Il est des principes consacrés par toute espèce de religion, tels, par

exemple que les faits doivent répondre aux promesses, et qu'il ne faut

point répandre le sang inutilement. C'est pour vous faire connaître

tout cela, et pour faire savoir que la Sublime Porte se prête toujours

avec empressement à de pareils accommodemens que la présente vous a

été expédiée.

Écrit le 12 du mois de la lune Guemad-El-Aktar l'an de l'hégire 1214

(21 _brumaire an_ VIII).

_Signé en chiffres_ JOUSSEF.

(Nº 9.)

LE COMMODORE SIDNEY SMITH, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER,

À bord du vaisseau de Sa Majesté, _le Tigre_, devant Damiette,

le 26 octobre 1799 (4 brumaire an VIII).

MONSIEUR LE GÉNÉRAL,

La lettre que le général Bonaparte a écrite à Son Excellence le

suprême Visir, en date du 17 août (30 thermidor), ainsi que celle que

vous lui avez adressée en date du 17 septembre (1er jour

complémentaire), demandent une réponse; et comme la Grande-Bretagne

n'est pas auxiliaire, mais bien puissance principale dans les

questions auxquelles ces lettres ont rapport, depuis que les cours

alliées ont stipulé entre elles de faire cause commune dans cette

guerre, je puis y répondre sans hésitation, dans les termes du traité

d'alliance, signé le 5 janvier dernier.

«Par l'article 1er, Sa Majesté Britannique, déjà liée à Sa Majesté

l'Empereur de Russie par les liens de la plus stricte alliance,

accède, par le présent traité, à l'alliance défensive qui vient d'être

conclue entre Sa Majesté l'empereur ottoman et celui de Russie.... Les

deux parties contractantes promettent de s'entendre franchement dans

toutes les affaires qui intéresseront leur sûreté et leur tranquillité

réciproque, et de prendre, d'un commun accord, les mesures nécessaires

pour s'opposer à tous les projets hostiles contre elles-mêmes, et pour

effectuer la tranquillité générale.... Par l'article 2, elles se

garantissent mutuellement leurs possessions, sans exception.... Sa

Majesté Britannique garantit toutes les possessions de l'empire

ottoman, sans exception, telles qu'elles étaient avant l'invasion des

Français en Égypte, et réciproquement.... Par l'article 5, une des

parties ne fera ni paix ni trêve durable sans y comprendre l'autre et

sans pourvoir à sa sûreté. Et en cas d'attaque contre l'une des deux

parties, en haine des stipulations de ce traité ou d'exécution fidèle,

l'autre partie viendra à son secours, de la manière la plus utile, la

plus efficace et la plus conforme à l'intérêt commun, suivant

l'exigence du cas....»

«Par les articles 8 et 9, les deux hautes parties contractantes se

trouvant actuellement en guerre avec l'ennemi commun, elles sont

convenues de faire cause commune, et de ne faire ni paix ni trêve que

d'un commun accord.....promettant de se faire part l'une à l'autre de

leurs intentions relativement à la durée de la guerre et aux

conditions de la paix, et de s'entendre à cet égard entre elles,

etc....»

D'après cet arrangement, monsieur le Général, vous pouvez croire que

le gouvernement ottoman, célèbre de tout temps pour sa bonne foi, ne

manquera pas d'agir de concert avec la puissance que j'ai l'honneur de

représenter.

L'offre faite de laisser le chemin libre à l'armée française pour

l'évacuation de l'Égypte a été méconnue jusqu'ici, et on a traité

d'embauchage cette mesure proposée à une armée en masse; mesure qui

n'avait d'autre but que d'épargner l'effusion du sang, et de plus

longues souffrances à des hommes exilés, du propre aveu de ceux mêmes

qui les ont relégués dans ces contrées lointaines.

Cette proclamation vient de m'être confirmée par Son Excellence le

Reis-Effendi, par le nouvel envoi d'un paquet qu'il m'a fait, signé

de sa main et du premier drogman de la Porte, comme vous le verrez par

quelques exemplaires que vous trouverez ci-inclus. On est encore à

temps de profiter de cette offre généreuse; mais que l'on n'oublie pas

que si cette évacuation de l'empire ottoman n'était pas permise par

l'Angleterre, le retour des Français dans leur patrie serait

impossible. Comment peut-on espérer de trouver les moyens de

transporter une armée dont la flotte est détruite, sans le secours et

le consentement des alliés, et cela dans le temps où les insultes et

les imprécations multipliées du gouvernement français laissent à peine

une puissance neutre en Europe.

J'ai engagé le général Bonaparte, en lui laissant le passage libre,

d'aller prendre le commandement de l'armée d'Italie, qui n'existait

déjà plus. Son arrivée, sans un passe-port de moi, sera une de ces

chances heureuses que la fortune pourra bien lui refuser. Il a

dédaigné de ramener avec lui les intrépides instrumens de son ambition

dans leur patrie; il est donc réservé à un autre de faire cet acte

d'humanité auquel on trouvera la Sublime Porte prête à acquiescer.

Mais que l'on n'infère pas de là que je sollicite l'armée française

d'accepter un bienfait.

Le commerce britannique aux Indes, comme partout ailleurs, est à

l'abri de toutes tentatives funestes de la part de la république

française; et la mort de Tipoo sultan, qui a eu le malheur de céder

aux insinuations du Directoire et de ses émissaires, a été le terme de

ses cruautés et de son empire. L'armée d'Orient reste donc sur le

point de communication entre les deux mers dont nous sommes les

maîtres.

Notre seule raison de désirer l'évacuation de l'Égypte par les

Français, est que nous sommes garans de l'intégrité de l'empire

ottoman; car si les forces employées aujourd'hui ne suffisaient pas

pour exécuter cet article du traité, les puissances alliées ont promis

d'employer des moyens suffisans. On leur prête gratuitement les

principes envahisseurs du Directoire; mais elles prouveront aux

Français en Égypte, comme elles l'ont appris à ceux de l'Italie, que

leur bonne foi et leurs moyens vont de pair quand il s'agit de se

venger mutuellement lorsqu'elles sont outragées.

L'armée française ne peut tirer aucun parti de l'Égypte sans commerce;

son séjour ne fera qu'aggraver ses propres maux, prolonger les

souffrances des nombreuses familles françaises réparties dans les

diverses échelles du Levant; tandis que, d'un autre côté, l'état de

guerre avec la Porte ottomane répand le discrédit et la misère sur

tout le midi de la France.

L'humanité seule dicte cette offre renouvelée aujourd'hui. La politique

actuelle semblerait peut-être exiger sa rétractation; mais la

politique des Anglais est de tenir leur parole, quand même cette

ténacité pourrait nuire à leurs intérêts du jour. La paix _générale ne

peut jamais avoir lieu avant l'évacuation de l'Égypte_; elle pourrait

être accélérée par la prompte exécution de ce préliminaire à toute

négociation. Mais vous devez sentir, monsieur le Général, que ce n'est

pas dans un endroit aussi éloigné du siége des gouvernemens

respectifs, qu'une affaire de cette nature et de cette importance peut

être même entamée.

Je me félicite, monsieur le Général, de ce que cette occasion me met à

même de vous témoigner l'estime que j'ai pour un officier aussi

distingué que vous, et de me flatter que vos communications

officielles, basées sur la franchise du caractère militaire, n'auront

rien de cette aigreur ni de ce ton de dépit qui ne devrait pas entrer

dans des rapprochemens de ce genre.

J'ai l'honneur d'être, avec une haute considération,

Monsieur le Général,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

_Signé_ SIDNEY SMITH,

Ministre plénipotentiaire de S. M. Britannique près la Porte

Ottomane, commandant son escadre dans les mers du Levant.

(Nº 99.)

Quartier-général du Caire, le 10 novembre 1799.

KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, À S. EX. LE GRAND-VISIR, GÉNÉRALISSIME DES

ARMÉES DE LA SUBLIME PORTE,

_Illustre parmi les Grands éclairés et sages, que Dieu lui donne

une longue vie pleine de gloire et de bonheur;_ SALUT ET AMITIÉ.

Je reçois la lettre que Votre Excellence m'a expédiée par un Tartare,

au sujet des notes dont Mohamed-Effendi était porteur.

Si le gouvernement français m'avait chargé de m'emparer de l'Égypte et

de la défendre à outrance contre quiconque voudrait me forcer à

l'abandonner, j'aurais obéi; et au lieu de faire des démarches

toujours honorables, quand il s'agit de terminer une guerre

impolitique et sans objet, j'aurais suivi dans les combats, la gloire,

compagne fidèle à l'armée que je commande, jusqu'à ce que j'eusse

reçu de nouveaux ordres.

Mais, comme je l'ai fait connaître à Votre Excellence, il a toujours

été constant pour moi que jamais la République française n'avait voulu

faire la guerre à la Sublime Porte. Les changemens qui ont eu lieu

dernièrement dans le gouvernement français, les causes qui les ont

amenés, les opinions qui ont été manifestées sur l'expédition

d'Égypte, annoncent un désir unanime de rétablir la paix avec l'empire

ottoman.

C'est à ce désir que j'ai cédé, en faisant auprès de Votre Excellence

toutes les avances convenables.

J'ai offert d'évacuer l'Égypte; je ne crois pas que la guerre que nous

nous faisons puisse avoir un autre objet. Cette évacuation doit donc

être le prix de la paix, au moins entre les deux puissances, si elle

ne peut l'être pour toute l'Europe.

Qu'elle ne puisse ni se traiter, ni se conclure en Égypte, j'en

demeurerai d'accord; mais que Votre Excellence considère l'évacuation

de l'Égypte comme un préliminaire absolu à toute espèce de

négociation, c'est un principe sur lequel il lui sera facile de

revenir, quand elle aura réfléchi de nouveau aux véritables intérêts

de la Sublime Porte. Elle sentirait quelle sera sa responsabilité

personnelle, si elle attendait du sort incertain des combats, un

succès qu'elle peut obtenir sur-le-champ, sans courir aucune chance

funeste.

Mais enfin, quels que soient les désirs de Votre Excellence, et quand

même il ne s'agirait que de l'évacuation pure et simple de l'Égypte,

il est indispensable de s'entendre; et j'insiste d'autant plus pour

établir des conférences à cet effet, que je donnerai à mes délégués

des instructions telles qu'ils ne se sépareront pas des vôtres sans

avoir terminé à la satisfaction de la Sublime Porte et à celle de

Votre Excellence.

Je l'engage de nouveau à m'envoyer trois ou quatre sauf-conduit en

blanc, et à me désigner le lieu où devront se rendre mes délégués.

Si, contre mon espérance, je fais en vain pour la paix tout ce que les

intérêts de mon pays et ceux de l'humanité me commandent, je serai au

moins justifié de tout le sang qui va encore se répandre, et la

postérité saura en faire rejaillir le blâme sur ceux qui l'auront

mérité.

Je prie Votre Excellence de croire à la haute considération que j'ai

pour elle.

_Signé_ KLÉBER.

ARTIFICES DE SIDNEY.

INSURRECTION.--PRISE D'EL-A'RYCH

Le bénéfice du temps était désormais tout au profit des Turcs; Sidney

ne se pressa pas de venir recevoir les plénipotentiaires à bord. Il

prétexta les vents, tint la haute mer, courut la côte et ménagea aux

Ottomans tout le loisir dont ils avaient besoin pour prendre sur nous

quelque avantage. Ils étaient impatiens de franchir le désert. Nous

paraissions peu disposés à rendre les places qui couvraient les terres

cultivées; il ne s'agissait que d'irriter l'ardeur des uns, de

prolonger l'indécision des autres, pour obtenir d'un coup de main ce

que ne donnerait peut-être pas la négociation. Ce fut sur ces données

que se régla le commodore. D'une part il évitait soigneusement le

Boghaz, gardait le large; de l'autre il poussait les Osmanlis à la

guerre, et nous accusait de chercher à gagner du temps. Cette tactique

produisit son effet. L'armée turque porta son quartier-général à

Ghazah: des reconnaissances s'avancèrent sur El-A'rych, le fort fut

sommé, et les postes chargés de le couvrir tombèrent sous le damas des

Tobargis. Kléber, à qui ces lenteurs étaient encore plus

insupportables, se plaignit des conséquences qu'elles avaient eues. Le

visir, toujours abusé, lui répondit qu'une aile de son armée se

trouvait déjà devant nos postes, et commençait à détruire les Français

qu'elle avait en face; qu'il ne pouvait arrêter sa marche ni prendre

des mesures conciliatoires, si l'on ne profitait pas mieux du temps;

qu'il restait cependant un moyen de s'entendre et d'échapper aux

orages qui retenaient Sidney, c'était d'expédier ses délégués par le

désert, que dès qu'ils seraient rendus à Ghazah, toute hostilité

cesserait de part et d'autre. La proposition fut acceptée: les

plénipotentiaires allaient se mettre en route lorsque Smith, jugeant

sans doute que tout a des bornes, se présenta devant Lesbëh.

Poussielgue et Desaix, qui avaient perdu quatorze jours à l'attendre

se jetèrent aussitôt dans une chaloupe et ne tardèrent pas à être à

bord. Le commodore était muni des pouvoirs du visir: ils se flattaient

que les conférences commenceraient sans délai. Ce n'était pas ce que

se proposait le négociateur auquel ils avaient affaire. Il les écouta

cependant; et se prévalant des bases irréfléchies que Kléber avait

admises, il leur proposa, comme mesure préliminaire, la remise des

places qui bordent la lisière du désert; c'était la condition

indispensable de l'armistice. Quant à l'armée, elle serait reçue à

composition, et ne pourrait reprendre les armes qu'au bout d'un temps

donné. Ces conditions, tolérables au plus après une défaite, étaient

inconvenantes dans l'état où se trouvaient les choses. Elles le

devenaient encore davantage par le caractère de l'homme auquel elles

s'adressaient. Desaix, dévoué à Bonaparte par sentiment et par

admiration, voyait avec douleur la perte d'une conquête à laquelle il

avait pris une part si glorieuse. Il connaissait toute l'importance de

l'Égypte, et se prêtait avec répugnance à une négociation que rien ne

justifiait. Une autre circonstance le blessait encore: Kléber avait

mis de la perfidie dans sa nomination; il ne l'avait choisi que parce

qu'il le voyait fidèle aux premiers sentimens qu'il avait manifestés

pour son ancien chef, et qu'il voulait le rendre solidaire d'une

transaction qu'il condamnait. Aussi Desaix releva-t-il vivement

Sidney; et sans tenir compte des injurieuses prétentions qu'il venait

d'émettre, il rédigea la note suivante qui fut immédiatement passée au

commodore:

«L'occupation de l'Égypte par l'armée française paraissant avoir été

le principal motif qui a rallumé la guerre dans toute l'Europe, le

général en chef Kléber a pensé que l'évacuation de cette province

pourrait être un acheminement à cette paix générale si fortement

désirée de tout les peuples; et malgré les avantages de sa position en

Égypte, il s'est déterminé d'autant plus volontiers à faire les

premières démarches pour cet objet, qu'il ne peut douter que

l'intention du gouvernement français n'ait toujours été de rendre

l'Égypte à la Sublime Porte.

«Le général Kléber a vu avec plaisir que M. le commodore Smith était

investi de la confiance des parties pour traiter cette importante

affaire. Ses lumières personnelles le mettent en état d'en apprécier

tous les rapports.

«La guerre actuelle, poussée plus long-temps, ne peut qu'être funeste

aux intérêts politiques et au système commun de la plupart des parties

belligérantes, de quelque côté que soient les succès. Sous ce point de

vue, l'Angleterre court les mêmes chances que la République française.

«L'évacuation de l'Égypte, effectuée aujourd'hui plutôt que dans deux

ans, satisfait pleinement aux intérêts de l'empire ottoman; elle

procure en même temps un très grand avantage à l'Angleterre, qu'elle

délivre de toute inquiétude sur les Indes. Enfin elle écarte de part

et d'autre toute idée qui pourrait faire admettre par la France un

nouveau système politique dangereux pour elle-même, dont le résultat

serait aussi la ruine de l'empire ottoman et successivement pour les

Anglais de leurs colonies dans l'Inde, comme de leur commerce dans

l'empire ottoman et avec la Russie.

«Mais en offrant l'évacuation de l'Égypte, seulement parce que des

intérêts généraux la rendent beaucoup plus convenable en ce moment que

plus tard, et parce qu'il vaut mieux qu'elle accélère la paix

générale, que d'en être le prix, après une guerre encore longue et

sanglante, l'armée française, forte de ses victoires et de sa

position, a le droit d'exiger une compensation honorable,

proportionnée aux avantages auxquels elle renonce. En conséquence, les

soussignés, en vertu de leurs pleins pouvoirs, offrent l'évacuation

de l'Égypte aux conditions:

«1º. Que la Sublime Porte restituera à la France les possessions

qu'elle peut avoir acquises sur elle pendant la guerre actuelle;

«2º. Que les relations entre l'empire ottoman et la République

française seront rétablies sur le même pied qu'avant la guerre;

«3º. Que l'Angleterre signera une nouvelle garantie du territoire de

l'empire ottoman;

«4º. Que l'armée évacuera avec armes et bagages sur tous les ports

dont il sera convenu, aussitôt que les moyens d'évacuation lui auront

été procurés.

«À bord du _Tigre_, 8 nivôse an VIII (29 décembre 1799).

«_Signé_ DESAIX, POUSSIELGUE.»

Sidney était loin de s'attendre à des propositions de cette espèce. Il

croyait prendre la négociation au point où Kléber l'avait conduite, et

voilà qu'il se trouvait vis-à-vis d'un homme, d'un projet tout

nouveau. Poussielgue lui-même se montrait moins impatient de revoir

l'Europe. La présence de l'étranger lui avait rendu son énergie; il

insistait avec force sur les conditions que renfermait la note. Le

commodore n'eut garde de les refuser; toujours doucereux, toujours

philanthrope, il recourut à ses artifices ordinaires, et continua

de jouer son jeu. Sa qualité d'_homme_, _de chrétien_, lui faisait un

devoir de prévenir l'effusion du sang; mais le visir était un Turc

obstiné, farouche; on mettait en avant des considérations qui

n'avaient été ni délibérées ni prévues: il allait consulter Sa

Hautesse, s'interposer entre elle et les Français. Il fit voile, en

effet; mais au lieu de se diriger sur Jaffa, il courut la haute mer,

chassa de Tyr à Candie, de Candie au Carmel, et mit dix-huit jours à

faire un trajet qui n'en exigeait pas deux. Les plénipotentiaires

sentaient bien qu'il les jouait; mais il ne répondait à leurs plaintes

qu'en maudissant les courans, les orages: force leur fut de se

résigner.

Pendant qu'il les tenait au large, ses officiers mettaient leur

absence à profit. Ils excitaient, poussaient les Turcs, et ne

cessaient, avant que l'armistice fût conclu, de les engager à tenter

un coup de main sur El-A'rych. Ce ramassis de sauvages souffrait

impatiemment les privations du désert; ils n'eurent pas de peine à

l'obtenir. Leurs dispositions répondirent au but; elles furent

calculées avec une profonde astuce.

Les mameloucks nous avaient fait quelques prisonniers qui gémissaient

dans les cachots. Ils se rendirent auprès d'eux, les plaignirent, et,

passant à l'officier qui les commandait lorsqu'ils avaient été pris,

ils lui annoncèrent que ses fers allaient tomber, que des ordres

étaient donnés pour qu'il fût traité avec distinction. Ils

l'engagèrent à ne pas méconnaître la bienveillance du chef de l'armée

turque qui les brisait. Le Français était encore à chercher où

tendaient ces insinuations, lorsqu'il voit entrer l'interprète du

visir, qui lui représente que la privation des effets qu'ils avaient

au fort rendait sa position, celle de ses soldats, pénible, et

l'invite, au nom de son maître, à les réclamer. Il y consentit: cet

acte de docilité parut de bon augure; on l'envoya chercher, au nom du

visir. On le conduisit dans une tente magnifique, où se trouvaient les

officiers anglais avec les généraux musulmans. On lui adresse d'abord

une foule de questions: on veut savoir les ouvrages qui couvrent

El-A'rych, les troupes qui les défendent; on n'omet, en un mot, rien

de ce qui peut l'embarrasser, le compromettre; et, quand on juge que

son trouble est au point où on se propose de le porter, on lui

présente à signer la lettre qu'il doit écrire. Heureusement il n'était

pas homme à se laisser imposer. Il lit, parcourt, reste muet

d'étonnement, en voyant qu'au lieu d'une réclamation d'effets, c'est

une invitation de livrer le fort, de se rallier au visir, qui comblera

de biens, et fera passer en France ceux qui trahiront leurs sermens.

Il se plaignit de l'indigne piége qu'on lui avait tendu, refusa

d'apposer sa signature à cette pièce infâme, resta sourd aux prières

comme aux menaces, et fut reconduit dans sa prison. L'interprète ne

tarda pas à le suivre. Il lui fit une peinture animée de la colère du

visir, lui montra les ennuis, les mauvais traitemens qu'il se

préparait, et lui présenta un nouveau projet de lettre. Le malheureux

était trop ému pour en démêler la perfidie, et signa. Une fois munis

de cette pièce, les officiers anglais menèrent rapidement à fin la

trame qu'ils avaient ourdie. Ils avaient parmi eux un émigré qui avait

autrefois servi dans le régiment de Limousin, d'où sortait presque en

entier la garnison du fort. Il était délié, adroit, capable

d'organiser la révolte; il fut chargé de la semer parmi ses anciens

soldats. Cette mission exigeait le concours d'un intermédiaire; mais

il avait les prisonniers sous la main, il trouva sans peine l'homme

qu'il lui fallait. Il choisit un vieux caporal de sapeurs; il lui

prodigua l'eau-de-vie, l'argent, les caresses, et eut bientôt triomphé

des scrupules que ce malheureux lui opposait. Quand il le vit bien

libre, bien dégagé de toute affection nationale, il l'emmena avec lui

sous les murs d'El-A'rych. Il fit halte dès qu'il fut à la vue des

postes, donna ses dernières instructions à son émissaire, et se fit

annoncer. Le commandant lui envoya une tente, des rafraîchissemens, et

ne tarda pas à arriver lui-même. L'émigré lui remit des lettres, où le

colonel Douglas, tout aussi philanthrope que son chef, ne parlait que

d'honneur, que de la nécessité de prévenir l'effusion du sang; et lui

demandait la remise de la place par pure humanité, car ses troupes

étaient si nombreuses, les motifs si péremptoires, que ce serait folie

de résister.

Cette sommation était étrange, et les insinuations qui

l'accompagnaient, encore plus. Le commandant le fit sentir à l'émigré,

qui s'excusa, parla des forces, de la férocité des Turcs, et ouvrit

une discussion verbale, dont son émissaire profita pour se glisser

parmi nos postes. La curiosité, le désir d'avoir des nouvelles de

leurs camarades, les avait groupés autour de lui; il répandait la

séduction à pleines mains: il montrait les pièces d'argent qu'il avait

reçues, vantait les bons traitemens que tous éprouvaient, et se

félicitait du bonheur qui lui était garanti de repasser incessamment

en France. Quelques uns de ses auditeurs témoignaient des doutes; vous

ne m'en croyez pas, leur dit-il; à la bonne heure: «mais vous en

croirez peut-être le lieutenant. Tenez, voilà la lettre qu'il écrit

aux officiers de la 9e.» Elle n'était pas cachetée; elle fut aussitôt

ouverte, transmise de main en main, et causa une sorte de rumeur qui

appela l'attention du commandant. Il vit l'imprudence; mais le mal

était fait; et puis, comment imaginer qu'un homme d'honneur, qu'un

Français se fît l'agent d'une si odieuse machination. Il fit retirer

le prisonnier, consigna la troupe, et répondit au colonel Douglas

qu'il ne revenait pas de sa surprise de recevoir une sommation au

moment où un armistice, offert par son chef, avait suspendu les

hostilités. Les relations fussent-elles d'ailleurs tout hostiles, les

généraux ne fussent-ils pas en pleine négociation pour la paix, rien

ne l'autorisait à sommer une place devant laquelle ses troupes

n'avaient pas encore paru.

Mémoires du maréchal Berthier ... Campagne d'Égypte, première partie · 第 18 / 26 段