C'était un matin radieux d'hiver,--de l'hiver si doux du Levant.
Aziyadé, qui avait quitté Eyoub une heure avant nous et descendu la
Corne d'or en robe grise, la remontait en robe rose pour aller rejoindre
le harem de son maître, à Mehmed-Fatih.--Elle était gaie et souriante
sous son voile blanc; la vieille Kadidja était auprès d'elle, et toutes
deux étaient confortablement assises au fond de leur caïque effilé, dont
l'avant était orné de perles et de dorures.
Nous descendions, Achmet et moi, en sens inverse, étendus sur les
coussins rouges d'un long caïque à deux rameurs.
C'était le moment de la splendeur matinale de Constantinople; les palais
et les mosquées, encore roses sous le soleil levant, se réfléchissaient
dans les profondeurs tranquilles de la Corne d'or; des bandes de
_karabataks_ (de plongeons noirs) exécutaient des cabrioles fantastiques
autour des barques des pêcheurs, et disparaissaient la tête la première
dans l'eau froide et bleue.
Le hasard, ou la fantaisie de nos _caiqdjis_, fit que nos barques dorées
passèrent l'une près de l'autre, si près même que nos avirons furent
engagés. Nos bateliers prirent le temps de s'adresser à cette occasion
les injures d'usage: " Chien! fils de chien! arrière-petit-fils de
chien!" Et Kadidja crut pouvoir nous envoyer un sourire à la dérobée,
montrant ses longues dents blanches dans sa bouche noire.
Aziyadé, au contraire, passa sans sourciller.
Elle semblait uniquement occupée d'espiègleries de karabataks:
--_Neh cheytan haivan_! disait-elle à Kadidja. (Quel oiseau malin!)