vers les frontières de la Syrie, et une escadre de vingt-cinq voiles,
mouillée aux Dardanelles, reçut l’ordre de lever l’ancre. Après la prise
de Saint-Jean-d’Acre, Ibrahim s’était porté sur Damas, où il entra sans
coup férir ; il y laissa garnison comme il l’avait fait dans les villes
principales des pays conquis, et il marcha sur Homs. Là il rencontra
trente mille hommes formant l’avant-garde de l’armée ottomane. Les
troupes égyptiennes étaient en nombre à peu près égal. La bataille eut
lieu le 8 juillet 1832. La victoire resta aux Égyptiens, mieux
organisés, mieux armés et mieux disciplinés. Des militaires français,
débris des armées de la république et de l’empire, avaient instruit
leurs régiments, et combattaient avec eux. Les Turcs perdirent deux
mille tués et deux mille cinq cents prisonniers, seize pièces
d’artillerie et toutes leurs munitions, tandis que les Égyptiens
n’eurent que cent deux hommes tués et cent soixante-deux blessés.
Ibrahim s’empara d’Homs et se porta sur Alep. Les pachas vaincus à Homs
se réunirent à leur général en chef, Husseyn-Pacha, qui se trouvait à
Alep ; mais Husseyn-Pacha, dont les troupes désertaient et se
débandaient, abandonna la ville et alla camper dans le défilé de
_Beylan-Boghosi_.
Le vice-roi protestait toujours de sa soumission à la Porte et de son
désir de faire la paix. Ibrahim néanmoins marchait en avant. D’Alep il
arriva aux défilés de Beylan. L’artillerie turque dominait les deux
routes ; mais les batteries mobiles des Égyptiens la démontèrent en
moins d’une heure. Deux régiments fondirent sur les Turcs à la
baïonnette, et emportèrent toutes les hauteurs. Au coucher du soleil,
l’armée de Husseyn-Pacha avait disparu ; Ibrahim envoya de la cavalerie
à sa poursuite jusqu’à Adana, d’où elle ramena dix-neuf cents
prisonniers.
Pendant ce temps, les deux flottes turque et égyptienne faisaient à la
suite l’une de l’autre le tour de l’île de Chypre, pour se rencontrer ou
plutôt peut-être pour s’éviter, l’amiral turc ayant, dit-on, fait savoir
qu’il ne désirait pas en venir aux mains. La flotte égyptienne était
forte de vingt-sept voiles, dont douze vaisseaux de quatre-vingts à cent
canons, de construction récente, bien armés, bien équipés et bien
commandés.
Enfin, l’escadre turque fit voile pour Marmorizza, où vint la bloquer
l’escadre égyptienne. Méhémet-Ali répugnait d’ailleurs à détruire la
marine de l’Empire. Ceux qui ont vécu alors dans son intimité savent
combien était loin de sa pensée l’idée qu’on lui a si gratuitement
prêtée de fonder un empire arabe. Il n’avait d’autre ambition que de
créer au midi de l’Empire une force capable de compenser
l’affaiblissement graduel des provinces du Nord, d’empêcher ou au moins
de retarder une décadence qui déjà paraissait imminente, et d’être le
soutien de son suzerain.
Aux étrangers qui lui faisaient compliment des victoires des Arabes sur
les Turcs, il répondait que c’étaient les officiers plus que les soldats
qui gagnaient les batailles, et que les officiers étaient Turcs comme
lui-même.
Ces particularités, dont nous garantissons l’authenticité, nous
paraissent dignes d’être recueillies par l’histoire ; elles serviront
encore aujourd’hui à mieux faire apprécier la situation respective de
l’Égypte et de la Turquie, sujet de tant de débats dans des temps peu
éloignés de nous. M. Thiers a été l’un des hommes d’État qui avaient le
mieux compris cette situation ; la justice veut qu’on le reconnaisse.
Les accusations les plus contradictoires, nous le savons, ont été
dirigées contre lui, en 1840, à l’occasion de sa politique orientale ;
mais il est aussi peu exact de dire qu’il a abandonné Méhémet-Ali que de
lui reprocher d’avoir voulu affaiblir l’Empire ottoman. Les seules
instructions données par lui, après la paix de Kutayé, à M. Ferdinand de
Lesseps, qui allait remplacer M. Mimaut, furent celles-ci : « Dites à
Méhémet-Ali que nous ferons un nouveau Navarin du premier qui bougera. »
Ces paroles, fidèlement rapportées au vice-roi d’Égypte, montraient la
bonne foi du gouvernement français. Les événements que nous allons
rapporter en sont une preuve encore plus évidente. Mais nous avons
anticipé sur le récit des faits historiques ; nous y revenons.
A la suite de la bataille de Beylan, une sorte de trêve tacite avait
suspendu les hostilités. Maître de la Syrie, Méhémet-Ali semblait avoir
obtenu tout ce qu’il avait demandé et ne pas vouloir aller au delà. On
négociait ; la France continuait son rôle de médiatrice ; la Porte
parlait aussi de paix ; mais déjà l’on remarquait que la politique
anglaise poussait aux armements qui se faisaient avec activité.
Husseyn-Pacha, le vaincu de Homs, qui, au départ de Constantinople,
avait été investi du gouvernement de l’Égypte et de la Crète, fut privé
de son commandement et remplacé par Reschid-Pacha, ancien séraskier de
Roumélie, nommé grand vizir, et auquel on confia une nouvelle armée.
Ibrahim s’était avancé vers les plaines de l’Anatolie ; c’est là qu’il
rencontra Reschid-Pacha. Les deux armées se mirent en bataille le 21
décembre 1832. L’atmosphère était chargée d’un épais brouillard. On
était près de la ville de Koniah. Le grand vizir avait sous ses ordres
soixante mille hommes ; Ibrahim-Pacha n’en comptait pas vingt mille. Un
corps de Bédouins, envoyé en observation par Ibrahim-Pacha, s’empara, au
commencement de la bataille, de Reschid-Pacha et l’amena à Ibrahim, qui
s’empressa de descendre de cheval, de baiser le bas de sa robe et de lui
faire rendre les honneurs militaires par son armée. Dès que la nouvelle
de la prise du grand vizir se répandit parmi les troupes turques, elles
commencèrent à céder le terrain ; bientôt leur déroute fut complète.
Elles abandonnèrent vingt pièces de canon et leurs bagages. On s’était
battu pendant six heures ; il n’y eut que cinq cents hommes de tués
parmi les Turcs, et deux cents parmi les Égyptiens. La bataille de
Koniah fut le dernier épisode de la campagne de Syrie. Ibrahim-Pacha
n’était plus qu’à six journées du Bosphore ; il n’avait plus d’armée
turque à combattre, et toutes les populations se déclaraient en sa
faveur. Certes l’occasion eût été belle si Méhémet-Ali avait eu
l’intention de détrôner le sultan ; mais il en eût considéré la seule
pensée comme un sacrilége. Il céda sans peine aux conseils de la
diplomatie. M. le général Mourawief, envoyé russe, M. le baron de
Prokesh, envoyé autrichien, et M. le comte de Bois-le-Comte, ministre
plénipotentiaire de France, venu à Alexandrie pour appuyer le résident
français, négocièrent eux-mêmes avec Méhémet-Ali, et lui communiquèrent
les instructions pressantes de leurs cours. En même temps,
l’intervention de M. de Varennes qui se rendait de sa personne de
Constantinople au quartier général d’Ibrahim-Pacha, amena le vice-roi à
donner l’ordre à son fils de s’arrêter et de cesser les hostilités.
Quelques jours après le départ des trois envoyés extraordinaires,
satisfaits du succès de leur mission, une frégate turque ayant à bord
Khalil-Pacha, muni des pleins pouvoirs de la Porte, mouillait dans le
port d’Alexandrie.
Tandis qu’on négociait, les Russes avaient débarqué à Constantinople et
campaient sous les murs de la capitale. De nouvelles troupes venaient
sans cesse grossir le nombre des premières. Les Russes ne devaient
remettre les pieds dans leurs vaisseaux que lorsque Ibrahim-Pacha aurait
repassé le Taurus. La France pressait la conclusion du traité entre le
sultan et Méhémet-Ali.
Le vice-roi accéda aux propositions du sultan, déclarées justes par les
puissances. Il se reconnut le vassal de la Porte et s’engagea, en
gardant la Syrie, à payer annuellement ce qu’avaient payé jusque-là les
pachas de cette province. La paix conclue sur ces bases le 14 mai 1833,
24 Iul-Hadjé 1248, fut appelée la paix de Kutayé, du nom du lieu où se
trouvait le quartier général d’Ibrahim-Pacha au moment où le traité fut
signé.
Le vice-roi donna le gouvernement général de la Syrie à Chérif-Pacha,
dont la résidence fut établie à Damas. Mais l’organisation du pays
restait toujours confiée au généralissime Ibrahim-Pacha. Des ordres
sévères furent expédiés aux gouverneurs et aux cheiks, afin qu’ils
fussent impitoyables pour tout individu qui chercherait à inquiéter les
routes et pour tous ceux qui tenteraient de se faire justice eux-mêmes.
L’impôt fut établi uniformément ; nul ne pouvait s’y soustraire ; enfin
des levées furent faites pour incorporer les Syriens dans l’armée. Cette
mesure provoqua des révoltes partielles qui furent d’abord réprimées,
mais qui laissèrent des germes de mécontentement fort habilement
exploités plus tard par les ennemis de l’administration égyptienne.
Méhémet-Ali s’attacha à exécuter fidèlement la convention de Kutayé, et
il mettait une grande exactitude à acquitter son tribut.
Cependant le cabinet de Londres continuait à agir auprès du sultan pour
l’engager à revenir sur les concessions qu’il avait faites et pour le
pousser à diriger de nouvelles forces contre l’armée égyptienne. Lord
Ponsomby, dans un mémorandum adressé à la Porte le 3 mars 1836,
s’exprimait en ces termes : « Méhémet-Ali a provoqué lui-même la
nécessité où est le sultan de lui faire la guerre ; il doit être
débusqué du terrain menaçant sur lequel il s’est placé. »
Il ajoutait plus loin qu’en un tel état de choses l’Angleterre disait à
Méhémet-Ali :
« Si le succès est pour vous dans la guerre contre le sultan,
l’Angleterre ne vous permettra de recueillir aucun fruit de ce
succès.... L’Angleterre vous forcera à vous arrêter court dans votre
carrière.... L’Angleterre peut à sa volonté briser et détruire jusqu’au
dernier vestige de votre pouvoir, et vous renvoyer nu dans le désert. »
Ce ne fut toutefois qu’en 1839 que ces conseils belliqueux furent
suivis. Une armée ottomane, commandée par Hafiz-Pacha, s’avança sur la
Syrie. Ibrahim-Pacha se porta à sa rencontre et la défit complétement,
le 24 juin 1839, dans la bataille de Nézib, où le major général Soliman-
Pacha (le colonel Sèves) joua, comme dans les précédentes batailles de
Syrie, un rôle fort important. Cent soixante-deux bouches à feu, les
approvisionnements et munitions tombèrent au pouvoir du vainqueur. Douze
mille prisonniers furent ramassés ou vinrent se rendre ; vingt-cinq
mille fusils furent trouvés sur le champ de bataille ; enfin plus de
quatre mille Osmanlis furent tués ou blessés.
Dans l’armée d’Ibrahim, il n’y eut que douze cents hommes hors de
combat.
On lit dans une narration écrite par un officier français, le baron
d’Armagnac, que trois jours après la bataille de Nézib, un aide-de-camp
du maréchal duc de Dalmatie, M. le capitaine Callier, vint remettre à
Ibrahim un ordre de Méhémet-Ali qui enjoignait à son fils de suspendre
les hostilités. Si M. Callier fût arrivé quarante-huit heures plus tôt,
ajoute M. d’Armagnac, la bataille de Nézib n’eût pas eu lieu.
Des négociations s’établirent entre la France, l’Angleterre, l’Autriche,
la Russie et la Prusse.
La dépêche suivante, adressée, le 6 avril 1840, au gouvernement français
par M. Cochelet, consul général de France à Alexandrie, et lue à la
Chambre des députés par M. Thiers, le 26 novembre, est un témoignage de
la politique loyale de la France. « La correspondance que j’avais
préparée d’avance et que vous recevrez en même temps que cette dépêche,
répond en partie aux instructions que vous me donnez. Vous jugerez par
son contenu que l’invitation que vous me faites de ne pas conseiller au
vice-roi un arrangement direct avec la Porte, afin qu’un semblable
conseil ne nous place pas vis-à-vis de l’Angleterre dans un état
d’antagonisme qu’il est bon d’éviter, se trouve complétement d’accord
avec la situation des choses, qui démontre que toutes les chances d’un
arrangement direct semblent avoir été épuisées par Méhémet-Ali lui-même.
Enfin, après la lettre du 21 février à Kosrew-Pacha, la remise qui en a
été faite aux agents des grandes puissances, et le silence de la Porte
sur ce qui a été écrit, on ne peut exiger du vice-roi qu’il prenne
l’initiative d’une nouvelle démarche. Il paraît donc bien décidé à ne
plus en faire d’aucune espèce et à attendre maintenant les propositions
qui lui seront faites. »
Au traité du 15 juillet 1840, qui prétendait décider la question sans le
concours de la France, notre ambassadeur à Londres répondit dans un
mémorandum du 24 juillet que : « La France, jugeant la question au point
de vue général, avait considéré comme mal conçus tous les projets qui
avaient pour but d’arracher à Méhémet-Ali, par la force des armes, les
portions de la Syrie qu’il occupe actuellement. La France ne croit pas
une telle politique bonne pour le sultan ni pour l’équilibre européen ;
car on affaiblirait, sans profit pour le suzerain, un vassal qui
pourrait aider puissamment à la défense commune. »
Enfin dans une note du 28 octobre, communiquée aux puissances, le
président du conseil des ministres de France disait : « La France se
croit obligée de déclarer aux puissances qui ont signé le protocole du
17 septembre que la déchéance du vice-roi mise à exécution serait à ses
yeux une atteinte à l’équilibre général. On a pu livrer aux chances de
la guerre actuellement engagée la question des limites qui doivent
séparer les possessions du sultan et du vice-roi d’Égypte ; mais la
France ne saurait abandonner à de telles chances l’existence de Méhémet-
Ali comme prince vassal de l’Empire. Quelle que soit la limite
territoriale qui les séparera par suite des événements de la guerre,
leur double existence est nécessaire à l’Europe, et la France ne saurait
admettre la suppression de l’un ou de l’autre. »
Le cabinet de Paris s’attachait surtout à la question de l’hérédité de
l’Égypte, et il annonçait explicitement qu’il interviendrait par les
armes si cette hérédité n’était pas accordée. En un mot, il faisait de
l’hérédité et de la conservation de l’Égypte dans la famille de Méhémet-
Ali un cas de guerre.
Le débarquement de troupes anglaises sur la côte de Syrie, la prise de
Beyrout et de Saint-Jean-d’Acre, la révolte des montagnards, du Liban
contre l’armée égyptienne, forcèrent Ibrahim-Pacha à évacuer la Syrie et
à rentrer en Égypte. Les négociations se poursuivirent de nouveau entre
les grandes puissances, avec l’accession de la France. Un premier hatti-
shérif du Grand Seigneur, en date du 18 février 1841, accordant
l’hérédité du gouvernement de l’Égypte à des conditions trop vagues, ne
fut pas accepté par la France, qui y voyait tout un avenir de nouvelles
difficultés. Ainsi, il y était dit : « Lorsque le gouvernement de
l’Égypte sera vacant, il sera confié à celui de vos enfants mâles _que
je choisirai_, et le même mode de succession s’appliquera aux enfants
mâles de ce dernier et ainsi de suite. »
Un second hatti-shérif, du 1er juin 1841, accepté cette fois et garanti
par les cinq grandes puissances de l’Europe, établit que : « Quand le
gouvernement de l’Égypte serait vacant, _il passerait_ du fils aîné au
fils aîné dans la ligne directe et masculine des fils et descendants de
Méhémet-Ali. »
Le vice-roi d’Égypte ne se laissa point abattre par la diminution de sa
puissance extérieure. Il comprit que l’Égypte, dont la prospérité était
désormais liée à celle de sa famille, devait concentrer tous ses efforts
et toutes ses ressources sur elle-même, dans son propre intérêt et dans
l’intérêt commun de l’Empire. Il consacra à cette politique la fin de sa
carrière, en se montrant le vassal dévoué du sultan, et il la légua à
ses successeurs. Les événements de la dernière guerre ont démontré que
l’œuvre de Méhémet-Ali était un des principaux éléments de vitalité de
l’Empire ottoman. La France a le droit de se féliciter d’y avoir
contribué ; ni l’Égypte ni la Turquie ne doivent l’oublier.
Nous nous arrêtons ici ; on sait de reste ce qu’a été l’Égypte depuis la
mort de Méhémet-Ali (1849), qu’avait précédée celle d’Ibrahim-Pacha.
Abbas-Pacha, fils d’Ibrahim, succéda à Méhémet-Ali, et régna cinq ans.
Mohammed-Saïd, fils de Méhémet-Ali, le vice-roi actuel, a hérité du
pouvoir au mois de juillet 1854.
Ce rapide aperçu du passé de l’Égypte, depuis les temps les plus reculés
jusqu’à nos jours, pourra du moins servir à rappeler le souvenir des
épreuves diverses par lesquelles a passé ce grand et illustre pays. Il a
été, comme on le voit, le berceau de la civilisation, ou plutôt il était
civilisé longtemps avant que la plupart des autres peuples eussent même
apparu sur la scène du monde. Les prodigieux monuments qui couvrent le
sol, et qui gardent encore en partie le secret qui leur a été confié,
dans des temps ignorés de l’histoire, suffisent pour attester d’une
manière incontestable que l’Égypte a été glorieuse et puissante à une
époque où l’Europe n’était pas née. Plus tard, durant les règnes des
Ptolémées, l’Égypte, sous une influence étrangère, a tenu encore une
noble place ; elle en est déchue sous les Arabes, et elle ne s’est pas
relevée sous la domination ottomane. Mais, de nos jours, le génie de
Méhémet-Ali a tenté pour elle une renaissance dont les péripéties se
sont développées sous nos yeux depuis près d’un demi-siècle. A deux
mille ans des Ptolémées, à trois ou quatre mille ans des Pharaons,
Méhémet-Ali a renoué la grande tradition des uns et des autres, sous une
forme différente, mais au fond avec des intentions identiques. La
famille de Méhémet-Ali tient à honneur de marcher sur ses traces et de
poursuivre ses réformes. C’est à l’Europe civilisée et chrétienne
d’aider l’Égypte dans ces louables efforts ; et le livre que nous
soumettons aujourd’hui au public n’a pas d’autre but que de faire mieux
connaître la situation présente d’un pays qui a tant de droits à notre
reconnaissance et à nos sympathiques encouragements. Il nous avait
devancés dès longtemps dans la carrière ; c’est à nous aujourd’hui de
l’y soutenir, en lui rendant autant qu’il dépend de nous tout ce qu’il a
fait jadis pour le monde.
* * * * *
L’ÉGYPTE
CONTEMPORAINE
[Décoration]
LIVRE PREMIER
* * * * *
L’Europe occidentale attache un grand prix à l’intégrité de l’Empire
ottoman. Elle vient de faire un effort suprême ; elle a prodigué ses
trésors et son sang pour sauver cet empire, attaqué par un puissant
voisin. La cause si vaillamment défendue a pu trouver dans le principe
les opinions partagées. Aujourd’hui, en France et en Angleterre surtout,
elle n’est plus envisagée que sous un seul et même aspect. Les
sacrifices qu’elle nous a imposés l’ont grandie, nous l’ont rendue
chère, et l’ont mise en quelque sorte au-dessus de toute discussion ;
seulement il est bien entendu que l’Empire ottoman doit s’aider lui-
même, et ce n’est que par une transformation chaque jour plus complète
qu’il se mettra en mesure de maîtriser ses destinées, sans avoir à faire
de constants appels à l’Europe.
Cette œuvre de transformation a été commencée heureusement depuis près
d’un demi-siècle déjà ; elle a été entreprise à la fois au nord et au
midi de l’Empire par deux hommes dont les noms seront toujours honorés
dans les annales de la Turquie. L’un de ces hommes était le sultan
Mahmoud, l’autre le pacha d’Égypte Méhémet-Ali. Quand ils prirent en
main simultanément la réforme des institutions de l’Orient, la Turquie
et l’Égypte étaient en pleine dissolution. Leurs efforts n’ont pas été
infructueux ; on dirait que le vieil arbre veut reverdir. Il y a
certainement beaucoup à faire encore pour lui rendre la vigueur, il
renferme toujours bien des éléments de corruption et de mort ; mais les
héritiers de Mahmoud et de Méhémet-Ali paraissent comprendre l’étendue
de la tâche qui leur est confiée : ils semblent décidés à poursuivre
l’œuvre réformatrice, et l’Europe ne saurait leur refuser ni ses
encouragements ni ses éloges.
Un récent séjour en Égypte nous a permis d’étudier un des aspects de la
réforme orientale, celui auquel est attaché le nom de Méhémet-Ali, et
dont l’Europe ne s’est peut-être pas assez préoccupée depuis la mort de
ce prince. Nous voudrions montrer ce que trois années d’un bon
gouvernement peuvent faire pour la prospérité d’un pays obligé à la fois
de réformer ses mœurs et ses institutions. La question mériterait à tous
égards d’être examinée, quand même nous n’aurions pas à signaler là un
des éléments du grand problème de la transformation de la Turquie.
Chaque jour nous voyons grandir l’intérêt qui s’attache à la stabilité
et aux progrès de l’Égypte. Ce n’est pas seulement un intérêt politique,
c’est quelque chose de plus intime, de plus individuel. En effet, des
négociants, des industriels, des hommes exerçant des professions
libérales ne cessent de porter leurs capitaux, leur activité, leur
expérience dans cette belle vallée du Nil, l’une des plus fertiles du
monde. Par suite il existe de tels liens entre nous et cette partie de
l’Orient, que sa prospérité est la nôtre, comme sa ruine ou son seul
dépérissement serait une calamité pour nous.
Il est donc satisfaisant de savoir que les destinées de l’Égypte sont
confiées à un prince animé des intentions les plus libérales, et qui a
déjà prouvé par des actes éclatants sa ferme résolution de développer,
non-seulement les ressources matérielles du pays, mais encore le génie
particulier et le bonheur de son peuple.
La réforme égyptienne a dû embrasser trois ordres de faits :
l’administration d’abord, puis le système de la propriété, enfin le
développement de la vie intellectuelle et des forces productrices du
pays. C’est dans cette triple direction aussi que se sont portées les
recherches dont se grouperont ici les principaux résultats.
* * * * *
CHAPITRE PREMIER
ORGANISATION ADMINISTRATIVE ET JUDICIAIRE.
Le hatti-chérif de 1841, qui assurait à Méhémet-Ali et à ses descendants
le gouvernement héréditaire de l’Égypte, a détaché de ce gouvernement
les provinces conquises par les armes du chef de la famille, c’est-à-
dire l’Arabie et la Syrie. L’Égypte, proprement dite, forme la totalité
de l’apanage que les puissances, après le traité de 1840, ont réservé à
la famille du vice-roi, sous la souveraineté de la Porte. Toutefois, le
même hatti-chérif y a joint certains pays de l’intérieur : la Nubie, le
Kordofan, le Sennaar, et autres provinces situées aux environs du point
de jonction du Nil bleu et du Nil blanc avec le fleuve qui traverse
l’Égypte et qui la féconde. Tel est le territoire sur lequel s’étend
aujourd’hui l’autorité du pacha d’Égypte, et que Méhémet-Ali, dans les
dernières années de son règne, divisa en soixante-quatre départements,
sans comprendre les provinces du Soudan, et abstraction faite du Caire,
de Damiette et de Rosette, administrés à part.
La vie d’un monarque est bien courte, surtout quand il s’agit de fonder
un empire. Méhémet-Ali n’eût-il fait cependant que conquérir l’hérédité
pour ses descendants, c’eût été déjà beaucoup, car il assurait ainsi à
l’Égypte la continuité d’un gouvernement qui est identifié à ses
destinées, et qui ne peut manquer de prendre intérêt à sa prospérité.
Autre chose est une sorte de souveraineté héréditaire, autre chose une
succession de gouverneurs qui ne songent qu’à leur intérêt personnel
pendant leur court passage à la tête de l’administration d’un pays.
L’Égypte, plus qu’aucun autre peut-être, sait ce que vaut le
gouvernement des proconsuls.
Malheureusement, une fois l’hérédité obtenue, Méhémet-Ali crut sa tâche
accomplie. Dès que les traités de 1841 eurent décidé du sort de l’Égypte
et limité le pouvoir du vice-roi, Méhémet-Ali laissa tomber une à une
les institutions qu’il avait empruntées à la civilisation occidentale.
Avait-il jamais aimé cette civilisation pour elle-même ? L’avait-il
jamais adoptée en vue de changer le sort du peuple égyptien, ou
seulement pour favoriser ses desseins politiques ? Enfin n’avait-il pas
de justes sujets de découragement ? L’Angleterre, en se déclarant contre
l’Égypte, n’avait-elle pas déserté la cause de la civilisation et n’en
avait-elle pas frappé le véritable représentant en Orient ?