J'espère que, lorsque vous aurez reçu cette lettre, et que vous en

aurez compris le contenu, vous agirez, ainsi que vous l'annoncez dans

vos lettres précédentes, et d'une manière conforme à votre

intelligence et à la connaissance supérieure que vous avez des

affaires.

_Signé_ JOUSSEF.

NOTE DU COMMODORE SIDNEY SMITH.

(Nº 6.) À bord du _Tigre_, devant le cap Carmel, le 30 déc. 1799.

Le soussigné a beaucoup réfléchi sur la note de messieurs les

commissaires français, datée d'hier; et considérant qu'elle renferme

des considérations d'une extension au-delà de ce qui fut prévu et

convenu entre son altesse le suprême visir et lui, il se réserve d'y

répondre d'une manière définitive après la conférence qu'il se propose

d'avoir avec son altesse, lors de son arrivée au camp impérial à

Ghazah, vers lequel il dirige sa route en ce moment. Il croit ne

pouvoir mieux répondre à la franchise que messieurs les commissaires

lui ont témoignée, que de leur communiquer le projet de la réponse

qu'il se propose de soumettre à la considération de son altesse, avant

de la leur présenter en due forme, et cela afin qu'ils suggèrent

telles modifications ou tels changemens qu'ils pourront juger

convenables, le soussigné se sentant disposé à les écouter

favorablement pour faciliter un arrangement définitif, et autant que

cela ne sera pas contraire aux obligations contractées par le traité

du 5 janvier. Le général en chef Kléber a insisté avec beaucoup de

raison sur ce que rien ne fût proposé à l'armée française contre son

honneur et celui de sa nation, et le soussigné, en reconnaissant ce

principe, a le droit de s'attendre à la réciprocité; et comme rien

n'est plus contraire à l'honneur que de ne pas remplir strictement les

obligations contractées par un engagement formel, il croit devoir

mettre messieurs les commissaires français à même de juger de

l'étendue de ses liaisons, par la communication de l'article du traité

dont il est fait mention dans le projet.

_Signé_ SIDNEY SMITH.

(Nº 7.) Au quartier-général du Caire, le 13 nivôse au VIII

(3 janvier 1800).

LE GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER, AU GÉNÉRAL DESAIX ET AU CITOYEN

POUSSIELGUE, PLÉNIPOTENTIAIRES PRÈS DU GRAND-VISIR,

J'ai reçu, citoyens, les lettres que vous m'avez adressées du bord _le

Tigre_, et je vous présume actuellement sur la plage de Ghazah.

J'ai aussi reçu les journaux de Francfort jusqu'au 10 octobre; ils ont

particulièrement fixé mon attention.

Si jamais le douzième paragraphe de la lettre du général Bonaparte

doit être applicable à une circonstance, c'est bien à celle-ci:

l'Italie perdue, l'armée navale sortie de la Méditerranée, et bloquée

dans le port de Brest; la flotte hollandaise au pouvoir des ennemis;

les Anglais et les Russes dans la Hollande; Muller battu sur le Rhin;

les frontières de l'Alsace livrées à la défense de ses habitans; la

Vendée ressuscitée de ses cendres, et Mayence en feu. Enfin, le Corps

Législatif proposant de déclarer la patrie en danger, et rejetant

cette proposition, non pas parce que le danger n'existe pas

réellement, mais parce que le décret qui pourrait le constater n'y

apporterait aucun remède. Quoi de plus alarmant!

D'après cela, et la situation plus que pénible dans laquelle je me

trouve, et qui devient de jour en jour plus difficile, je crois, comme

général et comme citoyen, devoir me relâcher de mes premières

prétentions, et tâcher de sortir d'un pays que sous plus d'un rapport

je ne puis conserver, duquel on ne paraît pas même s'occuper en

France, si ce n'est pour improuver sa conquête. L'espoir d'un renfort

prompt et suffisant devait nous engager à gagner du temps; cette

espérance détruite, le temps que nous passons ici est perdu pour la

patrie; hâtons-nous de lui porter un secours qu'elle est hors d'état

de nous faire parvenir.

En conséquence, dès que l'on vous proposera la simple neutralité de la

Porte ottomane pendant la guerre, et la libre sortie de l'Égypte, avec

armes, bagages et munitions, avec la faculté de servir partout et

contre tous à notre retour en France, vous devez conclure le traité

sans hésiter, et je m'empresserai de le confirmer. Je remettrai de

suite, pour garantie du traité, le fort d'El-A'rych; mais les autres

places et forts, tant de la Haute-Égypte que de la Basse, ne seront

évacués ni cédés que lorsque tous les bâtimens nécessaires à notre

traversée seront rendus devant Damiette et Alexandrie, munis de

vivres. Le nombre de ces bâtimens sera calculé sur vingt-cinq mille

hommes. Les commissaires turcs qui pourraient être envoyés au Caire,

devront être accompagnés d'officiers anglais qui serviront d'otages;

j'en fournirai de mon côté à sir Sidney Smith à nombre et grades

égaux; mais, dans tous les cas, vous ne romprez pas vos négociations,

sans que vous m'ayez fait connaître au préalable le dernier mot du

grand-visir.

Vous trouverez ci-joint copie de la lettre que j'écris à sir Sidney

Smith, et duplicata de celle que je vous écrivis il y a quelques

jours, et qui, peut-être, ne vous sera pas parvenue; enfin, copie de

mes deux dernières au grand-visir, relativement au blocus d'El-A'rych

et à l'armistice. Ces pièces sont suffisantes pour vous dicter la

conduite que vous avez à tenir relativement aux objets qu'elles

contiennent, me rapportant sans cesse autant à votre prudence qu'à

votre zèle et à votre sagacité.

Je vous salue,

_Signé_ KLÉBER.

(Nº 8.) Quartier-général du Caire, le 12 nivôse au VIII

(4 janvier 1800).

AU GÉNÉRAL REYNIER.

J'ai reçu votre lettre il y a deux heures; l'événement d'El-A'rych est

un de ceux auxquels on ne devait jamais s'attendre. Il est affligeant,

mais ne doit pas nous décourager; une bataille gagnée peut nous donner

encore le temps de nous reconnaître.

Je donne ordre au général Rampon de se rendre à Salêhiëh avec les

bataillons de la 75e qui lui restent, et son artillerie. Vous ferez

bien de lui confier ce poste important, et de lui laisser les trois

bataillons de cette demi-brigade. Vous rassemblerez alors toute votre

division à Catiëh pour recevoir la bataille de l'avant-garde ennemie,

si elle vient vous l'offrir, ou l'aller chercher à la première

citerne, si vous êtes instruit à temps de son arrivée. Vous avez

quatorze bataillons, un régiment de cavalerie, une belle artillerie;

je ne crois pas qu'avec cela vous puissiez douter d'un brillant

succès. Au reste, je donne encore l'ordre au général Verdier de vous

envoyer deux bataillons de Damiette.

Quant à moi, je resterai avec la 61e demi-brigade, la cavalerie et

l'artillerie de réserve à Belbéis, pour couvrir le Caire contre tout

ce qui pourrait venir par l'Ouadi, et pour communiquer avec Souez,

fortement en l'air depuis la perte d'El-A'rych. Tout cela va

s'exécuter sur-le-champ. Ne différez pas non plus d'un seul instant

votre mouvement. J'ai envoyé aujourd'hui Baudot vers Desaix par

Damiette et Jaffa. J'écris aussi par terre au grand-visir. Lorsque le

messager passera dans votre camp, faites le plus d'étalage que vous

pourrez. Enfin, je vais écrire au général Friant de se rendre près de

moi, ou au moins de se rapprocher du Caire le plus possible. C'est

dans cette attitude que nous attendrons les événemens ultérieurs.

Marcher sur El-A'rych sans attaquer le fort est folie, ils fuiraient

devant vous, et reviendraient sur leurs pas, lorsque vous auriez

disparu; attaquer le fort serait pis encore. Écrivez au général

Verdier pour avoir force vivres. Je vous ferai passer l'habillement de

la 85e et des autres.

KLÉBER.

(Nº 9.) Au quartier-général du Caire, 17 nivôse an VIII

(7 janvier 1800).

AU GÉNÉRAL REYNIER.

Vous devez vous attendre à être attaqué au premier jour, car il paraît

que sir Sidney Smith, sous prétexte de mauvais temps, tient mes

plénipotentiaires au large pour laisser au grand-visir le temps

d'agir. Je pars demain pour aller à Belbéis; de là je pourrais fort

bien vous aller joindre avec quelque renfort. À l'avenir, il faudra

retenir à Cathiëh tous les messagers qui pourraient m'être envoyés par

le grand-visir, et m'envoyer leurs paquets; pendant le temps qu'ils

auront à séjourner pour attendre ma réponse, il faudra, tout en les

traitant bien, les tenir à l'étroit, afin qu'ils ne puissent voir que

ce qu'on voudra bien leur faire connaître. J'excepte des dispositions

ci-dessus l'homme de Moustapha-Pacha que j'ai envoyé au visir en

dernier lieu, et qui pourra revenir au Caire.

_Signé_ KLÉBER.

(Nº 10.) Au quartier-général du Caire, le 15 nivôse an VIII

(5 janvier 1800).

KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GÉNÉRAL DESAIX ET AU CITOYEN POUSSIELGUE,

PLÉNIPOTENTIAIRES PRÈS LE GRAND-VISIR.

Hier à dix heures du soir, citoyen, c'est-à-dire long-temps après le

départ du citoyen Baudot, j'ai reçu une lettre qui m'annonce que

l'ennemi, ayant profité du caractère sacré d'un parlementaire, a

surpris le 9 El-A'rych, et après un grand carnage essuyé de part et

d'autre, a réussi dans son entreprise. Vous devez naturellement être

mieux que moi instruits de cet événement et de ses détails, et vous

avez déjà pu faire vos réclamations à cet égard; si cependant vos

négociations prennent la tournure que j'en espère, il serait inutile

d'insister sur la restitution du fort; mais qu'au moins l'armistice

proposé par sir Sidney Smith et par le grand-visir, et qui doit être

connu maintenant de toute l'armée ottomane, soit à l'avenir respecté

et garanti, si faire se peut, par des otages. J'aime d'ailleurs à

croire que, ni le grand-visir ni sir Sidney Smith, ne sont en rien et

pour rien dans une entreprise aussi contraire au droit des gens. C'est

à vous à m'en instruire. Je pars demain avec toute l'armée pour

occuper toute la lisière du désert, et en même temps prêt à tout

événement.

Ne voulant point écrire au grand-visir lui-même ni à Sir Sidney Smith,

sur cet objet, j'en fais dire un mot au premier, par Moustapha-Pacha.

Je vous salue,

KLÉBER.

NÉGOCIATIONS DE SALÊHIËH.

LES FRANÇAIS CONSENTENT À ÉVACUER L'ÉGYPTE.

Pendant qu'El-A'rych tombait sous les coups des Turcs, et que le

général Kléber s'abandonnait si imprudemment dans les relations qu'il

entretenait avec le grand-visir, les négociations continuaient à bord

du _Tigre_. Smith insistait sur l'évacuation pure et simple; les

plénipotentiaires demandaient que la Porte se retirât de la coalition.

Le commodore leur observait qu'ils n'étaient pas munis de pleins

pouvoirs, qu'ils ne pouvaient, par conséquent, résoudre les questions

qu'ils soulevaient. Ils convenaient qu'à la rigueur ils n'étaient pas

aptes à les traiter, mais ils répliquaient avec raison que

l'évacuation était la condition onéreuse du traité; qu'il y avait

mauvaise grâce à prétendre qu'ils pouvaient la souscrire sans pouvoir

stipuler des compensations. Ils trouvaient déraisonnable de poser en

principe que le gouvernement français acceptant la transaction pour

une évacuation pure et simple, la repousserait parce qu'elle lui

présenterait des avantages. La restitution des Sept Îles, que nous

avaient enlevées les Turcs, ne devait pas faire obstacle; car si la

Porte n'avait, comme le soutenait Smith, aucune prétention sur Corfou,

Zante, Céphalonie, en quelles mains pouvait-elle les voir avec moins

de danger pour elle que dans celles des Français? La croix grecque

serait bien plus redoutable; aucune des puissances qui naviguent dans

la Méditerranée ne devait souffrir qu'elle les occupât. Le commodore

en convenait, mais il se retranchait sur les traités, le manque de

pouvoirs, et évitait de rien conclure. Les plénipotentiaires

résolurent de couper court à ses allégations. Ils lui proposèrent de

soumettre le résultat des conférences aux gouvernemens respectifs, et

de suspendre les hostilités en attendant leurs ordres, ou, si le visir

se refusait à l'armistice, de continuer à se battre.

Les choses en étaient à ce point; tous les intérêts avaient été

discutés, débattus; on paraissait s'entendre lorsqu'on prit terre à

Jaffa. Sidney y fut informé de la catastrophe d'El-A'rych; l'Égypte

était ouverte, tout fut changé. Il se rendit au camp du visir, prit

communication de la correspondance du général en chef, et appela les

plénipotentiaires sur les ruines du fort, où était plantée la tente de

Joussef. Toutes les dispositions étaient faites pour les recevoir, les

garantir des insultes d'une soldatesque sauvage; les négociateurs

ottomans étaient désignés; il semblait qu'il n'y avait plus qu'à

mettre la dernière main à une transaction dont la plupart des articles

avaient été si longuement débattus. Desaix et Poussielgue quittèrent

Jaffa avec la confiance qu'ils allaient traiter sur les bases jetées à

bord du _Tigre_. Leur erreur ne fut pas longue. Ils étaient à peine à

El-A'rych qu'ils reçurent une lettre de Sidney qui les prévenait que

Kléber avait retiré trois des quatre propositions qu'ils avaient si

vivement défendues pendant la traversée. Ils furent étrangement

surpris d'un tel abandon, et ne se dissimulèrent pas le parti que le

commodore en allait tirer. Ils résolurent néanmoins de faire tête à

l'orage. Ils se rendirent aux conférences, demandèrent et obtinrent

sur-le-champ la cessation des hostilités. Ils abordèrent ensuite la

question qui les avait conduits à El-A'rych. Ils essayèrent de se

prévaloir des concessions qui avaient été faites à bord du _Tigre_,

des aperçus que le commodore lui-même avait jetés; mais la situation

des choses était bien changée. L'armée turque était en possession du

désert, Kléber avait donné la mesure de son impatience, Sidney crut

n'avoir plus de mesures à garder. Il s'emporta contre l'insistance des

négociateurs, et enveloppant dans sa colère la France et la

révolution, il nous reprocha la turbulence du Directoire, la manie que

nous avions d'intervenir partout, de faire, bon gré malgré, des

républiques dans tous les pays où _un soi-disant patriote pouvait

trouver une place qui le mît à même d'achever ou mieux de continuer

ses expériences politiques sur le pauvre genre humain_. Indigné de ces

indécentes sorties, et plus encore des prétentions auxquelles elles

étaient mêlées, Desaix releva vivement Smith. Il était décidé à rompre

les conférences; mais le commodore, qui n'y intervenait plus que comme

le conseil, le modérateur du visir, s'excusa, protesta qu'il n'avait

voulu que découvrir jusqu'à leur base les barrières qui nous

séparaient, et s'épuisa en regrets de voir que l'impression qu'il

avait faite fût si différente de celle qu'il cherchait à produire. Le

général ne fut pas dupe de ces protestations, mais au point où en

étaient les choses, il y avait peut-être plus de danger à rompre qu'à

négocier, il se calma: il reprocha vivement sa perfidie au commodore,

et adressant à Kléber le résumé de la conférence qu'ils avaient eue

Poussielgue et lui avec les plénipotentiaires du visir, il se plaignit

avec amertume de la position où ses imprudentes communications les

avaient mis. La correspondance retrace parfaitement la marche et les

incidens de la négociation, je me borne à citer.

Au camp d'El-A'rych, le 23 nivôse an VIII de la

République française (13 janvier 1800).

LE GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX, ET LE CITOYEN POUSSIELGUE, CONTRÔLEUR

DES DÉPENSES DE L'ARMÉE ET ADMINISTRATEUR GÉNÉRAL DES FINANCES DE

L'ÉGYPTE, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.

CITOYEN GÉNÉRAL,

«Nous avons reçu aujourd'hui votre dépêche du 17 nivôse, et copie de

celle que vous adressez le même jour au grand-visir.

«Nous avons infiniment à regretter les contrariétés qui nous ont mis

dans l'impossibilité de vous faire parvenir nos dépêches assez à temps

pour prévenir cette dernière démarche, qui, nous le prévoyons, va

multiplier les obstacles aux négociations dont vous nous avez chargés,

et nous privera, selon toutes les apparences, des avantages que nous

avions lieu d'en attendre, pour rendre plus honorable et plus utile

l'évacuation de l'Égypte.

«À notre arrivée ici, nous avons trouvé la réponse de M. Smith à notre

dernière, note dont nous vous avons envoyé copie; il nous écrit qu'il

vous l'a fait passer directement comme nous l'en avions prié. Vous

verrez par le ton indécent et même insolent qui y règne, comparé à

celui des premières notes, combien la prise d'El-A'rych, et sans doute

votre lettre du 17, ont relevé ses prétentions; car, quoique cette

réponse soit datée du 9 janvier, nous avons lieu de croire qu'elle n'a

été écrite que le 12.

«Nous nous sommes vus très froidement ce soir: cela était impossible

autrement, en rapprochant une conduite aussi perfide avec nos

entretiens précédens, remplis de confiance et de loyauté.

«Il nous a annoncé que puisque, dans votre lettre au grand-visir, vous

aviez renoncé vous-même à trois articles de nos demandes, il ne

restait plus qu'à s'expliquer sur le quatrième, c'est-à-dire sur la

dissolution de la triple alliance, et que demain le reis-effendi nous

ferait sa réponse sur cet objet.

«Nous prévoyons que sa réponse sera négative, et que même nous

n'obtiendrons pas que les troupes turques n'entrent en Égypte que

quand nous en serons sortis; et, en effet, l'armée turque est en

majeure partie à El-A'rych; avec la confiance qu'elle a dans ses

forces, surtout après son petit succès, il ne sera pas possible de

l'engager à rétrograder; si la Porte craint qu'en dissolvant son

alliance, ce soit un prétexte à la Russie pour lui déclarer la guerre,

certainement elle n'osera pas consentir à cette dissolution; et

l'Angleterre, qui a intérêt à nous conserver le plus d'ennemis

possible, fera tous ses efforts pour qu'elle n'ait pas lieu avant la

paix générale. Si les Turcs connaissaient mieux les intérêts de

l'Angleterre, ils ne seraient pas arrêtés par ces menaces; ils

seraient bien convaincus qu'elle a autant d'intérêt que la Sublime

Porte à empêcher les Russes de lui déclarer la guerre.

«Au reste, nous devons vous faire remarquer que l'alliance avec les

Turcs n'est que défensive, et que dans le traité aucun contingent

n'est exigé; en stipulant donc une simple trêve avec l'empire ottoman

jusqu'à la paix générale, sous la condition de mettre en liberté tous

les Français et étrangers au service de France actuellement détenus

dans cet empire, et la restitution des propriétés et établissemens

séquestrés, cette condition serait honorable pour l'armée, et nous

pensons qu'on ne pourrait avoir aucune raison tant soit peu fondée

pour la refuser.

«Quant aux moyens d'évacuation, nous ne savons pas encore ce qu'on

nous proposera; mais il nous semble qu'une fois l'évacuation convenue,

on pourrait proposer au grand-visir la condition mise en avant dans

les conférences avec Kouschild-Effendi, de mettre un pacha au Caire,

qui le gouvernerait, qui enverrait garder tous les postes à mesure que

nous les évacuerions. Nous attendrons vos ordres sur cet objet; nous

vous enverrons, d'ailleurs, un nouvel exprès immédiatement après la

première conférence que nous allons avoir. M. Smith sort d'auprès de

nous; nous lui avons témoigné vivement l'indignation que nous avions

ressentie à la lecture de sa note; nous allons bientôt juger si c'est

à sa politique et à sa mauvaise foi qu'il faut attribuer ses sottises,

ou si ce n'est qu'une suite du dérangement de son moral, dans tout ce

qui concerne notre révolution, dérangement causé par son

emprisonnement au Temple.

«Le citoyen Savary, que nous vous envoyons, vous expliquera comment

nous sommes campés; nous voulions d'abord que le camp et les

conférences se tinssent entre les avant-postes, mais il y aurait eu

beaucoup d'inconvéniens, beaucoup de défiance et peu de sûreté. Nous

nous décidons à rester ici; nous enverrons chercher nos chevaux et des

chameaux à Catiëh aussitôt que nous en aurons besoin. Il paraît que

les Arabes servent toujours le grand-visir; nous n'en avons pas aperçu

un seul depuis Jaffa jusqu'ici; une grande partie de l'armée du

grand-visir est ici, le reste est campé à Ghazah; tous les jours il

arrive de nouvelles troupes qui viennent du fond de l'Asie, mais tout

cela n'est pas bien terrible. Nous pensons, citoyen Général, que

jusqu'à ce que toutes les conditions soient convenues et signées, il

est bien important de vous tenir sur vos gardes et de ne pas vous fier

à l'armistice; nous désirerions aussi que vous vous rapprochassiez de

vos avant-postes, afin que nos communications fussent plus rapides.

«Salut et respect.

_Signé_ DESAIX et POUSSIELGUE.»

_P. S._ Du 24, à onze heures du matin.

C'est aujourd'hui à midi que nous aurons notre première conférence

avec le reis-effendi. Nous avons refusé d'admettre l'envoyé russe.»

Au camp devant El-A'rych, le 24 nivôse an VIII

(14 janvier 1800).

LE GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX, ET LE CITOYEN POUSSIELGUE, CONTRÔLEUR

DES DÉFENSES DE L'ARMÉE, ET ADMINISTRATEUR DES FINANCES DE L'ÉGYPTE,

AU GÉNÉRAL EN CHEF.

«CITOYEN GÉNÉRAL,

«Nous avons eu ce matin la conférence dont nous vous avons prévenu par

notre lettre d'hier; nous n'en avons rien obtenu. Il a été impossible

de faire entendre la moindre raison au reis-effendi et au defterdar,

plénipotentiaires du grand-visir. Ils nous ont demandé si nous avions

des pleins pouvoirs pour consentir l'évacuation de l'Égypte: ils nous

ont dit que ce n'était qu'autant que cela aurait lieu, que la Sublime

Porte consentirait aux conditions qui formaient votre ultimatum, que

cet ultimatum leur était connu par la lettre que vous avez écrite au

grand-visir, le 17 de ce mois, et qu'il fallait que nous

consentissions à signer sur-le-champ l'évacuation de l'Égypte, d'après

les bases posées dans cette lettre. Ils ont refusé de nous écouter

davantage, prétendant que si nous ne pouvions pas consentir

l'évacuation pure et simple, c'était une preuve que nous n'avions pas

de pouvoirs, qu'ainsi nous ne pouvions pas traiter. Nous avons demandé

le temps de vous expédier un courrier pour avoir votre dernière

décision. M. le Commodore Smith lui-même s'est réuni à nous pour faire

sentir que rien n'était plus juste, ni plus conforme aux usages que ce

que nous demandions; rien n'a pu les persuader. Cependant, voyant

qu'ils nous avaient donné des raisons plausibles pour se défendre de

consentir à rétablir la paix avec la France, en observant qu'ils

étaient liés par des traités auxquels ils voulaient absolument tenir,

nous avons demandé qu'il y eût au moins trêve jusqu'à la paix

générale, proposition que nous avions prise sur nous, la regardant

comme un équivalent de la paix: ils ont répondu par le même refus, en

nous communiquant l'article de leur traité qui s'oppose également à ce

qu'ils consentent cette trêve sans le consentement des puissances

alliés: nous avons alors demandé qu'au moins, en évacuant l'Égypte,

tous les Français détenus dans l'empire ottoman fussent mis en

liberté, et que leurs biens fussent restitués. De notre côté, nous

leurs offrions d'en faire autant à l'égard des Turcs; cette

proposition, que nous avons annoncée n'être pas dans nos pouvoirs

comme condition principale de l'évacuation, a d'abord souffert des

difficultés; cependant, M. Smith nous ayant fortement appuyés, le

reis-effendi a fini par y consentir.

«Alors, il a demandé que les points déjà convenus, tels que

l'évacuation de l'Égypte et la mise en liberté des prisonniers,

fussent mis par écrit, et signés de part et d'autre. Nous nous y

sommes refusés, en observant que nos pouvoirs ne s'étendaient pas

jusqu'à abandonner la principale condition qu'ils rejetaient, celle de

la paix ou d'une trève illimitée.

«Nous avons demandé de nouveau de vous envoyer un courrier, ils ont

répondu que nous voulions gagner du temps, que nous les amusions, et

que _nous ne voulions pas l'évacuation que vous désiriez_; qu'ils ne

pouvaient pas attendre davantage; et qu'enfin, si nous n'avions pas de

pouvoirs, ils ne pouvaient traiter avec nous.

Mémoires du maréchal Berthier ... Campagne d'Égypte, première partie · 第 20 / 26 段