Le soir, nous remontions en caïque la Corne d'or; jamais nous n'avions
tant couru Stamboul ensemble en plein jour. Elle paraissait ne plus se
soucier d'aucune précaution, comme si tout était fini pour elle, et que
le monde lui fût indifférent.
Nous avions pris un caïque à l'échelle d'Oun-Capan; le jour baissait, le
soleil se couchait derrière un ciel de tempête.
On voit rarement en Europe ciel si tourmenté et si noir; c'était, au
nord, un de ces terribles nuages arqués, à l'aspect de cataclysme, qui
annoncent en Afrique les grands orages.
--Regarde, dis-je à Aziyadé, voilà le ciel que je voyais chaque soir
dans le pays des hommes noirs, où j'ai habité un an avec le frère que
j'ai perdu!
Du côté opposé, Stamboul, avec ses pointes aiguës, se frangeait sur une
grande déchirure jaune, d'une nuance éclatante et profonde,--éclairage
fantastique et presque funèbre.
Un vent terrible se leva tout à coup sur la Corne d'or; la nuit tombait
et nous étions transis de froid.
Les grands yeux d'Aziyadé étaient fixés sur les miens, regardant à une
étrange profondeur; ses prunelles semblaient se dilater à la lueur
crépusculaire, et lire au fond de mon âme. Je ne lui avais jamais vu ce
regard et il me causait une impression inconnue; c'était comme si les
replis les plus secrets de moi-même eussent été tout à coup pénétrés par
elle, et examinés au scalpel. Son regard me posait à la dernière heure
cette interrogation suprême: " Qui es-tu, toi que j'ai tant aimé?
Serai-je oubliée bientôt comme une maîtresse de hasard, ou bien
m'aimes-tu? As-tu dit vrai et dois-tu revenir?"
Les yeux fermés, je retrouve encore ce regard, cette tête blanche,
seulement indiquée sous les plis de mousseline du yachmak, et,
par-derrière, cette silhouette de Stamboul, profilée sur ce ciel
d'orage ...