tint le sceptre de l’Égypte comme héritier direct d’Ibrahim-Pacha, à qui
cette succession devait d’abord échoir, prit assez peu de souci du
bonheur des Égyptiens. Il n’y avait en lui nulle étincelle de la noble
ambition de son prédécesseur, nulle trace de son génie ; aussi ne
montra-t-il nul désir de favoriser le progrès et d’opérer des réformes.
Ce fut un vrai prince de l’ancien Orient. Défiant, sombre, insoucieux
des destinées du pays que Dieu avait confié à ses soins, il aimait à se
retirer dans le secret de ses palais et à s’isoler au milieu de ses
gardes pour vivre de cette vie des despotes ombrageux et voluptueux de
l’Orient, où le sang se mêle à l’orgie. Le palais Bar-el-Béda, qu’il a
fait construire sur la route de Suez, en plein désert ! un palais sans
eau, qui se dresse dans la solitude comme le muet témoin d’une existence
inutile, souillée, et d’une mort tragique frappe le voyageur à la fois
d’étonnement et d’une sorte de crainte. L’imagination se représente cet
édifice hanté par l’esprit inquiet et énervé de son fondateur : un cœur
trop peu énergique pour avoir fait beaucoup de mal, un esprit trop
rétrograde pour avoir fait aucun bien. Abbas-Pacha était faible
toutefois dans ses rapports avec les puissances européennes, et ce fut
heureux pour l’Égypte, car les représentants de ces puissances tinrent
constamment en échec son hostilité sourde contre la civilisation
occidentale. Tutelle utile quand elle s’exerce sur un prince tel
qu’Abbas-Pacha, mais qui devient tracassière et funeste quand elle
prétend intervenir dans l’administration d’un souverain actif, éclairé
et animé d’intentions généreuses comme le vice-roi aujourd’hui régnant.
Mohammed-Saïd, le successeur d’Abbas-Pacha, est né en 1822, neuf ans
après Abbas, son neveu. Ce prince a été élevé en Égypte par des
professeurs français. Un orientaliste distingué, qui n’a jamais quitté
son élève et qui est devenu son secrétaire des commandements, M. Kœnig,
a le mérite de l’avoir, non-seulement instruit dans toutes les branches
de connaissances qui convenaient à son rang, mais d’avoir encore
développé en lui le goût de la civilisation européenne et les sentiments
élevés dont il a fait preuve depuis son avénement. A l’époque où M.
Kœnig a pris la direction des études du jeune prince, le libéralisme
triomphait déjà en Europe. Ce mot, fort élastique, sans doute, qui a
couvert la simple conspiration, nous l’entendons dans un sens beaucoup
plus large. A notre avis, l’homme vraiment libéral n’est pas celui qui
professe certaines doctrines politiques, mais celui qui, « ayant le vrai
sentiment de la dignité humaine, porte ce sentiment dans tous ses actes
et en fait la règle de ses rapports avec tous ceux de son espèce, dans
quelque rang que le hasard les ait placés. »
L’Europe occidentale est libérale. Mais le libéralisme est surtout
acquis à notre nation, la première par la vivacité de l’intelligence ;
il est admis parmi nous comme ces principes qu’on ne discute pas, à
moins de rechercher le paradoxe. L’enfant y est initié par tout ce qui
l’entoure ; il grandit et s’instruit au sein d’une atmosphère de
libéralisme, si bien qu’il s’en pénètre naturellement.
Mais en Orient, le cours des idées est tout différent. Il faut avoir des
facultés peu communes pour parvenir, même avec les meilleures leçons, à
s’élever au-dessus du niveau général des principes admis dans cette
société fataliste, organisée pour l’immobilité et soumise pendant si
longtemps à la tyrannie la plus dégradante. Par cela seul qu’un
souverain de l’Orient se montre imbu de principes libéraux, il fait
preuve d’une grande supériorité d’esprit. Sous ce rapport, Mohammed-Saïd
ne le cède à aucun prince de l’Europe. Il a déjà fait plus que tous ses
prédécesseurs, sans exception, pour l’émancipation de ses sujets et pour
la civilisation de l’Égypte : non pas cette civilisation superficielle
qui consiste dans la transplantation d’institutions exotiques,
incomprises par la grande masse de la population, mais dans une
amélioration profonde de la condition du peuple !
Méhémet-Ali destinait son fils Saïd à la marine. L’éducation de ce jeune
prince comprit donc non-seulement les connaissances générales et l’étude
des langues, mais aussi les mathématiques et la navigation, qui lui
furent enseignées par le capitaine de vaisseau Houssart. En 1838, un
écrivain qui ne pouvait pas prévoir que Mohammed-Saïd régnerait jamais
sur l’Égypte et opérerait dès le début de son règne des réformes qui
constituent une véritable révolution pacifique accomplie par le
souverain au profit des sujets, disait, en parlant de ce prince : « Son
éducation s’est faite en mer, destiné qu’il est, depuis l’origine, au
commandement naval. Ce jeune homme a développé de bonne heure une
aptitude singulière. Entouré à son bord d’enfants de son âge, tous pris
dans la classe du peuple, nourri et élevé comme eux, il rappelle sous un
rapport le jeune Sésostris, à qui son père avait donné pour condisciples
des Égyptiens de tout rang, nés le même jour que lui, et qui furent
pendant toutes ses expéditions vaillants et fidèles. »
Mohammed-Saïd n’a pas eu le même avantage que l’illustre souverain à qui
M. Mengin le comparait. Ce qu’il y a de plus sensible en Égypte, c’est
l’insuffisance du nombre des hommes, assez éclairés et assez
intelligents pour seconder un prince tel que lui. Déjà Méhémet-Ali avait
eu plus d’une occasion de regretter ce défaut de concours, provenant
chez les uns d’un esprit de résistance au moins passive à toute espèce
de réforme, chez les autres du manque de capacité. Mohammed-Saïd, à part
quelques exceptions remarquables, est à peine mieux partagé, et il est
obligé, comme son père, non-seulement de concevoir, mais d’exécuter
presque seul le bien qu’il veut faire. Quant aux princes, ils n’ont fait
que passer à divers intervalles dans l’administration du pays. Il n’y a
qu’une opinion sur les éminentes facultés d’Achmet-Pacha, le successeur
désigné de Mohammed-Saïd. Ce prince pourrait porter avec honneur une
partie du fardeau de l’empire, mais par des motifs probablement fort
respectables, il persiste à se tenir à l’écart. Il en résulte que
Mohammed-Saïd gouverne seul ou peu s’en faut. Aussi le verrait-on peut-
être succomber à la tâche si son énergie n’était extraordinaire, et s’il
n’avait une rare perspicacité et une grande promptitude de résolution.
Tous les matins, Mohammed-Saïd travaille avec ses secrétaires ; il lit
tous les rapports, tous les documents, tous les placets qu’on lui
adresse. Lorsque la lecture d’une pièce est achevée, le vice-roi prend
une décision et indique le sens de la réponse à faire. Dans la journée
même cette réponse doit être préparée. Le soir on en lit le projet au
pacha. Il lui arrive souvent de modifier le travail, quand sa pensée n’a
pas été exactement rendue. La plupart du temps, il donne son approbation
et appose son cachet.
Son activité physique est aussi grande que la vivacité de son esprit. On
l’a vu tout récemment se transporter de sa personne dans le Soudan pour
y réformer le gouvernement du pays. Nous aurons occasion de revenir sur
ce voyage et d’en faire connaître les résultats. Ce que nous voulons
dire ici, c’est que le vice-roi a supporté avec plus de facilité et de
bonne humeur que personne les exercices du corps, la fatigue et les
privations, au moins relatives, qui ne peuvent manquer de se faire
sentir dans une longue excursion à travers le désert. A chaque instant
il fait preuve de cette insouciance que donne la conscience d’une santé
robuste et d’une constitution à l’épreuve. Soit qu’il navigue sur le
Nil, soit qu’il monte à cheval, le vice-roi est toujours, au milieu des
personnes de son entourage, celui qui s’aperçoit le moins de la chaleur,
de la fraîcheur, de l’humidité ou de tout autre accident naturel.
Quand il arriva au pouvoir, Saïd-Pacha trouva l’œuvre de civilisation
commencée par son père fort compromise et en pleine décadence. Il dut la
reprendre en sous-œuvre. Les temps, d’ailleurs, étaient changés. Il ne
s’agissait plus de conquérir un royaume, de fonder une dynastie, mais de
continuer une grande réforme intérieure. Son attention se porta d’abord
sur l’organisation administrative établie par Méhémet-Ali. Sans modifier
essentiellement les attributions des fonctionnaires, il s’appliqua à les
empêcher d’en faire un mauvais usage. Certes, beaucoup d’abus subsistent
en Égypte, mais beaucoup aussi ont été réformés. La pensée qui a dicté
ces modifications a été de mettre, autant que possible, le gouvernement
suprême, c’est-à-dire le souverain lui-même, en contact avec ses sujets,
de manière à les faire profiter directement de ses bonnes intentions.
Le fonctionnaire qui entravait principalement l’action directe du
pouvoir central, était le gouverneur de province ou moudyr. A
l’exception du droit de vie et de mort qui appartenait au souverain, les
moudyrs exerçaient, dans les limites de leur gouvernement, une autorité
presque sans bornes et tout arbitraire. La plupart de ces agents
supérieurs étaient ignorants, inhumains et corrompus. Leur
administration ne tendait qu’à un double but : conserver la faveur du
vice-roi, en lui dissimulant les vices de leur administration, et
augmenter par tous les moyens leur fortune. La prospérité du pays, le
bien-être des habitants, l’assainissement du territoire, l’entretien des
canaux, les travaux des routes n’étaient point l’affaire du moudyr ; il
ne s’en préoccupait nullement. Fournir les hommes demandés pour le
recrutement de l’armée, faire rentrer à tout prix les contributions,
c’est à quoi se bornait la sollicitude de ces gouverneurs. Depuis la
mort de Méhémet-Ali, cet état de choses ne s’était pas amélioré, bien au
contraire. Les moudyrs avaient conservé des traditions de violence,
d’oppression et de rapine. Ils étaient démeurés peu accessibles aux
idées d’amélioration et de progrès. Mohammed-Saïd était donc exposé à
voir ses intentions méconnues, ses ordres éludés, ou exécutés
incomplétement et avec répugnance. Il a résolûment rompu cette entrave.
La charge de moudyr a été supprimée. Quand l’État n’y aurait gagné que
de mettre un terme à des malversations scandaleuses, cette mesure serait
parfaitement justifiée.
Plus l’autorité des moudyrs descendait dans la hiérarchie des
fonctionnaires, plus devenait pesant l’arbitraire qu’ils exerçaient et
que leurs subordonnés assumaient à leur exemple.
En fait d’oppression, la plus élevée est toujours la meilleure ; la
tyrannie, qui est en contact journalier avec la population et qui
intervient dans les moindres détails de la vie de chacun, est la plus
insupportable de toutes. Le cheik-el-beled ou chef de village, étant le
dernier des tyrans auxquels obéissait la population, était donc aussi le
plus malfaisant.
Sous le règne de Méhémet-Ali tout se faisait par son intermédiaire. Le
vice-roi avait-il besoin de soldats ? l’ordre de lever des hommes était
transmis par les moudyrs aux chefs des villages, et ceux-ci désignaient
sans contrôle et sans appel les fellahs qui devaient marcher pour
rejoindre le drapeau. Pouvoir exorbitant dans un pays où la corruption
règne comme un fruit naturel d’une longue oppression ! Ceux que le
cheik-el-beled désignait pour le service militaire étaient surtout ceux
qui ne pouvaient pas payer pour en être exemptés. Il va sans dire que
les fils de cheiks échappaient toujours à la nécessité de porter le
mousquet !
De même quand il s’agissait de presser le recouvrement des impôts, le
cheik-el-beled indiquait ceux qui devaient être principalement
poursuivis, ceux qui devaient abandonner au fisc leurs bestiaux, unique
propriété du fellah, dernière ressource de la culture de son champ. La
cupidité, l’inimitié, toutes les mauvaises passions trouvaient à se
satisfaire par l’exercice d’une telle autorité. Les habitants aisés,
ceux qui, moyennant finances, savaient se concilier les bonnes grâces du
cheik, étaient traités avec le plus d’indulgence. Quand il s’agissait
des corvées d’hommes, des emprunts de chevaux, d’ânes, de chameaux, de
bestiaux demandés par le gouvernement, le cheik choisissait les hommes ;
il disait où l’on devait prendre les animaux. Bref, il était sultan dans
son village ; et comment n’aurait-il pas abusé de ce pouvoir absolu ! En
Orient l’exercice de l’autorité n’a-t-il pas été tyrannique à tous les
degrés de la hiérarchie depuis les temps les plus reculés ! Quelques
cheiks se distinguaient sans doute par un esprit de justice au moins
relatif ; ils s’intéressaient à la prospérité de leurs villages ; ils
prenaient à cœur les intérêts des habitants. Mais c’était le très-petit
nombre.
Mohammed-Saïd a réduit ces fonctionnaires au rôle qui leur convient.
Pour le recrutement, il a substitué le tour de rôle, réglé d’après les
relevés des naissances, à la désignation arbitraire du cheik ; pour les
contributions, il a rendu également toute exaction impossible, en
faisant établir des registres où chaque contribuable est inscrit pour
une somme déterminée ; il a enfin aboli les corvées et enlevé aux cheiks
le privilége de vexer le paysan en lui confisquant son cheval, son
chameau ou son bœuf, pour le service du gouvernement.
Après avoir ainsi réformé le système administratif dans les provinces,
il fallait reconstituer le gouvernement central même sur des bases
toutes nouvelles. Le vice-roi a pris un généreux plaisir à limiter lui-
même l’exercice de son pouvoir, à faire contrôler publiquement l’usage
des revenus de l’Égypte, dont la loi du pays lui attribue la libre et
entière disposition.
Il a donc créé un conseil d’État qui discute les décrets d’intérêt
général avant qu’ils soient présentés à sa signature ; le pouvoir de
cette assemblée est très-réel, et dernièrement encore elle a fait preuve
de son indépendance en rejetant un projet qui lui avait été renvoyé par
l’ordre du vice-roi, et qui avait pour objet la concession d’un
privilége de remorquage sur les canaux intérieurs de l’Égypte.
Mohammed-Saïd a de plus institué un ministère des finances, où
fonctionne une comptabilité sérieuse, qui ne souffre ni malversations ni
gaspillages[3].
Au demeurant, l’administration générale de l’Égypte se trouve
aujourd’hui constituée ainsi :
Trois ministères : le ministère de l’intérieur, le ministère des
finances, le ministère de la guerre ;
Un conseil d’État, sous le nom de conseil civil, chargé de l’examen des
affaires judiciaires et contentieuses, et de l’élaboration des
règlements généraux d’administration.
Des préfets de départements ou maimours ; des chefs de villages ou
cheiks-el-beled.
On trouve partout, dans l’organisation nouvelle du système
administratif, les traces du désir d’écarter tout intermédiaire nuisible
entre le souverain et le peuple. La réforme qu’a subie l’organisation
judiciaire en est une preuve. Mohammed-Saïd a voulu faire entrer dans
les attributions du gouvernement la nomination des juges qui appartenait
auparavant au grand cadi. Avant l’avénement de Saïd-Pacha, le sultan
désignait ce chef de la justice en Égypte, et à son tour, celui-ci
choisissait les juges qui devaient exercer leurs fonctions sous ses
ordres. Comme l’autorité laïque n’a que peu d’action sur les lois
civiles et criminelles, puisque le principe de ces lois est dans la
religion, il s’ensuivait que le service judiciaire était tout à fait en
dehors du gouvernement et échappait complétement à son contrôle.
Le système adopté donnait d’ailleurs naissance à un abus, le même qui
vicie la plupart des institutions en Orient : la vénalité. Le grand cadi
achetait sa nomination à Constantinople, et, comme conséquence de ce
procédé, il vendait les charges judiciaires à ceux qui désiraient les
exercer. Souvent, pour rentrer dans leurs avances, les juges
s’entendaient avec les plaideurs. Ce genre de corruption a été attaqué
comme les autres. Le vice-roi s’est assuré, en s’adressant à
Constantinople, le droit de nommer les juges. L’administration de la
justice et le choix des magistrats émanent donc directement de lui, et
le scandale des transactions financières qui discréditaient ce service a
disparu. S’il s’en fait encore entre juges et accusés, du moins elles
sont dissimulées et elles exposent le coupable à la sévérité du
gouvernement dont il dépend entièrement.
* * * * *
CHAPITRE II
SERVICE MILITAIRE.
L’organisation du service militaire a été l’objet d’une réforme plus
complète et plus importante encore. Ici, loin de continuer la tradition
de Méhémet-Ali, il s’agissait de réagir contre elle.
L’effectif de l’armée égyptienne, sous Méhémet-Ali, s’élevait à près de
cent soixante mille hommes : chiffre exorbitant, car la population du
pays s’élève à peine à trois millions d’âmes. Pour l’obtenir, ce prince
faisait opérer des levées en masse. Ces recrutements étaient accompagnés
de toutes sortes de vexations, de misères et de ruines. Règle générale :
dès qu’une levée d’hommes devait être faite dans un village, tous les
habitants s’enfuyaient avec leurs enfants. Les uns s’enfonçaient dans le
désert ; les autres allaient se cacher dans le dédale souterrain des
tombeaux antiques, laissant aux femmes le soin de leur apporter des
aliments pendant la nuit.
Des soldats arrivaient. Le cheik-el-beled avait à fournir tant d’hommes.
Il fallait qu’il les réunît et les présentât sous peine d’encourir le
déplaisir du moudyr et de subir tantôt une peine corporelle, tantôt une
amende, mais tout au moins une disgrâce. Il employait donc tous les
moyens pour former son contingent.
D’abord on enlevait tous ceux des habitants pauvres qui ne craignaient
pas de se montrer, pourvu qu’ils payassent encore de mine et qu’ils ne
fussent ni difformes, ni hors d’âge. Ensuite on s’adressait aux mères et
aux femmes des fugitifs, et quelquefois par des mauvais traitements on
s’efforçait de leur arracher le secret de la retraite de leurs fils et
de leurs maris ; enfin on faisait savoir aux déserteurs que s’ils ne
répondaient pas à l’appel, on confisquerait les bestiaux appartenant à
leur famille. Cette menace, la plus redoutée de toutes, avait
d’ordinaire un effet immédiat.
Ainsi que nous l’avons déjà dit : un cultivateur privé des animaux qui
labourent son champ et tournent la roue du puits d’arrosage est un homme
ruiné et affamé.
Quand le nombre de recrues à fournir se trouvait ainsi complété, les
soldats les conduisaient au siége du gouvernement de la province devant
le gouverneur qui les faisait examiner par un officier de santé.
Les familles qui perdaient ainsi leurs enfants étaient plongées dans
l’affliction. Enrôlés pour un intervalle de temps illimité ; transportés
le plus souvent en Arabie et en Syrie ; exposés à une mortalité
effrayante, les soldats disparaissaient pour toujours du foyer
domestique. Une fois partis, il était bien rare qu’on eût de leurs
nouvelles. Derrière eux ils laissaient souvent la misère, car leur
travail contribuait à faire vivre la famille. Pour éviter les désertions
on les chargeait de liens et d’entraves, et c’était sous bonne escorte,
surveillés comme des prisonniers, qu’ils rejoignaient leur drapeau.
Les Égyptiens, en qualité de peuple cultivateur, sont très-casaniers.
Ils aiment le champ près duquel ils sont nés, lors même qu’ils en
cultiveraient les produits pour un autre ; ils aiment leur misérable
hutte de boue, qu’on prendrait pour une ruche et qui est aussi nue,
aussi sale, aussi désolée à l’intérieur qu’au dehors ; ils aiment
surtout le Nil, et ils ne comprennent pas qu’on puisse vivre heureux
loin de ce fleuve nourricier. Quelque dure que fût l’oppression sous
laquelle ils gémissaient, alors que l’Égypte, gouvernée par une milice
féodale, les mamelucks, était la proie de ces mercenaires belliqueux,
peut-être eussent-ils préféré se laisser éternellement fouler par des
maîtres ignorants, brutaux et avides, que de prendre les armes pour
former une armée nationale.
L’institution du _Nizam_, c’est-à-dire de l’armée régulière, recrutée
parmi les habitants du pays, a plus désolé le paysan que n’auraient fait
les plus impitoyables exactions. C’est ce qui prouve une fois de plus,
qu’il faut souvent savoir faire le bien des peuples en dépit d’eux-
mêmes. Il n’est pas besoin de commentaires pour faire comprendre toute
la différence qui existe entre une armée nationale et une armée
étrangère. L’une est la condition essentielle de tout affranchissement,
de toute indépendance, de toute sécurité, de toute prospérité réelle ;
l’autre n’est jamais qu’un instrument d’oppression et d’exploitation, à
moins pourtant qu’il ne s’agisse d’une armée civilisatrice comme celle
de la France en Algérie.
Il va sans dire qu’il n’y avait rien de pareil en Égypte avant la
création du Nizam. L’organisation d’une armée nationale fut donc un
service rendu au pays par Méhémet-Ali, une œuvre de sage politique qu’il
faut constater, tout en déplorant la violence des moyens employés pour
l’accomplir.
La preuve que la création du Nizam a été très-méritoire, c’est qu’Abbas-
Pacha, ce prince ombrageux, fanatique et cruel, qui, s’il eût vécu,
aurait rouvert les portes de l’Égypte à l’ancienne barbarie orientale,
n’avait eu rien de plus pressé, après son avénement, que de s’entourer
de soldats étrangers. C’étaient des Albanais pour la plupart : milice
sans entrailles, agissant dans les domaines du souverain comme en pays
conquis ; pillant le paysan, et exécutant dans les villages les ordres
de l’autorité supérieure avec une brutalité intolérable.
Il les avait armés de ces pistolets américains qu’on nomme _revolvers_.
Quand ils paraissaient et qu’on les voyait approcher, avec la résolution
sinistre qui convenait à des exécuteurs d’une volonté impitoyable,
l’effroi s’emparait de tous les esprits.
Ils étaient déjà au nombre de six mille, quand Abbas-Pacha termina son
règne désastreux, et peu à peu ils se seraient substitués à l’armée
égyptienne. C’en était fait alors pour longtemps de l’œuvre de
régénération commencée par Méhémet-Ali, et de nouveau l’Égypte retombait
dans un abîme d’oppression et d’anarchie.
Ce n’eût pas été pourtant avec douze mille Albanais qu’Abbas-Pacha, s’il
eût vécu, aurait pu, comme son successeur, prêter un secours efficace au
sultan, son suzerain ; qu’il aurait pu défendre Silistrie, Eupatoria, et
jeter sur la Turquie, par la bataille de Sinope, ce reflet de gloire et
de malheur, qui a déterminé l’Europe occidentale à tirer l’épée contre
l’agresseur.
Mohammed-Saïd, en arrivant au pouvoir, s’est proposé pour but de
conserver à l’armée son caractère de nationalité ; mais il s’est attaché
aussi à réformer les abus que nous avons signalés, soit dans le mode de
recrutement, soit dans la durée du temps de service.
A peine avait-il hérité de la vice-royauté, qu’éclata la guerre
d’Orient : il fallut non-seulement contribuer à la défense de l’Empire
ottoman par des envois de troupes, mais encore organiser une réserve
pour assurer la sécurité à l’intérieur. Le pacha, qui n’a cessé de
montrer une sollicitude toute particulière pour l’armée, s’occupa
d’abord de réformer le régime des subsistances et des hôpitaux ; puis il
décida que le temps du service serait court, mais que toute la jeune
génération y serait assujettie indistinctement. Sa pensée a été, dès le
principe, de faire de l’armée une grande école où, sous l’empire de la
règle et de la discipline, les Égyptiens vinssent puiser tour à tour ces
notions générales des hommes et des choses qui facilitent la diffusion
de la civilisation, et qu’ils n’auraient jamais obtenues dans l’enceinte
de leurs villages. Nous autres, qui avons vu l’armée française former,
au sein du pays troublé par les rêveries les plus malfaisantes, le ferme
rempart de l’ordre, le boulevard de la civilisation, nous comprendrons
mieux que personne combien une telle pensée est juste.
Avant tout, cependant, il fallait travailler à vaincre la répugnance des
fellahs pour le service militaire. Ce sentiment s’exalte chez eux
jusqu’à la terreur : une terreur vraiment puérile et si grande, qu’on
serait parfois tenté de croire que la race égyptienne est dénuée de tout
courage. On sait pourtant bien qu’elle est brave. Mais tel est l’effet
d’une longue oppression qui replie les âmes sur elles-mêmes, leur ôte
toute dignité et ne laisse aucune signification au mot de patriotisme.
Mohammed-Saïd s’est appliqué à rendre la condition des soldats non-
seulement supportable, mais infiniment meilleure que celle du paysan
livré à la culture. Leur ordinaire a été amélioré, et ils sont traités
presque avec luxe. Depuis la paix, le service n’a rien de pénible, la
discipline rien d’oppressif ; la durée du temps à passer sous les
drapeaux ne dépasse pas une année en moyenne. En gardant les jeunes
soldats pendant si peu de temps au service, et en les rendant si
promptement à leurs familles, le vice-roi travaille à détruire cette
idée qu’un homme enrôlé dans l’armée est perdu pour son village et pour
ses proches.