«Nous avons observé qu'il existait une trève qui ne devait expirer que

quinze jours après la rupture des négociations; qu'ainsi, il était

évident que nous ne voulions pas les amuser, et qu'il y avait le temps

nécessaire pour recevoir votre réponse, avant l'expiration de la

trève; nous avons été très étonnés d'une discussion assez longue qui

s'est élevée à ce sujet pour leur faire comprendre ce que c'était

qu'une trève; on n'en est pas venu à bout, ils font partir les quinze

jours de grâce de la dernière lettre que le grand-visir vous a écrite

avant hier, en sorte que de demain en douze jours vous serez attaqué,

si cette affaire n'est pas terminée.

«Nous avons voulu entamer les autres articles de la lettre que vous

nous avez écrite le 17, surtout celui où vous ne voulez pas que

l'armée turque entre en Égypte avant que l'armée française en soit

totalement sortie; ils n'ont pas voulu nous entendre; ils ont répété,

pour la trentième fois, que si nous ne voulions signer l'évacuation

pure et simple, ils ne pouvaient nous écouter; là-dessus, ils nous ont

quittés, en annonçant que demain ils viendraient prendre notre

dernière réponse.

«Vous nous avez circonscrits, citoyen Général, dans les bornes d'une

instruction; nous n'avons pas dû les passer, quoiqu'il soit fâcheux,

de part et d'autre, qu'il faille encore éprouver des retards,

puisqu'il peut en résulter des événemens funestes.

«Il est de fait que la Sublime Porte, ayant en ce moment un grand

intérêt à tenir à son traité avec ses alliés pour ne pas s'exposer

tout de suite à une guerre plus dangereuse que celle que nous lui

faisons, il lui est impossible de faire paix ou trève indéfinie sans

se compromettre; que, quand même elle le pourrait, vous-même ne

pourriez la stipuler au nom de la République, puisque vous n'avez de

pouvoirs que pour ce qui concerne l'Égypte.

«Nous obtiendrons probablement une trève qui se prolongera jusqu'à

trois mois après l'évacuation; mais nous ne pouvons obtenir que les

Turcs attendent notre sortie pour entrer en Égypte; ils voudront y

mener une force suffisante aussitôt que le traité sera signé.

«L'armée est ici; il lui arrive tous les jours des renforts; les

soldats sont impatiens d'avancer, parce qu'ils sont très mal; il sera

impossible de les retenir encore quelques jours. Nous espérons tout au

plus que nous aurons le temps de recevoir dans cinq jours votre

réponse: encore la disposition est telle, que si votre réponse

tardait, ou si elle était pour une rupture, nous ne serions pas du

tout en sûreté. L'autorité du visir, celle de M. Smith, ne pourraient

rien, et nous serions fort embarrassés pour vous rejoindre. Enfin,

citoyen Général, les choses sont si avancées, que votre réponse doit

contenir l'ordre de nous retirer sur-le-champ, ou un plein pouvoir

pour traiter définitivement de tous les articles de l'évacuation sans

aucune restriction, et de la manière la plus avantageuse que nous

pourrons obtenir, sans qu'il ne soit plus nécessaire de vous demander

de nouveaux ordres, sauf à vous rendre compte, jour par jour, de nos

opérations.

«Il vient d'arriver une lettre de vous, du 21 de ce mois, écrite de

Belbéis. Nous sommes fort aises de vous savoir si près, et nous

espérons que vous recevrez cette lettre à Salêhiëh: votre approche

semble faire plaisir au grand-visir, en ce qu'il y voit l'espoir d'une

très prompte décision.

«Salut et respect.

«_Signé_ DESAIX et POUSSIELGUE.»

Au camp du grand-visir, près El-A'rych, le 26 nivôse an VIII

(16 janvier 1800), huit heures du soir.

LE GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX ET POUSSIELGUE, AU GÉNÉRAL EN CHEF

KLÉBER.

«CITOYEN GÉNÉRAL,

«Nous vous avons envoyé avant-hier le citoyen Savary avec deux

lettres, dont copies sont ci-jointes:

«Hier, nous avons remis aux plénipotentiaires du grand-visir la note

dont nous vous envoyons copie également. M. Smith s'est rendu au camp,

et y a délibéré sur plusieurs questions que nous n'avions pu faire

entendre au reis-effendi; il n'a pas été plus heureux.

«Cependant ce matin, le reis-effendi et le defterdar nous ont donné

une seconde séance; nous avons long-temps insisté pour qu'ils

consentissent à la proposition contenue dans la lettre que vous avez

écrite de Belbéis, le 21 de ce mois, au grand-visir, consistant en ce

qu'il vous envoyât deux grands pour traiter directement avec vous;

nous demandions à les accompagner, et M. Smith, qui appuyait notre

demande, offrait d'y venir avec nous. Il nous a été impossible de leur

faire goûter cette proposition, non plus que celle d'employer

Moustapha-Pacha, ou même le commodore Smith tout seul; ils ont

prétendu que vous leur aviez laissé le choix des trois moyens, qu'ils

avaient préféré le premier, c'est-à-dire de traiter avec vos envoyés,

et qu'ils voulaient s'y tenir.

«En vain nous avons objecté que cela abrégerait infiniment de temps et

de difficultés; que, dans le cas contraire, et l'armistice devant

expirer d'ici à onze jours, notre sûreté se trouverait compromise; que

d'ailleurs vous deviez être irrité du ton des dernières lettres et

notes du grand-visir et de M. Smith, ce qui pourrait vous déterminer à

rompre toute négociation, tandis qu'il était peut-être encore possible

de s'entendre, puisque si la Sublime Porte ne voulait consentir ni à

une paix, ni à une trève jusqu'à la paix, ce n'était pas qu'elle n'en

eût le désir, mais seulement parce qu'elle ne le pouvait, sans le

consentement de ses alliés, conformément à ses traités et à ses

intérêts actuels. Toutes ces raisons n'ont produit aucun effet; ils

ont insisté pour que nous attendissions votre réponse à notre dernière

lettre, et que jusque-là nous commençassions à discuter les

dispositions relatives à l'évacuation, dans le cas où vous

consentiriez l'évacuation de l'Égypte, sans la condition de la paix,

ni de la trève jusqu'à la paix, ou de toute autre condition

avantageuse à l'armée, en annonçant toujours que de son côté le

grand-visir n'entendait parler que de l'évacuation pure et simple.

Alors, ils nous ont présenté, par M. Smith, un projet de dispositions

d'évacuation qu'ils avaient concerté ensemble hier, et dont ils

paraissent convenir; nous y avons fait tous les changemens et

additions que nous avons jugés convenables et nécessaires, toujours

dans la supposition que vous ne teniez pas à d'autres conditions de

compensation, auquel cas toute négociation serait rompue sans retour.

«Ils liront notre projet, et nous saurons dans la prochaine

conférence, s'ils l'adoptent en totalité ou quels sont les articles

qu'ils voudront rejeter ou modifier. Le dix-septième nous paraît le

plus difficile à obtenir; celui qui concerne l'évacuation du Caire,

dans six semaines, ne passera pas non plus sans doute, à moins qu'ils

n'obtiennent de pouvoir d'y envoyer de suite une autorité quelconque

en leur nom, telle qu'un pacha et une garde.

«Cependant, nous ne voulons pas attendre cette réponse pour vous

rendre compte de l'état des choses; nous voyons le projet qu'ils nous

ont présenté, et celui que nous leur avons remis ce soir: votre

réponse, citoyen Général, sera un ultimatum absolu; il faudra que vous

nous donniez des ordres positifs, celui de conclure l'évacuation sans

compensation, en nous laissant la faculté de stipuler toutes les

dispositions pour l'effectuer, ou celui de nous retirer sur-le-champ

pour que la question soit décidée par le canon. À cet égard, vous

seul, citoyen Général, êtes en état de juger ce qu'il convient de

faire, puisque vous seul connaissez bien tous vos moyens.

«Nous vous prions de nous renvoyer sur-le-champ votre réponse; vous ne

pouvez vous former une idée de l'esprit des hommes avec qui nous

traitons. Ils ne viennent jamais qu'avec une seule idée à laquelle ils

ont bien pensé pendant quarante-huit heures; ils n'en sortent pas, et

ce qu'on peut leur dire, quelque clair que cela soit, est absolument

perdu; ils n'entendent pas.

«Ils nous proposaient aujourd'hui, quand nous leur demandions de nous

en aller ou qu'on prolongeât la trève, de l'augmenter de deux jours.

«Nous vous enverrons la réponse du grand-visir à notre projet aussitôt

qu'elle aura été faite.

«Salut et respect.

«_Signé_ DESAIX et POUSSIELGUE.»

La réponse de Kléber ne se fit pas attendre. Elle était ainsi conçue:

Au quartier-général de Salêhiëh, le 25 nivôse

de la République française (15 janvier 1800).

LE GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER AU GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX ET AU CITOYEN

POUSSIELGUE, PLÉNIPOTENTIAIRES PRÈS DU GRAND-VISIR.

«Je reçois ensemble aujourd'hui à Salêhiëh, où je suis arrivé le 23,

vos différentes lettres et notes des 14, 18 et 21 nivôse. Celle dont

mon aide-de-camp Baudot était porteur, relatait en peu de mots la

situation de la France, jusqu'au commencement d'octobre dernier, et

j'en inférais que, se livrer à l'espoir d'un renfort dans de

semblables conjonctures, ce serait s'abandonner à une idée entièrement

chimérique; qu'en conséquence, il fallait songer à porter à notre

patrie les secours qu'elle ne pouvait nous envoyer, ni même nous

promettre, puisque dans les papiers qui nous sont parvenus jusqu'à

présent, il n'a jamais été question de l'expédition d'Égypte que pour

en blâmer la conquête: ceci, joint à l'extrême pénurie d'argent dans

laquelle je me trouve, et qui rend ma position plus pénible encore que

la présence de l'ennemi, me portait à vous prescrire de consentir à

l'évacuation de ce pays, à la simple condition _que la Porte ottomane

se retirerait aussitôt de la triple alliance_. Depuis cette époque, le

fort d'El-A'rych a été pris; et, malgré tous mes efforts, je ne puis

réunir, tant ici qu'à Belbéis et Catiëh, plus de six mille hommes pour

m'opposer à l'armée ennemie qui s'avance. Que cela suffise pour nous

assurer la victoire; je le veux. Mais quel avantage en tirerais-je?

Celui d'être obligé de me livrer pieds et poings liés, à la première

sommation menaçante qui succéderait à mon triomphe momentané; et, si

je perdais cette bataille, qui me pardonnerait jamais d'avoir osé

l'accepter.

«Ces considérations, et d'autres encore que je m'abstiendrai

d'exposer, me déterminent à persister dans ma résolution pour ce qui

concerne l'évacuation de l'Égypte; mais si le grand-visir, trop

fortement lié par le traité du 5 janvier 1799, et plus encore par les

circonstances présentes, ne peut consentir à reprendre la neutralité

que je lui ai proposée, et qu'au fond de son coeur il désire plus que

nous, je vous autorise à passer outre, et à traiter de l'évacuation

pure et simple, en évitant seulement de donner à cette reddition la

formule d'une capitulation, en vous appliquant, au contraire, à lui

imprimer le caractère d'un traité basé sur la note du plénipotentiaire

sir Sidney Smith en date du 30 décembre dernier.

CONCLUSION.

«1º. Nous sortirons de l'Égypte aussitôt que le nombre de bâtimens

nécessaires à notre transport, et approvisionnés de subsistances, aura

été fourni.

«2º. Les bâtimens français et autres, restés dans le port

d'Alexandrie, seront armés en guerre et employés de préférence à

l'embarquement des troupes.

«3º. Nous aurons, ainsi qu'il est déjà convenu, tous les honneurs de

la guerre, et nous emporterons armes et bagages, sans qu'aucun

bâtiment puisse être visité, sous quelque prétexte que ce soit.

«4º. Jusqu'au moment de la réunion des bâtimens turcs dans les ports

de l'Égypte, les armées resteront dans leurs positions actuelles; la

Haute-Égypte seulement sera de suite et successivement évacuée

jusqu'au Caire; toute l'armée partira en même temps des ports de

l'Égypte pour faire route ensemble, ce qui ne pourra être qu'après

l'équinoxe du printemps.

«5º. Les détails relatifs à la marine seront arrêtés entre le

reis-effendi et l'ordonnateur de la marine Leroy, qui se rendra à cet

effet au lieu indiqué.

«6º. L'armée française percevra les revenus de l'Égypte jusqu'au

moment de son évacuation; et il sera consenti jusqu'à cette époque,

une trève bien entendue et garantie réciproquement par des otages.

«Vous donnerez à toutes ces clauses et arrangemens toute l'étendue et

les modifications nécessaires pour leur exécution, et toujours de la

manière la plus honorable pour l'armée française; enfin, vous ne

romprez en aucun cas les conférences, à moins que le traité ne soit

définitivement conclu.

«_Signé_ KLÉBER.»

Les ordres étaient précis; il fallait signer l'évacuation pure et

simple, et se garder de rompre les conférences avant que le traité fût

conclu. Les plénipotentiaires néanmoins hésitaient encore. Poussielgue

se plaignait que _nous étions plus pressés que les Turcs_. Desaix,

reculant à la vue des articles qu'il était chargé de consentir,

demandait de nouveaux ordres; et le visir, que ces répugnances

fatiguaient, mandait à Kléber que ses _délégués rendaient difficile la

réussite de cette si bonne affaire de l'évacuation_. La responsabilité

revenait de tous côtés au général en chef; il résolut de la faire

partager à ses lieutenans. Il les assembla à Salêhiëh, et supposant

encore intacte une question que ses dépêches avaient depuis long-temps

résolue, il leur fit un tableau animé, rapide, de la pénible situation

où étaient les affaires. Il leur montra les hordes ottomanes prêtes à

s'échapper du désert, et la population inquiète, mécontente,

n'attendant pour s'insurger que l'apparition du visir. Qu'opposer à

ces essaims de fanatiques? Qu'attendre, que se promettre au milieu

d'un peuple en révolte? Nos caisses étaient vides, nos magasins

épuisés; et, pour comble de maux, nos troupes rebutées n'aspiraient

qu'à repasser en France. Fussent-elles d'ailleurs aussi dévouées

qu'elles l'étaient peu, que faire avec une armée qui ne comptait pas

quinze mille combattans, qui avait cent lieues de côtes à défendre, et

tous les fellâhs disséminés des bouches du Nil aux cataractes, à

comprimer! Était-ce avec les huit mille hommes au plus qu'elle pouvait

mettre en ligne qu'elle garderait les vastes débouchés du désert,

qu'elle veillerait sur les passes, qu'elle intercepterait les puits?

Pouvait-elle, réduite comme elle était, faire face aux ennemis qui la

menaçaient du dehors et à ceux qui l'attaquaient au-dedans?

Pouvait-elle à la fois battre le visir, disperser les mameloucks, et

contenir les naturels, que tout poussait à l'insurrection? Si, du

moins, elle n'eût eu à triompher que de la disproportion du nombre!

Mais une bataille gagnée ne changeait pas sa position. Bien plus,

elle était perdue si elle ne recevait des secours avant la saison des

débarquemens; car, à cette époque, il faudrait garnir les côtes,

porter des troupes à Alexandrie, à Aboukir, à Damiette, à Lesbëh, à

Souez; disperser au moins cinq mille hommes sur la vaste plage que

baigne la Méditerranée. Que resterait-il alors pour défendre un pays

que ne protégeait aucune place forte, qu'attaquait une armée

formidable qui parlait, agissait, combattait au nom de Mahomet? Et si

la fortune trahissait leur courage, que devenaient les troupes? Les

hordes barbares auxquelles nous avions affaire ne connaissent que le

meurtre et le pillage. On ne traite avec elles que les armes à la

main. Vaincus, nous étions sans retraite, sans point de ralliement; il

fallait se résoudre à voir égorger jusqu'au dernier de nos soldats.

Fallait-il courir ces chances? Convenait-il, dans une situation aussi

cruelle, de souscrire une évacuation pure et simple, ou valait-il

mieux braver les hasards d'une résistance désespérée?

L'alternative parut gratuite à plusieurs membres du conseil; Davoust

la combattit vivement, et démontra combien elle était peu fondée. Mais

Kléber l'interrompit avec aigreur, lui prodigua les expressions les

plus dures, et s'oublia au point d'attaquer son courage. Cette scène

outrageante termina la discussion. Le parti du général en chef était

pris, l'opposition inutile, chacun adhéra à une résolution qu'il ne

pouvait empêcher. Desaix reçut en conséquence l'ordre qu'il demandait,

et l'évacuation fut consentie. Sidney, dont la médiation avait eu une

influence si fatale sur les négociations, délivra, en sa qualité de

ministre plénipotentiaire près la Sublime Porte, les passe-ports

nécessaires à la sécurité du retour qu'avait garanti le visir. Tout

était dès-lors consommé. Il ne s'agissait plus que de procéder à la

remise graduelle des forts, des provinces, qu'on avait stipulée, et

d'attendre, pour évacuer le Caire, que les moyens de transport

convenus fussent rassemblés.

Mais l'improbation qui s'était manifestée au conseil n'avait pas tardé

à retentir au-dehors. Ceux même qui s'étaient montrés les plus

impatiens de revoir la France, repoussaient la transaction qui leur

ouvrait la mer. Ils la trouvaient honteuse, et lui assignaient des

motifs plus honteux encore. Ils accusaient le général en chef d'avoir

perdu le fruit de leurs travaux; ils le blâmaient d'avoir cédé, d'un

trait de plume, une colonie dont la possession leur avait coûté tant

de sang. Bientôt même la troupe ne s'en tint pas à ces plaintes. La

douleur la rendit injuste; elle ne craignit pas de parler de trafic,

de spéculations, et reprocha durement à Kléber les hommes auxquels il

s'était livré. Pour comble d'ennuis, le général, qui savait déjà

l'arrivée de Bonaparte en France, et l'enthousiasme avec lequel il

avait été accueilli, n'avait pas signé la cession de l'Égypte, qu'il

apprit la promotion au consulat. Placé dès-lors entre les justes

griefs d'un chef qu'il avait cruellement offensé, et les murmures

d'une armée qui voulait bien se plaindre, mais non pas être blessée

dans sa gloire, il reprit tristement le chemin du Caire. Inquiet,

soucieux, il faisait de cruels réflexions sur l'inconstance des

hommes, accusait Lanusse, qui avait éludé la part de responsabilité

qu'il voulait lui imposer; et, s'adressant à Dugua, qui avait

franchement persisté dans l'opinion qu'il avait d'abord émise, il lui

mandait «que si la raison, la justice présidaient au jugement que l'on

porterait de sa conduite, il ne pouvait s'attendre qu'à être approuvé.

Si, au contraire, c'était l'animosité, la sottise, la vengeance,

quelque chose qu'il eût faite, quelque parti qu'il eût pris, il n'en

aurait pas moins été blâmé. Dans cette alternative, il aimait mieux

l'être en sauvant les débris d'une armée, qu'en les abandonnant à une

perte infaillible quelques instans plus tard. Au reste, il s'était

aperçu qu'il n'avait contre lui que des hommes faibles et lâches, ou

des esprits biscornus, qui eussent tremblé à la vue du danger.» Il ne

soupçonnait pas, en tenant ce langage, que lui-même en ferait justice

quelques mois plus tard. Il était loin de prévoir avec quel éclat il

laverait sur le champ de bataille les fautes du cabinet.

Pendant, en effet, qu'il mettait une sorte d'ostentation à remplir les

conditions qu'il avait souscrites, les Anglais ne songeaient qu'à

violer le traité conclu sous leur médiation. Ils avaient intercepté la

dépêche que Kléber avait adressée au Directoire après le départ de

Bonaparte, et avaient adopté toutes les notions qu'elle renfermait.

Ils avaient aussi reçu d'ailleurs une foule de documens sur l'Égypte,

et s'étaient persuadés que l'armée était hors d'état de résister à une

attaque. Quelques rapports, partis du _Tigre_, paraissent également

n'avoir pas peu contribué à accréditer cette opinion. Quoi qu'il en

soit, les Anglais, dont Smith avait déclaré que la politique était de

sacrifier invariablement à l'équité, jugèrent que, si l'armée d'Orient

était hors d'état de faire valoir le traité, le traité était nul, et

qu'elle-même devait être prisonnière. Deux frégates, chargées de cette

étrange résolution, arrivèrent d'Europe devant Alexandrie, le 19

février 1800. Des demi-mots, échappés aux commandans, mirent Lanusse

sur la voie. Il expédia un courrier au Général en chef qui pressait

l'évacuation du Caire, et avait déjà rendu Salêhiëh, Damiette, Lesbëh,

Mansoura, et désarmé la plupart des forts. Tout fut aussitôt suspendu;

on arrêta les convois qui descendaient le Nil; on rappela les corps;

on prit toutes les mesures que suggérait la prudence. Pendant que

Kléber réparait ainsi les fautes auxquelles sa bonne foi l'avait

entraîné, les frégates faisaient voile pour l'île de Chypre, où se

trouvait Sidney. À en juger par la date, le commodore ne perdit pas de

temps. Il mit aussitôt la plume à la main, et adressa au Général en

chef la dépêche qui suit:

LE COMMODORE SIDNEY SMITH AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.

À bord du Tigre, à Chypre, 21 février 1800.

MONSIEUR LE GÉNÉRAL,

«Je reçois à l'instant la lettre ci-incluse à votre adresse. Elle est

accompagnée d'ordres qui m'auraient empêché d'acquiescer à la

conclusion d'une convention entre Son Altesse le grand-visir et vous,

autrement que sous les conditions y énoncées, si je les avais reçus à

temps. Maintenant que cette convention a eu lieu d'un commun accord,

selon notre traité d'alliance avec la Porte, pendant que nous

ignorions cette restriction, je ne conçois pas la possibilité de son

infraction. En même temps je dois vous avouer que la chose ne me

paraît pas assez claire pour que je puisse vous la garantir autrement

que par ma détermination de soutenir ce qui a été fait, en tant que

cela dépend de moi. Je suis au désespoir que ces lettres aient été

tellement retardées en route. Si vous n'aviez rien évacué, il n'y

aurait pas de mal que les choses restassent comme elles étaient au

commencement des conférences, jusqu'à l'arrivée des instructions

conformes aux circonstances. Il est à observer que ces dépêches sont

d'ancienne date (1er janvier), écrites d'après des ordres venus de

Londres au vice-amiral lord Keith, en date du 15 au 17 décembre,

évidemment dictées par l'idée que vous traitiez séparément avec les

Turcs, et pour empêcher l'exécution de toute mesure contraire à notre

traité d'alliance. Mais maintenant qu'on est mieux instruit, et que la

convention est réellement ratifiée, je ne doute pas que la restriction

ne soit levée avant l'arrivée des transports. Je juge de votre

embarras, monsieur le Général, par le mien; peut-être avec la bonne

foi qui vous caractérise, pourrions-nous aplanir des difficultés

insurmontables. Je m'empresse de me rendre devant Alexandrie pour y

rencontrer votre réponse. Vous voyez, monsieur le Général, que je m'en

rapporte encore une fois à votre libéralité sur cette question

vraiment difficile, certain qu'en tout cas vous me ferez la justice de

croire à la loyauté de mes intentions.

«J'ai l'honneur d'être, avec une considération distinguée et une

parfaite estime,

«Votre très humble serviteur,

«_Signé_ SIDNEY SMITH.»

Cette lettre était assez curieuse; car enfin, si ces ordres étaient

précis, la bonne foi, ni les conférences ne pouvaient les éluder. Que

voulait donc Sidney? Quel but secret se proposait-il? Du reste, Kléber

était toujours sous le charme. Il se plaignait de la faiblesse du

commodore, mais ne doutait pas de sa loyauté. Lanusse était moins

confiant. «Pour faible, à la bonne heure, répondait-il au général en

chef: de bonne foi! je n'en suis pas sûr.» Poussielgue n'augurait pas

mieux; néanmoins, des représentations étaient bonnes à faire; il

résolut de les hasarder. Sidney, tout en regrettant que la convention

n'eût pas la sanction de l'amirauté, ne se refusa pas à développer les

motifs qu'elle avait de ne la pas donner. L'armée d'Orient ne comptait

que des hommes éprouvés; la dépêche de Kléber avait dévoilé sa

détresse, le gouvernement pouvait l'avoir à discrétion; il n'était pas

assez simple pour remettre dans les mains de Bonaparte ses troupes par

excellence. La résolution était avouée, les motifs parfaitement

déduits; c'était désormais à la fortune à décider.

PIÈCES JUSTIFICATIVES.

(Nº 1.) À bord du Tigre, 14 nivôse an VIII (4 janvier 1800).

LE GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX, ET LE CITOYEN POUSSIELGUE, CONTRÔLEUR

DES DÉPENSES DE L'ARMÉE, ET ADMINISTRATEUR DES FINANCES, AU GÉNÉRAL EN

CHEF KLÉBER.

CITOYEN GÉNÉRAL,

Nous vous envoyons copie de la note que nous avons remise à M. le

commodore Sidney Smith, le 8 de ce mois, et des pièces par lesquelles

il a répondu.

Vous remarquerez que les quatre articles de notre note renferment

implicitement le fond des instructions que vous nous avez données,

puisque le développement de chacun de ces articles reçoit les diverses

applications qui doivent conduire à votre but.

Mémoires du maréchal Berthier ... Campagne d'Égypte, première partie · 第 21 / 26 段