Leur " madame " était une vieille coquine qui avait couru toute l'Europe
et fait tous les métiers; leur " madame " (la madame de Samuel et
d'Achmet; ils l'appelaient ainsi: _bizum madame_, notre madame); leur
madame parlait toutes les langues et tenait un café borgne dans le
quartier de Galata.
Le café de leur " madame " ouvrait sur la grande rue bruyante; il était
très profond et très vaste; il avait une porte de derrière sur une
impasse mal famée des quais de Galata, laquelle impasse servait de
débouché à plusieurs mauvais lieux. Ce café était surtout le rendez-vous
de certains matelots de commerce italiens et maltais, suspects de vol et
de contrebande; il s'y traitait plusieurs sortes de marchés, et il était
prudent, le soir, d'y entrer avec un revolver.
Leur " madame " nous aimait beaucoup, Samuel, Achmet et moi; c'était
ordinairement elle qui préparait à manger à mes deux amis, leurs
_affaires_ les retenant souvent dans ces quartiers; leur " madame"
était remplie pour nous d'attentions maternelles.
Il y avait, au premier, chez leur " madame " un petit cabinet et un
coffre qui me servaient aux changements de décors. J'entrais en
vêtements européens par la grande porte, et je sortais en Turc par
l'impasse.
Leur " madame " était italienne.