--Viens, Loti, dit Achmet; allons encore à Stamboul, fumer notre
narguilhé ensemble pour la dernière fois ...
Nous traversons en courant Sali-Bazar, Tophané, Galata. Nous voici au
pont de Stamboul.
La foule se presse sous un soleil brûlant; c'est bien le printemps, pour
tout de bon, qui arrive comme moi je m'en vais. La grande lumière de
midi ruisselle sur tout cet ensemble de murailles, de dômes et de
minarets, qui couronnent là-haut Stamboul; elle s'éparpille sur une
foule bariolée, vêtue des couleurs les plus voyantes de l'arc-en-ciel.
Les bateaux arrivent et partent, chargés d'un public pittoresque; les
marchands ambulants hurlent à tue-tête, en bousculant la foule.
Nous connaissons tous ces bateaux qui nous ont transportés à tous les
points du Bosphore; nous connaissons sur le pont de Stamboul toutes les
échoppes, tous les passants, même tous les mendiants, la collection
complète des estropiés, aveugles, manchots, becs-de-lièvre et
culs-de-jatte! Toute la truanderie turque est aujourd'hui sur pied; je
distribue des aumônes à tout ce monde, et recueille toute une kyrielle
de bénédictions et de salams.
Nous nous arrêtons à Stamboul, sur la grande place de Jeni-djami, devant
la mosquée. Pour la dernière fois de ma vie, je jouis du plaisir d'être
en Turc, assis à côté de mon ami Achmet, fumant un narguilhé au milieu
de ce décor oriental.
Aujourd'hui, c'est une vraie fête du printemps, un étalage de costumes
et de couleurs. Tout le monde est dehors, assis sous les platanes,
autour des fontaines de marbre, sous les berceaux de vignes qui se
couvriront bientôt de feuilles tendres. Les barbiers ont établi leurs
ateliers dans la rue et opèrent en plein air; les bons musulmans se font
gravement raser la tête, en réservant au sommet la mèche par laquelle
Mahomet viendra les prendre pour les porter en paradis.
... Qui me portera, moi, dans un paradis quelconque? quelque part
ailleurs que dans ce vieux monde qui me fatigue et m'ennuie, quelque
part où rien ne changera plus, quelque part où je ne serai pas
perpétuellement séparé de ce que j'aime ou de ce que j'ai aimé?
Si quelqu'un pouvait me donner seulement la foi musulmane, comme
j'irais, en pleurant de joie, embrasser le drapeau vert du prophète!
--Digression stupide, à propos d'une queue réservée sur le sommet de la
tête ...