang, mais d’avoir encore

développé en lui le goût de la civilisation européenne et les sentiments

élevés dont il a fait preuve depuis son avénement. A l’époque où M.

Kœnig a pris la direction des études du jeune prince, le libéralisme

triomphait déjà en Europe. Ce mot, fort élastique, sans doute, qui a

couvert la simple conspiration, nous l’entendons dans un sens beaucoup

plus large. A notre avis, l’homme vraiment libéral n’est pas celui qui

professe certaines doctrines politiques, mais celui qui, « ayant le vrai

sentiment de la dignité humaine, porte ce sentiment dans tous ses actes

et en fait la règle de ses rapports avec tous ceux de son espèce, dans

quelque rang que le hasard les ait placés. »

L’Europe occidentale est libérale. Mais le libéralisme est surtout

acquis à notre nation, la première par la vivacité de l’intelligence ;

il est admis parmi nous comme ces principes qu’on ne discute pas, à

moins de rechercher le paradoxe. L’enfant y est initié par tout ce qui

l’entoure ; il grandit et s’instruit au sein d’une atmosphère de

libéralisme, si bien qu’il s’en pénètre naturellement.

Mais en Orient, le cours des idées est tout différent. Il faut avoir des

facultés peu communes pour parvenir, même avec les meilleures leçons, à

s’élever au-dessus du niveau général des principes admis dans cette

société fataliste, organisée pour l’immobilité et soumise pendant si

longtemps à la tyrannie la plus dégradante. Par cela seul qu’un

souverain de l’Orient se montre imbu de principes libéraux, il fait

preuve d’une grande supériorité d’esprit. Sous ce rapport, Mohammed-Saïd

ne le cède à aucun prince de l’Europe. Il a déjà fait plus que tous ses

prédécesseurs, sans exception, pour l’émancipation de ses sujets et pour

la civilisation de l’Égypte : non pas cette civilisation superficielle

qui consiste dans la transplantation d’institutions exotiques,

incomprises par la grande masse de la population, mais dans une

amélioration profonde de la condition du peuple !

Méhémet-Ali destinait son fils Saïd à la marine. L’éducation de ce jeune

prince comprit donc non-seulement les connaissances générales et l’étude

des langues, mais aussi les mathématiques et la navigation, qui lui

furent enseignées par le capitaine de vaisseau Houssart. En 1838, un

écrivain qui ne pouvait pas prévoir que Mohammed-Saïd régnerait jamais

sur l’Égypte et opérerait dès le début de son règne des réformes qui

constituent une véritable révolution pacifique accomplie par le

souverain au profit des sujets, disait, en parlant de ce prince : « Son

éducation s’est faite en mer, destiné qu’il est, depuis l’origine, au

commandement naval. Ce jeune homme a développé de bonne heure une

aptitude singulière. Entouré à son bord d’enfants de son âge, tous pris

dans la classe du peuple, nourri et élevé comme eux, il rappelle sous un

rapport le jeune Sésostris, à qui son père avait donné pour condisciples

des Égyptiens de tout rang, nés le même jour que lui, et qui furent

pendant toutes ses expéditions vaillants et fidèles. »

Mohammed-Saïd n’a pas eu le même avantage que l’illustre souverain à qui

M. Mengin le comparait. Ce qu’il y a de plus sensible en Égypte, c’est

l’insuffisance du nombre des hommes, assez éclairés et assez

intelligents pour seconder un prince tel que lui. Déjà Méhémet-Ali avait

eu plus d’une occasion de regretter ce défaut de concours, provenant

chez les uns d’un esprit de résistance au moins passive à toute espèce

de réforme, chez les autres du manque de capacité. Mohammed-Saïd, à part

quelques exceptions remarquables, est à peine mieux partagé, et il est

obligé, comme son père, non-seulement de concevoir, mais d’exécuter

presque seul le bien qu’il veut faire. Quant aux princes, ils n’ont fait

que passer à divers intervalles dans l’administration du pays. Il n’y a

qu’une opinion sur les éminentes facultés d’Achmet-Pacha, le successeur

désigné de Mohammed-Saïd. Ce prince pourrait porter avec honneur une

partie du fardeau de l’empire, mais par des motifs probablement fort

respectables, il persiste à se tenir à l’écart. Il en résulte que

Mohammed-Saïd gouverne seul ou peu s’en faut. Aussi le verrait-on peut-

être succomber à la tâche si son énergie n’était extraordinaire, et s’il

n’avait une rare perspicacité et une grande promptitude de résolution.

Tous les matins, Mohammed-Saïd travaille avec ses secrétaires ; il lit

tous les rapports, tous les documents, tous les placets qu’on lui

adresse. Lorsque la lecture d’une pièce est achevée, le vice-roi prend

une décision et indique le sens de la réponse à faire. Dans la journée

même cette réponse doit être préparée. Le soir on en lit le projet au

pacha. Il lui arrive souvent de modifier le travail, quand sa pensée n’a

pas été exactement rendue. La plupart du temps, il donne son approbation

et appose son cachet.

Son activité physique est aussi grande que la vivacité de son esprit. On

l’a vu tout récemment se transporter de sa personne dans le Soudan pour

y réformer le gouvernement du pays. Nous aurons occasion de revenir sur

ce voyage et d’en faire connaître les résultats. Ce que nous voulons

dire ici, c’est que le vice-roi a supporté avec plus de facilité et de

bonne humeur que personne les exercices du corps, la fatigue et les

privations, au moins relatives, qui ne peuvent manquer de se faire

sentir dans une longue excursion à travers le désert. A chaque instant

il fait preuve de cette insouciance que donne la conscience d’une santé

robuste et d’une constitution à l’épreuve. Soit qu’il navigue sur le

Nil, soit qu’il monte à cheval, le vice-roi est toujours, au milieu des

personnes de son entourage, celui qui s’aperçoit le moins de la chaleur,

de la fraîcheur, de l’humidité ou de tout autre accident naturel.

Quand il arriva au pouvoir, Saïd-Pacha trouva l’œuvre de civilisation

commencée par son père fort compromise et en pleine décadence. Il dut la

reprendre en sous-œuvre. Les temps, d’ailleurs, étaient changés. Il ne

s’agissait plus de conquérir un royaume, de fonder une dynastie, mais de

continuer une grande réforme intérieure. Son attention se porta d’abord

sur l’organisation administrative établie par Méhémet-Ali. Sans modifier

essentiellement les attributions des fonctionnaires, il s’appliqua à les

empêcher d’en faire un mauvais usage. Certes, beaucoup d’abus subsistent

en Égypte, mais beaucoup aussi ont été réformés. La pensée qui a dicté

ces modifications a été de mettre, autant que possible, le gouvernement

suprême, c’est-à-dire le souverain lui-même, en contact avec ses sujets,

de manière à les faire profiter directement de ses bonnes intentions.

Le fonctionnaire qui entravait principalement l’action directe du

pouvoir central, était le gouverneur de province ou moudyr. A

l’exception du droit de vie et de mort qui appartenait au souverain, les

moudyrs exerçaient, dans les limites de leur gouvernement, une autorité

presque sans bornes et tout arbitraire. La plupart de ces agents

supérieurs étaient ignorants, inhumains et corrompus. Leur

administration ne tendait qu’à un double but : conserver la faveur du

vice-roi, en lui dissimulant les vices de leur administration, et

augmenter par tous les moyens leur fortune. La prospérité du pays, le

bien-être des habitants, l’assainissement du territoire, l’entretien des

canaux, les travaux des routes n’étaient point l’affaire du moudyr ; il

ne s’en préoccupait nullement. Fournir les hommes demandés pour le

recrutement de l’armée, faire rentrer à tout prix les contributions,

c’est à quoi se bornait la sollicitude de ces gouverneurs. Depuis la

mort de Méhémet-Ali, cet état de choses ne s’était pas amélioré, bien au

contraire. Les moudyrs avaient conservé des traditions de violence,

d’oppression et de rapine. Ils étaient démeurés peu accessibles aux

idées d’amélioration et de progrès. Mohammed-Saïd était donc exposé à

voir ses intentions méconnues, ses ordres éludés, ou exécutés

incomplétement et avec répugnance. Il a résolûment rompu cette entrave.

La charge de moudyr a été supprimée. Quand l’État n’y aurait gagné que

de mettre un terme à des malversations scandaleuses, cette mesure serait

parfaitement justifiée.

Plus l’autorité des moudyrs descendait dans la hiérarchie des

fonctionnaires, plus devenait pesant l’arbitraire qu’ils exerçaient et

que leurs subordonnés assumaient à leur exemple.

En fait d’oppression, la plus élevée est toujours la meilleure ; la

tyrannie, qui est en contact journalier avec la population et qui

intervient dans les moindres détails de la vie de chacun, est la plus

insupportable de toutes. Le cheik-el-beled ou chef de village, étant le

dernier des tyrans auxquels obéissait la population, était donc aussi le

plus malfaisant.

Sous le règne de Méhémet-Ali tout se faisait par son intermédiaire. Le

vice-roi avait-il besoin de soldats ? l’ordre de lever des hommes était

transmis par les moudyrs aux chefs des villages, et ceux-ci désignaient

sans contrôle et sans appel les fellahs qui devaient marcher pour

rejoindre le drapeau. Pouvoir exorbitant dans un pays où la corruption

règne comme un fruit naturel d’une longue oppression ! Ceux que le

cheik-el-beled désignait pour le service militaire étaient surtout ceux

qui ne pouvaient pas payer pour en être exemptés. Il va sans dire que

les fils de cheiks échappaient toujours à la nécessité de porter le

mousquet !

De même quand il s’agissait de presser le recouvrement des impôts, le

cheik-el-beled indiquait ceux qui devaient être principalement

poursuivis, ceux qui devaient abandonner au fisc leurs bestiaux, unique

propriété du fellah, dernière ressource de la culture de son champ. La

cupidité, l’inimitié, toutes les mauvaises passions trouvaient à se

satisfaire par l’exercice d’une telle autorité. Les habitants aisés,

ceux qui, moyennant finances, savaient se concilier les bonnes grâces du

cheik, étaient traités avec le plus d’indulgence. Quand il s’agissait

des corvées d’hommes, des emprunts de chevaux, d’ânes, de chameaux, de

bestiaux demandés par le gouvernement, le cheik choisissait les hommes ;

il disait où l’on devait prendre les animaux. Bref, il était sultan dans

son village ; et comment n’aurait-il pas abusé de ce pouvoir absolu ! En

Orient l’exercice de l’autorité n’a-t-il pas été tyrannique à tous les

degrés de la hiérarchie depuis les temps les plus reculés ! Quelques

cheiks se distinguaient sans doute par un esprit de justice au moins

relatif ; ils s’intéressaient à la prospérité de leurs villages ; ils

prenaient à cœur les intérêts des habitants. Mais c’était le très-petit

nombre.

Mohammed-Saïd a réduit ces fonctionnaires au rôle qui leur convient.

Pour le recrutement, il a substitué le tour de rôle, réglé d’après les

relevés des naissances, à la désignation arbitraire du cheik ; pour les

contributions, il a rendu également toute exaction impossible, en

faisant établir des registres où chaque contribuable est inscrit pour

une somme déterminée ; il a enfin aboli les corvées et enlevé aux cheiks

le privilége de vexer le paysan en lui confisquant son cheval, son

chameau ou son bœuf, pour le service du gouvernement.

Après avoir ainsi réformé le système administratif dans les provinces,

il fallait reconstituer le gouvernement central même sur des bases

toutes nouvelles. Le vice-roi a pris un généreux plaisir à limiter lui-

même l’exercice de son pouvoir, à faire contrôler publiquement l’usage

des revenus de l’Égypte, dont la loi du pays lui attribue la libre et

entière disposition.

Il a donc créé un conseil d’État qui discute les décrets d’intérêt

général avant qu’ils soient présentés à sa signature ; le pouvoir de

cette assemblée est très-réel, et dernièrement encore elle a fait preuve

de son indépendance en rejetant un projet qui lui avait été renvoyé par

l’ordre du vice-roi, et qui avait pour objet la concession d’un

privilége de remorquage sur les canaux intérieurs de l’Égypte.

Mohammed-Saïd a de plus institué un ministère des finances, où

fonctionne une comptabilité sérieuse, qui ne souffre ni malversations ni

gaspillages[3].

Au demeurant, l’administration générale de l’Égypte se trouve

aujourd’hui constituée ainsi :

Trois ministères : le ministère de l’intérieur, le ministère des

finances, le ministère de la guerre ;

Un conseil d’État, sous le nom de conseil civil, chargé de l’examen des

affaires judiciaires et contentieuses, et de l’élaboration des

règlements généraux d’administration.

Des préfets de départements ou maimours ; des chefs de villages ou

cheiks-el-beled.

On trouve partout, dans l’organisation nouvelle du système

administratif, les traces du désir d’écarter tout intermédiaire nuisible

entre le souverain et le peuple. La réforme qu’a subie l’organisation

judiciaire en est une preuve. Mohammed-Saïd a voulu faire entrer dans

les attributions du gouvernement la nomination des juges qui appartenait

auparavant au grand cadi. Avant l’avénement de Saïd-Pacha, le sultan

désignait ce chef de la justice en Égypte, et à son tour, celui-ci

choisissait les juges qui devaient exercer leurs fonctions sous ses

ordres. Comme l’autorité laïque n’a que peu d’action sur les lois

civiles et criminelles, puisque le principe de ces lois est dans la

religion, il s’ensuivait que le service judiciaire était tout à fait en

dehors du gouvernement et échappait complétement à son contrôle.

Le système adopté donnait d’ailleurs naissance à un abus, le même qui

vicie la plupart des institutions en Orient : la vénalité. Le grand cadi

achetait sa nomination à Constantinople, et, comme conséquence de ce

procédé, il vendait les charges judiciaires à ceux qui désiraient les

exercer. Souvent, pour rentrer dans leurs avances, les juges

s’entendaient avec les plaideurs. Ce genre de corruption a été attaqué

comme les autres. Le vice-roi s’est assuré, en s’adressant à

Constantinople, le droit de nommer les juges. L’administration de la

justice et le choix des magistrats émanent donc directement de lui, et

le scandale des transactions financières qui discréditaient ce service a

disparu. S’il s’en fait encore entre juges et accusés, du moins elles

sont dissimulées et elles exposent le coupable à la sévérité du

gouvernement dont il dépend entièrement.

* * * * *

CHAPITRE II

SERVICE MILITAIRE.

L’organisation du service militaire a été l’objet d’une réforme plus

complète et plus importante encore. Ici, loin de continuer la tradition

de Méhémet-Ali, il s’agissait de réagir contre elle.

L’effectif de l’armée égyptienne, sous Méhémet-Ali, s’élevait à près de

cent soixante mille hommes : chiffre exorbitant, car la population du

pays s’élève à peine à trois millions d’âmes. Pour l’obtenir, ce prince

faisait opérer des levées en masse. Ces recrutements étaient accompagnés

de toutes sortes de vexations, de misères et de ruines. Règle générale :

dès qu’une levée d’hommes devait être faite dans un village, tous les

habitants s’enfuyaient avec leurs enfants. Les uns s’enfonçaient dans le

désert ; les autres allaient se cacher dans le dédale souterrain des

tombeaux antiques, laissant aux femmes le soin de leur apporter des

aliments pendant la nuit.

Des soldats arrivaient. Le cheik-el-beled avait à fournir tant d’hommes.

Il fallait qu’il les réunît et les présentât sous peine d’encourir le

déplaisir du moudyr et de subir tantôt une peine corporelle, tantôt une

amende, mais tout au moins une disgrâce. Il employait donc tous les

moyens pour former son contingent.

D’abord on enlevait tous ceux des habitants pauvres qui ne craignaient

pas de se montrer, pourvu qu’ils payassent encore de mine et qu’ils ne

fussent ni difformes, ni hors d’âge. Ensuite on s’adressait aux mères et

aux femmes des fugitifs, et quelquefois par des mauvais traitements on

s’efforçait de leur arracher le secret de la retraite de leurs fils et

de leurs maris ; enfin on faisait savoir aux déserteurs que s’ils ne

répondaient pas à l’appel, on confisquerait les bestiaux appartenant à

leur famille. Cette menace, la plus redoutée de toutes, avait

d’ordinaire un effet immédiat.

Ainsi que nous l’avons déjà dit : un cultivateur privé des animaux qui

labourent son champ et tournent la roue du puits d’arrosage est un homme

ruiné et affamé.

Quand le nombre de recrues à fournir se trouvait ainsi complété, les

soldats les conduisaient au siége du gouvernement de la province devant

le gouverneur qui les faisait examiner par un officier de santé.

Les familles qui perdaient ainsi leurs enfants étaient plongées dans

l’affliction. Enrôlés pour un intervalle de temps illimité ; transportés

le plus souvent en Arabie et en Syrie ; exposés à une mortalité

effrayante, les soldats disparaissaient pour toujours du foyer

domestique. Une fois partis, il était bien rare qu’on eût de leurs

nouvelles. Derrière eux ils laissaient souvent la misère, car leur

travail contribuait à faire vivre la famille. Pour éviter les désertions

on les chargeait de liens et d’entraves, et c’était sous bonne escorte,

surveillés comme des prisonniers, qu’ils rejoignaient leur drapeau.

Les Égyptiens, en qualité de peuple cultivateur, sont très-casaniers.

Ils aiment le champ près duquel ils sont nés, lors même qu’ils en

cultiveraient les produits pour un autre ; ils aiment leur misérable

hutte de boue, qu’on prendrait pour une ruche et qui est aussi nue,

aussi sale, aussi désolée à l’intérieur qu’au dehors ; ils aiment

surtout le Nil, et ils ne comprennent pas qu’on puisse vivre heureux

loin de ce fleuve nourricier. Quelque dure que fût l’oppression sous

laquelle ils gémissaient, alors que l’Égypte, gouvernée par une milice

féodale, les mamelucks, était la proie de ces mercenaires belliqueux,

peut-être eussent-ils préféré se laisser éternellement fouler par des

maîtres ignorants, brutaux et avides, que de prendre les armes pour

former une armée nationale.

L’institution du _Nizam_, c’est-à-dire de l’armée régulière, recrutée

parmi les habitants du pays, a plus désolé le paysan que n’auraient fait

les plus impitoyables exactions. C’est ce qui prouve une fois de plus,

qu’il faut souvent savoir faire le bien des peuples en dépit d’eux-

mêmes. Il n’est pas besoin de commentaires pour faire comprendre toute

la différence qui existe entre une armée nationale et une armée

étrangère. L’une est la condition essentielle de tout affranchissement,

de toute indépendance, de toute sécurité, de toute prospérité réelle ;

l’autre n’est jamais qu’un instrument d’oppression et d’exploitation, à

moins pourtant qu’il ne s’agisse d’une armée civilisatrice comme celle

de la France en Algérie.

Il va sans dire qu’il n’y avait rien de pareil en Égypte avant la

création du Nizam. L’organisation d’une armée nationale fut donc un

service rendu au pays par Méhémet-Ali, une œuvre de sage politique qu’il

faut constater, tout en déplorant la violence des moyens employés pour

l’accomplir.

La preuve que la création du Nizam a été très-méritoire, c’est qu’Abbas-

Pacha, ce prince ombrageux, fanatique et cruel, qui, s’il eût vécu,

aurait rouvert les portes de l’Égypte à l’ancienne barbarie orientale,

n’avait eu rien de plus pressé, après son avénement, que de s’entourer

de soldats étrangers. C’étaient des Albanais pour la plupart : milice

sans entrailles, agissant dans les domaines du souverain comme en pays

conquis ; pillant le paysan, et exécutant dans les villages les ordres

de l’autorité supérieure avec une brutalité intolérable.

Il les avait armés de ces pistolets américains qu’on nomme _revolvers_.

Quand ils paraissaient et qu’on les voyait approcher, avec la résolution

sinistre qui convenait à des exécuteurs d’une volonté impitoyable,

l’effroi s’emparait de tous les esprits.

Ils étaient déjà au nombre de six mille, quand Abbas-Pacha termina son

règne désastreux, et peu à peu ils se seraient substitués à l’armée

égyptienne. C’en était fait alors pour longtemps de l’œuvre de

régénération commencée par Méhémet-Ali, et de nouveau l’Égypte retombait

dans un abîme d’oppression et d’anarchie.

Ce n’eût pas été pourtant avec douze mille Albanais qu’Abbas-Pacha, s’il

eût vécu, aurait pu, comme son successeur, prêter un secours efficace au

sultan, son suzerain ; qu’il aurait pu défendre Silistrie, Eupatoria, et

jeter sur la Turquie, par la bataille de Sinope, ce reflet de gloire et

de malheur, qui a déterminé l’Europe occidentale à tirer l’épée contre

l’agresseur.

Mohammed-Saïd, en arrivant au pouvoir, s’est proposé pour but de

conserver à l’armée son caractère de nationalité ; mais il s’est attaché

aussi à réformer les abus que nous avons signalés, soit dans le mode de

recrutement, soit dans la durée du temps de service.

A peine avait-il hérité de la vice-royauté, qu’éclata la guerre

d’Orient : il fallut non-seulement contribuer à la défense de l’Empire

ottoman par des envois de troupes, mais encore organiser une réserve

pour assurer la sécurité à l’intérieur. Le pacha, qui n’a cessé de

montrer une sollicitude toute particulière pour l’armée, s’occupa

d’abord de réformer le régime des subsistances et des hôpitaux ; puis il

décida que le temps du service serait court, mais que toute la jeune

génération y serait assujettie indistinctement. Sa pensée a été, dès le

principe, de faire de l’armée une grande école où, sous l’empire de la

règle et de la discipline, les Égyptiens vinssent puiser tour à tour ces

notions générales des hommes et des choses qui facilitent la diffusion

de la civilisation, et qu’ils n’auraient jamais obtenues dans l’enceinte

de leurs villages. Nous autres, qui avons vu l’armée française former,

au sein du pays troublé par les rêveries les plus malfaisantes, le ferme

rempart de l’ordre, le boulevard de la civilisation, nous comprendrons

mieux que personne combien une telle pensée est juste.

Avant tout, cependant, il fallait travailler à vaincre la répugnance des

fellahs pour le service militaire. Ce sentiment s’exalte chez eux

jusqu’à la terreur : une terreur vraiment puérile et si grande, qu’on

serait parfois tenté de croire que la race égyptienne est dénuée de tout

courage. On sait pourtant bien qu’elle est brave. Mais tel est l’effet

d’une longue oppression qui replie les âmes sur elles-mêmes, leur ôte

toute dignité et ne laisse aucune signification au mot de patriotisme.

Mohammed-Saïd s’est appliqué à rendre la condition des soldats non-

seulement supportable, mais infiniment meilleure que celle du paysan

livré à la culture. Leur ordinaire a été amélioré, et ils sont traités

presque avec luxe. Depuis la paix, le service n’a rien de pénible, la

discipline rien d’oppressif ; la durée du temps à passer sous les

drapeaux ne dépasse pas une année en moyenne. En gardant les jeunes

soldats pendant si peu de temps au service, et en les rendant si

promptement à leurs familles, le vice-roi travaille à détruire cette

idée qu’un homme enrôlé dans l’armée est perdu pour son village et pour

ses proches.

L'Égypte contemporaine de Méhémet-Ali à Saïd Pacha · 第 3 / 23 段