«Je vous ai écrit la présente, afin que, mettant tous vos soins à ce

que rien n'arrive de contraire à notre alliance et à la convention

stipulée, vous m'expédiez le plus tôt possible une dépêche tendante à

rassurer le général Kléber, par la certitude que vous me donnerez que

les bâtimens sur lesquels seront embarqués les Français ne seront

nullement inquiétés par les bâtimens anglais, et que ceux-ci, au

contraire, les feront parvenir sains et saufs dans leur patrie; et

que, conformément à notre alliance, vous et tous les préposés de votre

cour emploierez tous vos moyens afin que les articles de la convention

soient pleinement exécutés. Quand la présente vous sera parvenue,

j'espère que vous ferez tout ce qui tendra à resserrer notre alliance,

et surtout à faire exécuter la convention, et que vous vous

empresserez de m'envoyer la lettre que je vous demande.

«_Signé_ JOUSSEF-PACHA.

Pour copie conforme,

Le général de division, chef de l'état-major,

«_Signé_ DAMAS.»

Après ces observations, qui étaient en effet péremptoires, le visir se

persuada que tout allait s'aplanir; il reprit son mouvement, se rendit

auprès d'El-Hanka avec son armée, et portant son avant-garde à

Matarié, à deux heures de chemin du Caire, il plaça dans la plaine de

la Koubbé ses avant-postes au milieu des nôtres.

Sur ces entrefaites, le lieutenant Wright arriva au quartier-général,

porteur d'une lettre adressée par le lord Keith, commandant de la

flotte anglaise dans la Méditerranée, au général en chef de l'armée

française en Égypte. Elle était datée de Minorque, le 8 janvier 1800,

écrite en anglais, et ainsi conçue:

«MONSIEUR,

Ayant reçu des ordres positifs de Sa Majesté de ne consentir à aucune

capitulation avec l'armée française que vous commandez en Égypte ou en

Syrie, excepté dans le cas où elle mettrait bas les armes, se rendrait

prisonnière de guerre, et abandonnerait tous les vaisseaux et toutes

les munitions des ports et ville d'Alexandrie aux puissances alliées,

et dans le cas où une capitulation aurait lieu, de ne permettre à

aucune troupe de retourner en France, qu'elle ne soit échangée, je

pense nécessaire de vous informer que tous les vaisseaux ayant des

troupes françaises à bord, et faisant voile de ce pays avec des

passe-ports signés par d'autres que par ceux qui ont le droit d'en

accorder, seront forcés par les officiers des vaisseaux que je

commande de rentrer à Alexandrie; et que ceux qui seront rencontrés

retournant en Europe, d'après des passe-ports accordés en conséquence

d'une capitulation particulière avec une des puissances alliées,

seront regardés comme prises, et tous les individus à bord considérés

comme prisonniers de guerre.

_Signé_ KEITH.»

Kléber prit à l'instant la résolution de livrer bataille, certain que

l'armée partagerait ses sentimens, aussitôt qu'elle connaîtrait cette

lettre odieuse; elle fut imprimée pendant la nuit, et servit de

proclamation. «Soldats! ajouta le général, on ne répond à de telles

insolences que par des victoires: préparez-vous à combattre.» Jamais

outrage ne fut plus vivement senti. L'injure était commune, chacun

brûlait de la venger. Tous les Français se reconnurent à cette

généreuse indignation; l'on eût dit que l'armée poussait dans ce

moment un cri de guerre unanime.

Le visir avait rejeté toutes les propositions qui lui avaient été

adressées. Il ne voyait dans notre modération que le témoignage de

notre faiblesse. Convaincu que les Français ne pouvaient s'opposer à

la marche de son armée, il exigea, au terme convenu, l'évacuation du

Caire, de tous les forts et du Delta. Dans les conférences qui se

tinrent à la Koubbé, le reis-effendi et le teftedar, feignirent de

regarder cette opposition des Anglais comme un événement peu

considérable, qui, n'étant point émané de Constantinople, ne devait

pas arrêter l'évacuation. Tout délai de notre part était, selon eux,

une infraction au traité, et c'était offenser la Porte que d'exiger

une autre garantie que ses firmans.

La communication de la lettre du lord Keith n'avait rien changé aux

dispositions du visir. Sidney-Smith voulut, à son ordinaire,

s'interposer entre les Turcs et nous, et conseilla inutilement de

tout suspendre de part et d'autre. Le visir, qui n'appréciait pas les

suites d'une rupture, repoussa le conseil donné par la prévoyance,

persista dans ses prétentions, et consentit seulement à promettre des

otages et des subsides.

Pendant que duraient les conférences, le visir faisait venir de

nouvelle artillerie d'El-A'rych, il augmentait ses forces déjà très

considérables, armait les habitans des villages. Il répandait dans les

provinces des firmans, où les Français étaient représentés comme des

infidèles, ennemis de l'Islamisme, infracteurs des traités. Il

écrivait dans le même sens aux tribus d'Arabes, établissait des chefs

de sédition dans toutes les villes, et notamment au Caire, à

Méhallet-el-Kebis et à Taula, où elles ne tardèrent pas à éclater. Il

ordonna aux odjakis qui composaient l'ancienne milice du

Grand-Seigneur de se rendre à son camp, avec leurs chevaux et leurs

armes; enfin, il enjoignit à tous, sous peine d'être traités comme

rebelles, de se réunir, au nom de la religion et du souverain, pour

exterminer les Français que leur petit nombre et la terreur de ses

armes avaient glacés d'effroi.

Cependant les troupes françaises arrivèrent de la Basse-Égypte et du

Saïd. Il n'y avait pas un instant à perdre, la position des deux

armées suffisait pour amener des hostilités. Nos forces ne pouvaient

augmenter, celles de l'ennemi allaient toujours croissant. Kléber fit

cesser les conférences, et s'adressant à Moustapha-Pacha:

«Il faut, lui dit-il, que votre excellence sache que les desseins du

visir me sont connus. Il me parle de concorde et forme des séditions

dans toutes les villes. C'est vous-même qu'il a chargé de préparer la

révolte du Caire. Le temps de la confiance est passé. Le visir

m'attaque puisqu'il est sorti de Belbéis; il faut que demain il

retourne dans cette place, qu'il soit le jour suivant à Salêhiëh, et

qu'il se retire ainsi jusqu'aux frontières de la Syrie, autrement je

l'y contraindrai. L'armée française n'a pas besoin de vos firmans,

elle trouvera l'honneur et la sûreté dans ses forces; informez Son

Altesse de mes intentions.»

Le même jour il convoqua les officiers généraux en conseil de guerre;

il leur présenta la lettre de lord Keith, le plan de bataille, et leur

dit:

CITOYENS GÉNÉRAUX,

«Vous avez lu cette lettre, elle vous dicte votre devoir et le mien.

Voici notre situation: les Anglais nous refusent le passage après que

leurs plénipotentiaires en sont convenus, et les Ottomans, auxquels

nous avons livré le pays, veulent que nous achevions de l'évacuer

conformément aux traités; il faut vaincre ces derniers, les seuls que

nous puissions atteindre; je compte sur votre zèle, votre sang-froid

et la confiance que vous inspirez aux troupes. Voici mon plan de

bataille.»

Cette exposition ne fut suivie d'aucune délibération, chacun était

animé d'un égal désir de soutenir la gloire de nos armes.

Ne voulant point attaquer le visir sans une déclaration expresse

d'hostilités, Kléber lui adressa la lettre suivante:

Au quartier-général de l'armée française,

le 28 ventôse an VIII.

«L'armée dont le commandement m'est confié, ne trouve point, dans les

propositions qui m'ont été faites de la part de Votre Altesse, une

garantie suffisante contre les prétentions injurieuses, et contre

l'opposition du gouvernement anglais à l'exécution de notre traité. En

conséquence, il a été résolu ce matin, au conseil de guerre, que ces

propositions seraient rejetées, et que la ville du Caire ainsi que ses

forts, demeureraient occupés par les troupes françaises, jusqu'à ce

que j'aie reçu du commandant en chef de la flotte anglaise dans la

Méditerranée, une lettre directement contraire à celle qu'il m'a

adressée le 8 janvier, et que j'aie entre les mains les passe-ports

signés par ceux qui ont le droit d'en accorder.

«D'après cela, toutes conférences ultérieures entre nos commissaires

deviennent inutiles, et les deux armées doivent dès cet instant être

considérées comme en état de guerre.

«La loyauté que j'ai apportée dans l'exécution ponctuelle de nos

conventions donnera à Votre Altesse la mesure des regrets que me fait

éprouver une rupture aussi extraordinaire dans ces circonstances, que

contraire aux avantages communs de la République française et de la

Sublime Porte. J'ai assez prouvé combien j'étais animé du désir de

faire renaître les liaisons d'intérêt et d'amitié qui unissaient

depuis long-temps les deux puissances. J'ai tout fait pour rendre

manifeste la pureté de mes intentions. Toutes les nations y

applaudiront, et Dieu soutiendra par la victoire la justice de ma

cause. Le sang que nous sommes prêts à répandre rejaillira sur les

auteurs de cette nouvelle dissension.

«Je préviens aussi Votre Altesse que je garde comme otage à mon

quartier-général, son excellence Moustapha-Pacha, jusqu'à ce que le

général Galbo, retenu à Damiette, soit arrivé à Alexandrie, avec sa

famille et sa suite, et qu'il ait pu me rendre compte du traitement

qu'il a éprouvé des officiers de l'armée ottomane, sur lesquels on me

fait des rapports très extraordinaires.

«La sagesse accoutumée de Votre Altesse, lui fera distinguer aisément

de quelle part viennent les nuages qui s'élèvent; mais rien ne pourra

altérer la grande considération et l'amitié bien sincère que j'ai pour

elle.

«_Signé_ KLÉBER.»

Pendant que Kléber faisait connaître ces nouvelles dispositions au

visir, on ordonnait au Caire les préparatifs du combat.

Au milieu de la nuit suivante le général se rendit, avec les guides de

l'armée et son état-major, dans la plaine de la Koubbé, où se trouvait

déjà une partie des troupes. Les autres arrivèrent successivement et

se rangèrent en bataille. La clarté du ciel, toujours serein dans ces

climats, suffisait pour que les mouvemens s'exécutassent avec ordre;

mais elle était trop faible pour que l'ennemi pût les apercevoir.

Kléber parcourut les rangs et remarqua la confiance et la gaîté de nos

soldats, présages ordinaires de la victoire.

La ligne de bataille était composée de quatre carrés; ceux de droite

obéissaient au général Friant, ceux de gauche au général Reynier;

l'artillerie légère occupait les intervalles d'un carré à l'autre, et

la cavalerie en colonnes, dans l'intervalle du centre, était commandée

par le général Leclerc: ses pièces marchaient sur ses flancs et

étaient soutenues par deux divisions du régiment des dromadaires.

Derrière la gauche, en seconde ligne, était un petit carré de deux

bataillons. L'artillerie de réserve, placée au centre, était couverte

par quelques compagnies de grenadiers, et les sapeurs, armés de

fusils; d'autres pièces marchaient sur les deux côtés du rectangle,

soutenues et flanquées par des tirailleurs. Enfin, des compagnies de

grenadiers doublaient les angles de chaque carré, et pouvaient être

employés pour l'attaque des postes. La 1re brigade de la division

Friant était commandée par le général Belliard, et formée de la 21e

légère et de la 88e de bataille; les 61e et 75e de bataille formaient

la 2e brigade, aux ordres du général Donzelot.

Le général Robin commandait la 1re brigade de la division Reynier,

composée de la 22e légère et de la 9e de bataille. Le général Lagrange

avait sous ses ordres la 13e et la 85e de bataille, formant la 2e

brigade de cette division. Le général Songis commandait l'artillerie,

et le général Samson le génie.

Nassif-Pacha, à la tête de l'avant-garde ennemie, avait deux autres

pachas sous ses ordres. Le village de Matarié, qu'il occupait avec

cinq ou six mille janissaires d'élite, et un corps d'artillerie, avait

été retranché et armé de seize pièces d'artillerie. Les avant-postes

se prolongeaient sur la droite jusqu'au Nil, et sur la gauche jusqu'à

la mosquée de Sibil-Yalem; le camp du visir était situé entre El-Hanka

et le village de Abouzabal. C'est dans cet endroit que son armée était

rassemblée, elle y occupait un espace considérable; on ne peut décrire

son ordre de bataille; les Turcs n'en observent aucun. Presque tous

les rapports qui nous sont parvenus portaient cette armée à

quatre-vingt mille hommes, quelques uns cependant ne l'évaluaient qu'à

soixante mille.

On se mit en marche vers les trois heures du matin. L'aile droite

arriva au point du jour près de la Mosquée (Sibil-Yalem), où l'ennemi

avait une grand'garde de cinq ou six cents chevaux; quelques coups de

canon les déterminèrent à se replier. Les deux carrés de gauche

arrivèrent devant le village de Matarié. Ils s'y arrêtèrent hors de

portée de canon, et donnèrent le temps à la division de droite de

venir se placer entre Héliopolis et le village d'El-Mark, afin de

s'opposer à la retraite des troupes ennemies, et à l'arrivée des

renforts que le visir pouvait envoyer.

Tandis que ce mouvement s'exécutait, on aperçut un corps de cavalerie

et d'infanterie turque réuni à une forte troupe de mameloucks, qui,

après avoir fait un grand détour dans les terres cultivées, se

dirigeait vers le Caire. Les guides eurent ordre de les charger;

ceux-ci acceptèrent la charge, et renforcés successivement par de

nouvelles troupes, enveloppèrent les nôtres. L'issue de cette mêlée

eût été funeste, si le 22e régiment de chasseurs et le 14e de dragons

ne fussent accourus. Le combat néanmoins fut long et opiniâtre; à la

fin l'ennemi prit la fuite et s'éloigna à perte de vue dans les

terres, continuant toujours de se diriger sur le Caire.

Le général Reynier commença l'attaque de Matarié; des compagnies de

grenadiers mises en réserve pour cet objet, reçurent l'ordre

d'emporter les retranchemens, et l'exécutèrent avec une bravoure digne

des plus grands éloges; tandis qu'elles bravaient le feu de

l'artillerie ennemie et s'avançaient au pas de charge, les janissaires

sortirent de leurs retranchemens et fondirent à l'arme blanche sur la

colonne de gauche; mais accueillis de front par une fusillade

meurtrière, pris en flanc par les troupes de droite, ils sont

accablés, défaits, tous reçoivent la mort. Leurs cadavres comblent les

fossés dont ils s'étaient couverts, on s'élance sur leurs membres

palpitans, on franchit tous les obstacles, le camp est emporté;

drapeaux, pièces d'artillerie, queues de pachas, effets de campemens

tombent dans nos mains. L'infanterie se jette en vain dans les maisons

et cherche à s'y défendre, on la suit, on la force; tout ce qui oppose

de la résistance est égorgé ou livré aux flammes. Pressées par le fer

et le feu, quelques colonnes essaient de déboucher dans la plaine;

mais elles tombent sous le feu de la division Friant. Le reste est tué

ou dispersé par une charge de cavalerie.

L'ennemi avait abandonné ses tentes et ses bagages; mais l'armée

sentait la nécessité de ne pas laisser reprendre haleine au visir, et

de le poursuivre jusqu'aux limites du désert. Elle abandonna le butin

aux Arabes, et continua le mouvement.

Nassif-Pacha désirait parlementer et demandait un officier de marque.

Le chef de brigade Baudot, aide-de-camp du général en chef, fut chargé

d'aller recevoir ses ouvertures; mais il ne fut pas plus tôt aperçu

des troupes turques, qu'il se vit assailli de toutes parts. Blessé à

la tête et à la main, il allait être mis en pièces, lorsque deux

mameloucks du pacha qui l'accompagnaient réussirent à l'arracher à

cette multitude sauvage. Ils le conduisirent au visir qui le fit

arrêter.

Cependant le général Reynier avait rassemblé sa division auprès de

l'obélisque d'Héliopolis. Tout à coup des nuages de poussière

s'élèvent à l'horizon; l'armée turque s'avance, conduite par le visir

en personne, et prend position sur les hauteurs qui séparent les

villages de Syriacous et d'El-Mark. Son chef s'établit derrière le

bois de palmiers qui entoure le dernier de ces villages.

Nous marchons à sa rencontre; Friant se porte sur la gauche, Reynier

sur la droite, toute l'armée s'avance et prend insensiblement son

premier ordre de bataille. Les tirailleurs ennemis sont repoussés,

chassés du bois qui les protége. Le groupe de cavalerie qui forme le

quartier-général du visir est couvert d'obus et de mitraille. Les

Ottomans ripostent, le feu s'échauffe, la canonnade devient terrible.

Mais les boulets de l'ennemi se perdent au-dessus de nos carrés, et

ses pièces, accablées de projectiles lancés avec justesse et

précision, sont bientôt démontées. Il réunit ses drapeaux épars sur

toute la ligne, c'est le signal ordinaire d'une charge générale; nous

nous y préparons. Le général Friant laisse approcher les Osmanlis,

démasque ses pièces et les couvre de mitraille. Cette terrible

réception les ébranle; ils hésitent, flottent et prennent enfin la

fuite. L'infanterie n'avait voulu tirer qu'à bout portant; elle ne

brûla pas une amorce.

Le terrain était coupé, sillonné de profondes gerçures; cette

circonstance avait ralenti l'impétuosité de la cavalerie ennemie, et

ne permit pas à la nôtre d'accabler les fuyards.

Le visir était exposé au feu de nos pièces, dans le village d'El-Mark.

Il fait ses dispositions pour nous éloigner. Son armée s'ébranle, se

divise et nous entoure de toutes parts. Ainsi placés au milieu d'un

carré de cavalerie qui avait plus d'une demi-lieue de côté, nous

tuâmes, nous fusillâmes, pas une de nos balles n'était perdue. Enfin,

les Turcs désespérant de vaincre, s'éloignent à toute bride et gagnent

El-Hanka.

Quoique battu, le visir était encore redoutable. Il avait des troupes

nombreuses, et sa présence suffisait pour armer la population contre

les Français: aussi Kléber était-il déterminé à le suivre au Caire,

dans le désert, à travers les terres cultivées, partout où il

porterait ses pas. Il se mettait sur ses traces, lorsqu'il vit venir à

lui l'interprète qui avait accompagné son aide-de-camp. Le visir

l'avait chargé de proposer à Kléber de faire cesser les hostilités, et

d'évacuer le Caire, conformément au traité qu'ils avaient conclu.

«Retournez à son camp, répondit le général, et dites-lui que je marche

sur El-Hanka.» L'armée était en mouvement et fut bientôt à la hauteur

du village. Une cavalerie nombreuse le défendait; mais elle n'aperçut

pas plus tôt nos troupes, qu'elle se replia confusément, et prit la

fuite. De ceux qui étaient sur les flancs et les derrières, les uns

revinrent sur leurs pas, les autres se dispersèrent. Quant à

Mourâd-Bey, dès que l'attaque avait commencé, il s'était éloigné à

perte de vue dans le désert, pour ne pas prendre part à l'action.

L'armée ottomane ne nous attendit pas à El-Hanka; elle s'éloignait,

fuyait, abandonnait tout ce qui pouvait retarder son mouvement. Nous

espérions la joindre dans son camp; nous forçâmes de marche; nous y

fûmes rendus avant le coucher du soleil. Elle n'avait fait que passer;

nous trouvâmes ses effets de campement, ses équipages, des objets

précieux, une grande quantité de cottes de maille, de casques de fer.

Nous étions accablés de fatigue, nous rencontrions des tentes qui nous

invitaient à réparer nos forces; nous cédâmes. La nuit tendit ses

voiles, tout fut bientôt calme, assoupi; on put distinctement entendre

le bruit du canon qu'on tirait au Caire. Kléber avait laissé dans

cette ville la 32e de bataille, et des détachemens de différens corps

qui faisaient ensemble environ deux mille hommes, auxquels il avait

ordonné, si quelque émeute générale venait à éclater, de se retirer

dans les forts. Le général Verdier, qui en avait le commandement,

devait se borner à maintenir la communication entre la ferme d'Ibrahim

Bey, la Citadelle et le fort Camin. Le général Zayoncheck commandait à

Gisëh. Ces dispositions suffisaient pour donner au général en chef le

temps de repousser le visir; mais le corps de mameloucks et d'Osmanlis

qui s'était détaché pendant la bataille, s'était sans doute joint aux

séditieux; il était nécessaire de marcher au secours. Le général

Lagrange reçut, en conséquence, l'ordre de s'y porter avec quatre

bataillons, deux de la 25e, un de la 61e et un de la 75e. Il partit

vers minuit, et bientôt après l'armée s'achemina vers Belbéis. La

route était couverte de pièces de canon, de litières sculptées, de

voitures à ressorts, et de bagages abandonnés. À chaque pas, c'était

des débris, des traces d'une déroute, telle qu'on n'en vit jamais.

Nous arrivâmes sur le déclin du jour. L'infanterie occupait les forts,

la cavalerie en défendait les avenues.

La division Reynier fit halte devant la ville. Le général Priant

obliqua sur la gauche, et l'artillerie ouvrit le feu; mais les

escadrons ennemis n'ont pas plus tôt aperçu qu'on cherche à les

tourner qu'ils tournent bride et s'éloignent. La division Friant

continue son mouvement, le général Belliard pénètre dans l'enceinte,

chasse successivement les Turcs des points les plus avantageux, et les

refoule dans l'un des forts, où ils se défendent le reste du jour. On

emploie la nuit à faire les dispositions d'attaque; mais les Turcs

proposent de rendre la place, à condition qu'ils seront libres de

rejoindre le visir, et d'emporter leurs armes. Cette dernière clause

est rejetée. L'action s'engage et devient terrible; mais les pertes

qu'ils essuient, le manque d'eau qui les accable, ne leur permettent

pas de prolonger une défense meurtrière. Ils se rendent à discrétion;

ils supplient le général en chef de leur permettre de se rallier au

visir, et de laisser à quelques uns d'entre eux les armes nécessaires

pour se défendre contre les Arabes. Il y consentit, et la place nous

fut remise. Pendant qu'on s'occupait à les désarmer, un d'entre eux,

animé par le désespoir et le fanatisme, s'écrie qu'il préfère la mort;

et comme s'il eût été indigné de ne pas la recevoir, il s'avance

contre le chef de brigade Latour, et lui tire un coup de fusil à bout

portant. Tous ceux qui ont des armes les jettent aussitôt: _Nous ne

méritons pas de les conserver_, disent-ils à nos soldats; _notre vie

est à vous_. Le coupable fut sur-le-champ puni de mort par nos

grenadiers. On ne laissa des armes qu'aux chefs, et on fit prendre à

la colonne la route de Salêhiëh.

Nous trouvâmes dix pièces de canon dans la ville et dans les environs,

indépendamment de celles que nous avions laissées lors de

l'évacuation. Parmi les premières, étaient deux pièces anglaises

semblables à celles qu'on enleva à Aboukir, et qui portaient la

devise: _Honni soit qui mal y pense._ Pendant que cela se passait, la

cavalerie du général Leclerc battait l'estrade sur la route de

Salêhiëh et dans l'intérieur des terres. Le 7e régiment de hussards

ramena, le 1er au matin, quarante-cinq chameaux avec leurs

conducteurs. L'escorte était composée de mameloucks et d'Osmanlis, qui

déclarèrent qu'ils étaient chargés de porter au Caire, à Nassif-Pacha

et à Ibrahim-Bey, une partie de leurs bagages. Kléber ne douta plus

que le visir n'eût chargé ces deux chefs de se mettre à la tête de la

révolte. L'armée ottomane était considérablement diminuée par la perte

qu'elle avait essuyée dans la bataille et la séparation des corps qui

occupaient le Caire. Il ordonna en conséquence au général Friant de

marcher sur cette ville avec le général Donzelot et cinq bataillons,

dont deux de la 61e, deux de la 75e, un de la 25e, quelques pièces

d'artillerie légère, et un détachement de cavalerie. Il le chargea de

maintenir les communications entre tous les forts jusqu'à son retour,

et lui recommanda d'éviter des attaques qui pouvaient nous causer des

pertes trop considérables.

Mémoires du maréchal Berthier ... Campagne d'Égypte, première partie · 第 24 / 26 段