aurez compris le contenu, vous agirez, ainsi que vous l'annoncez dans
vos lettres précédentes, et d'une manière conforme à votre
intelligence et à la connaissance supérieure que vous avez des
affaires.
_Signé_ JOUSSEF.
NOTE DU COMMODORE SIDNEY SMITH.
(Nº 6.) À bord du _Tigre_, devant le cap Carmel, le 30 déc. 1799.
Le soussigné a beaucoup réfléchi sur la note de messieurs les
commissaires français, datée d'hier; et considérant qu'elle renferme
des considérations d'une extension au-delà de ce qui fut prévu et
convenu entre son altesse le suprême visir et lui, il se réserve d'y
répondre d'une manière définitive après la conférence qu'il se propose
d'avoir avec son altesse, lors de son arrivée au camp impérial à
Ghazah, vers lequel il dirige sa route en ce moment. Il croit ne
pouvoir mieux répondre à la franchise que messieurs les commissaires
lui ont témoignée, que de leur communiquer le projet de la réponse
qu'il se propose de soumettre à la considération de son altesse, avant
de la leur présenter en due forme, et cela afin qu'ils suggèrent
telles modifications ou tels changemens qu'ils pourront juger
convenables, le soussigné se sentant disposé à les écouter
favorablement pour faciliter un arrangement définitif, et autant que
cela ne sera pas contraire aux obligations contractées par le traité
du 5 janvier. Le général en chef Kléber a insisté avec beaucoup de
raison sur ce que rien ne fût proposé à l'armée française contre son
honneur et celui de sa nation, et le soussigné, en reconnaissant ce
principe, a le droit de s'attendre à la réciprocité; et comme rien
n'est plus contraire à l'honneur que de ne pas remplir strictement les
obligations contractées par un engagement formel, il croit devoir
mettre messieurs les commissaires français à même de juger de
l'étendue de ses liaisons, par la communication de l'article du traité
dont il est fait mention dans le projet.
_Signé_ SIDNEY SMITH.
(Nº 7.) Au quartier-général du Caire, le 13 nivôse au VIII
(3 janvier 1800).
LE GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER, AU GÉNÉRAL DESAIX ET AU CITOYEN
POUSSIELGUE, PLÉNIPOTENTIAIRES PRÈS DU GRAND-VISIR,
J'ai reçu, citoyens, les lettres que vous m'avez adressées du bord _le
Tigre_, et je vous présume actuellement sur la plage de Ghazah.
J'ai aussi reçu les journaux de Francfort jusqu'au 10 octobre; ils ont
particulièrement fixé mon attention.
Si jamais le douzième paragraphe de la lettre du général Bonaparte
doit être applicable à une circonstance, c'est bien à celle-ci:
l'Italie perdue, l'armée navale sortie de la Méditerranée, et bloquée
dans le port de Brest; la flotte hollandaise au pouvoir des ennemis;
les Anglais et les Russes dans la Hollande; Muller battu sur le Rhin;
les frontières de l'Alsace livrées à la défense de ses habitans; la
Vendée ressuscitée de ses cendres, et Mayence en feu. Enfin, le Corps
Législatif proposant de déclarer la patrie en danger, et rejetant
cette proposition, non pas parce que le danger n'existe pas
réellement, mais parce que le décret qui pourrait le constater n'y
apporterait aucun remède. Quoi de plus alarmant!
D'après cela, et la situation plus que pénible dans laquelle je me
trouve, et qui devient de jour en jour plus difficile, je crois, comme
général et comme citoyen, devoir me relâcher de mes premières
prétentions, et tâcher de sortir d'un pays que sous plus d'un rapport
je ne puis conserver, duquel on ne paraît pas même s'occuper en
France, si ce n'est pour improuver sa conquête. L'espoir d'un renfort
prompt et suffisant devait nous engager à gagner du temps; cette
espérance détruite, le temps que nous passons ici est perdu pour la
patrie; hâtons-nous de lui porter un secours qu'elle est hors d'état
de nous faire parvenir.
En conséquence, dès que l'on vous proposera la simple neutralité de la
Porte ottomane pendant la guerre, et la libre sortie de l'Égypte, avec
armes, bagages et munitions, avec la faculté de servir partout et
contre tous à notre retour en France, vous devez conclure le traité
sans hésiter, et je m'empresserai de le confirmer. Je remettrai de
suite, pour garantie du traité, le fort d'El-A'rych; mais les autres
places et forts, tant de la Haute-Égypte que de la Basse, ne seront
évacués ni cédés que lorsque tous les bâtimens nécessaires à notre
traversée seront rendus devant Damiette et Alexandrie, munis de
vivres. Le nombre de ces bâtimens sera calculé sur vingt-cinq mille
hommes. Les commissaires turcs qui pourraient être envoyés au Caire,
devront être accompagnés d'officiers anglais qui serviront d'otages;
j'en fournirai de mon côté à sir Sidney Smith à nombre et grades
égaux; mais, dans tous les cas, vous ne romprez pas vos négociations,
sans que vous m'ayez fait connaître au préalable le dernier mot du
grand-visir.
Vous trouverez ci-joint copie de la lettre que j'écris à sir Sidney
Smith, et duplicata de celle que je vous écrivis il y a quelques
jours, et qui, peut-être, ne vous sera pas parvenue; enfin, copie de
mes deux dernières au grand-visir, relativement au blocus d'El-A'rych
et à l'armistice. Ces pièces sont suffisantes pour vous dicter la
conduite que vous avez à tenir relativement aux objets qu'elles
contiennent, me rapportant sans cesse autant à votre prudence qu'à
votre zèle et à votre sagacité.
Je vous salue,
_Signé_ KLÉBER.
(Nº 8.) Quartier-général du Caire, le 12 nivôse au VIII
(4 janvier 1800).
AU GÉNÉRAL REYNIER.
J'ai reçu votre lettre il y a deux heures; l'événement d'El-A'rych est
un de ceux auxquels on ne devait jamais s'attendre. Il est affligeant,
mais ne doit pas nous décourager; une bataille gagnée peut nous donner
encore le temps de nous reconnaître.
Je donne ordre au général Rampon de se rendre à Salêhiëh avec les
bataillons de la 75e qui lui restent, et son artillerie. Vous ferez
bien de lui confier ce poste important, et de lui laisser les trois
bataillons de cette demi-brigade. Vous rassemblerez alors toute votre
division à Catiëh pour recevoir la bataille de l'avant-garde ennemie,
si elle vient vous l'offrir, ou l'aller chercher à la première
citerne, si vous êtes instruit à temps de son arrivée. Vous avez
quatorze bataillons, un régiment de cavalerie, une belle artillerie;
je ne crois pas qu'avec cela vous puissiez douter d'un brillant
succès. Au reste, je donne encore l'ordre au général Verdier de vous
envoyer deux bataillons de Damiette.
Quant à moi, je resterai avec la 61e demi-brigade, la cavalerie et
l'artillerie de réserve à Belbéis, pour couvrir le Caire contre tout
ce qui pourrait venir par l'Ouadi, et pour communiquer avec Souez,
fortement en l'air depuis la perte d'El-A'rych. Tout cela va
s'exécuter sur-le-champ. Ne différez pas non plus d'un seul instant
votre mouvement. J'ai envoyé aujourd'hui Baudot vers Desaix par
Damiette et Jaffa. J'écris aussi par terre au grand-visir. Lorsque le
messager passera dans votre camp, faites le plus d'étalage que vous
pourrez. Enfin, je vais écrire au général Friant de se rendre près de
moi, ou au moins de se rapprocher du Caire le plus possible. C'est
dans cette attitude que nous attendrons les événemens ultérieurs.
Marcher sur El-A'rych sans attaquer le fort est folie, ils fuiraient
devant vous, et reviendraient sur leurs pas, lorsque vous auriez
disparu; attaquer le fort serait pis encore. Écrivez au général
Verdier pour avoir force vivres. Je vous ferai passer l'habillement de
la 85e et des autres.
KLÉBER.
(Nº 9.) Au quartier-général du Caire, 17 nivôse an VIII
(7 janvier 1800).
AU GÉNÉRAL REYNIER.
Vous devez vous attendre à être attaqué au premier jour, car il paraît
que sir Sidney Smith, sous prétexte de mauvais temps, tient mes
plénipotentiaires au large pour laisser au grand-visir le temps
d'agir. Je pars demain pour aller à Belbéis; de là je pourrais fort
bien vous aller joindre avec quelque renfort. À l'avenir, il faudra
retenir à Cathiëh tous les messagers qui pourraient m'être envoyés par
le grand-visir, et m'envoyer leurs paquets; pendant le temps qu'ils
auront à séjourner pour attendre ma réponse, il faudra, tout en les
traitant bien, les tenir à l'étroit, afin qu'ils ne puissent voir que
ce qu'on voudra bien leur faire connaître. J'excepte des dispositions
ci-dessus l'homme de Moustapha-Pacha que j'ai envoyé au visir en
dernier lieu, et qui pourra revenir au Caire.
_Signé_ KLÉBER.
(Nº 10.) Au quartier-général du Caire, le 15 nivôse an VIII
(5 janvier 1800).
KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GÉNÉRAL DESAIX ET AU CITOYEN POUSSIELGUE,
PLÉNIPOTENTIAIRES PRÈS LE GRAND-VISIR.
Hier à dix heures du soir, citoyen, c'est-à-dire long-temps après le
départ du citoyen Baudot, j'ai reçu une lettre qui m'annonce que
l'ennemi, ayant profité du caractère sacré d'un parlementaire, a
surpris le 9 El-A'rych, et après un grand carnage essuyé de part et
d'autre, a réussi dans son entreprise. Vous devez naturellement être
mieux que moi instruits de cet événement et de ses détails, et vous
avez déjà pu faire vos réclamations à cet égard; si cependant vos
négociations prennent la tournure que j'en espère, il serait inutile
d'insister sur la restitution du fort; mais qu'au moins l'armistice
proposé par sir Sidney Smith et par le grand-visir, et qui doit être
connu maintenant de toute l'armée ottomane, soit à l'avenir respecté
et garanti, si faire se peut, par des otages. J'aime d'ailleurs à
croire que, ni le grand-visir ni sir Sidney Smith, ne sont en rien et
pour rien dans une entreprise aussi contraire au droit des gens. C'est
à vous à m'en instruire. Je pars demain avec toute l'armée pour
occuper toute la lisière du désert, et en même temps prêt à tout
événement.
Ne voulant point écrire au grand-visir lui-même ni à Sir Sidney Smith,
sur cet objet, j'en fais dire un mot au premier, par Moustapha-Pacha.
Je vous salue,
KLÉBER.
NÉGOCIATIONS DE SALÊHIËH.
LES FRANÇAIS CONSENTENT À ÉVACUER L'ÉGYPTE.
Pendant qu'El-A'rych tombait sous les coups des Turcs, et que le
général Kléber s'abandonnait si imprudemment dans les relations qu'il
entretenait avec le grand-visir, les négociations continuaient à bord
du _Tigre_. Smith insistait sur l'évacuation pure et simple; les
plénipotentiaires demandaient que la Porte se retirât de la coalition.
Le commodore leur observait qu'ils n'étaient pas munis de pleins
pouvoirs, qu'ils ne pouvaient, par conséquent, résoudre les questions
qu'ils soulevaient. Ils convenaient qu'à la rigueur ils n'étaient pas
aptes à les traiter, mais ils répliquaient avec raison que
l'évacuation était la condition onéreuse du traité; qu'il y avait
mauvaise grâce à prétendre qu'ils pouvaient la souscrire sans pouvoir
stipuler des compensations. Ils trouvaient déraisonnable de poser en
principe que le gouvernement français acceptant la transaction pour
une évacuation pure et simple, la repousserait parce qu'elle lui
présenterait des avantages. La restitution des Sept Îles, que nous
avaient enlevées les Turcs, ne devait pas faire obstacle; car si la
Porte n'avait, comme le soutenait Smith, aucune prétention sur Corfou,
Zante, Céphalonie, en quelles mains pouvait-elle les voir avec moins
de danger pour elle que dans celles des Français? La croix grecque
serait bien plus redoutable; aucune des puissances qui naviguent dans
la Méditerranée ne devait souffrir qu'elle les occupât. Le commodore
en convenait, mais il se retranchait sur les traités, le manque de
pouvoirs, et évitait de rien conclure. Les plénipotentiaires
résolurent de couper court à ses allégations. Ils lui proposèrent de
soumettre le résultat des conférences aux gouvernemens respectifs, et
de suspendre les hostilités en attendant leurs ordres, ou, si le visir
se refusait à l'armistice, de continuer à se battre.
Les choses en étaient à ce point; tous les intérêts avaient été
discutés, débattus; on paraissait s'entendre lorsqu'on prit terre à
Jaffa. Sidney y fut informé de la catastrophe d'El-A'rych; l'Égypte
était ouverte, tout fut changé. Il se rendit au camp du visir, prit
communication de la correspondance du général en chef, et appela les
plénipotentiaires sur les ruines du fort, où était plantée la tente de
Joussef. Toutes les dispositions étaient faites pour les recevoir, les
garantir des insultes d'une soldatesque sauvage; les négociateurs
ottomans étaient désignés; il semblait qu'il n'y avait plus qu'à
mettre la dernière main à une transaction dont la plupart des articles
avaient été si longuement débattus. Desaix et Poussielgue quittèrent
Jaffa avec la confiance qu'ils allaient traiter sur les bases jetées à
bord du _Tigre_. Leur erreur ne fut pas longue. Ils étaient à peine à
El-A'rych qu'ils reçurent une lettre de Sidney qui les prévenait que
Kléber avait retiré trois des quatre propositions qu'ils avaient si
vivement défendues pendant la traversée. Ils furent étrangement
surpris d'un tel abandon, et ne se dissimulèrent pas le parti que le
commodore en allait tirer. Ils résolurent néanmoins de faire tête à
l'orage. Ils se rendirent aux conférences, demandèrent et obtinrent
sur-le-champ la cessation des hostilités. Ils abordèrent ensuite la
question qui les avait conduits à El-A'rych. Ils essayèrent de se
prévaloir des concessions qui avaient été faites à bord du _Tigre_,
des aperçus que le commodore lui-même avait jetés; mais la situation
des choses était bien changée. L'armée turque était en possession du
désert, Kléber avait donné la mesure de son impatience, Sidney crut
n'avoir plus de mesures à garder. Il s'emporta contre l'insistance des
négociateurs, et enveloppant dans sa colère la France et la
révolution, il nous reprocha la turbulence du Directoire, la manie que
nous avions d'intervenir partout, de faire, bon gré malgré, des
républiques dans tous les pays où _un soi-disant patriote pouvait
trouver une place qui le mît à même d'achever ou mieux de continuer
ses expériences politiques sur le pauvre genre humain_. Indigné de ces
indécentes sorties, et plus encore des prétentions auxquelles elles
étaient mêlées, Desaix releva vivement Smith. Il était décidé à rompre
les conférences; mais le commodore, qui n'y intervenait plus que comme
le conseil, le modérateur du visir, s'excusa, protesta qu'il n'avait
voulu que découvrir jusqu'à leur base les barrières qui nous
séparaient, et s'épuisa en regrets de voir que l'impression qu'il
avait faite fût si différente de celle qu'il cherchait à produire. Le
général ne fut pas dupe de ces protestations, mais au point où en
étaient les choses, il y avait peut-être plus de danger à rompre qu'à
négocier, il se calma: il reprocha vivement sa perfidie au commodore,
et adressant à Kléber le résumé de la conférence qu'ils avaient eue
Poussielgue et lui avec les plénipotentiaires du visir, il se plaignit
avec amertume de la position où ses imprudentes communications les
avaient mis. La correspondance retrace parfaitement la marche et les
incidens de la négociation, je me borne à citer.
Au camp d'El-A'rych, le 23 nivôse an VIII de la
République française (13 janvier 1800).
LE GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX, ET LE CITOYEN POUSSIELGUE, CONTRÔLEUR
DES DÉPENSES DE L'ARMÉE ET ADMINISTRATEUR GÉNÉRAL DES FINANCES DE
L'ÉGYPTE, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.
CITOYEN GÉNÉRAL,
«Nous avons reçu aujourd'hui votre dépêche du 17 nivôse, et copie de
celle que vous adressez le même jour au grand-visir.
«Nous avons infiniment à regretter les contrariétés qui nous ont mis
dans l'impossibilité de vous faire parvenir nos dépêches assez à temps
pour prévenir cette dernière démarche, qui, nous le prévoyons, va
multiplier les obstacles aux négociations dont vous nous avez chargés,
et nous privera, selon toutes les apparences, des avantages que nous
avions lieu d'en attendre, pour rendre plus honorable et plus utile
l'évacuation de l'Égypte.
«À notre arrivée ici, nous avons trouvé la réponse de M. Smith à notre
dernière, note dont nous vous avons envoyé copie; il nous écrit qu'il
vous l'a fait passer directement comme nous l'en avions prié. Vous
verrez par le ton indécent et même insolent qui y règne, comparé à
celui des premières notes, combien la prise d'El-A'rych, et sans doute
votre lettre du 17, ont relevé ses prétentions; car, quoique cette
réponse soit datée du 9 janvier, nous avons lieu de croire qu'elle n'a
été écrite que le 12.
«Nous nous sommes vus très froidement ce soir: cela était impossible
autrement, en rapprochant une conduite aussi perfide avec nos
entretiens précédens, remplis de confiance et de loyauté.
«Il nous a annoncé que puisque, dans votre lettre au grand-visir, vous
aviez renoncé vous-même à trois articles de nos demandes, il ne
restait plus qu'à s'expliquer sur le quatrième, c'est-à-dire sur la
dissolution de la triple alliance, et que demain le reis-effendi nous
ferait sa réponse sur cet objet.
«Nous prévoyons que sa réponse sera négative, et que même nous
n'obtiendrons pas que les troupes turques n'entrent en Égypte que
quand nous en serons sortis; et, en effet, l'armée turque est en
majeure partie à El-A'rych; avec la confiance qu'elle a dans ses
forces, surtout après son petit succès, il ne sera pas possible de
l'engager à rétrograder; si la Porte craint qu'en dissolvant son
alliance, ce soit un prétexte à la Russie pour lui déclarer la guerre,
certainement elle n'osera pas consentir à cette dissolution; et
l'Angleterre, qui a intérêt à nous conserver le plus d'ennemis
possible, fera tous ses efforts pour qu'elle n'ait pas lieu avant la
paix générale. Si les Turcs connaissaient mieux les intérêts de
l'Angleterre, ils ne seraient pas arrêtés par ces menaces; ils
seraient bien convaincus qu'elle a autant d'intérêt que la Sublime
Porte à empêcher les Russes de lui déclarer la guerre.
«Au reste, nous devons vous faire remarquer que l'alliance avec les
Turcs n'est que défensive, et que dans le traité aucun contingent
n'est exigé; en stipulant donc une simple trêve avec l'empire ottoman
jusqu'à la paix générale, sous la condition de mettre en liberté tous
les Français et étrangers au service de France actuellement détenus
dans cet empire, et la restitution des propriétés et établissemens
séquestrés, cette condition serait honorable pour l'armée, et nous
pensons qu'on ne pourrait avoir aucune raison tant soit peu fondée
pour la refuser.
«Quant aux moyens d'évacuation, nous ne savons pas encore ce qu'on
nous proposera; mais il nous semble qu'une fois l'évacuation convenue,
on pourrait proposer au grand-visir la condition mise en avant dans
les conférences avec Kouschild-Effendi, de mettre un pacha au Caire,
qui le gouvernerait, qui enverrait garder tous les postes à mesure que
nous les évacuerions. Nous attendrons vos ordres sur cet objet; nous
vous enverrons, d'ailleurs, un nouvel exprès immédiatement après la
première conférence que nous allons avoir. M. Smith sort d'auprès de
nous; nous lui avons témoigné vivement l'indignation que nous avions
ressentie à la lecture de sa note; nous allons bientôt juger si c'est
à sa politique et à sa mauvaise foi qu'il faut attribuer ses sottises,
ou si ce n'est qu'une suite du dérangement de son moral, dans tout ce
qui concerne notre révolution, dérangement causé par son
emprisonnement au Temple.
«Le citoyen Savary, que nous vous envoyons, vous expliquera comment
nous sommes campés; nous voulions d'abord que le camp et les
conférences se tinssent entre les avant-postes, mais il y aurait eu
beaucoup d'inconvéniens, beaucoup de défiance et peu de sûreté. Nous
nous décidons à rester ici; nous enverrons chercher nos chevaux et des
chameaux à Catiëh aussitôt que nous en aurons besoin. Il paraît que
les Arabes servent toujours le grand-visir; nous n'en avons pas aperçu
un seul depuis Jaffa jusqu'ici; une grande partie de l'armée du
grand-visir est ici, le reste est campé à Ghazah; tous les jours il
arrive de nouvelles troupes qui viennent du fond de l'Asie, mais tout
cela n'est pas bien terrible. Nous pensons, citoyen Général, que
jusqu'à ce que toutes les conditions soient convenues et signées, il
est bien important de vous tenir sur vos gardes et de ne pas vous fier
à l'armistice; nous désirerions aussi que vous vous rapprochassiez de
vos avant-postes, afin que nos communications fussent plus rapides.
«Salut et respect.
_Signé_ DESAIX et POUSSIELGUE.»
_P. S._ Du 24, à onze heures du matin.
C'est aujourd'hui à midi que nous aurons notre première conférence
avec le reis-effendi. Nous avons refusé d'admettre l'envoyé russe.»
Au camp devant El-A'rych, le 24 nivôse an VIII
(14 janvier 1800).
LE GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX, ET LE CITOYEN POUSSIELGUE, CONTRÔLEUR
DES DÉFENSES DE L'ARMÉE, ET ADMINISTRATEUR DES FINANCES DE L'ÉGYPTE,
AU GÉNÉRAL EN CHEF.
«CITOYEN GÉNÉRAL,
«Nous avons eu ce matin la conférence dont nous vous avons prévenu par
notre lettre d'hier; nous n'en avons rien obtenu. Il a été impossible
de faire entendre la moindre raison au reis-effendi et au defterdar,
plénipotentiaires du grand-visir. Ils nous ont demandé si nous avions
des pleins pouvoirs pour consentir l'évacuation de l'Égypte: ils nous
ont dit que ce n'était qu'autant que cela aurait lieu, que la Sublime
Porte consentirait aux conditions qui formaient votre ultimatum, que
cet ultimatum leur était connu par la lettre que vous avez écrite au
grand-visir, le 17 de ce mois, et qu'il fallait que nous
consentissions à signer sur-le-champ l'évacuation de l'Égypte, d'après
les bases posées dans cette lettre. Ils ont refusé de nous écouter
davantage, prétendant que si nous ne pouvions pas consentir
l'évacuation pure et simple, c'était une preuve que nous n'avions pas
de pouvoirs, qu'ainsi nous ne pouvions pas traiter. Nous avons demandé
le temps de vous expédier un courrier pour avoir votre dernière
décision. M. le Commodore Smith lui-même s'est réuni à nous pour faire
sentir que rien n'était plus juste, ni plus conforme aux usages que ce
que nous demandions; rien n'a pu les persuader. Cependant, voyant
qu'ils nous avaient donné des raisons plausibles pour se défendre de
consentir à rétablir la paix avec la France, en observant qu'ils
étaient liés par des traités auxquels ils voulaient absolument tenir,
nous avons demandé qu'il y eût au moins trêve jusqu'à la paix
générale, proposition que nous avions prise sur nous, la regardant
comme un équivalent de la paix: ils ont répondu par le même refus, en
nous communiquant l'article de leur traité qui s'oppose également à ce
qu'ils consentent cette trêve sans le consentement des puissances
alliés: nous avons alors demandé qu'au moins, en évacuant l'Égypte,
tous les Français détenus dans l'empire ottoman fussent mis en
liberté, et que leurs biens fussent restitués. De notre côté, nous
leurs offrions d'en faire autant à l'égard des Turcs; cette
proposition, que nous avons annoncée n'être pas dans nos pouvoirs
comme condition principale de l'évacuation, a d'abord souffert des
difficultés; cependant, M. Smith nous ayant fortement appuyés, le
reis-effendi a fini par y consentir.
«Alors, il a demandé que les points déjà convenus, tels que
l'évacuation de l'Égypte et la mise en liberté des prisonniers,
fussent mis par écrit, et signés de part et d'autre. Nous nous y
sommes refusés, en observant que nos pouvoirs ne s'étendaient pas
jusqu'à abandonner la principale condition qu'ils rejetaient, celle de
la paix ou d'une trève illimitée.
«Nous avons demandé de nouveau de vous envoyer un courrier, ils ont
répondu que nous voulions gagner du temps, que nous les amusions, et
que _nous ne voulions pas l'évacuation que vous désiriez_; qu'ils ne
pouvaient pas attendre davantage; et qu'enfin, si nous n'avions pas de
pouvoirs, ils ne pouvaient traiter avec nous.