La question qui a fait assurément le plus de bruit parmi celles que le
congrès archéologique d'Athènes a discutées le mois dernier est celle de
la restauration du Parthénon. Doit-on restaurer le Parthénon? Et jusqu'à
quel point? Ce n'est pas ici le lieu d'étudier _ex professo_ ce problème
à la fois artistique et archéologique, mais nous voudrions au moins
faire comprendre par un exemple comment il se pose. Personne ne songe à
reconstruire le Parthénon, mais les uns voudraient en laisser les ruines
dans la majesté de l'abandon tandis que d'autres sont d'avis de veiller
activement à leur conservation. Sans méconnaître la poésie des ruines,
chère à Chateaubriand et Lamartine, on peut admettre--et l'on admet en
général--qu'il n'y a aucune impiété à entourer de soins protecteurs ce
qui nous reste du passé. Mais dans quelle mesure? Faut-il «réparer du
temps l'irréparable outrage» ou simplement retarder la marche fatale de
l'irrésistible oeuvre de destruction?
A Athènes, on est pour l'intervention. On travaille aux monuments de
l'Acropole et, tout en se défendant de vouloir les restaurer au sens
littéral du mot, on a l'ambition de relever toutes les ruines écroulées
dont les débris sont restés sur le sol et possibles à reconstituer. Le
principe adopté est celui-ci: il faut remettre en place et restituer
tout ce qui a été détruit par accident. C'est ainsi qu'on a reconstitué,
il y a déjà quelques années, le petit temple de la Victoire Aptère,
situé en avant des Propylées, que les Turcs avaient démoli pour
installer une batterie sur ses déblais.
[Illustration: L'Erechthéion après les travaux de restauration.]
Le dernier travail de restauration, qui est à peine terminé, est celui
que je veux mettre sous les yeux des lecteurs de _L'Illustration_. Il
concerne le temple de l'Erechthéion, situé au nord du Parthénon, dont
les façades ouest et nord sont dès maintenant remises en état, autant
que le permet le mode de travail adopté. Il s'agit de reconnaître
d'abord et d'inventorier tous les débris gisant à terre, d'en déterminer
le rôle et la place, et de les remettre ensuite à cette place, sauf à
combler les vides et les manques par des matériaux modernes. Les
gravures ci-jointes représentent la façade ouest du monument, avant et
après les derniers travaux. C'est grâce à l'inépuisable obligeance de M.
Balanos, le savant ingénieur-architecte «chargé des travaux de
reconstruction des monuments de l'Acropole», que je puis publier la
seconde de ces deux photographies qui n'est pas encore en vente. On voit
que le vide béant qui trouait le milieu de la façade a été comblé.
Quatre colonnes, dont une seule était partiellement debout, ont été
relevées. Elles l'avaient été une première fois en 1840, mais une
tempête les avait renversées en 1852. Pièce par pièce on les a
recomposées. On remarquera qu'il n'y a presque plus rien par terre.
C'était un vrai jeu de patience, comme on en peut juger. L'architrave a
été de même relevée, ainsi que l'angle du fronton, tout cela, sauf
quelques rares fragments modernes, étant absolument authentique et d'un
heureux effet.
Mais on a été plus loin. On a reconstitué le mur dans lequel les
colonnes étaient encastrées et même les fenêtres pratiquées dans ce mur.
Il s'agit, non pas du mur primitif et des fenêtres de l'époque grecque,
mais du mur et des fenêtres tels qu'ils étaient à l'époque romaine. Ici,
il a fallu un peu plus intervenir. Les encadrements des fenêtres sont
authentiques, mais il y a dans le mur des matériaux modernes. Ils ne
sautent pas aux yeux, parce qu'on leur a donné à l'extérieur une patine
antique, mais on les distingue de l'intérieur.
Chacun pourra, d'après ces documents, se faire une opinion. Comme la
restauration du Parthénon est conçue dans le même esprit, on peut
prévoir ce qui va se passer. Les colonnes dont les tambours existent
seront relevées, ce qui est légitime, car il n'y a pas, après tout, à
considérer comme sacrées et irréparables les conséquences d'un accident
tel que l'explosion de la poudrière turque qui a éventré le Parthénon.
Mais on sera obligé de remplacer un certain nombre de tambours
manquants. Après quoi, on replacera l'architrave, les triglyphes et les
métopes qu'on a recueillis, avec les bouche-trous indispensables.
Il faut bien avouer que la nécessité de ces bouche-trous n'est pas sans
nous troubler. On peut aller loin dans cette voie. Pour utiliser un
fragment de chapiteau, on arrive vite à refaire une colonne. Certes, les
hommes de goût et de science qui dirigent présentement ce travail
délicat méritent confiance; mais, quand ils auront fini leur oeuvre et
atteint le terme qu'ils déclarent ne pas vouloir franchir, qui nous
garantit que leurs successeurs auront la même réserve et la même
conscience? A. Albert-Petit.
Documents et Informations.
Le trépas d'une grenouille historique. Une célébrité du monde des
grenouilles vient de disparaître, qui mérite une petite notice
nécrologique. C'est la grenouille décérébrée de l'université Cornell. M.
Wilder, physiologiste à cette université, étant d'avis que, chez la
grenouille, c'est le cerveau qui est le siège de la conscience et de la
volition, entreprit, en 1899, de démontrer la chose en privant une
grenouille de son cerveau. Il enleva donc à celle-ci ses deux
hémisphères cérébraux. Elle supporta bien cette rude opération et guérit
rapidement; on la conserva dans un grand vase ouvert où elle resta
pendant cinq ans, jusqu'à sa mort. Ce qui frappa, dans son attitude,
durant cette période, ce fut son absolu manque d'initiative. Elle ne
faisait que de petits mouvements involontaires du genre de ceux que fait
une personne endormie. Jamais l'idée de fuir ou de se déplacer seulement
ne lui venait. Pas même celle de se nourrir, qui est pourtant une des
plus naturelles et élémentaires. On mettait devant elle les mets les
plus attrayants--pour son espèce--sans qu'elle y prit garde: elle
voyait, sans doute, mais ne comprenait plus la signification de ce
qu'elle voyait. Il fallut la nourrir de force. Chaque jour on la
prenait, on lui ouvrait la bouche et on lui poussait, au fond de la
bouche, de manière à exciter le mécanisme réflexe de la déglutition, une
bouchée de viande fraîche ou de poisson. De cette manière, on put
l'entretenir en vie; autrement, elle serait morte d'inanition, faute de
conscience et de volition. Dès qu'on la touchait, on provoquait des
mouvements: elle faisait quelques pas ou un saut; dans l'eau, elle
nageait jusqu'à ce que quelque obstacle l'arrêtât et, mise sur le dos,
elle se retournait vivement, mais c'était tout. Si elle réagissait aux
excitations extérieures, elle était incapable de se mouvoir de son
propre gré; elle manquait absolument d'initiative et de volonté. Elle
prouvait nettement, par son attitude, que l'existence des hémisphères
cérébraux est la condition de la possession de la conscience et de la
volition. Il faut ajouter qu'on savait ceci depuis longtemps, par
Flourens et d'autres expérimentateurs. Pendant cinq ans, la pauvre bête
a servi à l'instruction des physiologistes; elle a été montrée à cinq
générations d'étudiants, elle a même figuré à un congrès de physiologie.
Après quoi, elle a trépassé. Il est permis de croire qu'elle n'a eu
aucune conscience de sa mort: elle était morte intellectuellement du
jour où son cerveau lui fut enlevé.
Baisse générale de la natalité en Europe.
En présence de la baisse de la natalité française, deux écoles de
démographes s'étaient formées: les uns considéraient le mal comme nous
étant spécial et s'efforçaient d'y appliquer des remèdes; les autres,
plus calmes et plus optimistes, soutenaient qu'il s'agissait d'un
phénomène caractéristique de toutes les civilisations avancées,
phénomène plus accentué chez nous, simplement parce que la France était
à la tête de la civilisation, mais qui se produisait aussi chez tous les
autres peuples, dans tous les pays civilisés, où il ne tarderait pas à
s'accentuer.
En réalité, cette dernière école paraît être la bonne, car il est
certain que la natalité va baissant chez tous les peuples européens.
Ainsi, dans l'empire allemand, la marche décroissante de la natalité est
de plus en plus frappante: de 35,7 0/00 en 1901, et de 35.1 en 1902,
elle n'était plus que de 33,9 en 1903.
En Italie, la natalité a passé de 36,5 à 33,3; en Grande-Bretagne, elle
a passé de 30.7 en 1893 à 27,6 en 1904; en Danemark, de 1893 à 1902,
elle est tombée de 30,8 à 29,3; et en Norvège, de 30,6 à 28,9.
Seulement, tous les pays, en dépit de cette baisse, ont encore une fort
belle natalité comparée à celle de la France, qui atteint à peine 22
0/00.
La fête Jacques Callot.
Le groupe des dessinateurs humoristes, auquel on doit la réussite de la
fête Gavarni et de la fête Henry Monnier, prépare pour le 17 mai, au
Casino de Paris, une fête nouvelle en l'honneur de _Jacques Callot_, le
bon Lorrain qui croquait de verve, de si magistrale façon, les grands
seigneurs, les soldats, les bohémiens, les gueux et les comédiens de son
temps (1592-1635). Les imaginations de nos jeunes satiristes sont fort
échauffées sur ce thème ancien: on parle de merveilleuses
reconstitutions. La fête Callot est une _fête d'artistes_, où l'humour
de bon aloi s'alliera, pour l'amusement des spectateurs, à la curiosité
des baraques, cortèges et costumes fidèlement reconstitués. Avis
important: les habits noirs et les toilettes de soirée sont admis à ce
bal.
_Mouvement littéraire_
_Le Crime de Clodomir Busiquet_, par Edmond Frank (Fontemoing, 3 fr.
50). _Brichanteau célèbre_, par Jules Claretie (Fasquelle, 3 fr. 50).
--_Le Roman d'un M'as-tu vu?_, par Frédéric Febvre (Combel, 3 fr.
50).--_Demi-Mère_, par Mme Resclauze de Bermon (Plon, 3 fr. 50).
Le Crime de Clodomir Busiquet. Un sonnet vaut souvent tout un long
poème. Il y faut une ingéniosité, une perfection infinies. Comparée au
roman, la nouvelle légère, spirituelle, sensible, demande un art tout
particulier; c'est un peu comme le sonnet en poésie. Si le court récit
en prose n'a pas jusqu'ici obtenu une grande faveur parmi le public, si
les éditeurs le redoutent et présentent un visage déçu à celui qui leur
apporte un recueil de petites histoires, c'est qu'il n'y a pas là
ordinairement toute la sentimentalité exquise, tout le vif esprit
qu'exige le genre. M. Edmond Frank nous offre en revanche une série de
nouvelles qui ne laissent rien à désirer aux lettrés délicats. Ce sont
de petits bijoux admirablement ciselés, jetant une lueur vive et
charmante. Impossible de montrer dans des lignes rapides toutes les
petites choses, quelques-unes menues et frêles, de M. Frank. La
première, la plus étendue, le _Crime de Clodomir Busiquet_, a donné son
nom au volume entier. Gauche comme Diafoirus, le jeune Clodomir a eu
maille à partir, dès le lycée, avec un beau garçon, riche, avantageux,
qui se moquait de sa mine et de sa laideur. Il s'est résigné plus tard à
prendre la succession de son père, le pharmacien, et à passer sa vie
parmi les drogues et à la lueur des bocaux multicolores. Mais, pour être
apothicaire, on n'en a pas moins un coeur sensible; Clodomir adore en
secret une cousine plus fortunée que lui. Quel est son désespoir quand
il apprend qu'elle va se marier! Mais, ce qui redouble son chagrin,
c'est que le fiancé est précisément son ancien ennemi du lycée, qui n'a
pas désarmé et profite de la circonstance pour abreuver d'humiliations
le malheureux Busiquet, lequel cherche une vengeance adéquate à la
situation. Avec quoi peut bien s'assouvir l'ire d'un pharmacien?
N'a-t-il pas dans son officine de quoi mettre à mal le genre humain tout
entier? Clodomir jure que la cousine n'appartiendra pas à son rival
détesté. Aussi glisse-t-il, dans une fiole, un peu de poison au lieu
d'un médicament ordonné à la belle. Mais quel remords, le crime
accompli. Il se jette à la mer, mais, au milieu du saut, est retenu par
sa vieille et fidèle bonne, attentive à tout et qui avait mis dans la
fiole meurtrière de l'eau innocente au lieu du liquide meurtrier. Voilà
comment Busiquet, après les avoir frôlés, a évité l'assassinat et le
suicide. Tout cela est joliment narré, avec une sûreté de mots toute
classique, avec une bonne humeur attendrie. Rien de plus amusant
pareillement que le _Saint-Honoré_, et toute cette série de jolies
nouvelles dans lesquelles s'est joué le talent fin et souple de M.
Frank!
Brichanteau célèbre.
Jules Claretie a créé un nom et un type. Brichanteau restera; on se
souviendra toujours de Brichanteau; on le nommera dans les générations
futures. Qu'est ce donc que cet illustre, que cet immortel? Nous le
connaissions déjà par un livre de M. Claretie; mais ici, il nous
apparaît mieux encore, non plus dans son éclat, mais sous un jour doux,
attendri. Retiré du théâtre, pensionné par l'Association des artistes
dramatiques, célèbre puisqu'on l'interviewe et qu'on recueille ses
souvenirs, Brichanteau aime à se raconter lui-même et surtout à raconter
ce qu'il a aperçu au théâtre. Ce n'est pas seulement un _M'as-tu vu?_,
c'est encore et surtout un artiste qui a su voir les autres et les
admirer. A l'exposition de portraits d'artistes où il se promène, il
narre, en passant devant chaque peinture ou devant chaque buste, les
impressions poignantes ou tendres qu'il a ressenties au théâtre. Il a
entendu les deux grands romantiques: Bocage et Frederick Lemaître; Mme
Doche, _la Dame aux camélias_, l'a enthousiasmé; il se rappelle combien
exquise était Léonide Leblanc «sous la perruque poudrée de la _Frileuse_
ou le petit chapeau de _Patrie_». En passant devant le Conservatoire,
Brichanteau sent toute sa jeunesse refleurir et se permet aussi de
judicieuses observations. Pourquoi est-il question là de déclamer?
Est-ce qu'un comédien doit jamais déclamer? Pourquoi admettre, dans
cette maison, des gens mal bâtis? Sur le théâtre ne doivent figurer que
des Apollons ou bien des Vénus et des Minerves. Avec un art exquis, avec
une connaissance parfaite de son sujet, M. Claretie nous a rendu, en le
faisant célèbre, ce Brichanteau, à moitié de Paris et, par ses tournées,
à moitié de la province. Je recommande en particulier les pages
humoristiques où l'auteur nous peint les scrupules de son héros,
attablé, aux frais du prince, chez une ancienne camarade, encore jolie
et aimée.
Le Roman d'un M'as-tu vu?
Dans sa retraite, M. Frédéric Febvre a composé ces douces pages. Son
pauvre _M'as-tu vu?_, enfant gâté, vaniteux, incapable de se gouverner,
vivant de phrases qui ne lui appartiennent pas, transportant dans
l'existence ordinaire ses gestes de comédien, regardant tout à travers
un prisme ou des verres grossissants, a remporté sur la scène du Havre
toutes les couronnes. Il était la vedette de chaque soir; les femmes
l'adoraient; est-ce qu'une toute jeune fille ne s'était pas noyée pour
lui? Il acceptait tout cela comme un hommage dû à son talent et à son
galbe. Mais combien précaire la fortune du pauvre comédien Marinval! Les
ans viennent; il roule d'engagements en engagements, mange le pain de
l'étranger, accourt à Paris où il savoure toutes les déceptions amères
des agences dramatiques. En vain frappe-t-il sa poitrine et secoue-t-il
sa chevelure à chaque frison de laquelle était pendue autrefois une
jolie provinciale, il ne peut que constater jusqu'à quel point, dans ce
Paris imbécile, on méconnaît le génie. Grâce à M. Frédéric Febvre, il
obtient un bout de rôle à la Gaîté. Un bout de rôle, à lui, l'illustre
Marinval! Après avoir repris sa vie errante en compagnie d'une douce
choriste, Marie-Anne, dont il a fait sa femme, l'ancien premier du Havre
se retire avec une petite pension au bord de la mer bretonne. Il pêche,
il fume, il se promène en bon bourgeois, ne se souvenant plus qu'à de
rares moments de ses rôles éclatants. Voilà le principal personnage, le
type qu'a dépeint avec une véracité saisissante et d'une façon
spirituelle et sensible M. Febvre. D'autres personnages secondaires
apparaissent auprès de l'enfantin, vaniteux et bon Marinval. Rien de
plus piquant et de meilleur à lire que le Roman lamentable d'un _M'as lu
vu?_ C'est l'oeuvre d'un lettré et d'un homme fort délicat et fort
humain.
Demi-Mère.
Ce qui fait la beauté du roman, plus que les aventures, c'est la poésie.
Or, les pages de Mme Resclauze de Bermon en surabondent, sans toutefois
en être surchargées. Les jolis détails, les apprêts de la phrase, loin
de couvrir les personnages les font valoir et les mettent en relief. Mme
Valbert a épousé un avocat, veuf, qui avait eu une fille d'un premier
mariage. Dans cette enfant se retrouve toute l'âme créole de sa mère, et
ici, la psychologie de Mme de Bermon apparaît avec autant de grâce que
de précision. «Nonchalante à ses heures, elle se réveillait d'une
brusque secousse, qui semblait l'agiter d'un vent de folie...; le regard
se perdait dans la langueur d'un songe lointain pour se réveiller
brusquement, tout brillant d'étincelles.» Nous aurons tout le long du
volume ces portraits à la fois poétiques et fins. La demi-mère de
Juliette--c'est le nom de l'enfant--n'a jamais révélé à celle-ci qu'elle
n'était pas sa vraie mère. Ne l'aime-t-elle pas avec la dernière
tendresse? Elle est, elle-même, au commencement de sa maturité, plus
belle et plus touchante qu'à son printemps. Un tout jeune homme,
Olivier, l'adore, le lui dit, l'enveloppe de séductions. Quelles
résistances chez cette honnête femme! Quel travail opiniâtre chez
Olivier qui la veut conquérir! Malgré tout elle se laisse peu à peu
aller à l'amour qui essaye de l'emporter. Sans faillir complètement,
elle accorde quelques menues faveurs. Une nuit, à Biarritz, en l'absence
de son mari, elle tolère qu'Olivier lui vienne faire ses adieux, bien
décidée à lui octroyer seulement quelques paroles de sympathie. Mais,
tout à coup, le mari revient, aperçoit, à cette heure, la démarche
hésitante et troublée du jeune homme. Où va celui-ci? En même temps, la
jeune Juliette--elle a dix-huit ans--qui a surpris les assiduités
d'Olivier, qui souffre de tout ce manège et qui comprend ce qui va se
passer entre les deux hommes et la ruine certaine de sa famille, se
précipite en criant à son père: «C'est pour moi qu'il vient!» De là le
mariage, l'inéluctable mariage exigé par M Valbert. C'est poignant,
plein de détails mondains, et d'une psychologie amoureuse très intense.
Mme Valbert admire sa fille, l'adore plus passionnément, et cependant,
comment éviterait-elle les tortures de la jalousie? Séduits et emportés
par ces passions vives, par cette tragédie domestique, nous hésitons à
nous ressaisir et à critiquer. Qu'on me permette cependant une
objection: est-ce que le mariage était inévitable comme le prétend
l'auteur? Ne pouvait-on l'écarter en déclarant à M. Valbert que c'était
une simple amourette passagère, que le jeune homme imprudent s'était
hasardé, sans permission, à solliciter la nuit une entrevue? Mme
Resclauze de Bermon a, dans tous les cas, écrit un roman très passionné
et très chaste, nous découvrant bien des coins cachés de l'âme féminine.
E. Ledrain.