Politiquement, l’Égypte n’a guère d’autre histoire pendant s

L’ÉGYPTE

CONTEMPORAINE

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PARIS. — IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1.

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L’ÉGYPTE

CONTEMPORAINE

DE MÉHÉMET-ALI A SAID PACHA

PAR

M. PAUL MERRUAU

NOUVELLE ÉDITION AUGMENTÉE D’UNE ÉTUDE

SUR

L’ISTHME DE SUEZ

PAR

M. FERD. DE LESSEPS

[Décoration]

PARIS

LIBRAIRIE ACADÉMIQUE

DIDIER ET CIE, LIBRAIRES-ÉDITEURS

55, QUAI DES AUGUSTINS, 55

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1864

LETTRE DE M. FERD. DE LESSEPS

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Paris, 3 novembre 1857.

MONSIEUR,

J’étais encore au Soudan, au commencement de cette année, quand j’ai eu

connaissance des premières publications que vous avez faites sur

l’Égypte, à la suite de votre voyage dans ce pays. J’ai trouvé vos

observations justes en même temps qu’elles étaient bienveillantes, et je

me suis dès lors promis de vous fournir tous les documents nécessaires

pour compléter ces études, si vous aviez le temps de les poursuivre,

ainsi que vous en exprimiez l’intention.

J’espère que l’article remarquable inséré par vous dans la _Revue des

Deux Mondes_ et l’ouvrage que vous offrez au public, contribueront à

faire mieux connaître l’Égypte. Vous vous êtes appuyé sur les faits les

plus certains et sur des pièces officielles qui n’ont rien de

contestable. Tous les esprits impartiaux conviendront avec vous que le

Gouvernement égyptien a beaucoup fait depuis quelques années, et que les

réformes ont été considérables en tout genre, malgré des difficultés

d’exécution inévitables. Il appartient à l’opinion publique de l’Europe

d’encourager l’Égypte dans la voie si louable où elle est entrée et où

tant de progrès lui restent encore à faire.

Votre livre tend à lui assurer cet appui ; vous êtes donc certain

d’obtenir la sympathie de tous ceux qui, aimant ce pays, savent combien

sa prospérité importe au monde et particulièrement à la France.

Je vous félicite d’avoir entrepris votre publication, et j’ai la

confiance que le succès mérité ne vous manquera pas.

Recevez, Monsieur, l’expression de mes sentiments affectueux.

FERD. DE LESSEPS.

INTRODUCTION

[Décoration]

QUELQUES MOTS SUR LE PASSÉ DE L’ÉGYPTE

* * * * *

Avant de parler de l’état actuel de l’Égypte, nous croyons qu’il n’est

pas hors de propos de jeter un rapide coup d’œil sur son passé. Nous

n’avons pas la prétention, comme on se l’imagine bien, de faire ici une

histoire dont les hiéroglyphes, qu’on commence à déchiffrer d’hier, nous

conservent et nous cachent encore les principaux documents. Mais sans se

faire historien, on peut rappeler quelques souvenirs utiles. Il faut

qu’on se dise toujours, quand on s’occupe de l’Égypte de Méhémet-Ali et

de Mohammed-Saïd, que c’est aussi le pays dont l’antiquité vénérable a

devancé de plusieurs milliers d’années l’antiquité même de la Grèce ; et

que ce pays a subi, depuis qu’il a perdu son indépendance originelle,

huit ou dix conquêtes successives.

Nous passerons très-légèrement sur tous ces faits, où nous ne viserons

même pas à rien dire de nouveau ; nous insisterons un peu davantage sur

les temps modernes, et notamment sur les événements de 1840 ; mais nous

trouvons ce résumé indispensable, et nous le commençons sans un plus

long préambule.

Il paraît bien, si l’on en croit toutes les traditions indigènes et

étrangères, que les premiers habitants de l’Égypte, descendus

probablement de l’Éthiopie, occupèrent la Thébaïde (haute Égypte), qui

fut d’abord gouvernée par les dieux du premier, du second et du

troisième ordre, c’est-à-dire en leur nom, par les prêtres de ces

divinités.

La fondation de This, de Thèbes, d’Éléphantine, date de l’administration

de ces grands-prêtres. C’est à la même époque que remonte, chez les

Égyptiens, l’introduction de l’agriculture, des cérémonies religieuses,

de l’écriture, de la musique et de l’astronomie, dont la tradition

populaire attribue l’invention à Osiris et à Isis.

Ménès, le Misraïm de la Bible, originaire de This, substitua le pouvoir

royal au gouvernement théocratique. C’est le premier roi connu de la

première des vingt-six dynasties qui régnèrent sur l’Égypte, jusqu’à

l’invasion des Perses. Ménès gouverna la province de Thèbes, la seule

partie du sol égyptien qui ne fût pas alors couverte par les eaux du Nil

ou de la mer. Il détourna le cours du fleuve et convertit en terre ferme

un vaste emplacement où il jeta les premiers fondements de Memphis.

Il est jusqu’à présent bien impossible de fixer une date précise au

règne de Ménès. Quelques savants le font remonter à l’an 3867 avant

Jésus-Christ ; d’autres pensent que ce premier roi régna 2450 ans avant

notre ère, c’est-à-dire plus d’un siècle avant qu’Assur et Nemrod,

mentionnés par la Bible, n’eussent fondé Babylone et Ninive.

Une longue suite de rois succéda à Ménès, et la civilisation se

développa de siècle en siècle. C’est sous la troisième dynastie, d’après

Champollion, que furent bâties les pyramides encore existantes de

Dakschour et de Sakkarah, les plus anciens monuments du monde connu. Les

pyramides de Gizeh sont les tombeaux des trois premiers rois de la

cinquième dynastie, nommés Souphi Ier, Sensaouphi et Miankhéri, le

Mycérinus des Grecs. Seize dynasties ou familles se succédèrent les unes

aux autres ; les unes continuèrent à gouverner Thèbes et les nomes de

This, d’Éléphantine et de Memphis ; les autres dominèrent sur les

principautés nouvelles qui s’élevèrent dans la basse Égypte, à Diospolis

et à Tanis. Ces dernières principautés prirent naissance à mesure que le

Delta fut conquis sur la mer, rehaussé et converti en terre ferme par

les dépôts du Nil et par les travaux des rois, imitateurs de Ménès. Au

nombre des successeurs de ce prince, on trouve huit rois éthiopiens, ce

qui prouve les nombreux rapports qui existèrent dans les temps anciens

entre l’Éthiopie et l’Égypte.

L’Égypte était déjà puissante et forte ; elle exécutait même de grandes

entreprises militaires au dehors.

Des peuples barbares, qui étaient nomades ou pasteurs, firent plus tard

une invasion en Égypte, s’en emparèrent, et la ravagèrent en détruisant

tout sur leur passage. Une partie de ces barbares s’établirent dans

l’Égypte après l’avoir soumise, et fondèrent la dynastie des rois-

pasteurs (17e). C’est sous le quatrième de ces chefs étrangers, qui

prirent le titre de Pharaons, nom attribué depuis lors à tous les rois

d’Égypte, que Joseph, fils de Jacob, devint premier ministre, et attira

en Égypte, dans la terre de Gessen, la famille de son père, destinée à

devenir la souche de la nation juive.

Cette terre de Gessen est ce qui s’appelle aujourd’hui l’Ouadée-

Toumilat.

Avec le temps, diverses parties de l’Égypte supérieure parvinrent à

s’affranchir du joug des étrangers ; et à la tête de cette résistance

parurent des princes descendants des rois égyptiens que les barbares

avaient détrônés. Après des guerres sanglantes, les Pharaons thébains

réussirent à chasser les pasteurs de la moyenne Égypte et du Delta,

reconstituèrent sous leur autorité l’Égypte entière, et fondèrent la

dix-huitième dynastie, qui marque l’ère la plus brillante dans

l’histoire de l’Égypte.

C’est à cette époque que se rapportent les plus beaux des grands

monuments qui subsistent encore aujourd’hui à Thèbes.

Aménophis III envahit l’Abyssinie et le Sennaar.

Sous Sésostris le Grand (Rhamsès), ainsi que l’attestent les

inscriptions hiéroglyphiques, le royaume d’Égypte dominait, comme sujets

ou tributaires, l’Abyssinie, la Nubie, le Sennaar, le Soudan, la Syrie,

l’Arabie, l’empire de Babylone et de Ninive, une grande partie de l’Asie

Mineure et des îles de l’Archipel, parmi lesquelles Chypre et plusieurs

provinces de la Perse. En même temps, Sésostris affranchit, dit-on, le

peuple jusque-là esclave, et donna à chacun de ses sujets une portion de

terre à la charge d’une redevance annuelle.

« Alors, dit Champollion dans un Mémoire historique remis par ce savant

égyptologue à Méhémet-Ali, existaient des communications suivies et

régulières entre l’empire égyptien et celui de l’Inde. Le commerce avait

une grande activité entre ces deux puissances, et les découvertes qu’on

fait journellement dans les tombeaux de Thèbes, de toiles de fabrique

indienne, de meubles en bois de l’Inde et de pierres dures taillées,

venant certainement de l’Inde, ne laissent aucune espèce de doute sur le

commerce que l’antique Égypte entretenait avec l’Inde, à une époque où

tous les peuples européens et une grande partie des Asiatiques étaient

encore tout à fait barbares. Il est impossible d’ailleurs d’expliquer le

nombre et la magnificence des anciens monuments d’Égypte, sans trouver

dans l’antique prospérité commerciale de ce pays la principale source

des énormes richesses dépensées pour les produire. Ainsi, il est bien

démontré que Memphis et Thèbes furent le premier centre du commerce,

avant que Babylone, Tyr, Sidon, Alexandrie, Tadmor (Palmyre) et Bagdad,

villes toutes du voisinage de l’Égypte, héritassent successivement de ce

bel et important privilége.

Quant à l’état intérieur de l’Égypte à cette grande époque, tout prouve

que la politique, les arts et les sciences y étaient portés à un très-

haut degré d’avancement.

Le pays était partagé en trente-six provinces ou gouvernements,

administrés par des fonctionnaires, de divers degrés, d’après un code

complet de lois écrites.

« La population s’élevait en totalité à cinq millions au moins et à sept

au plus. Une partie de cette population spécialement vouée à l’étude des

sciences et au progrès des arts, était chargée en outre des cérémonies

du culte, de l’administration de la justice, de l’établissement et de la

levée des impôts, invariablement fixés d’après la nature et l’étendue de

chaque portion de propriété mesurée d’avance, et de toutes les branches

de l’administration civile. C’était la partie instruite et savante de la

nation : on la nommait la _Caste sacerdotale_. Les principales fonctions

de cette caste étaient exercées ou dirigées par des membres de la

famille royale.

« Une autre partie de la nation égyptienne était spécialement destinée à

veiller au repos intérieur et à la défense extérieure du pays. C’est

dans ces familles nombreuses, dotées et entretenues aux frais de l’État,

et qui formaient la _Caste militaire_, que s’opéraient les conscriptions

et les levées de soldats ; elles entretenaient régulièrement l’armée

égyptienne sur le pied de cent quatre-vingt mille hommes. La première,

mais la plus petite des divisions de cette armée était exercée à

combattre sur des chars à deux chevaux ; c’était la _cavalerie_ de

l’époque, la cavalerie proprement dite n’existait pas alors en Égypte.

Le reste formait des corps de fantassins de différentes armes, savoir :

les soldats de ligne, armés d’une cuirasse, d’un bouclier, d’une lance

et de l’épée ; et les troupes légères, les archers, les frondeurs et les

corps armés de haches ou de faux de bataille. Les troupes étaient

exercées à des manœuvres régulières, marchaient et se mouvaient en ligne

par légions et par compagnies ; leurs évolutions s’exécutaient au son du

tambour et de la trompette.

« Le roi déléguait pour l’ordinaire le commandement des différents corps

à des princes de sa famille.

« La troisième classe de la population formait la _caste agricole_. Ses

membres donnaient tous leurs soins à la culture des terres, soit comme

propriétaires, soit comme fermiers. Les produits leur appartenaient en

propre et on prélevait seulement une portion destinée à l’entretien _du

roi_, et à l’entretien des _castes sacerdotale et militaire_. Cela

formait le principal et le plus certain des revenus de l’État.

« D’après les anciens historiens, on doit évaluer le revenu annuel des

Pharaons, y compris les tributs payés par les nations étrangères, au

moins de 6 à 700 millions de notre monnaie.

« Les artisans, les ouvriers de toute espèce et les marchands

composaient la quatrième classe de la nation : c’était la _caste

industrielle_, soumise à un impôt proportionnel, et contribuant ainsi

par ses travaux à la richesse et aux charges de l’État.

« Les travaux de cette caste élevèrent l’Égypte à son plus haut point de

prospérité. Tous les genres d’industrie furent en effet pratiqués par

les anciens Égyptiens ; et leur commerce avec les autres nations plus ou

moins avancées, qui formaient le monde politique de cette époque, avait

pris un grand développement.

« L’Égypte faisait alors du superflu de ses produits en grains un

commerce régulier et fort étendu. Elle tirait de grands profits de ses

bestiaux et de ses chevaux. Elle fournissait le monde de ses toiles de

lin et de ses tissus de coton, égalant en perfection et en finesse tout

ce que l’industrie de l’Inde et de l’Europe exécute aujourd’hui de plus

parfait. Les métaux, dont l’Égypte ne renferme aucune mine, mais qu’elle

tirait des pays tributaires ou d’échanges avantageux avec les nations

indépendantes, sortaient de ses ateliers travaillés sous diverses formes

et changés soit en armes, en instruments, en ustensiles, soit en objets

de luxe et de parure recherchés à l’envi par tous les peuples voisins.

Elle exportait annuellement une masse considérable de poterie de tout

genre, ainsi que les innombrables produits de ses ateliers de verrerie

et d’émaillerie, arts que les Égyptiens avaient portés au plus haut

point de perfection. Elle approvisionnait enfin les nations voisines de

_papyrus_ ou _papier_ formé des pellicules intérieures d’une plante qui

a cessé d’exister depuis quelques siècles en Égypte. Les anciens Arabes

la nommaient _Berd_ ; elle croisait principalement dans les terrains

marécageux, et sa culture était une source de richesses pour ceux qui

habitaient les rives des anciens lacs de Bourlos et de Menzaleh ou

Tannis.

« Les Égyptiens n’avaient point un système monétaire semblable au nôtre.

Ils avaient pour le petit commerce intérieur une monnaie de convention ;

mais, pour les transactions considérables, on payait en _anneaux d’or

pur_, d’un certain poids et d’un certain diamètre, ou en anneaux

d’argent d’un titre et d’un poids également fixes.

« Quant à l’état de la marine à cette ancienne époque, plusieurs notions

essentielles nous manquent encore. L’Égypte avait une _marine militaire_

composée de grandes galères, marchant à la fois à la rame et à la voile.

On doit présumer que la marine marchande avait pris un certain essor,

quoiqu’il soit à peu près certain que le commerce et la navigation de

long cours étaient faits, en qualité de courtiers, par un petit peuple

tributaire de l’Égypte, et dont les principales villes furent Sour,

Saïde, Beyrouth et Acre.

« Le bien-être intérieur de l’Égypte était fondé sur le vaste

développement de son agriculture et de son industrie. On découvre à

chaque instant dans les tombeaux de Thèbes et de Sakkarah des objets

d’un travail perfectionné, démontrant que ce peuple connaissait toutes

les aisances de la vie et toutes les jouissances du luxe. Aucune nation

ancienne ni moderne n’a porté plus loin que les vieux Égyptiens la

grandeur et la somptuosité des édifices, le goût et la recherche dans

les meubles, les ustensiles, le costume et la décoration.

« Telle fut l’Égypte à son plus haut période de splendeur connu. Cette

prospérité date de l’époque des derniers rois de la dix-huitième

dynastie, à laquelle appartient Rhamsès le Grand ou Sésostris. Les sages

et nombreuses institutions de ce souverain, terrible à ses ennemis, doux

et modéré envers ses sujets, en assurèrent la durée.

« Ses successeurs jouirent en paix du fruit de ses travaux et

conservèrent en grande partie ses conquêtes ; le quatrième d’entre eux,

nommé Rhamsès-Méiamoum, prince guerrier et ambitieux, les étendit encore

davantage. Son règne entier fut une suite d’entreprises heureuses contre

les nations les plus puissantes de l’Asie. Ce roi bâtit le beau palais

de _Médinet-Habou_ à Thèbes, sur les murailles duquel on voit encore

sculptées et peintes toutes les campagnes de ce Pharaon en Asie, les

batailles qu’il a livrées sur terre ou sur mer, le siége et la prise de

plusieurs villes, enfin les cérémonies de son triomphe au retour de ses

lointaines expéditions.

« Ce conquérant paraît avoir perfectionné la marine militaire de son

époque.

« Les Pharaons qui régnèrent après lui, firent jouir l’Égypte d’un long

repos. Pendant ces temps d’une tranquillité profonde, l’Égypte, tout en

laissant s’assoupir l’esprit guerrier et conquérant qui l’avait animée

sous les précédentes dynasties, dut nécessairement perfectionner son

régime intérieur et avancer progressivement ses arts et son industrie.

Mais sa domination extérieure se rétrécit de siècle en siècle, à cause

des progrès de la civilisation qui s’étaient effectués dans plusieurs de

ces contrées par leur liaison même avec l’Égypte, celle-ci ne pouvant

plus les contenir sous sa dépendance que par un développement de forces

militaires excessif et hors de toute proportion.

« Un nouveau monde politique s’était en effet formé autour de l’Égypte.

Les peuples de la Perse, réunis en un seul corps de nation, menaçaient

déjà les grands royaumes unis de Ninive et de Babylone. Ceux-ci visant à

dépouiller l’Égypte d’importantes branches de commerce, lui disputaient

la possession de la Syrie et se servaient des peuples et des tribus

arabes pour inquiéter les frontières de leur ancienne dominatrice. Dans

ce conflit, les Phéniciens, ces courtiers naturels du commerce des deux

puissances rivales, passaient d’un parti à un autre suivant l’intérêt du

moment. Car cette lutte fut longue et soutenue ; il ne s’agissait de

rien moins que de l’existence commerciale de l’un ou l’autre de ces

puissants empires.

« Les expéditions militaires du Pharaon Chéchonk Ier, et celles de son

fils Osorkon Ier, qui parcoururent l’Asie occidentale, maintinrent,

pendant quelque temps, la suprématie de l’Égypte. Elle eût pu jouir

longtemps du fruit de ces victoires, si une invasion des Éthiopiens, ou

Abyssins, n’eût tourné toute son attention du côté du midi. Ses efforts

furent inutiles. Sabacon, roi des Éthiopiens, s’empara de la Nubie, et

passa la dernière cataracte avec une armée grossie de tous les peuples

barbares de l’Afrique. L’Égypte succomba, après une lutte dans laquelle

périt son Pharaon Bok-Hor, le _Bocchoris_ des Grecs. »

Tel est le brillant tableau tracé par Champollion. Il en a tiré tous les

détails des monuments égyptiens. Ce sont les hiéroglyphes, interprétés

par lui, qui ont fourni tous ces renseignements incontestables.

L’histoire doit en admettre la parfaite authenticité ; et les

découvertes que chaque jour amène ne font que confirmer tout ce qu’a dit

Champollion.

Nous continuons notre récit et nous passons à des temps moins heureux

pour l’Égypte.

Le roi Sabacon fonda la vingt-cinquième dynastie (éthiopienne), qui dura

cinquante ans.

Une révolution fomentée par un prêtre, Séthos, chassa ces étrangers. Le

pays fut divisé pendant quelque temps, jusqu’à Psamméticus Ier, de la

vingt-sixième dynastie appelée _Saïte_, parce qu’elle était originaire

de la ville de Saïs. Ce prince régna glorieusement de l’an 656 à l’an

617 avant Jésus-Christ. Il ouvrit les portes de l’Égypte aux marchands

étrangers, et particulièrement aux Grecs.

Mais il mécontenta la caste militaire, en grande partie composée

d’Égyptiens du sud ou Éthiopiens, qui se retirèrent en Éthiopie.

Néchao ou Néchos, fils de Psamméticus, expédia, selon Hérodote, une

flotte pour faire le tour de l’Afrique, et reprit les travaux du canal

de communication, dès longtemps commencé, entre la Méditerranée et la

mer Rouge.

Amasis, courtisan couronné par les soldats égyptiens en révolte,

gouverna pendant quarante-deux ans. Son règne fut heureux et paisible ;

le commerce reprit un grand essor, et les richesses affluaient en

Égypte. Ce n’est pas qu’elle fût forte par elle-même, ni qu’elle eût

reconquis par les armes son influence au dehors ; mais, dans ce temps-

là, les rois de Babylone cessaient de menacer l’Égypte pour résister aux

peuples de la Perse, réunis sous un seul chef, Cyrus, qui attaqua

l’Assyrie et en fit graduellement la conquête, terminée par la prise et

l’asservissement de Babylone.

Dès ce moment, Amasis prévit la fin prochaine de la monarchie

égyptienne. La dernière guerre civile avait affaibli ce qui restait de

l’armée nationale presque désorganisée par l’inhabileté de ses

prédécesseurs. Sous l’un d’eux, la presque totalité de la caste

militaire, plus de cent mille soldats égyptiens, jaloux des priviléges

accordés à des milices grecques, avaient quitté leurs garnisons, et,

abandonnant leur patrie, avaient passé les cataractes pour aller se

fixer en Éthiopie.

Amasis mourut au moment où les armées de la Perse s’ébranlaient pour

envahir l’Égypte. Sous la conduite de Cambyse, fils de Cyrus (525),

elles se présentèrent devant Péluse, clef de l’Égypte. Là se livra une

grande bataille. Les Égyptiens firent preuve de beaucoup de courage ;

mais, accablés par le nombre, ils furent vaincus. Cette journée mit fin

à l’indépendance de l’Égypte. Vainqueur à Péluse, Cambyse prit Memphis,

entra dans Thèbes, dont il mutila les monuments ; il poursuivit sa

marche victorieuse jusqu’à ce que les sables du désert d’Ammon,

probablement celui de Korosko, eussent englouti son armée, qu’il avait

eu l’imprudence d’y lancer.

Les rois de Perse livrèrent l’Égypte au gouvernement des Satrapes.

Pendant cette période, les arts dégénérèrent ; les traditions

scientifiques se perdirent ; les campagnes, écrasées d’impôts, se

dépeuplèrent ; les villes devinrent désertes.

Cette ère de désordre dura jusqu’à l’invasion grecque, en 331 avant

Jésus-Christ. Alexandre parut comme un sauveur en Égypte, et fonda la

ville d’Alexandrie, destinée à une si grande fortune. A la mort

d’Alexandre, et quand son vaste empire fut partagé entre ses généraux,

l’Égypte échut à Ptolémée, fils de Lagus, fondateur de la dynastie des

Lagides (31e). La conquête grecque est déjà la troisième au moins après

celle des Perses et celle des Pasteurs.

La fin des Ptolémées est marquée par une série presque continue de

rivalités haineuses entre des branches collatérales, d’intrigues nouées

à Rome, dénouées à Alexandrie, de guerres sans issue, de complots et de

meurtres. Vers les dernières années de cette période, l’influence

grecque s’efface devant celle du peuple romain. Les proconsuls

commencent à y paraître. C’est sous la fameuse Cléopâtre qu’eut lieu ce

changement. Tour à tour la protégée de César et d’Antoine, Cléopâtre

avait, sur l’ordre de César, enlevé la couronne à son frère Ptolémée-

Denys ; et par le poison elle s’était débarrassée d’un autre frère, son

associé au trône et son mari comme le premier. Restée souveraine

maîtresse de l’Égypte, sous la protection du triumvir, elle fut accusée

quelques années plus tard, par Antoine, d’avoir fourni des secours aux

meurtriers de César. Mais elle parvint à séduire son juge. Antoine,

captivé par la beauté de cette princesse, sacrifia à son amour l’empire

du monde. C’est dans le but de lui plaire qu’il répudia sa femme

Octavie, sœur d’Octave, qui prit les armes pour venger cet affront.

Vaincu à Actium, Antoine se réfugia en Égypte ; et, ne conservant plus

d’espoir de sauver une cause si honteusement perdue, il se perça de son

épée. Cléopâtre suivit son exemple en se donnant la mort, pour échapper

au triomphe et à la vengeance d’Octave. Avec cette princesse finit la

dynastie des Lagides, et le royaume de Ptolémée fut réduit en province

romaine.

Sous la dynastie des Ptolémées, l’Égypte eut la gloire de devenir

l’asile et le centre des lettres et des sciences, qui s’éteignaient peu

à peu en Grèce, et que Rome n’avait point encore recueillies. L’école

dite d’Alexandrie tient une place brillante dans les annales de l’esprit

humain ; elle a produit plusieurs hommes de génie et une foule de

savants, d’astronomes, de mathématiciens, de grammairiens, de poëtes,

d’orateurs, de philosophes, etc., etc.

Politiquement, l’Égypte n’a guère d’autre histoire pendant six siècles

que celle de la maîtresse du monde. Quand l’empire romain fut divisé,

elle devint une annexe de l’empire d’Orient, et releva de

Constantinople.

Mais, avec l’introduction du christianisme, un double pouvoir s’y

établit, celui du préfet de Rome ou de Byzance et celui du patriarche.

Souvent ces deux pouvoirs luttaient ensemble. L’esprit du temps était

tout entier à la controverse religieuse, et l’Égypte prit une part plus

active qu’aucun autre pays à ces querelles de dogmes et de rites. Elle

avait eu son école d’où était sortie la version de la Bible, dite des

Septante ; elle eut sa Thébaïde qui se peupla d’anachorètes fervents et

nombreux. Cet état dura jusqu’au règne d’Héraclius (610-641), qui devait

terminer pour l’Égypte la période de l’occupation romaine.

Mahomet venait de paraître, et, avec lui, cette propagande irrésistible

qui allait répandre l’islamisme sur l’Orient presque tout entier.

L’Égypte était depuis longtemps fatiguée de la domination byzantine.

Partagée entre deux factions, sa population se composait de Coptes[1] ou

Jacobites, et de Grecs ou Melchites. Aussi, lorsque Amrou, lieutenant du

calife Omar, prince des fidèles, deuxième successeur du prophète, vint

envahir ce pays à la tête d’une armée nombreuse, l’an 639 de J.-C., il

ne rencontra qu’une faible résistance. A peine assiégée, l’ancienne

Memphis se rendit. Les Coptes, pour se venger des Grecs Melchites,

s’empressèrent d’en ouvrir les portes. La Babylone d’Égypte capitula. Il

ne restait plus qu’Alexandrie, ville littorale et par conséquent plus

grecque que copte. Le patrice, qui commandait la place pour l’empereur

Héraclius, ne se rendit qu’après une résistance de quatorze mois, dans

laquelle 20,000 hommes périrent.

Alexandrie conquise livrait toute l’Égypte aux califes. Amrou y fut leur

premier représentant. Il organisa le pays ruiné par les taxes

exorbitantes des empereurs d’Orient, fonda la ville de Fostat (Vieux

Caire), et creusa de nouveau l’ancien canal des Pharaons, communiquant

du Nil à la mer Rouge.

Le calife Omar avait écrit à Amrou : « Amrou, fais-moi de l’Égypte une

peinture assez exacte pour que je me figure voir de mes propres yeux

cette belle contrée. »

Amrou lui répondit :

« O prince des fidèles, imagine un désert aride et une campagne

magnifique au milieu de deux montagnes, dont l’une a la forme d’une

colline de sable, et l’autre, du ventre d’un cheval étique, vu du dos

d’un chameau. Voilà l’Égypte ! Toutes ses productions et toutes ses

richesses, depuis Assouan jusqu’à Memphis et à la mer, viennent d’un

fleuve béni qui coule avec majesté au milieu du pays. Le moment de la

crue et de la retraite des eaux y est aussi réglé que le cours du soleil

et de la lune. Il y a une époque de l’année où toutes les sources de

l’univers viennent payer à ce roi des fleuves le tribut auquel la

Providence les assujettit envers lui. Alors, les eaux augmentent,

sortent de leur lit et couvrent toute la surface de l’Égypte pour

déposer un limon productif. Il n’y a plus de communication d’un village

à l’autre que par le moyen de barques légères aussi nombreuses que les

feuilles du palmier. Lorsque arrive enfin le moment où ses eaux cessent

d’être nécessaires à la fertilité du sol, ce fleuve docile rentre dans

les bornes que la nature lui a prescrites, pour laisser recueillir le

trésor qu’il a caché dans le sein de la terre. Un peuple protégé du

ciel, et qui, comme l’abeille, ne semble destiné qu’à travailler pour

les autres sans profiter lui-même du prix de ses sueurs, ouvre

légèrement les entrailles de la terre et y dépose des semences, dont il

attend la fécondité de la clémence de cet être qui fait croître et mûrir

les moissons. Le germe se développe, la tige s’élève, l’épi se forme par

le secours d’une rosée qui supplée aux pluies et qui entretient le suc

nourricier dont le sol est imbu. A la plus abondante récolte succède

tout à coup la stérilité. C’est ainsi, ô prince des fidèles, que

l’Égypte offre tour à tour l’image d’un désert poudreux, d’une plaine

liquide et argentée, d’un marécage noir et limoneux, d’une prairie verte

et ondoyante, d’un parterre orné de fleurs variées et d’un guéret

couvert de moissons jaunissantes. Béni soit le créateur de tant de

merveilles ! Trois choses, ô prince des fidèles, contribuent

essentiellement à la prospérité de l’Égypte : la première, de ne point

adopter légèrement des projets inventés par l’avidité fiscale et tendant

à accroître l’impôt ; la seconde, d’employer le tiers des revenus à

l’entretien des canaux, des ponts et des digues ; la troisième, de ne

lever l’impôt qu’en nature sur les fruits que la terre produit.

Salut ! »

Pendant toute la domination arabe, le pays fut régi par une

administration analogue à celle que les Romains y avaient organisée. Les

chefs de l’islamisme envoyaient en Égypte des lieutenants, espèce de

proconsuls, avec une garde prétorienne ; et, dans la crainte qu’une

longue jouissance ne leur inspirât des pensées d’usurpation, ils avaient

soin de changer souvent les représentants de leur autorité. Des

mutations si fréquentes livraient le pays à des vicissitudes

continuelles. L’Égypte eut des centaines de gouverneurs sous la dynastie

des Ommiades, qui garda pendant un siècle à peu près la souveraineté de

l’islamisme. Les Abassides, maîtres à leur tour, ne procédèrent pas

autrement.

Achmet-ben-Touloun fut envoyé en Égypte l’an 254 de l’hégire, 868 de

Jésus-Christ, comme suppléant de son beau-père Bakbak, qui s’était fait

investir du titre de gouverneur. Il fortifia le vieux Caire, ouvrit le

canal d’Alexandrie, créa une armée indigène et se rendit maître de tout

le pays sans permettre qu’on vînt le remplacer. Après avoir gouverné

l’Égypte pendant dix-sept ans, il laissa le pouvoir à son fils. Mais, au

bout de vingt-deux ans, sa postérité s’étant éteinte, l’Égypte releva de

nouveau de l’empire des Abassides. Elle leur fut bientôt enlevée par les

Califes Fatimites, qui se prétendaient les véritables chefs de

l’islamisme, comme descendant en ligne directe du Prophète, par sa fille

Fatime dont ils tiraient leur nom. Déjà maître d’une grande partie du

littoral africain, un de ces califes, Moezz-el-Dyn-Illah, envoya sur les

bords du Nil une armée commandée par Djouhar, qui soumit presque sans

résistance tout le pays.

Les nouveaux souverains organisèrent l’état financier de l’Égypte. On

répartit les impôts avec plus d’équité, on fixa les redevances

territoriales à un taux modéré. En même temps, l’an 359 de l’hégire, 970

de Jésus-Christ, Djouhar traça le plan d’une nouvelle ville qui devait

porter le nom de _Masr-el-Kahirah_ (la ville victorieuse), que l’on

appelle en Europe : Le Caire. Un palais y fut bâti pour le calife Moezz-

el-Dyn-Illah, qui vint l’habiter.

A Moezz succéda son fils El-Azz-Bin-Illah, qui suivit les traces de son

père ; puis, Hakim le Fou, qui eut la prétention de se faire reconnaître

comme Dieu ; il périt assassiné.

Ses successeurs étaient à la merci des deux milices, l’une turque,

l’autre éthiopienne, qui se disputaient le pouvoir. Enfin, les

Éthiopiens ayant été exterminés, la milice turque demeura la maîtresse

absolue de l’empire.

L’état d’abjection et de misère où était tombée l’Égypte ne cessa que

par l’intervention du gouverneur de Syrie, Bedr-el-Gemaly qui vint y

rétablir l’ordre.

C’est alors que commencèrent les croisades, l’an 511 de l’hégire.

Nour-ed-Dyn, prince puissant de Syrie, intervint dans les affaires de

l’Égypte, et son armée s’y rencontra avec celle d’Amaury Ier, chef des

croisés. Au lieu de combattre, on transigea. L’Égypte resta à Salah-ed-

Dyn (Saladin) qui s’y déclara indépendant et fonda la dynastie des

_Ayoubites_. Le dernier des Fatimites, El-Aded, fut dépossédé sans le

moindre obstacle ; et, après une scission religieuse entre les Abassides

et les Fatimites, l’islamisme revint à l’unité de croyance.

Quand Saladin s’attribua l’autorité souveraine, son maître Nour-ed-Dyn

était tenu en échec par toutes les forces des croisés. Après la conquête

de l’Égypte, il enleva aux croisés les places de la Syrie, qu’il réunit

à sa couronne avec une partie de la Mésopotamie ; il y ajouta l’Arabie.

Rentré au Caire, il fit bâtir sur le Mokatan un palais et une

forteresse.

A la mort de Saladin, son empire fut partagé entre ses trois fils.

L’Égypte échut à Malek-el-Asyr, auquel succédèrent Malek-el-Adel,

Seyfer-ed-Dyn et Malek-el-Hamel. Ce fut sous ce roi que les croisés

parurent pour la première fois devant Damiette, dont ils s’emparèrent

sans pouvoir la garder.

A Malek-el-Hamel succéda Malek-el-Salek. Sous son règne, le roi saint

Louis arriva en 1248 devant les bouches du Nil avec 50,000 guerriers.

Accouru pour défendre ses États, El-Salek périt dans une sanglante

bataille et laissa la couronne à son fils Touran-Chah. Dans une seconde

bataille où périrent, dit-on, 30,000 chrétiens, 20,000 furent faits

prisonniers avec le roi saint Louis. Quelques jours après sa victoire,

Touran-Chah, à l’issue d’un banquet, fut massacré par les chefs de son

armée. Avec lui s’éteignit la dynastie des Ayoubites.

Alors commença, sous le nom de dynastie des Mameluks-Bahrites, le règne

de la milice qui naguère veillait à la garde des sultans.

Cette dynastie finit en 1384, lorsque l’émir Barboub, chef de la milice

circassienne, s’empara du pouvoir. La dynastie des Circassiens ne fit

guère que continuer la dynastie des Bahrites. Ce furent toujours des

émirs turbulents qui se disputèrent le pouvoir à chaque vacance, et le

plus souvent provoquèrent les vacances par des moyens sanglants. L’un

d’eux, Kayt-Bey, avait donné asile au prince Zizim, compétiteur de

Bajazet II, ce qui attira sur l’Égypte la convoitise des souverains

turcs. L’Égypte eut bientôt à se défendre contre les forces de Sélim,

successeur de Bajazet en 1517 (923 de l’hégire). Sélim défit les

Circassiens et entra dans le Caire en conquérant. Dès ce jour, le

royaume égyptien ne forma plus qu’une province de l’Empire Ottoman.

Sélim fit de l’Égypte un pachalik. L’autorité du pacha s’y trouvait

balancée et contrôlée par celle d’un chef militaire qui commandait la

force armée. Il serait trop long de suivre l’interminable nomenclature

des pachas égyptiens, hommes sans importance pour la plupart, et

cherchant par toutes les voies à s’indemniser des présents magnifiques

que leur avait coûté leur investiture. A mesure que l’on se rapproche de

notre temps, on voit peu à peu s’effacer l’influence administrative de

ces souverains de passage. Ce ne sont plus que des automates aux ordres

des beys, chefs des milices, et surtout du cheik-el-beled, le plus

puissant d’entre eux.

L’un des cheiks, en 1771 (1185 de l’hégire), Aly-Bey, osa s’affranchir

des beys mameluks et désobéir à la Porte, à laquelle il tint tête les

armes à la main. Il battit monnaie à son coin et se fit nommer par le

shérif de la Mecque sultan d’Égypte.

Il avait en même temps recherché l’alliance des Vénitiens et des Russes.

La trahison d’un de ses généraux, Abou-Dahad, dont il avait été le

bienfaiteur, vint mettre un terme tragique à son pouvoir. Abou-Dahad le

fit assassiner. A ce cheik succédèrent Ibrahim-Bey et Mourad-Bey, dont

le nom devait devenir fameux dans l’histoire de l’expédition française.

La misère et le désordre de l’Égypte allaient toujours croissant. Les

beys commettaient des exactions odieuses, non-seulement sur les

Égyptiens, mais même sur les étrangers. Les avanies qu’ils firent subir

au commerce français attirèrent sur eux les réclamations de la France

républicaine. Des pétitions collectives et un mémoire furent adressés

dès l’an III (1795) au Directoire par le consul de France au Caire, M.

Magallon. De retour à Paris, après le traité de Campo-Formio, le général

Bonaparte eut connaissance de ces plaintes ; une campagne en Égypte le

séduisit ; il la demanda au Directoire, la fit décréter et l’exécuta[2].

Nous ne raconterons pas, bien entendu, cette campagne que tout le monde

connaît ; mais il est indispensable d’en rappeler les événements

principaux.

L’armée française partit de Toulon au mois de mai 1798, sans savoir où

son général la conduisait ; elle enleva Malte et détruisit l’ordre des

chevaliers qui la possédait depuis des siècles. Elle débarqua sur la

plage d’Alexandrie au commencement de juillet et prit la ville.

Bonaparte battit l’avant-garde des mameluks à Chebreis, détruisit leur

flottille du Nil, s’avança vers le Caire, et gagna, le 29 juillet 1798,

la fameuse bataille des Pyramides. Le lendemain, le Caire ouvrait ses

portes. Pendant que l’armée de terre accomplissait sa tâche avec

bonheur, l’amiral français Brueys, moins heureux, mais non moins

vaillant, fut surpris dans la baie d’Aboukir par l’amiral Nelson. Brueys

périt sur son banc de commandement. Malgré la bravoure de nos marins,

l’escadre fut anéantie.

Cet événement désastreux n’arrêta pas le général Bonaparte dans sa

conquête, qu’il chercha à consolider par l’organisation du pays. Il usa

de politique à l’égard du représentant de la Porte. Il ménagea avec un

grand soin les préjugés religieux des Musulmans. La prière continua à se

dire dans les mosquées. Les imans, les muphtis, les cheiks conservèrent

leurs priviléges, et il établit des rapports avec le shérif de la

Mecque, qui répondait aux avances du conquérant. Il organisa le

gouvernement des indigènes par les indigènes, et dota le pays d’un

divan, espèce de représentation nationale dans laquelle figuraient les

notabilités du Caire et des provinces. Un système d’impôts, perçus comme

auparavant, à l’aide des coptes, complétait ce commencement

d’organisation. Les restes des milices des mameluks furent battus à

Salakieh et rejetés au delà de l’isthme de Suez, pendant que le général

Desaix, après plusieurs combats, refoulait au delà de la première

cataracte les troupes ralliées par Mourad-Bey. L’Égypte était soumise

tout entière. Mais l’Angleterre ne pouvait pas se contenter du succès

remporté à Aboukir. Sa diplomatie fit tous ses efforts à Constantinople

pour que le sultan envoyât une armée en Égypte, avec l’assurance d’être

aidé par les forces navales de l’Angleterre et par des subsides en

argent.

La déclaration de guerre contre la France commença par l’emprisonnement

aux Sept-Tours du chargé d’affaires de France en Turquie et des

résidents français. Des émissaires furent envoyés en Égypte et

provoquèrent la révolte du Caire, qui fut bientôt comprimée.

A la nouvelle des armements qui se préparaient dans l’empire, le général

Bonaparte n’attendit pas d’être attaqué. Il se porta sur la Syrie ; mais

après le siége infructueux de Saint-Jean-d’Acre, défendu du côté de la

mer par l’escadre de l’amiral sir Sidney Smith, le général manquant de

tous les moyens nécessaires pour continuer le siége avec une armée

décimée par la peste, fit une admirable retraite dans laquelle

brillèrent son énergie et la constance des soldats français. La petite

armée de Bonaparte revint camper, le 14 juin 1799, aux portes du Caire,

qu’elle avait quitté le 10 février.

Pendant la campagne, l’Égypte s’était tenue tranquille. On apprit

bientôt le débarquement d’une armée turque à Aboukir ; le général

Bonaparte y courut, et, le 25 juillet 1799, tailla en pièces cette

armée, jeta dans la mer ou fit prisonniers quinze mille hommes, et

retourna au Caire.

Pendant ce temps, de graves événements se passaient en France. L’Italie

était perdue ; les frontières étaient menacées. Napoléon pouvait seul

réparer ces désastres ; il partit avec Desaix, laissant le commandement

à un homme capable de le suppléer, à Kléber.

Une seconde armée turque, sous le commandement du grand visir, crut

trouver le moment favorable pour envahir l’Égypte ; elle était à

Héliopolis, lorsque Kléber marcha contre elle, et avec douze mille

hommes en battit soixante mille. Après cette victoire, il s’occupa

activement de mettre à exécution les plans d’administration de son

devancier. Kléber succomba bientôt, comme on sait, sous le poignard d’un

assassin venu de la Syrie ; et le commandement passa au général Menou,

qui, par ses irrésolutions, n’ayant pas su s’opposer au débarquement

d’une armée anglaise, ni la rejeter hors du pays, se laissa bloquer dans

Alexandrie ; il fit une capitulation qui lui permit de retourner en

France avec ses soldats. La campagne française en Égypte finit le 15

octobre 1801 ; elle avait duré trois ans et trois mois. Elle a laissé

pour résultats positifs, avec les admirables travaux des savants qui

accompagnaient l’expédition, les germes d’une renaissance égyptienne.

La politique de la France, qui à l’avenir devait renoncer à toute idée

de conquête en Égypte, consistait désormais à favoriser cette

renaissance dans l’intérêt de sa tranquillité et de l’équilibre du

monde, la meilleure garantie de la sécurité de l’Empire ottoman. Ce

rôle, pratiqué depuis cinquante ans, a été prophétiquement tracé par

Napoléon Ier, qui en recevant, en 1802, des mains de l’ingénieur Lepère

le fameux mémoire du canal des deux mers, prononça ces mémorables

paroles : « La chose est grande ; ce ne sera pas moi maintenant qui

pourrai l’accomplir ; mais le gouvernement turc trouvera peut-être un

jour sa conservation et sa gloire dans l’exécution de ce projet. »

Après le départ des Français, le champ restait libre aux mamelucks d’une

part, aux Turcs de l’autre, et aux Anglais ; mais entre eux survint un

quatrième champion qui devait rester maître du terrain.

Méhémet-Ali était né à la Cavale en Roumélie (Macédoine), l’an 1182 de

l’hégire (1769), et il aimait à dire qu’il avait le même âge que

Napoléon, et qu’il était originaire du pays d’Alexandre. Son caractère,

à la fois résolu et politique, l’appelait au commandement ; et quand il

n’était encore que le chef d’une centaine d’Albanais au service du pacha

du Caire, M. Mathieu de Lesseps, le premier agent français envoyé en

Égypte après la paix d’Amiens, écrivait à son gouvernement que « le

bimbachi Méhémet-Ali lui semblait, parmi tous les chefs du pays, le seul

capable de vaincre l’anarchie qui désolait et ruinait l’Égypte. » Il

paraît certain que cette opinion, communiquée au colonel Sébastiani,

ambassadeur à Constantinople, contribua à faire investir Méhémet-Ali du

pachalik de l’Égypte.

Une tentative de débarquement fut faite, en 1807, sur la côte est

d’Alexandrie, par les Anglais, qu’avaient appelés les mamelucks ; mais

l’activité et l’énergie de Méhémet-Ali, secondé en cette circonstance

par M. Drovetti, consul général de France et officier supérieur de la

marine française, obligèrent les troupes débarquées à rejoindre leurs

navires.

La lutte de Méhémet-Ali contre les mamelucks dura jusqu’en 1811.

Convaincu alors que l’un des deux partis devait exterminer l’autre, il

résolut de se défaire de ses ennemis, ce qu’il exécuta dans le mois de

moharran 1226, février 1811.

Plus tard, sur l’invitation du sultan, Méhémet-Ali se rendit avec des

troupes en Arabie, vainquit les Wahabites, ces protestants du

mahométisme, qui avaient conquis les villes saintes, et il envoya à

Constantinople leur chef Abdallah, qui y fut décapité. De retour en

Égypte, il appliqua son génie puissant à l’organiser du mieux qu’il put.

Il encouragea l’agriculture, les sciences, les arts ; enrégimenta des

nègres et des fellahs ; les façonna à la discipline et à la tactique

européenne ; fit la conquête de la haute Nubie, du Sennaar, du Kordofan

et de l’Éthiopie, jusqu’aux frontières de l’Abyssinie. Il continuait ses

réformes quand la Porte lui ordonna, en 1825, de soumettre les Grecs

révoltés.

Le canon de Navarin arrêta Ibrahim-Pacha, fils de Méhémet-Ali, dans sa

conquête, qui n’était d’ailleurs d’aucun profit ni pour Méhémet-Ali, ni

pour l’Égypte. L’émancipation de la Grèce devait au contraire enrichir

Alexandrie par le développement du commerce et de la marine hellénique.

La Porte avait promis à Méhémet-Ali, en compensation de ses efforts pour

soutenir son autorité en Arabie et en Grèce, le gouvernement du district

d’Acre, dont le pacha inquiétait souvent l’administration égyptienne.

Non-seulement ces promesses furent éludées, mais encore lorsque Méhémet-

Ali se plaignit formellement des difficultés que ne cessait de lui

susciter Abdallah, pacha d’Acre, lequel avait osé appeler les Égyptiens

à la révolte et à la désertion, il ne reçut aucune satisfaction. Dans la

crainte que cette conduite ne fût le résultat d’un plan combiné pour se

débarrasser de lui, Méhémet-Ali résolut de se faire justice lui-même.

Six mille déserteurs égyptiens étaient déjà à la solde d’Abdallah qui

refusait de les rendre. Méhémet-Ali lui écrivit qu’il irait les prendre

« avec un homme de plus. » Il tint parole.

Ibrahim-Pacha fut nommé généralissime de l’armée d’invasion, composée de

soixante mille hommes.

Le 2 novembre 1831, les troupes égyptiennes se mirent en mouvement, se

dirigeant sur El-Arish, rendez-vous général de l’armée ; elles

marchèrent de là sur Gaza et Jaffa, s’emparèrent de ces villes et mirent

le siége devant Saint-Jean-d’Acre. La place fut investie le 26 novembre,

et le 27 mai 1832 elle fut emportée d’assaut après plusieurs tentatives

infructueuses. Quatorze cents Égyptiens périrent sur la brèche, et la

garnison turque, réduite à 400 hommes, sortit avec les honneurs de la

guerre. Abdallah fut embarqué pour Alexandrie, où il reçut de Méhémet-

Ali l’accueil le plus généreux et le plus distingué.

Dans le même temps, la guerre et la pacification du Hedjaz se

poursuivaient au profit de la Porte, et les prières continuaient à se

dire dans toutes les mosquées au nom du sultan.

Dès qu’il avait eu connaissance de l’entrée des troupes du vice-roi en

Syrie, le sultan avait dépêché un de ses premiers officiers à Alexandrie

pour demander les motifs de cette invasion. Le vice-roi allégua ses

griefs contre Abdallah-Pacha et ses plaintes restées sans résultat. La

France intervint la première et fit tous ses efforts pour amener une

conciliation. M. Mimaut engagea Méhémet-Ali à entrer en accommodement

avec la Porte. Cet honorable représentant de la France, qui jouissait à

juste titre de la confiance du vice-roi, avait dignement suivi les

traces de ses prédécesseurs en contribuant à conduire l’Égypte dans les

voies de la civilisation et du progrès. De son côté, M. de Varennes,

chargé d’affaires de France à Constantinople, engagea le sultan à faire

la paix au prix de certaines concessions. Méhémet-Ali se montrait

disposé à conclure un arrangement ; mais il prétendait que les frais de

la guerre et les précédents sacrifices ne devaient pas être perdus pour

lui ; il demandait l’investiture des pachaliks de la Syrie.

Les lenteurs habituelles du divan empêchaient qu’il ne suivît la marche

des événements. Les choses en étaient là, lorsque le canon de Saint-

Jean-d’Acre vint frapper les échos du sérail. Méhémet-Ali fut proclamé

rebelle.

L'Égypte contemporaine de Méhémet-Ali à Saïd Pacha · 第 1 / 23 段