Je me souviens de cette nuit où le bay-kouch (le hibou), suivit notre
caïque sur la Corne d'or.
C'était une froide nuit de janvier; une brume glaciale embrouillait les
grandes ombres de Stamboul, et tombait en pluie fine sur nos têtes. Nous
ramions, Achmet et moi, à tour de rôle, dans le caïque qui nous menait à
Eyoub.
À l'échelle du Phanar, nous abordâmes avec précaution dans la nuit
noire, au milieu de pieux, d'épaves et de milliers de caïques échoués
sur la vase.
On était là au pied des vieilles murailles du quartier byzantin de
Constantinople, lieu qui n'est fréquenté à pareille heure par aucun être
humain. Deux femmes pourtant s'y tenaient blotties, deux ombres à tête
blanche, cachées dans certain recoin obscur qui nous était familier,
sous le balcon d'une maison en ruine ... C'étaient Aziyadé, et la
vieille, la fidèle Kadidja.
Quand Aziyadé fut assise dans notre barque, nous repartîmes.
La distance était grande encore, de l'échelle du Phanar à celle d'Eyoub.
De loin en loin, une rare lumière, partie d'une maison grecque, laissait
tomber dans l'eau trouble une traînée jaune; autrement, c'était partout
la nuit profonde.
Passant devant une antique maison bardée de fer, nous entendîmes le bruit
d'un orchestre et d'un bal. C'était une de ces grandes habitations, noires
au-dehors, somptueuses au-dedans, où les anciens Grecs, les Phanariotes,
cachent leur opulence, leurs diamants, et leurs toilettes parisiennes.
... Puis le bruit de la fête se perdit dans la brume, et nous retombâmes
dans le silence et l'obscurité.
Un oiseau volait lourdement autour de notre caïque, passant et repassant
sur nous.
--_Bou fena_ (mauvaise affaire)! dit Achmet en hochant la tête.
--_Bay-Kouch mî_? lui demanda Aziyadé, tout encapuchonnée et
emmaillotée. (Est-ce point le hibou?)
Quand il s'agissait de leurs superstitions ou de leurs croyances, ils
avaient coutume de s'entretenir tous les deux, et de ne me compter pour
rien.
--_Bou tchok fena Loti_, dit-elle ensuite en me prenant la main; _ammâ
sen ... bilmezsen_! (C'est très mauvais, cela Loti, mais toi ..., tu ne
sais pas!...)
C'était singulier au moins, de voir circuler cette bête une nuit
d'hiver, et elle nous suivit sans trêve, pendant plus d'une heure que
nous mîmes à remonter de l'échelle du Phanar à celle d'Eyoub.
Il y avait un courant terrible, cette nuit-là, sur la Corne d'or; la
pluie tombait toujours, fine et glaciale; notre lanterne s'était
éteinte, et cela nous exposait à être arrêtés par des bachibozouks de
patrouille, ce qui eût été notre perte à tous les trois.
Par le travers de Balata, nous rencontrâmes des caïques remplis de
iaoudis (de juifs). Les _iaoudis_ qui occupent en ce point les deux
rives, Balate et Pri-Pacha, voisinent le soir, ou reviennent de la
grande synagogue, et ce lieu est le seul où l'on trouve, la nuit, du
mouvement sur la Corne d'or.
Ils chantaient, en passant, une chanson plaintive dans leur langue de
iaoudis. Le bay-kouch continuait de voltiger sur nos têtes, et Aziyadé
pleurait, de froid et de frayeur.
Quelle joie ce fut, quand nous amarrâmes sans bruit, dans l'obscurité
profonde, notre caïque à l'échelle d'Eyoub! Sauter sur la vase, de
planche en planche (nous connaissions ces planches par coeur, en
aveugles), traverser la petite place déserte, faire tourner doucement
les serrures et les verrous, et refermer le tout derrière nous trois;
passer la visite des appartements vagues du rez-de-chaussée, le dessous
de l'escalier, la cuisine, l'intérieur du four; laisser nos chaussures
pleines de boue et nos vêtements mouillés; monter pieds nus sur les
nattes blanches, donner le bonsoir à Achmet, qui se retirait dans son
appartement; entrer dans notre chambre et la fermer encore à clef;
laisser tomber derrière nous la portière arabe blanche et rouge; nous
asseoir sur les tapis épais, devant le brasero de cuivre qui couvait
depuis le matin, et répandait une douce chaleur, embaumée de pastilles
du sérail et d'eau de roses; ... c'était pour au moins vingt-quatre
heures, la sécurité, et l'immense bonheur d'être ensemble!
Mais le bay-kouch nous avait suivis, et se mit à chanter dans un platane
sous nos fenêtres.
Et Aziyadé, brisée de fatigue, s'endormit au son de sa voix lugubre, en
pleurant à chaudes larmes.