le 23e régiment de chasseurs et le 14e de dragons. Kléber suivait avec
la brigade du général Belliard, les guides et le 7e régiment de
hussards. À peine était-il en marche, qu'un Arabe, escorté par un
détachement de notre cavalerie, lui remit une lettre, par laquelle le
visir proposait d'arrêter la marche des deux armées, d'établir des
conférences à Belbéis (il croyait l'armée française à El-Hanka) pour
l'exécution du traité. Il faisait, après la bataille, les propositions
qu'il avait rejetées avant qu'elle fût engagée. Le général renvoya la
réponse au lendemain, et s'arrêta au village de Seneka, où il passa la
nuit. Il se remettait en marche à la pointe du jour pour gagner
Koraïm, où était Reynier, lorsqu'une vive canonnade se fit entendre en
avant de ce village. Il crut ce général fortement engagé, ordonna au
général Belliard de presser sa marche, et se porta en avant pour
prendre part à l'action. Il n'avait avec lui que les guides et le 7e
régiment de hussards. Arrivé sur les hauteurs de sable qui sont à
quelque distance du village, il découvrit la division Reynier occupée
à repousser, avec son artillerie, trois ou quatre mille cavaliers qui
l'entouraient; mais à peine est-il aperçu, que le corps ennemi fait un
mouvement subit et fond sur son escorte. Il fallait franchir
l'intervalle qui le séparait du carré du général Reynier, ou recevoir
la charge. Elle fut si impétueuse, que l'artillerie des guides n'eut
pas le temps de se mettre en batterie. Les conducteurs sont taillés en
pièces; la mêlée devient affreuse, chacun s'occupe de sa défense
personnelle. Les habitans de Koraïm voyant cette petite troupe
enveloppée, la croient perdue. Ils s'arment de lances et de fourches,
et se joignent aux assaillans. Le danger est extrême; la position
désespérée. Tout à coup le 24e de dragons paraît; le général reprend
l'offensive, charge, culbute l'ennemi, qui laisse trois cents des
siens sur la place. Il joignit alors le carré du général Reynier,
auquel se réunit bientôt celui du général Belliard. Kléber, encore
tout échauffé de ce terrible combat, fit venir l'Arabe qui lui avait
apporté le message du visir, et lui remit sa réponse aux propositions
du musulman: elle était courte et sévère. «Tenez-vous prêt à
combattre, je marche sur Salêhiëh.»
La cavalerie ennemie s'était reformée sur ces entrefaites, et
semblait vouloir de nouveau tenter la charge. Leclerc fit ses
dispositions et marcha à sa rencontre; mais elle n'osa l'attendre:
elle se mit en fuite et disparut. L'armée reprit son mouvement, et
s'avança sur Salêhiëh. Le soleil était ardent, le kamsin impétueux; on
ne respirait pas; on suffoquait de chaleur, de soif et de poussière.
Un grand nombre de bêtes de somme succombèrent dans cet affreux
trajet. Les troupes étaient moins abattues: elles se flattaient de
joindre les Ottomans; c'était une nouvelle occasion de gloire;
l'espérance les soutenait. Le général lui-même partageait cette
illusion; il pensait que le visir rallierait toutes ses forces,
courrait toutes les chances plutôt que de se laisser rejeter dans le
désert. Il se disposait, en conséquence, à livrer bataille le
lendemain au point du jour, et fit halte à deux lieues de Salêhiëh.
L'armée, qu'avaient rafraîchie quelques heures de repos, se remettait
en marche pleine d'espérance et de joie, lorsque les habitans,
accourus à sa rencontre, lui apprirent que la veille, à l'heure de
l'aw (environ trois heures après midi), le visir était monté à cheval,
et s'était perdu dans le désert avec une escorte d'environ cinq cents
hommes, seules forces qu'il eût pu réunir. Il avait abandonné, dans sa
frayeur, son artillerie et ses bagages. Jamais déroute n'avait été
accompagnée de tant d'épouvante et de confusion. L'occasion de vaincre
était perdue; mais l'ennemi avait vidé l'Égypte; le but était atteint.
Les troupes continuèrent le mouvement, furent bientôt à Salêhiëh, et
se répandirent dans le camp que l'ennemi nous avait cédé. C'était une
enceinte d'environ trois quarts de lieue que couvraient des tentes
placées sans ordre ou renversées. Ici était un coffre brisé; là, des
caisses encore pleines de vêtemens, d'encens et d'aloès; plus loin,
des pièces d'artillerie, des munitions, des selles, des harnais, et
des outres qu'on n'avait pas eu le temps de remplir. Des amas de fer
gisaient à côté des litières sculptées; des outres à demi pleines,
posaient sur des ameublemens de prix; tout était confondu pêle-mêle;
c'était un désordre, une confusion, qu'on ne vit jamais que dans le
camp des Turcs. Mais ce n'était déjà plus que les débris de l'immense
proie que les Osmanlis avaient abandonnée aux Arabes. Ceux-ci, suivant
l'usage, étaient accourus au bruit du combat, prêts à se jeter sur
celle des deux armées qui serait défaite. Une partie s'était mise sur
les traces du visir; l'autre pillait son camp: ils s'éloignèrent à
notre approche.
L'armée était exténuée; le visir avait fui. On fit halte; la cavalerie
seule eut ordre de suivre les fuyards. Elle s'enfonça aussitôt dans
les sables; mais la route était couverte de débris, l'arrière-garde
aux prises avec les Arabes. L'affaire était en bonnes mains, elle
revint au camp.
L'armée étrangère était défaite, il ne s'agissait plus que de pacifier
l'intérieur. Damiette était au pouvoir des Turcs, le Saïd obéissait à
Dervich-Pacha, et presque tous les habitans de la Basse-Égypte
étaient soulevés contre nous.
Le général Rampon, qui commandait à Menouf, se porta sur la première
de ces places; Belliard s'avança sur Lesbëh, Lanusse parcourut le
Delta inférieur, Reynier s'établit à Salêhiëh, pour prévenir le retour
des troupes qui avaient été refoulées dans le désert, et dissiper
celles qui s'étaient jetées dans la Charkié. Ces dispositions prises,
Kléber se rendit au Caire avec la 88e demi-brigade, deux compagnies de
grenadiers de la 61e, le 7e régiment de hussards, et les 3e et 14e
dragons. Il fit jeter quelques obus dans Boulac, et entra par les
jardins dans son quartier-général, qui était assiégé. Il apprit alors
ce qui s'était passé dans la capitale.
La bataille d'Héliopolis n'était pas engagée, que l'insurrection
éclatait à Boulac. Excités par quelques Osmanlis, les habitans
arborent quelques drapeaux blancs, s'arment de fusils, de sabres
qu'ils avaient tenus cachés, et se portent avec fureur contre le fort
Camin, qui n'a que dix hommes de garnison. Le commandant tire à
mitraille et les ébranle; mais ils se remettent, reviennent à la
charge. Le quartier-général est obligé d'accourir au secours. Trois
cents des leurs sont couchés dans la poussière; ils se retirent, se
barricadent, et font feu sur les troupes françaises de quelque part
qu'elles se présentent pour entrer dans la ville. Le peuple du Caire
avait été moins impétueux. Dès que les premiers coups se firent
entendre, il se porta hors de l'enceinte et attendit pour se décider
quelle serait l'issue de la bataille. Il vit arriver successivement
des corps de mameloucks et d'Osmanlis qui nous étaient échappés et
assuraient que notre défaite était inévitable. Bientôt après
Nassif-Pacha se présenta à la porte des Victoires. Il était accompagné
d'Osman-Effendi, kyaya-bey, l'un des personnages les plus
considérables de l'empire; d'Ibrahim-Bey, de Mehemet-Bey-El-Elfy,
d'Hassan-Bey-Jeddaoui; en un mot, de tous les chefs de l'ancien
gouvernement, excepté Mourâd. Ils annonçaient que nous avions été
taillés en pièces, qu'ils venaient prendre possession de la capitale
au nom du sultan Sélim, et y célébrer le triomphe de ses armes sur les
infidèles. Ils étaient accompagnés d'environ dix mille cavaliers
turcs, de deux mille mameloucks, et de huit à dix mille habitans des
villages qui s'étaient armés. Personne ne douta plus de la victoire,
chacun s'efforça de faire éclater sa joie. Les uns étaient charmés
de voir triompher le Prophète, les autres avaient à faire oublier les
liaisons qu'ils avaient eues avec les infidèles.
Nassif-Pacha profite de cet élan de la multitude, et se rend de suite
au quartier des Francs. Il en fait ouvrir les portes, et pendant que
deux négociants tombent à ses pieds en lui montrant la sauve garde du
visir, la foule se jette dans l'enceinte. Elle force les maisons,
pénètre dans les magasins, les comptoirs; pille, massacre, incendie.
En quelques instans tout est détruit, égorgé; et ce quartier, tout à
l'heure si florissant, n'est plus qu'un monceau de cendres.
Le pacha profite de l'exaltation publique et pousse la multitude sur
nos soldats. Il en inonde la place, les avenues qui conduisent au
quartier-général, et s'avance à la tête de ses troupes pour la
soutenir. L'adjudant-général Duranteau n'avait pas deux cents hommes à
opposer à ces flots d'ennemis; néanmoins, il tente une sortie, et les
repousse. Déconcerté par cette résistance inattendue, Nassif fait
occuper les maisons et appelle le peuple aux armes. On arbore des
drapeaux blancs; on prêche; on remue toutes les passions: dans un
instant la population entière est sur pied. On attaque les Cophtes; on
massacre les Grecs, les Syriens; partout le sang ruisselle. On se
porte à la police; on saisit Moustapha-Aga et on l'empale. La populace
regarde le supplice de ce magistrat comme le gage de l'impunité; elle
applaudit, et se livre avec fureur à la sédition et au pillage. Sept
soldats français se trouvaient auprès de Moustapha, lorsqu'il fut
arrêté. Les séditieux se promettaient de les tailler en pièces, et
réussirent à en mettre trois hors de combat; mais, percés eux-mêmes à
coups de baïonnette, ils n'osèrent faire tête à ces braves, qui,
attaquant, se défendant, emportant leurs blessés, arrivèrent enfin à
la citadelle, après s'être débattus pendant une lieue, au milieu des
flots qui les pressaient.
L'insurrection durait depuis deux jours, et les forces réunies des
mameloucks, des Osmanlis et des séditieux, n'avaient pu triompher de
la résistance de deux cents Français. Nassif-Pacha préparait une
nouvelle attaque, lorsqu'il aperçut la colonne du général Lagrange qui
arrivait d'El-Hanka. Il retire aussitôt ses troupes, rassemble quatre
mille chevaux, et court à sa rencontre. Le général forme ses carrés,
et ouvre la fusillade. Les assaillans se dispersent; il continue son
mouvement, et entre au quartier-général. Il apporta un secours aussi
nécessaire qu'inattendu, et la première nouvelle de la victoire.
Le poste fut bientôt inexpugnable; la citadelle et le fort Dupuy
continuèrent à tirer sur la ville, qu'ils bombardaient dès les
premiers instans de la révolte.
Nous fûmes cependant obligés d'abandonner successivement les maisons
que nous occupions sur la place. Les insurgés s'avançaient aussi sur
notre gauche, dans le quartier cophte. Ils prenaient les positions les
plus propres à intercepter nos communications et à conserver celles
qu'ils avaient au-dehors. Le général Friant arriva sur ces entrefaites
avec cinq bataillons. Il repoussa l'ennemi sur tous les points; mais
les succès même qu'il obtint, lui firent sentir combien il était
difficile de pénétrer dans l'intérieur de la ville, de quelque part
qu'on se présentât. On trouva dans toutes les rues, et pour ainsi dire
à chaque pas, des barricades de douze pieds en maçonnerie et à double
rang de créneaux. Les appartemens et les terrasses des maisons
voisines étaient occupés par les Osmanlis qui s'y défendaient avec le
plus grand courage.
On mettait tout en oeuvre pour entretenir l'erreur du peuple sur la
défaite des Français. Ceux qui paraissaient en douter étaient livrés
aux tortures ou emprisonnés. Les insurgés déployèrent une activité que
la religion peut seule donner dans ce pays; ils déterrèrent des pièces
de canon qui étaient enfouies depuis long-temps. Ils établirent des
fabriques de poudre, parvinrent à forger des boulets avec le fer des
mosquées, les marteaux et les outils des artisans. Ils formèrent des
magasins de subsistances des provisions des particuliers, qui sont
toujours très fortes; ceux qui portaient les armes ou qui
travaillaient aux retranchemens, avaient seuls part aux distributions;
les autres étaient oubliés. Le peuple ramassait nos bombes et nos
boulets à dessein de nous les renvoyer; et comme ils ne se trouvaient
pas du calibre de leurs pièces, ils entreprirent de fondre des
mortiers, des canons, industrie extraordinaire dans ce pays, et ils y
réussirent.
Le général Friant arrêta les progrès de l'ennemi, en faisant mettre le
feu à la file des maisons qui ferment la place Esbekié, à la droite du
quartier-général. Une partie du quartier cophte fut aussi incendié,
soit par nous, soit par les insurgés.
Telle était la position du Caire lorsque Kléber s'y rendit. Nous
n'avions qu'une très petite quantité de fer coulé à notre disposition;
nous manquions surtout de bombes et d'obus. Toute entreprise partielle
lui parut dangereuse; il se détermina à attendre le retour de nos
munitions, celui des troupes du général Belliard, qui devait remonter
au Caire aussitôt qu'il aurait occupé Damiette, et celui de la
division Reynier, qu'il rappela; en même temps, il fit achever les
retranchemens, établir une batterie et préparer des combustibles; il
travailla aussi à diviser les insurgés, à les intimider, à répandre la
défaite du visir. Il fit parvenir des lettres aux cheiks et aux
principaux habitans du pays. Moustapha-Pacha, qu'il avait retenu,
écrivit par son ordre à Nassif-Pacha et à Osman-Effendi. Les
mameloucks, le peuple du Caire et les Osmanlis, dont les intérêts sont
tout-à-fait opposés, ne restèrent pas long-temps unis. Nassif-Pacha,
Othman-Kayaya et Ibrahim-Bey, effrayés de ces dispositions, qu'ils ne
pouvaient contenir, firent des ouvertures, et la capitulation fut
arrêtée.
Elle leur était avantageuse sous bien des rapports, cependant elle ne
fut pas exécutée. Ceux des habitans qui avaient excité et entretenu la
sédition craignirent de rester exposés à notre vengeance, qu'ils
jugeaient devoir être terrible comme elle l'est toujours dans
l'Orient. Ils soulevèrent de nouveau la populace, firent distribuer de
l'argent, des subsistances, et ordonnèrent des prières publiques; les
femmes et les enfans arrêtaient les janissaires, les mameloucks; les
conjuraient de ne pas les abandonner, et leur reprochaient leur
désertion. D'un autre côté, les notables de la ville parvinrent à
rapprocher plusieurs chefs de mameloucks et d'Osmanlis, parmi lesquels
le général Kléber avait semé la dissension; les janissaires
refusèrent de livrer les portes, et les hostilités recommencèrent sur
tous les points.
Les circonstances étaient difficiles; nous n'avions pu assembler les
ressources dont nous disposions, et nous étions obligés de ménager la
place. Il fallait la réduire, mais par des moyens qui ne compromissent
ni l'armée ni la population. Le Caire nous était indispensable, sa
ruine eût fait dans l'Orient une impression fâcheuse; Kléber résolut
de tout tenter avant de recourir à une attaque de vive force pour le
soumettre. Mourâd-Bey jouissait d'une haute estime parmi les siens: le
courage, la constance, le génie de ressources qu'il avait déployés
dans cette lutte inégale, avaient encore accru la réputation que lui
avait faite ses anciennes victoires. Les intelligences qu'il
entretenait avec les Français devaient exercer une haute influence sur
l'opinion; c'était un aveu d'impuissance, de lassitude, dont l'effet
moral pouvait calmer l'exaltation populaire; le général en chef s'en
prévalut avec habileté: il laissa percer le secret des négociations,
et fit répandre les rapports, les communications qu'il avait depuis
long-temps avec Mourâd.
Surpris à Sédiman par Zayoncheck, qui lui enleva sa tente, ses
bagages; poursuivi par le général Belliard, qui le poussa à toute
outrance au milieu du désert, ce bey s'était décidé à traiter. Il
avait obtenu une trêve, et s'était retiré à Benesëh, où il se
remettait de ses fatigues, lorsque le visir l'appela dans son camp. Il
connaissait la perfidie des Turcs; il délibéra long-temps s'il devait
s'y rendre; une autre considération le retenait encore. Il s'était
rapproché des Français, leur loyauté ne l'avait pas moins charmé que
leur bravoure; il sentait que sa vie, sa puissance, couraient moins de
risques avec eux qu'avec les Osmanlis: il ne voulut pas joindre les
pachas sans consulter le général Kléber. Mais aucune rupture n'avait
encore éclaté, celui-ci ne crut pas devoir gêner ses déterminations;
il lui répondit que sous les tentes du visir comme sous les siennes,
il ne voyait jusqu'à présent que des amis; qu'il pouvait, s'il le
jugeait convenable, réunir ses troupes à celles que commandait
Youssef.
Les hostilités ne tardèrent pas à devenir inévitables. La face des
choses était changée, Kléber résolut de s'assurer des dispositions de
Mourâd-Bey. Il chargea le président de l'Institut, Fourier, de faire
les ouvertures; elles furent accueillies. Setty-Fatmé, qui avait passé
des bras d'Aly-Bey dans ceux de Mourâd, et dont la maison était depuis
trente ans le seul asile qui fût ouvert aux malheureux, se chargea de
les transmettre au bey. Elle ne dissimula pas combien il était disposé
à traiter; mais elle craignait qu'on eût trop attendu, que Mourâd, qui
était dans la matinée à quatre lieues du Caire, ne s'en fût éloigné.
Il était encore sur les bords du Nil; l'émissaire de Fatmé le joignit
et ne tarda pas à rapporter sa réponse. Elle était précise: «Si les
Français consentent à livrer bataille au visir, j'abandonne les Turcs
pour me joindre à eux; mais tant que la rupture sera incertaine je ne
puis m'engager à rien.» Kléber, charmé de sa franchise, se borna à lui
demander de ne prendre aucune part à l'action. Il y consentit,
rassembla ses mameloucks, au moment où l'on se disposait à en venir
aux mains, et gagna la rive droite du Nil. Ibrahim le sollicita
vainement de se joindre à lui pour se jeter dans le Caire; il fut
sourd à ses instances, et alla s'établir à Tourah Les négociations en
étaient à ce point, lorsque Nassif-Pacha et Ibrahim-Bey refusèrent
d'exécuter la capitulation qu'ils avaient consentie. Osman-Bey-Bardisy
fut chargé de les suivre. «Vous déclarerez aux Français, lui dit
Mourâd, que je m'unis à eux, parce qu'ils m'ont mis dans
l'impossibilité de continuer la guerre. Je demande à m'établir dans
une partie de l'Égypte, afin que s'ils la quittent, je m'empare, avec
les secours qu'ils me fourniront, d'un pays qui m'appartient et qu'eux
seuls peuvent m'enlever.» C'est à cela que se réduisaient ses
instructions. Kléber lui répondit avec la même franchise; il lui
garantit qu'il ne serait plus inquiété par nos troupes, et qu'après
les intérêts de l'armée qui lui était confiée, il n'aurait rien de
plus cher que ceux des mameloucks. Ces conditions furent agréées, des
conférences s'établirent au quartier-général, et furent souvent
interrompues par le bruit des pièces qui tonnaient sur le Caire:
enfin, le traité fut conclu. Mourâd-Bey, suivant son expression,
devint sultan français, et alla prendre possession des provinces qui
s'étendent des cataractes à Kenëh. Il nous expédia aussitôt des
convois de subsistances, désarma les Osmanlis qui s'étaient rassemblés
dans son camp, et ne cessa d'entretenir des intelligences qui
préparèrent la capitulation. Peu satisfait néanmoins de la lenteur
avec laquelle elles opéraient, il proposa à Kléber d'incendier la
place, et lui envoya même des barques chargées de roseaux. Son
intervention fut plus prompte et plus efficace sur les peuplades de la
Haute-Égypte. Derwich-Pacha, qui, en vertu de la convention
d'El-A'rych, était allé prendre le commandement des provinces qu'elles
habitent, les avaient soulevées à la nouvelle de la rupture, et
s'avançait sur le Caire à la tête d'un rassemblement nombreux. Mourâd
expédia des ordres aux villages; les fellâhs furent rappelés. Le bey
reçut sur ces entrefaites l'ordre de dissiper les bandes qu'avait
insurgées le pacha; la chose était faite, il se borna à répondre à
Kléber que ses intentions avaient été prévenues, que Derwich avait
déjà perdu les deux tiers de ses gens: «Au reste, ajouta-t-il,
faites-moi savoir si vous demandez sa tête ou si vous exigez seulement
qu'il quitte l'Égypte.» C'était en effet tout ce que voulait le
général en chef; il ne tarda pas à être satisfait, Derwich repassa en
Syrie.
Les Turcs n'étaient pas plus heureux dans le Delta. Douze à quinze
mille d'entre eux s'étaient jetés à Damiette, et en occupaient les
forts, les arsenaux. Le général Belliard, chargé de les suivre à la
tête de douze cents hommes, les joint, les culbute, leur enlève
quatorze pièces de canon et les disperse. Les habitans, stupéfaits de
sa victoire, accoururent au-devant de lui et implorèrent sa clémence;
mais ils s'étaient portés à mille excès; ils avaient pris les armes,
outragé les Français, brûlé le général en chef en effigie; il les
renvoya à Kléber, qui leur imposa une contribution de 200,000 francs;
correction bien légère en comparaison de celle qu'ils attendaient.
Maître de cette place importante, le général Belliard s'avança sur
Menouf, calmant, pacifiant cette population farouche que le fanatisme
avait soulevée. L'adjudant-général Valentin obtenait le même, résultat
devant Méhallé-el-Kebiré, et marchait sur Senrenhoud, dont les
habitans, plus opiniâtres, refusaient de se soumettre au vainqueur. Il
somme la place de rendre les armes; on lui répond que c'est par ordre
du visir qu'on les a prises, qu'on ne reconnaît d'autres firmans que
ceux du grand-seigneur. Il fait ses dispositions; l'ennemi croit qu'il
se retire, et fond sur lui par toutes les issues; mais tourné,
accablé, rompu, il est obligé de demander grâce, et se rend à
discrétion. Tantah éprouve le même sort. Nos colonnes vont, viennent,
parcourent le Delta et font tout rentrer dans l'ordre. Cependant le
siége du Caire se poussait avec vigueur. Reynier était arrivé avec une
partie de ses troupes; on avait reçu quelques munitions, la place
était resserrée de tous côtés. Le général Almeiras reçut ordre
d'attaquer le quartier cophte: il s'y porta à l'entrée de la nuit,
força les maisons, enfonça les barricades qui abritaient l'ennemi,
pénétra fort avant, et s'établit la gauche au mur du rempart et la
droite à la hauteur de nos postes sur la place Esbekié. Les Turcs
revinrent à la charge; mais enfoncés, battus sur tous les points, ils
se retirèrent en nous laissant quatre drapeaux dans les mains. Nos
communications furent dès-lors plus promptes et plus rapides; elles
s'étendaient directement d'une extrémité de la ligne à l'autre. Elles
devinrent encore plus faciles par le succès qu'obtint le général
Reynier. Les insurgés avaient retranché près du fort Sulkowski un
santon qui nous incommodait beaucoup. Il l'enleva; et profitant de
l'effroi qu'il avait jeté parmi les Turcs, il attaqua, força les
maisons qu'ils défendaient, et livra aux flammes toutes celles qui
n'étaient pas nécessaires à la sûreté du poste qu'il avait emporté.
À la droite, les travaux ne se poussaient pas avec moins d'activité.
On voulait se mettre en mesure de faire une attaque combinée qui
commencerait par les ailes et se propagerait jusqu'au centre, en avant
de notre position. En conséquence, un détachement du régiment de
dromadaires que soutenait une compagnie de grenadiers, se porte
brusquement sur la droite de la place Esbekié, attaque la maison
qu'avait occupée la direction du génie s'en empare, et s'y retranche
sous une grêle de balles.