Eriknaz-hanum est d'une laideur agréable et distinguée, blanche comme de
la cire, les yeux et les sourcils noirs comme l'aile du corbeau. Elle
nous reçoit sans voile, comme une femme franque.
Tout son intérieur respire l'ordre, l'aisance, et la plus stricte
propreté. Ses amies Murrah et Fenzilé, qui veillaient avec elle, à notre
arrivée prennent la fuite en se cachant le visage. Elles étaient
occupées à broder de paillettes d'or de petites pantoufles rouges, à
bouts retroussés comme des trompettes.
Mon amie Alemshah, fille d'Eriknaz et nièce d'Achmet, vient prendre sa
place habituelle sur mes genoux et s'y endort; c'est une jolie petite
créature de trois ans, aux grands yeux de jais, mignonne et proprette
comme une poupée.
Après le café et la cigarette, on nous apporte deux matelas blancs, deux
_yatags_ blancs, deux couvre-pieds blancs, le tout comme neige; Eriknaz
et Alemshah se retirent en nous souhaitant bonne nuit, et nous nous
endormons tous deux d'un profond sommeil.
Un soleil radieux vient de grand matin nous éveiller, et quatre à quatre
nous dégringolons les sentiers qui mènent à la Corne d'or. Un caïque
matinal est là qui nous attend.
La multitude des cases noires de Pri-pacha, étagées là-haut en pyramide,
baignent dans la lumière orangée, et toutes les vitres étincellent.
Eriknaz et Alemshah nous regardent de loin partir, perchées, en robes
rouges, au soleil levant, sur le toit de leur maison.
Voici Eyoub qui passe, voici le café de Suleïman, la petite place de la
mosquée, et la case d'Arif-effendi, en pleine lumière du matin. Personne
au bord de l'eau; tout encore est clos et endormi.
Ma demeure, que j'ai si souvent vue sombre et triste, sous la neige et
le vent du nord, me laisse comme dernière image un éblouissement de
soleil.
Ce dernier lever du jour est d'une splendeur inaccoutumée; tout le long
de la Corne d'or, depuis Eyoub jusqu'au sérail, les dômes et les
minarets se dessinent sur le ciel limpide en teintes roses ou irisées.
Les caïques dorés commencent à circuler par centaines, chargés de
passants pittoresques ou de femmes voilées.
Au bout d'une heure, nous sommes à bord. Tout y est sens dessus dessous,
et c'est bien le départ cette fois.
Il est fixé pour midi.