On avait, suivant la couleur et la forme consacrées, apporté à Aziyadé
son café turc dans une tasse bleue posée sur un pied de cuivre, et
grande à peu près comme la moitié d'un oeuf.
Elle semblait plus calme et me regardait en souriant; ses yeux limpides
et tristes me demandaient pardon de cette foule et de ce vacarme; comme
un enfant qui a conscience d'avoir fait des sottises, et qui se sait
chéri, elle demandait grâce avec ses yeux, qui avaient plus de charme
et de persuasion que toute parole humaine.
Elle avait fait pour cette soirée une toilette qui la rendait
étrangement belle; la richesse orientale de son costume contrastait
maintenant avec l'aspect de notre demeure, redevenue sombre et
misérable. Elle portait une de ces vestes à longues basques dont les
femmes turques d'aujourd'hui ont presque perdu le modèle, une veste de
soie violette semée de roses d'or. Un pantalon de soie jaune descendait
jusqu'à ses chevilles, jusqu'à ses petits pieds chaussés de pantoufles
dorées. Sa chemise en gaze de Brousse lamée d'argent, laissait échapper
ses bras ronds, d'une teinte mate et ambrée, frottés d'essence de roses.
Ses cheveux bruns étaient divisés en huit nattes, si épaisses, que deux
d'entre elles auraient suffi au bonheur d'une merveilleuse de Paris; ils
s'étalaient à côté d'elle sur le divan, noués au bout par des rubans
jaunes, et mêlés de fils d'or, à la manière des femmes arméniennes. Une
masse d'autres petits cheveux plus courts et plus rebelles formaient
nimbe autour de ses joues rondes, d'une pâleur chaude et dorée. Des
teintes d'un ambre plus foncé entouraient ses paupières; et ses
sourcils, très rapprochés d'ordinaire, se rejoignaient ce soir-là avec
une expression de profonde douleur.
Elle avait baissé les yeux, et on devinait seulement, sous ses cils, ses
larges prunelles glauques, penchées vers la terre; ses dents étaient
serrées, et sa lèvre rouge s'entr'ouvrait par une contraction nerveuse
qui lui était familière. Ce mouvement qui eût rendu laide une autre
femme, la rendait, elle, plus charmante; il indiquait chez elle la
préoccupation ou la douleur, et découvrait deux rangées pareilles de
toutes petites perles blanches. On eût vendu son âme pour embrasser ces
perles blanches, et la contraction de cette lèvre rouge, et ces gencives
qui semblaient faites de la pulpe d'une cerise mûre.
Et j'admirais ma maîtresse; je me pénétrais à la dernière heure de ses
traits bien-aimés pour les fixer dans mon souvenir. Le bruit déchirant
de cette musique, la fumée aromatisée du narguilhé amenaient doucement
l'ivresse, cette légère ivresse orientale qui est l'anéantissement du
passé et l'oubli des heures sombres de la vie.
Et ce rêve insensé s'imposait à mon esprit: tout oublier, et rester
près d'elle, jusqu'à l'heure froide du désenchantement ou de la mort ...