hasarder une explication plus positive, qui pouvait entraîner une
rupture. M. Smith n'a pas manqué de nous demander quelques
éclaircissemens, et nous les lui avons promis, en lui observant
généralement que nous donnerions successivement à nos articles tous
les développemens dont ils auraient besoin.
D'après sa réponse, nous avons aujourd'hui abordé franchement la
question avant qu'il pût communiquer au grand-visir des espérances
qu'il faudrait ensuite démentir. Déjà, dans nos fréquens entretiens,
nous avons mis M. Smith à portée de mesurer l'étendue de nos
prétentions, et il doit être préparé à les entendre sans aigreur. Vous
trouverez ci-joint notre dernière note.
Vous serez étonné que notre mission soit aussi peu avancée; mais sur
les quatorze jours, nous n'en avons pas passé deux sans avoir du gros
temps qui nous rendait tous malades et hors d'état de nous occuper
convenablement d'affaires sérieuses.
Salut et respect,
DESAIX, POUSSIELGUE.
(Nº 2.) 15 nivôse an VIII (5 janvier 1800).
La note remise hier par messieurs les commissaires français contenant
des propositions d'une étendue qui exigerait une discussion entre les
ministres plénipotentiaires de tous les gouvernemens respectifs avant
de pouvoir les admettre; de plus, la ratification avant de pouvoir
exécuter les conditions, et monsieur l'agent de Russie, au camp
impérial ottoman, n'étant pas muni de pleins pouvoirs de son
gouvernement, non plus que messieurs les commissaires français du
leur: le soussigné ne voit pas la possibilité de faire un arrangement
définitif sur cette base dans le camp ottoman. Il s'empressera
cependant de mettre les papiers de messieurs les commissaires français
sous les yeux de son altesse le suprême visir. Quant au soussigné, il
ne peut donner d'autre conseil à Son Altesse que celui qu'il a
développé dans le projet qui leur a été communiqué, et il manquerait à
la franchise qu'il a promise au général en chef Kléber, et à messieurs
les commissaires, s'il leur cachait que son devoir le portera à
avertir Son Altesse du danger qui doit nécessairement résulter pour
l'empire ottoman, si un intérêt local et immédiat l'inclinait à
écouter favorablement une proposition tendant directement à rompre les
engagemens contractés pour se préserver, soit des armes, soit de
l'influence de la France dans l'état actuel des choses,
essentiellement différent de celui où elles se trouvaient avant la
paix de Jassy, auquel le raisonnement de messieurs les commissaires
serait applicable.
À l'égard de la Grande-Bretagne elle-même, le soussigné n'hésite pas
de répondre, en termes précis, qu'elle restera fidèle à ses
engagemens; et les circonstances qui ont donné lieu au traité de la
triple alliance existant toujours, sa confiance dans la sagesse,
l'énergie et la bonne foi des alliés, la porte à croire que les liens
récemment formés entre les trois puissances, ne peuvent qu'être
resserrés par tous les efforts qui tendront à la rompre.
À bord du Tigre, devant Ghazah, 5 janvier 1800.
_Signé_ SIDNEY SMITH.
(Nº 3.) De la plaine d'El-A'rych, le 16 de Chaban 1214
(13 janvier 1800).
LE GRAND-VISIR AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.
Le Tartare Moussa m'a apporté votre réponse. Jusqu'à présent toutes
les lettres que vous avez écrites, tant à moi qu'à Moustapha-Pacha,
témoignaient de votre part l'intention d'évacuer l'Égypte, pour éviter
l'effusion du sang, et renouer les noeuds d'amitié qui unissaient
autrefois la France avec la Porte. Vous nous aviez dit que vous nous
enverriez bientôt des commissaires pour conférer avec nous au sujet de
l'évacuation, et que la manière dont les commissaires s'occuperaient
de ménager les intérêts de la Porte, prouveraient combien vous
désiriez sincèrement la paix et le bien des deux nations.
Mais dans la lettre que je viens de recevoir, vous mettez à
l'évacuation la condition que la Porte se détachera des puissances qui
lui sont alliées, et qu'elle rompra avec elles. Cette clause ne
s'accorde nullement avec les intentions amicales et pacifiques que
vous prétendez avoir. Si vous voulez vous-même y réfléchir, vous
sentirez que la Porte ne peut accepter une condition si contraire au
traité d'alliance qu'elle a contracté avec les puissances ses amies.
Quoique vos commissaires ne soient point encore venus, j'espère qu'ils
arriveront sous peu de jours. Aussitôt qu'ils seront ici, ils
s'aboucheront avec les plénipotentiaires de la Porte et le commandant
anglais Smith. S'ils proposent la clause susdite, ou tout autre
semblable qui blesserait les intérêts de la Porte ou de ses alliés,
nous ne l'accepterons point, et vous renouvellerez ainsi l'effusion du
sang; mais s'ils sont véritablement animés du désir de terminer les
choses à l'amiable, ils consentiront avant tout à une prompte
évacuation de l'Égypte, qui est l'article 1er et fondamental de la
pacification souhaitée.
Nous apporterons les meilleurs intentions à ces entretiens: si vos
commissaires y mettent aussi de la bonne volonté, il suffira d'une ou
deux conférences pour terminer la négociation.
Faites-moi savoir en définitif quel est le parti auquel vous vous
arrêtez.
_Signé_ JOUSSEF-PACHA.
(Nº 4.) Au camp ottoman de Ghazah, 9 janvier 1800.
LE COMMODORE SIDNEY SMITH AUX CITOYENS DESAIX ET POUSSIELGUE.
MESSIEURS,
Son altesse le suprême visir se trouvant à El-A'rych, je vais m'y
rendre pour arrêter l'effusion du sang, pendant que nous sommes en
négociation. Les Turcs ne ne voulant pas absolument entendre parler
d'une trêve qui les forcerait à rester dans l'inaction sur la lisière
du désert, je pars sur un dromadaire pour aller plus vite. Le bâtiment
que j'ai expédié, avec le développement des motifs qui me faisaient
engager le suprême visir à tel armistice que la saine raison et
l'usage commandaient, n'a pu s'approcher de la côte à cause du mauvais
temps, et le parlementaire qu'a envoyé le général en chef Kléber, à ce
même sujet, n'est arrivé que le lendemain de l'événement fâcheux du
massacre d'une partie de la garnison d'El-A'rych. Les hommes composant
cette garnison, n'ayant pas voulu écouter les sommations qui leur
étaient faites avant l'approche d'une troupe effrénée qui devait les
attaquer, sont entrés en pourparler, quand il était trop tard. Mais,
pendant qu'on capitulait à la grande porte du fossé, ils y ont
pénétré, et ont fait comme à leur ordinaire, de la manière la plus
horrible. Le colonel Douglas accouru pour tâcher de contenir cette
horde de furieux, a manqué vingt fois d'avoir la tête coupée, de même
qu'un garde marine, qu'un mouvement naturel d'humanité et
d'indignation avait engagé à suivre le colonel qui a été renversé, et
le couteau déjà sur le cou, quand il a été délivré par les
janissaires. Le visir n'a pas pu arrêter la troupe ni l'empêcher
d'entrer dans le château. Cependant, le colonel Douglas, aidé par
Rajeb-Pacha, a arrêté le torrent dans le fort, tant qu'il a pu, et a
réussi à sauver le commandant et près de la moitié de la garnison.
M. Keith va se concerter avec vous sur votre réunion; la trève
m'ayant été annoncée par l'agent de Russie qui est venu du camp.
J'ai l'honneur d'être, avec estime et considération,
Votre serviteur très humble,
SMITH.
(Nº 5.) Au quartier-général du Caire, le 17 nivôse an VIII
de la République française (17 janvier 1800).
KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GRAND-VISIR.
Votre dernière lettre m'a été remise hier soir par le Tartare Moussa;
ce même jour, j'avais expédié, vers le quartier-général de Votre
Excellence, un homme de confiance du très honoré Moustapha-Pacha,
portant des dépêches à mes plénipotentiaires que je croyais arrivés à
Ghazah, et je vous ai fait connaître, par cette même occasion et par
ledit Moustapha-Pacha, mon opinion sur l'événement d'El-A'rych, ainsi
que les voies de rapprochement que j'ai à vous proposer, pour arriver
à un accommodement également désirable pour les deux partis. Ce que
j'ai dit hier, je vous le répéterai ici, afin que le gouvernement
français ne puisse un jour m'accuser de n'avoir pas employé tous les
moyens pour arrêter l'effusion du sang entre deux nations qui, plus
que jamais, ont le plus grand intérêt de se réunir étroitement, et,
pour qu'en cas que mes propositions ne soient point écoutées, Votre
Excellence demeure seule comptable, non seulement envers son souverain
Sélim II, mais encore envers l'Europe entière, de celui qui pourrait
couler encore; qu'elle demeure comptable envers la Sublime Porte,
d'avoir donné au hasard d'une bataille ce qu'elle aurait pu obtenir
avec certitude de la manière la plus conforme aux intérêts de l'empire
ottoman: je parle de l'évacuation de l'Égypte, et je m'explique.
Votre Excellence m'a proposé, dans ses lettres précédentes, 1º. notre
libre sortie de l'Égypte avec armes, bagages et toutes autres
propriétés; 2º qu'il serait fourni à cet effet à l'armée, de la part
de la Sublime Porte, tous les bâtimens nécessaires, et pourvus de
vivres pour son retour en France. J'accepte ces deux propositions à la
simple condition qui suit; _savoir_, qu'aussitôt que les Français
auront évacué l'Égypte, la Sublime Porte se retirera de la triple
alliance, dans laquelle elle ne s'est et n'a pu s'engager, que pour
maintenir l'intégrité de son empire, qui alors, et au moyen de cette
évacuation, serait rétablie.
D'accord sur ces points capitaux, rien ne sera plus aisé que de
s'entendre sur les différens détails d'exécution, et je propose pour
cela trois moyens: Le premier serait d'abandonner ce travail aux
plénipotentiaires actuellement à bord du _Tigre_, ou à Ghazah; le
second, infiniment plus simple et plus prompt, serait d'envoyer votre
reis-effendi, accompagné d'un autre grand de votre armée, à Cathiëh ou
à Salêhiëh, où j'enverrai de mon côté un officier général chargé de
mes pouvoirs, si, lorsque Votre Excellence recevra cette lettre, mes
envoyés n'avaient pas encore paru à son quartier-général; le troisième
enfin serait d'autoriser et de donner pleins pouvoirs pour cet objet,
au très honoré Moustapha-Pacha actuellement au Caire: en six heures de
temps tout pourrait être terminé. Je demande à Votre Excellence une
réponse catégorique, en lui observant que de toutes les manières une
suspension d'armes, garantie par des otages, est aussi indispensable
que conforme aux droits de la guerre; sans cette suspension, nos
négociations ne deviendraient que le prétexte d'un affreux brigandage
et de lâches assassinats. Je dois aussi vous prévenir que j'ai reçu la
nouvelle officielle que déjà le 3 de ce mois, répondant au 26 du mois
de Rageb, il a été conclu, à bord du _Tigre_, entre sir Sidney Smith
et mes plénipotentiaires, un armistice d'un mois, sauf prolongation
s'il y a lieu. J'y ai souscrit, et il me semble qu'il est obligatoire
que Votre Excellence y consente; on ne s'est jamais joué de choses
aussi sacrées et aussi importantes.
Je prie Votre Excellence de croire à la haute considération que j'ai
pour elle.
_Signé_ KLÉBER.
Pour copie conforme,
Le général de division, chef de l'état-major
général de l'armée,
_Signé_ DAMAS.
(Nº 6.) À bord du Tigre devant Jaffa, le 8 janvier 1800.
LE GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX, ET LE CITOYEN POUSSIELGE, CONTRÔLEUR
DES DÉFENSES DE L'ARMÉE, ET ADMINISTRATEUR DES FINANCES, AU GÉNÉRAL,
EN CHEF KLÉBER.
Nous vous envoyons, citoyen Général, copie de la réponse de M. Smith,
à notre dernière note: elle promet peu; mais, dans l'entretien dont
elle a été suivie, nous avons observé que s'il était impossible aux
alliés de consentir 1º. à la dissolution de l'alliance; 2º. à la
restitution des îles, parce qu'elles sont occupées par les Russes; 3º.
à une garantie jusqu'à la paix de nos possessions dans la
Méditerranée, toutes propositions pour lesquelles il pourrait être
nécessaire d'avoir des ordres des gouvernemens respectifs, _il serait
également impossible que vous consentissiez à l'évacuation pure et
simple, comme on le proposait, sans y être autorisé par le
Gouvernement français_; que, dans ce cas, il y avait un moyen simple
pour terminer tous les débats, c'est d'envoyer chacun de notre côté un
courrier à nos Gouvernemens respectifs pour les informer du résultat
des conférences, et attendre leurs ordres, que jusque-là et pour un
temps déterminé, on suspendrait toute hostilité, si on pouvait y faire
consentir le grand-visir, ou que s'il s'y refusait, on continuerait à
se battre, sans que cela empêchât l'envoi des courriers.
C'est dans ces dispositions que nous nous sommes rendus devant Ghazah.
M. Smith s'est rendu au camp; il y a appris que El-A'rych s'est rendu
le 8 nivôse, que le grand-visir y était, qu'il s'était commis, dans la
prise de cette place, des atrocités qui lui ôtaient la confiance de
nous engager d'aller joindre le grand-visir, quoique le grand-visir
fût dans les meilleures dispositions, et que son autorité et celles du
pacha eussent été méconnues dans cette occasion. D'après ces
considérations, plus détaillées dans la lettre de M. Smith ci-jointe,
et dans les instructions à son secrétaire dont nous vous envoyons
l'extrait, nous nous sommes décidés à attendre à Jaffa des nouvelles
de M. Smith, en l'engageant à s'y rendre avec le reis-effendi. Nous le
prions aussi de vous faire connaître directement la réponse qu'il aura
à nous faire sur notre dernière note, en sorte que vous pourriez nous
faire connaître vos intentions ultérieures.
Les conférences ont été poussées aussi avant qu'il était possible;
tous les intérêts respectifs, tant de l'Europe que de l'Égypte, ont
été repassés et débattus. Il paraît que nous nous entendons
parfaitement sur tous les points, et, qu'en définitif, il faudra en
venir à un courrier parlementaire, à moins que le grand-visir ne
persiste à se battre pendant l'intervalle, et qu'alors vous changiez
de détermination.
Bonaparte est arrivé à Paris le 24 vendémiaire; il y a été reçu avec
enthousiasme, et comme vous le verrez par les gazettes que nous vous
envoyons, et qui vont jusqu'au 25 octobre, il est probable qu'il va
déterminer une crise, et qu'il nous fera envoyer promptement des
secours ou des ordres. Ces gazettes vous donneront une idée assez
exacte de la situation de l'Europe, des armées et de notre
gouvernement à cette époque, pour que vous puissiez prévoir à peu près
quelles mesures en seront la suite, en ce qui concerne l'Égypte.
Nous sommes extrêmement embarrassés pour correspondre avec vous, les
occasions sont difficiles à trouver. Nous vous prions de donner ordre
à un des avisos qui sont au bogaz de Damiette, ou à un de ceux qui
sont à Alexandrie de venir nous joindre, et de rester à nos ordres,
pour que nous puissions vous l'expédier toutes les fois qu'il sera
nécessaire, et vous donner souvent des nouvelles, sans dépendre pour
cela des convenances de M. Smith, quoiqu'il y mette beaucoup
d'honnêteté et de bonne volonté.
Cet aviso peut venir en parlementaire à Jaffa; si nous n'y sommes plus
quand il y arrivera, on lui indiquera le lieu où nous pourrons être.
Salut et respect,
_Signé_ DESAIX et POUSSIELGUE.
(Nº 7.) Au camp impérial ottoman, à El-A'rych,
le 15 janvier 1800.
LE COMMODORE SIDNEY SMITH AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.
MONSIEUR LE GÉNÉRAL,
Messieurs vos envoyés s'étant un peu formalisés de la franchise de ma
dernière note officielle, je ne suis pas sans appréhension que mon
langage ait pu vous faire une impression différente de celle que je
désirais produire, et je serais fâché de voir naître un sentiment
d'éloignement, quand mon objet n'était que de découvrir jusqu'à leur
base, les barrières qui nous séparent, afin de les ôter plus
facilement.
Je ne vois pas pourquoi des militaires français, qui ont été les
premiers à faire justice du système spoliateur et révolutionnaire,
peuvent vouloir s'identifier avec les hommes exagérés qui ont fait le
malheur de la France en gâtant une belle cause; ou supposé qu'on ait
voulu leur faire une pareille injure, le règne de la démagogue
expirait à son foyer, il est de l'intérêt de tout le monde qu'elle ne
renaisse pas ailleurs. Ce dont nous nous plaignons, et contre lequel
nous nous défendons, c'est la continuation de cette manie de faire des
Républiques bon gré malgré, partout où un soi-disant patriote peut
trouver un exil honorable par une place qui le met à même d'achever,
ou pour mieux dire, continuer ses expériences politiques sur le pauvre
genre humain. Si tous les hommes de marque, attachés au Gouvernement
français, avaient des vues aussi droites et des projets aussi
raisonnables que M. Poussielgue et le général Desaix, cette méfiance
cesserait bientôt.
J'ai l'honneur d'être, avec une parfaite estime et une considération
des plus distinguées,
Votre très humble serviteur,
_Signé_ SIDNEY SMITH.
(Nº 7.) Quartier-général de Salêhiëh, le 29 nivôse an VIII
de la République française (19 janv. 1800).
LE GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER AU COMMODORE SIDNEY SMITH.
J'ai reçu votre billet du 18 janvier; comme son contenu n'est
nullement relatif à l'objet qui nous a réunis, et sur lequel nous
traitons, vous trouverez bon que je me borne à vous en accuser la
réception Je profiterai toutefois de cette occasion pour avoir
l'honneur de vous prévenir que, quoique j'aie donné pleins pouvoirs à
mes plénipotentiaires de traiter en définitive de l'évacuation pure et
simple de l'Égypte, je leur envoie néanmoins, par mon aide-de-camp
Damas, l'ordre exprès de rompre les conférences, dès-lors qu'ils
trouveraient, de la part du visir ou de la vôtre, trop de résistance à
obtenir les conditions accessoires, et qui seraient relatives à
l'honneur, la gloire et la sûreté de l'armée que je commande, parce
que je crois avoir des moyens plus que suffisans pour arrêter
l'ardeur, et réprimer l'orgueil de l'armée qui m'est opposée. Je m'en
réfère, à cet égard, à votre propre jugement. La chose du monde qui me
serait la plus pénible, monsieur le Général, serait d'être obligé de
revenir le moindrement de la haute opinion que j'avais conçue de votre
loyauté; mais je n'ose le croire, et les circonstances vous mettent
bien à même de m'y confirmer davantage, pour peu que cela vous tienne
à coeur.
_Signé_ KLÉBER.
(Nº 8.) Au quartier-général de Salêhiëh, le 28 nivôse an VIII
(18 janvier 1800).
AU GRAND-VISIR.
J'ai reçu à Salêhiëh la dernière lettre que Votre Excellence m'a fait
l'honneur de m'adresser par le Tartare Moussa, resté à Cathiëh par
malentendu.
Actuellement que mes plénipotentiaires sont arrêtés au
quartier-général de Votre Excellence, et que j'ai rapproché le mien de
manière à rendre nos communications aussi promptes que suivies, j'ai
tout lieu d'espérer que nous nous entendrons mieux, et que nos
négociations obtiendront bientôt le résultat heureux que Votre
Excellence paraît désirer autant que moi. J'envoie à mes
plénipotentiaires des instructions en conséquence. Ils ne rejetteront
à l'avenir que ce qui pourrait être contraire à la gloire et à la
sûreté de l'armée, dont le commandement m'est confié.
Je prie Votre Excellence de croire à la haute considération que j'ai
pour elle.
_Signé_ KLÉBER.
LE GRAND-VISIR AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.
(Nº 9.) Du quartier-général à El-A'rych (sans date).
_Au Modèle des Princes de la nation du Messie, au Soutien des
Grands de la secte de Jésus, à l'honoré et estimé général
français_ KLÉBER, _dont la fin puisse être heureuse_; SALUT.
J'ai reçu, et j'ai compris le contenu de la lettre que vous m'avez
dernièrement adressée. Vous m'écrivez que vous vous êtes mis ces
jours-ci en marche, accompagné d'une légère escorte, pour être à
portée de donner les réponses nécessaires aux conditions que je vous
proposerai, relativement à l'heureuse affaire de l'évacuation de
l'Égypte que vous désirez, ou bien à la bataille; et que vous vous
êtes acheminé vers Belbéis et Salêhiëh, pour y attendre les réponses à
vos dernières dépêches. Vous me dites aussi que si vos délégués
n'étaient pas encore arrivés à mon quartier-général, il serait
convenable de vous envoyer deux grands de la Porte, pour conférer sur
l'affaire en question, et la terminer le plus tôt possible.
Votre loyauté ne croit pas convenable de verser le sang, et comme vous
désirez l'heureuse réussite de la bonne affaire concernant
l'évacuation de l'Égypte, et qui est un prélude à la paix, et que vous
avez marché dans le chemin de la justice, ainsi que vous me l'avez
écrit par le passé, il est clair que, d'après mon zèle et ma loyauté,
je ne consentirai pas non plus à l'effusion du sang. Il est évident
aussi que votre départ du Caire, et votre marche vers ces contrées,
n'a pour but que de faire croire à votre justice et votre loyauté, et
d'accélérer, d'une manière avantageuse pour la Sublime Porte, le terme
de l'heureuse affaire de l'évacuation de l'Égypte, qui doit être le
prélude de la paix et de la tranquillité.
Je dois vous prévenir que vos délégués, qui sont arrivés ces jours-ci
à mon quartier-général, ont déjà ouvert les conférences, et que malgré
votre assurance concernant le plein succès de l'affaire dont il
s'agit, conformément à la loyauté et au zèle qui vous font aimer, ils
_rendent difficile la réussite de cette si bonne affaire de
l'évacuation_.
La Sublime Porte est depuis trois siècles amie de la France; mais
ayant été destiné par mon souverain à m'emparer et à délivrer par la
voie des armes, ou sans me battre, l'Égypte, dont les Français se sont
emparés à l'imprévu, il est certain qu'avec le secours du Très-Haut,
je dois faire mon possible pour y parvenir. Votre désir étant
réellement d'évacuer l'Égypte, sans vous battre, loin de vouloir
l'effusion du sang, mon désir est conforme au vôtre.
Je vous ai écrit cette lettre pour vous dire qu'il dépend de votre
volonté de vous comporter d'après la préférence que vous aurez donnée
à l'un des deux partis, de vous battre ou de ne point vous battre.
Quand vous aurez reçu la présente, et que vous en aurez compris le
contenu, j'espère que vous vous conduirez toujours suivant votre
loyauté et votre franchise.
Traduit par moi secrétaire interprète
du général en chef Kléber,
_Signé_ DAMIELK BRACEVISCH.
(Nº 10.) Quartier-général de Salêhiëh, le 26 nivôse an VIII
(16 janvier 1800)
KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX ET AU CITOYEN
POUSSIELGUE, PLÉNIPOTENTIAIRES PRÈS LE GRAND-VISIR.
Quatre heures après que je vous ai eu expédié ma dernière dépêche, est
arrivé l'aide-de-camp Savary, m'apportant vos lettres des 23 et 24. Je
n'ai, de mon côté, autre chose à ajouter à ce que je vous ai écrit, si
ce n'est que je vous donne des pouvoirs illimités pour traiter et
consentir l'évacuation de l'Égypte pure et simple, et de la manière la
plus honorable pour l'armée française; mais il me semble qu'il est de
l'intérêt même des Turcs de n'entrer en Égypte que lorsque nous
l'aurons évacuée, du moins en partie; car, comment éviter sans cela un
carnage, qui peut-être rendra tous les traités illusoires. Ainsi, un
mois de trève me paraît presque indispensable; l'évacuation de
l'Égypte supérieure est surtout très difficile sans cela. Je remets,
au reste, le tout à votre prudence et à votre sagacité.
KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE D'ÉGYPTE,
Autorise et donne pleins pouvoirs à ses plénipotentiaires, le général
de division Desaix et le citoyen Poussielgue, de traiter
définitivement, et sans qu'il soit nécessaire de demander des
instructions ultérieures de l'évacuation de l'Égypte, avec les
plénipotentiaires du Grand-Visir, aux conditions les plus honorables
pour l'armée française, et ainsi que peuvent le permettre les
circonstances.
_Signé_ KLÉBER.
(Nº 11.) Au camp de Salêhiëh, 30 janvier 1800.
LE COMMISSAIRE ORDONNATEUR EN CHEF DAURE AU CITOYEN MINISTRE DE LA
GUERRE, À PARIS.
CITOYEN MINISTRE,
Je vous fais passer ci-joint copie du traité passé entre le général en
chef Kléber et les envoyés du grand-visir, à la suite des conférences
qui ont eu lieu à El-A'rych. Vous verrez par ce traité que l'armée
évacue l'Égypte, qu'elle doit en sortir dans trois mois, et qu'elle
arrivera en France dans le courant de prairial ou de messidor. Je
pense qu'elle débarquera à Toulon ou à Marseille.