réveillé des souvenirs que la circonstance rendait fâcheux; il se
retira. Ces germes de désordre étaient lents à se développer. Les
Anglais recoururent à une autre ruse. El-A'rych, placé à quatre
journées de marche dans le désert, n'était soutenu que par le poste de
Cathiëh. Ses communications étaient longues, pénibles, exigeaient des
escortes assez nombreuses. Les officiers de Sidney imaginèrent de
mettre cette circonstance à profit. Ils multiplièrent les messagers du
visir, expédièrent des Tartares, qui, effrayés, tremblaient au seul
nom de Bédouins, refusaient de continuer leur route, s'ils n'étaient
protégés par trente à quarante hommes. Le commandant, qui avait
pénétré l'artifice, se montrait peu disposé à se prêter à ces
frayeurs; mais ils insistaient, se retranchaient sur l'importance de
leurs dépêches, et finissaient toujours par enlever quelques soldats à
la garnison. Enfin, le Tartare de confiance du généralissime se
présenta, et déclara net qu'il ne courrait pas les risques de la
traversée, si on ne lui donnait une escorte capable de contenir les
tribus. Le commandant Cazal disputait sur le nombre, et était bien
résolu à ne pas céder, quelque spécieuses que fussent les allégations,
lorsqu'un détachement de dromadaires chargé de lui remettre trois
effendis que Kléber envoyait au visir, se présenta. Cette troupe
allait reprendre le chemin de Cathiëh; le Tartare fut sans prétexte,
et le fort ne se dessaisit d'aucun de ses défenseurs. Sa position,
néanmoins, n'en devint pas meilleure. Les dromadaires s'étaient mêlés
à la garnison, et avaient imprudemment répandu parmi elle qu'ils
avaient ordre de se replier sur Salêhiëh dès qu'ils verraient
El-A'rych investi. Cette nouvelle ébranla sa constance: elle se crut
sacrifiée, perdue, et ne montra plus qu'indécision.
Enfin, l'armée ottomane déboucha; elle s'établit sur le torrent qui
couvre le fort, occupa le bois de palmiers qui l'avoisine, s'étendit
au pied des dunes, porta un corps de mameloucks au puits de Mecondia,
et poussa un gros de cavalerie à la gorge du désert. Ces dispositions
achevées, elle envoya sommer la place. Son parlementaire se présenta
avec un de nos prisonniers, et menaça la garnison, si elle ne rendait
immédiatement le fort de ne lui faire aucun quartier. Le commandant ne
voulut rien entendre; on s'adressa à ses soldats. Ils étaient encore
tout étourdis d'une attaque bruyante qui venait d'avoir lieu; ils
eurent la faiblesse de prêter l'oreille à de coupables espérances, et
une insurrection terrible ne tarda pas à éclater. Le feu s'était
ranimé; les Turcs s'élançaient de la première parallèle, et, plantant
leur drapeau dans les sables, travaillaient des pieds et des mains à
s'établir sur une ligne plus rapprochée du fort. Ils avaient d'abord
obtenu quelque succès; mais nos projectiles tombaient si juste que les
hommes, les guidons, quoique aussitôt remplacés qu'abattus, furent à
la fin obligés de disparaître.
Le début était heureux, le moral des troupes pouvait se remonter, on
redoubla de séductions. On enivra de nouveau les soldats de l'espoir
de revoir la France; on leur exagéra les forces du visir. On fit
valoir l'habile distribution des corps qui cernaient la place; on
insista sur l'impossibilité où ils étaient d'être secourus.
Abandonnés, perdus au milieu du désert, que pouvaient-ils contre les
hordes sauvages que l'Asie poussait sur eux? Pouvaient-ils se flatter
de les vaincre? Pouvaient-ils même se promettre de les arrêter?
Pourquoi se dévouer à d'inutiles tortures? Pourquoi s'exposer aux
outrages dont ces barbares accablent les vaincus? N'était-il pas plus
sage d'assurer, au prix de quelques masures qu'on ne pouvait défendre,
la vie de tant de braves, qui, résignés à verser leur sang pour la
France, voulaient du moins que leur mort lui profitât. Résister
n'offrait aucune chance de salut; traiter les présentait toutes: il
fallait traiter.
La garnison ébranlée hésitait encore sur ce qu'elle avait à faire;
mais la force vint seconder l'artifice, les attaques se développèrent
pour appuyer la séduction. Les Turcs débouchent tout à coup du vallon
des Citernes. Ils culbutent, replient nos avant-postes, et
s'établissent dans des ruines, d'où on essaie en vain de les
débusquer. Cette brusque irruption achève ce que la perfidie a
commencé. Les troupes désespèrent d'elles-mêmes; elles s'agitent,
s'inquiètent, et, se révoltant à la vue des vains dangers auxquels on
les expose, elles demandent impérieusement que les hostilités cessent,
et que le fort soit rendu. Le commandant essaie de ranimer leur
courage. Il les rassemble, leur expose leur situation, leurs
ressources, l'importance du poste qui leur est confié, les espérances
que l'armée fonde sur leur bravoure; tous ses efforts sont inutiles.
Ses conseils sont accueillis par des murmures, ses observations
couvertes de cris séditieux; on l'interrompt; on refuse de l'entendre;
on ne veut plus lui obéir. Il ne se rebute pas néanmoins. Il
interpelle ses soldats; il leur reproche durement de prêter l'oreille
à des suggestions perfides, de s'abandonner à de coupables espérances,
et leur montrant le camp des ennemis: Eh bien! leur dit-il, puisque
vous n'osez affronter les Turcs, courez, j'y consens, mendier leurs
outrages. Les braves qui n'ont pas abjuré les sentimens français
suffiront à défendre le fort; les portes sont ouvertes, allez.
Les ponts-levis s'étaient, en effet, abattus; mais la résolution du
commandant avait imposé. La troupe était subjuguée, confondue; elle
manifestait l'intention de se défendre, Cazal la renvoya à ses
positions. La nuit ramena les intrigues; tout était de nouveau changé
quand l'attaque recommença. Les Turcs s'échappèrent en tumulte de
leurs tranchées, se répandirent sur les glacis, bravèrent le feu des
détachemens qu'ils n'avaient pu ni intimider ni séduire; et, se
portant tout à coup sur leur droite, ils se jetèrent dans le bastion,
et l'occupèrent sans brûler une amorce. Ils suivirent les troupes qui
avaient si honteusement rendu les postes qu'elles devaient défendre.
Ils pénétrèrent dans les retranchemens, se couvrirent de tout ce qui
leur tomba sous la main, et parvinrent à se maintenir malgré la
mousqueterie qui partait des tours, des parapets voisins.
L'ennemi était au pied des ouvrages, une partie des troupes annonçait
les dispositions les plus fâcheuses; tout était dans le désordre et la
confusion. Les uns, inspirés par la frayeur, s'écriaient que les
murailles allaient sauter, que les Turcs avaient attaché la mine; les
autres, poussés par la malveillance, déploraient l'obstination du
commandant, et soutenaient que la garnison était perdue si elle ne se
hâtait de capituler. Cazal essaya de calmer ces frayeurs. Il fit jeter
quelques obus sur les points menacés, et ordonna de déplacer toutes
les poudres, tous les projectiles qui pourraient aggraver l'explosion.
Le feu s'était peu à peu ralenti pendant qu'on se livrait à ces soins;
les terreurs semblaient dissipées, les imaginations mieux assises; il
résolut de hasarder une sortie. Chargé de balayer les retranchemens
qu'occupent les Osmanlis, le capitaine Ferey réunit ses grenadiers,
ouvre la barrière, commande, part, et n'est suivi par personne. Il
revient, prie, exhorte, commande encore, et n'est pas mieux obéi. Le
commandant accourt, rappelle aux mutins tout ce que le devoir,
l'honneur inspirent, sans être plus heureux. Trois fois il leur
ordonne de le suivre à l'ennemi; trois fois ils lui répondent qu'ils
ne marcheront pas, qu'ils ne veulent plus se battre. La rébellion se
propage comme un trait; au-dedans, au-dehors, les troupes ne
connaissent plus de frein. L'un se plaint qu'on les sacrifie; l'autre
jure qu'il ne brûlera pas une amorce; tous prétendent que le fort va
sauter, et demandent à grands cris qu'il soit rendu. Cazal, pour toute
réponse, leur montre l'ennemi qui chemine. Il les presse, les engage à
continuer le feu; mais loin de les ramener, sa constance les irrite:
ils jettent, brisent leurs armes, ou, montant sur le parapet, ils les
agitent la crosse en l'air, et font signe aux assiégeans qu'ils sont
prêts à se rendre. Quelques uns même se portent au drapeau; ils
l'abattent, le précipitent dans la lunette, et ne s'aperçoivent pas
plus tôt qu'il est de nouveau arboré, qu'ils accourent pour le
renverser encore et lui substituer un drapeau blanc. Quelques braves
accourent à la défense des couleurs nationales. Le capitaine
Guillermain fond sur ceux qui les attaquent; le sergent Codicé se
joint à lui: ils se groupent autour du signe qu'ils ont juré de
conserver intact; ils bravent, ils menacent, et réussissent à éloigner
les furieux qui, plus d'une fois, les couchent en joue.
Cependant, les Turcs voyant que le fort ne tirait plus, accourent en
foule, et des lignes et du camp; ils couvrent les glacis, inondent les
fossés. Bientôt une multitude sauvage, qu'on n'a aucun moyen
d'éloigner, se presse au pied des retranchemens, et demande à grands
cris d'être reçue dans la place. Elle s'essaie à escalader les
bastions, entasse des matériaux qui n'ont pas encore été mis en
oeuvre; et tel est l'aveuglement de nos soldats, qu'ils lui jettent des
cordages, qu'ils l'aident à franchir les remparts. Les prisonniers,
qui, jusque-là étaient restés paisibles, se soulèvent à la vue de
leurs camarades hissés sur les murs. Ils renversent les pierres qui,
interceptent la communication du fort au bastion; ils ouvrent la
poterne, introduisent tout ce qui se présente, et fondent sur les
Français. Ceux-ci sentent alors la faute qu'ils ont commise; ils se
rassemblent, se pelotonnent, rompent, écrasent les Turcs; mais,
accablés bientôt par une soldatesque sauvage, dont les flots vont
toujours croissant, ils tombent sous le damas auquel ils se sont
imprudemment livrés. Ce n'est plus un combat, c'est une boucherie où
quelques hommes rares se débattent au milieu d'une troupe d'égorgeurs.
Cazal parvient cependant à se faire jour, à la tête de quelques uns
des siens. Il gagne la porte du fort, s'y établit, s'y barricade, et
oppose, à la foule qui le presse, une résistance dont elle ne peut
triompher. Douglas, qu'attire la chaleur du combat, le somme, le
supplie de se soumettre au sort. Il s'y refuse, et proteste qu'il est
résolu de s'ensevelir sous les décombres s'il n'obtient une
capitulation. Rajeb-Pacha, l'aga des janissaires, surviennent au même
instant; ils ont fait briser les palissades, renverser les barrières;
la porte est le seul obstacle qui leur reste à franchir pour pénétrer
dans le fort. Ils s'irritent, demandent qu'elle soit ouverte, et
consentent cependant à la proposition de Cazal, que leur transmet
Douglas. On écrit aussitôt; on rédige une convention ainsi conçue:
ART. 1er.
La garnison du fort sortira avec les honneurs de la guerre, et
emportera ses bagages. Les officiers conserveront leurs armes et leurs
effets.
ART. 2.
Les malades et les blessés sont recommandés à la générosité de l'armée
ottomane.
Fait au fort d'El-A'rych, le 8 nivôse an VIII.
Le colonel Douglas signa cette pièce, en expliqua le contenu aux
pachas, impatiens, qui y apposèrent leur sceau, et la repassa au
commandant, qui la garda.
On se mit aussitôt à déblayer les barricades, et le porte fut ouverte.
Semblables à un torrent qui a rompu ses digues, les Turcs se
précipitent alors dans la forteresse, et portent partout le ravage et
la mort. Les uns se répandent dans l'hôpital, égorgent les malades et
les blessés dans leurs lits; les autres convertissent les forges en
ateliers d'assassinats. Ici, ils décapitent sur l'enclume les
malheureux qu'ils immolent; là, ils les mutilent à coups de pelle et
de pioche sur la culasse des canons. Plus loin ils les précipitent
par-dessus le rempart, ou les descendent avec des cordes, pour les
livrer à d'autres tigres impatiens de les égorger. Tel fut le
résultat des manoeuvres philanthropiques des officiers de Sidney;
l'humanité, l'honneur, tout avait été foulé aux pieds pour arriver à
cette horrible hécatombe.
Si du moins elle n'eût pas été inutile! mais Kléber avait déjà modifié
ses instructions. Le temps, la situation des affaires en Europe
avaient ébranlé sa constance. Il était revenu sur les conditions dont
il avait d'abord déclaré ne pouvoir se désister que sur des ordres
écrits, et offrait d'inspiration ce que venait de lui arracher la
perfidie. Il était rebuté, impatient d'évacuer un pays qu'il
désespérait de conserver. Il ne demandait pour le rendre que la
neutralité de la Porte, et la libre sortie des troupes qu'il
commandait. Si ces conditions étaient admises, il donnait ordre à ses
plénipotentiaires de conclure, et les autorisait même à stipuler la
remise d'El-A'rych, comme garantie du traité. Mais ses dépêches
n'avaient pas franchi le Bogaz, que déjà la nouvelle du désastre lui
était parvenue. Il s'aperçut alors du piége que lui avait tendu
Sidney. Il se plaignit de la déloyauté du commodore, qui retenait ses
plénipotentiaires au large, pour laisser au visir le temps d'agir; et,
s'élevant au-dessus des circonstances, il donna au général Reynier,
qui le pressait de livrer bataille, l'ordre de marcher aux Turcs.
«Vous avez, lui manda-t-il, quatorze bataillons, neuf régimens de
cavalerie, une belle artillerie; je ne crois pas qu'avec cela vous
puissiez douter d'un brillant succès.» Rampon devait prendre part au
mouvement. Verdier était chargé de l'appuyer, et Friant avait ordre
d'accourir de la Haute-Égypte, de couvrir le Caire, pendant que le
général en chef s'avançait sur Belbéis avec la 61e, la cavalerie et
l'artillerie de la réserve. La réflexion vint bientôt calmer cet élan.
Tout était le 4 à la guerre; le 5, tout se trouva à la modération, à
la longanimité. Kléber, qui la veille écrivait, pressait, ne voulait
pas qu'on perdît une heure, timide, réservé maintenant, se bornait à
demander _qu'au moins l'armistice proposé par sir Sidney Smith et par
le grand-visir fût désormais respecté, et, s'il se pouvait, garanti
par des otages_; il ne voulait pas même que les plénipotentiaires
insistassent sur la restitution du fort. Il ne s'en tint pas là.
Cédant tout à coup à l'impatience, à l'impétuosité de son caractère,
il voulut, suivant son expression, trancher les difficultés d'un seul
coup. Il ouvrit une négociation directe avec le grand-visir, et se
désista de trois des quatre articles dont les plénipotentiaires
avaient ordre de ne pas se départir.
PIÈCES JUSTIFICATIVES.
(Nº 1.) Damiette, 16 décembre 1799.
LE GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX, ET LE CITOYEN POUSSIELGUE,
ADMINISTRATEUR DES FINANCES, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.
CITOYEN GÉNÉRAL,
Smith n'a pas encore paru; aussitôt qu'on l'apercevra, nous lui
enverrons demander le lieu où nous pourrons le joindre, et les
personnes que nous pourrons amener avec nous, pour ne causer aucun
embarras.
Un officier venu d'El-A'rych rapporte que le grand-visir a envoyé des
Turcs, que le commissaire anglais Douglas, a fait accompagner par deux
frégates anglaises, pour sommer le commandant de cette place de se
rendre. Les détails de cette sommation vous seront envoyés par le
général Verdier; elle a eu lieu le 18 de ce mois. Les envoyés du
grand-visir ont annoncé qu'il était avec son armée à Ghazah.
Cette conduite a-t-elle pour objet de presser les conférences, d'en
influencer le résultat, ou le grand-visir ne veut-il pas les attendre?
Il a au moins voulu avoir un prétexte pour tenter une reconnaissance
de la place.
Il nous tarde à présent d'être auprès du commodore anglais, pour que
la suspension d'armes soit convenue jusqu'à la fin des conférences, ou
que nous retournions auprès de vous, si nous nous apercevons qu'il n'y
a rien à faire auprès de lui.
Vous avez oublié de nous remettre le sauf-conduit du grand-visir pour
le commandant de l'escadre turque; nous vous prions de l'envoyer à
Damiette auprès du général Verdier, pour nous le remettre, ou pour
nous le faire passer. Salut et respect.
DESAIX, POUSSIELGUE.
(Nº 2.) Damiette, 22 décembre 1799.
LE GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX, L'ADMINISTRATEUR GÉNÉRAL DES FINANCES
POUSSIELGUE, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.
CITOYEN GÉNÉRAL,
Les citoyens Savary et Pérusse sont revenus ce matin; ils ont passé la
nuit à bord du _Tigre_, et nous ont rapporté les lettres et pièces
dont vous trouverez ci-joint copie.
Vous y remarquerez principalement la proposition d'une trêve par
terre, à condition de remettre les postes d'El-A'rych et de Catiëh
entre les mains de l'armée ottomane.
Sans nous arrêter à cette proposition ridicule, nous saisirons
l'ouverture qui est faite pour obtenir une trêve, en laissant les
choses de part et d'autre _in statu quo_, ou en les modifiant à
avantages égaux de part et d'autre.
Voici les nouvelles que Smith nous a données. _Le Guillaume Tell_ est
à Malte, les Anglais sont à Goze et continuent à bloquer Malte; _le
Généreux_ est rentré à Toulon; _le Leander_ a été repris à Corfou. Il
y a vingt mille Espagnols qui bloquent Gibraltar par terre; les Russes
bloquent Gênes par mer; nos escadres sont bloquées à Brest par une
escadre anglaise de même force. Smith assure que l'escadre hollandaise
s'est rendue sans combat, comme on l'a débité, et que l'armée combinée
en Hollande a été battue par les coalisés. Au reste, ces nouvelles
sont anciennes. Il n'en est pas arrivé, depuis le départ de
l'adjudant-général Morand, de plus fraîches que celles dont il a eu
connaissance.
Vous verrez la déclaration de guerre de la Russie à l'Espagne.
Vous verrez aussi la déclaration de la Porte, qui renvoie le chargé
d'affaires d'Espagne à Constantinople, à cause de l'intérêt qu'il
prenait aux affaires de France. Cette déclaration n'annonce pourtant
pas une rupture.
Enfin Smith dit qu'on parle beaucoup des belles manoeuvres de notre
amiral Bruix, et qu'elles lui ont fait infiniment d'honneur.
Nous irons coucher aujourd'hui à Lesbëh, et demain matin nous serons à
bord du _Tigre_.
Smith a paru sensible aux provisions que nous lui avons fait remettre
de votre part. Il vous envoie en échange des liqueurs d'Angleterre.
Salut et respect.
DESAIX, POUSSIELGUE.
(Nº 3.)
LE GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX, L'ADMINISTRATEUR GÉNÉRAL DES FINANCES
POUSSIELGUE, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.
À bord du _Tigre_, 25 décembre 1799.
CITOYEN GÉNÉRAL,
Nous recevons votre lettre du 29 frimaire avec le sauf-conduit du
grand-visir.
Le citoyen Damas est parti hier soir avec les réponses de M. Smith à
vos lettres. Nous en sommes encore au même point, c'est-à-dire que
nous n'avons pas entamé la question principale. Les premiers mots
échappés à M. Smith sont si loin de ce que nous avons à demander, et
même de ce que nous espérions obtenir, qu'avant d'entrer en matière
nous avons jugé qu'il fallait bien préparer les esprits, et les
disposer à écouter sans étonnement nos propositions. Il ne s'agirait
de rien moins, suivant M. Smith, si nous l'avons bien deviné, que de
traiter l'armée comme prisonnière de guerre, c'est-à-dire qu'en
rentrant en France elle ne pourrait porter les armes. Qu'on mettrait
en liberté tous les Français non militaires, arrêtés dans l'étendue de
l'empire ottoman, mais que la paix avec cet empire n'aurait lieu qu'à
la paix générale.
Nous vous répétons, citoyen Général, que nous avons deviné ces
propositions plutôt que nous ne les avons entendues, et que nous avons
éludé une explication plus claire, afin de reprendre du terrain avant
de combattre.
Nous comptons entamer aujourd'hui plus sérieusement cette affaire, et
établir nos bases.
Vous recevrez sans doute, par la voie d'Alexandrie, les premières
lettres que nous vous écrirons.
Salut et respect.
DESAIX, POUSSIELGUE.
(Nº 4.) Au quartier-général du Caire, 29 septembre 1799.
KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GRAND-VISIR.
J'apprends que les escarmouches continuent devant El-A'rych, et en
conséquence je déclare à Votre Excellence que tant qu'elle n'aura pas
fait retirer ses troupes à une bonne marche de ce fort, aucune trêve,
aucun arrangement ne saurait avoir lieu. Si les intérêts même confiés
à Votre Excellence ne lui prescrivaient pas la plus grande loyauté,
dans les circonstances actuelles, elle aurait dû y être déterminée par
la franchise avec laquelle j'ai parlé et agi depuis nos relations.
J'ai aussi à me plaindre de la non-exécution du cartel d'échange
arrêté entre le général français Marmont et Petrona-Bey devant
Aboukir. D'après ce cartel, qui doit avoir obtenu l'approbation de
Votre Excellence, puisque sir Sidney Smith le rappelle souvent dans
ses écrits, il lui serait sans doute difficile de justifier
l'arrestation des Français tombés en son pouvoir, lorsqu'il lui est
connu que j'ai cinquante fois plus d'Osmanlis peut-être à offrir en
échange. Je prie Votre Excellence de vouloir bien également
s'expliquer à ce sujet, et de croire à la haute considération que j'ai
pour elle.
_Signé_ KLÉBER.
(Nº 5.) Quartier-général de Ghazah (sans date).
Reçue par un Tartare, arrivé au Caire le 22 décembre 1799.
AU MODÈLE DES PRINCES DE LA NATION DU MESSIE, etc.
J'ai reçu et j'ai compris le contenu de la lettre que vous m'avez
directement envoyée par Mousa, Tartare, en réponse à celles que je
vous ai précédemment écrites. Je pense que les dépêches que j'ai fait
remettre à l'officier que vous aviez envoyé à bord du vaisseau du
commandant anglais Smith mon honoré ami, vous sont parvenues.
Vous m'avez écrit que vous voulez évacuer l'Égypte, et que les
arrangemens qui seront proposés et pris pour effectuer cette
évacuation seraient conformes à la dignité et à l'équité de la Sublime
Porte, ainsi qu'aux devoirs de l'alliance qu'elle a contractée, et au
droit des gens, afin d'épargner, par ce moyen, l'effusion du sang.
Vous m'avez fait savoir plusieurs fois que vous désiriez ouvrir des
conférences pour traiter de l'évacuation de l'Égypte, et que si,
malgré ces avances, la Sublime Porte ne secondait pas de pareilles
dispositions, vous n'étiez plus responsable devant Dieu ni devant les
hommes du sang qui serait répandu; préférant alors moi-même de traiter
avec vous sur des propositions aussi raisonnables, j'ai consenti à
l'ouverture des conférences.
Le Commandant Smith, mon ami, vient de m'écrire qu'il s'était tout
récemment rendu avec son vaisseau devant Damiette, et qu'il n'avait
pas trouvé les délégués que vous avez consenti à envoyer à son bord;
mais que les mauvais temps l'ont forcé de quitter les parages de
Damiette, et d'aller jusqu'à Jaffa, d'où il se rendrait de nouveau
devant Damiette, avec l'espérance de trouver vos délégués, et que
s'ils n'y sont pas encore arrivés, il se portera vers Alexandrie.
Cependant une aile de mon armée se trouve déjà devant El-A'rych, et
les troupes musulmanes commençant à détruire par des escarmouches les
Français qui s'y trouvent, il est impossible qu'il n'y ait pas du sang
répandu. Les circonstances ne me permettant pas de retarder la marche
de mon armée, nous ne pourrions, en conséquence, prendre des
arrangemens conciliatoires, si nous ne profitions pas du temps qui
s'écoule. Si donc vous êtes toujours dans les dispositions que vous
avez manifestées, il importe que vous vous hâtiez de faire arriver vos
plénipotentiaires à bord du vaisseau de mon ami Smith. Mais, comme les
vents contraires et les mauvais temps, ont été les motifs du retard
qui a eu lieu jusqu'à présent, j'ai écrit au commandant Smith, que,
dans le cas où vos délégués seraient à son bord, il les conduisît à
son quartier-général de Ghazah, où ils seront à l'abri de pareils
accidens et des orages. Mais si vous n'avez pas encore envoyé vos
délégués à bord du commandant Smith, et que vous soyez toujours
disposé à terminer l'affaire de l'évacuation de l'Égypte sans
effusion de sang, je vous engage à envoyer par terre vos délégués à
Ghazah. Dès qu'ils y seront rendus, il n'y aura plus d'hostilités de
part ni d'autre. Dès que vos envoyés seront à Ghazah, j'inviterai le
commandant Smith à s'y rendre, et l'on s'occupera d'arranger et de
consolider l'affaire de l'évacuation de l'Égypte, dans l'endroit qui
sera désigné à cet effet, sur le rivage de cette ville.
Comme vous me mandez, dans toutes vos dépêches, que votre volonté
n'est point de répandre du sang, et que le succès de l'affaire dont
il s'agit serait un moyen de rétablir l'ancienne amitié entre la
Sublime Porte et les Français, je vous fais savoir par la présente,
dont Mousa, Tartare, est porteur, que de pareilles dispositions ne
peuvent jamais être rejetées par la Sublime Porte, parce qu'une
semblable conduite serait contraire à notre équité et à notre loi.