Aziyadé arriva le soir, me racontant combien elle avait été inquiète, et
combien de fois elle avait dit pour moi:
--_Allah! Sélamet versen Loti_! (Allah! protège Loti!)
Elle m'apportait quelque chose de lourd, contenu dans une toute petite
boîte, qui sentait l'eau de roses comme tout ce qui venait d'elle. Sa
figure rayonnait de joie en me remettant ce petit objet mystérieux, très
soigneusement caché dans sa robe.
--Tiens, Loti, dit-elle, _bon benden sana édié_. (Ceci est un cadeau
que je te fais.)
C'était une lourde bague en or martelé, sur laquelle était gravé son
nom.
Depuis longtemps, elle rêvait de me donner une bague, sur laquelle
j'emporterais dans mon pays son nom gravé. Mais la pauvre petite n'avait
pas d'argent; elle vivait dans une large aisance, dans un luxe relatif;
il lui était possible d'apporter chez moi des pièces de soie brodée, des
coussins et différents objets dont elle disposait sans contrôle; mais on
ne lui donnait que de petites sommes; tout passait à payer la discrétion
d'Emineh, sa servante, et il lui était difficile d'acheter une bague sur
ses économies. Alors elle avait songé à ses bijoux à elle; mais elle
avait eu peur de les envoyer vendre ou troquer au bazar des bijoutiers,
et il avait fallu recourir aux expédients. C'étaient ses propres bijoux,
écrasés au marteau, en cachette, par un forgeron de Scutari, qu'elle
m'apportait aujourd'hui, transformés en une énorme bague, irrégulière et
massive.
Et je lui fis sur sa demande le serment que cette bague ne me quitterait
jamais, que je la porterais toute ma vie ...