et les places qu'elles renferment ou qui en dépendent, seront
abandonnées par les troupes de la Porte, et par celles de ses alliés.
Le générai en chef Kléber sera le maître d'y envoyer de suite, et
directement de l'Égypte, telles garnisons, munitions de guerre et de
bouche qu'il jugera convenables. Il est entendu, du reste, que les
ports et places de ces îles seront restitués dans le même état où ils
se trouvaient lorsque les troupes ottomanes s'en sont emparées.
5º. Le gouvernement anglais tirant le plus grand avantage de
l'évacuation de l'Égypte, il lui sera demandé formellement, ainsi qu'à
la Porte, une garantie sur la possession, durant la guerre, des îles
de Malte et de Goze, de leurs forteresses et dépendances. Le général
en chef aura pareillement la faculté de ravitailler la forteresse de
Malte et ses dépendances, tant en troupes qu'en munitions de guerre et
de bouche, qui seront envoyées directement de l'Égypte avec les
passe-ports et sauf-conduit nécessaires. Le général en chef pense que
cet article devra souffrir d'autant moins de difficultés que, si la
Sublime Porte et le gouvernement anglais avaient à opter sur
l'occupation de ces îles par les Français ou par les Russes, ils
devraient, en bonne politique, solliciter les premiers pour y rester
et s'y maintenir plutôt que de les voir possédées par les derniers.
6º. Dans le cas où, par l'acceptation des articles ci-dessus,
l'évacuation de l'Égypte serait consentie par les plénipotentiaires
français, ils traiteront des détails sur la manière dont cette
évacuation aura son exécution, et stipuleront, nominativement les
places et forts qui seront successivement remis aux commissaires de la
Porte.
7º. Aussitôt que le général en chef sera instruit de l'acceptation des
articles ci-dessus, il enverra au lieu où se tiendront les conférences
l'ordonnateur de la marine, pour régler et déterminer le nombre de
bâtimens qui devra être fourni par la Porte à l'armée française, pour
elle, ses bagages, munitions de guerre et de bouche.
8º. La forme des sauf-conduit pour le passage de l'armée sera stipulée
particulièrement: ils devront être conçus de la manière la plus
honorable, et tels qu'il ne puisse être apporté aucune entrave à ce
qui aura été convenu de part et d'autre.
9º. Les délégués français exigeront la garantie de la vie et des biens
de ceux des habitans de l'Égypte qui ont servi les Français avec la
soumission que l'on doit à tout gouvernement établi.
10º. Toutes choses devant être rétablies entre la France et la Sublime
Porte comme par le passé, les négocians français résidans en Égypte,
ou ceux qui voudraient s'y fixer par la suite, jouiront de la même
liberté, des mêmes priviléges et franchises qu'avant l'occupation de
ce pays par l'armée française.
11º. Tous les prisonniers faits de part et d'autre, à Corfou, Zante,
Céphalonie, en Syrie, ou en Barbarie, ou sur quelque autre point de
l'empire ottoman, soit par les Français, la Porte, les Anglais ou les
Russes, seront mis en liberté sans rançon, et renvoyés dans leur
patrie respective, avec les secours et passe-ports nécessaires.
12º. Toute hostilité entre la France et la Sublime Porte, ainsi
qu'entre les puissances barbaresques, cessera aussitôt après
l'évacuation de l'Égypte, en attendant la conclusion définitive de la
paix entre lesdites puissances.
13º. Les plénipotentiaires français sont autorisés à stipuler et
consentir toutes les autres conditions qu'ils jugeront convenables ou
conformes aux intérêts de la nation, mais en tant seulement qu'elles
ne seront pas diamétralement contraires, ni atténuantes de celles
portées dans les présentes instructions.
14º. Si cependant notre situation en Europe était telle que nos
frontières fussent déjà envahies, nos places principales prises ou
attaquées, ce que les plénipotentiaires connaîtront facilement par les
papiers publics qu'on ne manquera pas de leur communiquer; comme alors
probablement les plénipotentiaires adverses n'acquiesceront pas aux
conditions ci-dessus, et qu'ils insisteront au contraire sur
l'évacuation pure et simple de l'Égypte, les plénipotentiaires
français déclareront, dans ce cas, que jamais général français ne
consentira à une semblable évacuation que sur les ordres par écrit de
son gouvernement: ils demanderont un sauf-conduit pour expédier un
courrier extraordinaire au Directoire exécutif, et une suspension
d'hostilités, jusqu'à son retour, qui sera fixé à quatre mois.
15º. Le même arrangement pourra avoir lieu dans le cas où les
plénipotentiaires ennemis auraient à consulter leurs cours sur les
différentes conditions proposées, aux fins d'avoir leur consentement.
16º. Les plénipotentiaires ne correspondront officiellement que par
écrit.
Fait au quartier-général du Caire, le 16 frimaire an VIII de la
République française,
_Signé_ KLÉBER.
Pour copie conforme,
_Signé_ KLÉBER.
PIÈCES JUSTIFICATIVES.
RÉPONSE DU GRAND-VISIR, _à la Lettre qui lui a été écrite par le
général en chef_ KLÉBER, _le 5e complémentaire an_ VIII,
Apportée le 1er brumaire an VIII par le trésorier de Moustapha-Pacha,
prisonnier au Caire.
(Nº 1.) Au quartier-général de Damas (sans date).
_Au Modèle des Princes de la nation du Messie, au Soutien des
Grands de la secte de Jésus, à l'honoré et estimé_ KLÉBER, _dont
la fin puisse être heureuse, un des Généraux de France,_ SALUT ET
AMITIÉ.
J'ai reçu la lettre que vous m'avez envoyée par le trésorier de
Moustapha-Pacha, et j'en ai compris le contenu, qui me fait voir que
vous êtes disposé à rétablir la paix entre la Sublime Porte et la
République française, et que vous cherchez à excuser ce qui s'est
passé. Vous m'avez annoncé en même temps que Bonaparte était parti du
Caire, et que vous l'aviez remplacé. J'ai reçu, jointe à cette lettre,
la double copie de celle que m'avait écrite Bonaparte, qui me fut
remise par Mahmed-Kouschdy effendi, et que vous me dites m'avoir
envoyée dans la crainte que la première n'ait été prise par quelqu'un
des bâtimens qui croisent dans la Méditerranée. Je pense que vous avez
reçu ma réponse à la lettre de Bonaparte, que j'ai envoyée par le
même, effendi qui était porteur de la sienne, et que vous avez
parfaitement compris le sens de ce que je lui écrivais.
Il me semble par votre lettre, ainsi que je vous l'ai déjà dit, que
vous désirez la paix, que les hommes sensés ont toujours préférée à la
guerre. Quel est celui qui n'aime pas mieux la tranquillité publique
que l'effusion du sang humain!
Je dois vous observer, d'après le désir que vous montrez de rétablir
la paix entre la Sublime Porte et la République française, qu'il faut
commencer par faire connaître les pouvoirs donnés par les cinq
Directeurs de France, désigner ensuite les plénipotentiaires et le
lieu des conférences, où l'on pourra discuter tout ce qui peut renouer
cette paix entre les deux puissances, et que nécessairement ces
préliminaires prendront beaucoup de temps.
Si, en me proposant la paix, vous n'avez d'autre intention que de
retourner en sûreté d'où vous êtes venu, et entamer des négociations
pour cet objet; quoique je sois en route pour marcher au Caire, suivi
d'une armée innombrable et pleine de confiance dans la puissance du
Très-Haut, la loi de Mahomet prescrivant formellement à tous les
musulmans de favoriser tous ceux qui demandent protection et salut,
ainsi que je l'ai dit dans ma réponse à Bonaparte, je vous ferai avoir
toute sûreté de la part de la Sublime Porte, pour qu'il n'arrive le
moindre dommage, de la part des Anglais ou de tout autre, à vous, ni à
aucun des Français qui sont en Égypte, et qui pourront en partir avec
leurs armes. Je garantirai votre retour en France sur les bâtimens
français qui sont en Égypte, et s'ils ne suffisent pas, sur ceux de la
Sublime Porte.
_Lorsque vous serez arrivés dans votre pays, si votre république
témoigne le désir de rétablir la paix avec la Sublime Porte_, vous
savez qu'il doit être ouvert à cet effet des négociations entre des
envoyés de part et d'autre, conformément aux anciens usages établis.
Si vous désirez donc assurer votre retour dans votre pays, cet
arrangement pourra avoir lieu conformément à ce que je viens de vous
dire; et si vous avez quelque autre moyen qui vous paraisse plus
convenable pour votre sûreté, ne tardez pas à m'en instruire. C'est
pour cet objet que je vous ai écrit la présente; quand vous l'aurez
reçue, et que vous en aurez compris le contenu, réfléchissez beaucoup
à sa fin, en saisissant bien ce que je vous propose.
Signé en chiffre JOUSSEF, ainsi que dans le sceau apposé à la lettre.
Traduit par le citoyen Brascevich, interprète du général en chef.
_Signé_ DAMIEN BRASCEVICH.
Pour copie conforme,
_Signé_ KLÉBER.
(Nº 2.) Au quartier-général du Caire, 27 octobre 1799.
KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GRAND-VISIR.
J'ai reçu une lettre que Votre Excellence m'a fait passer par le
trésorier du très considéré Moustapha-Pacha, et après en avoir compris
le contenu, j'en ai conféré avec ce dernier, en le chargeant de vous
faire connaître mes intentions ultérieures. Il ne me reste donc ici
qu'à prier Votre Excellence d'apporter à ce que ce pacha, notre
prisonnier et pourtant notre très honoré ami, pourra vous écrire. Il
s'agit moins, ce me semble, en ce moment, de diriger nos regards sur
le passé que sur l'avenir, et j'ose inviter Votre Excellence de
considérer surtout que de quelque côté que puisse se ranger la
victoire dans le combat que nous sommes prêts à nous livrer, elle ne
saurait être qu'infiniment préjudiciable aux grands intérêts des deux
puissances pour lesquelles nous agissons.
Je prie Votre Excellence de croire à la très haute considération que
j'ai pour elle.
KLÉBER.
(Nº 3.) Au quartier-général du Caire, 11 octobre 1799.
KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GÉNÉRAL DE DIVISION MENOU.
Le grand-visir a renvoyé l'effendi qui était porteur de la lettre de
Bonaparte, avec une réponse écrite dans le délire de l'orgueil, et
marquée au coin de la plus haute insolence. _Il faut, d'après cela,
renoncer entièrement à traiter avec les ministres de la Sublime Porte,
ou se couvrir et s'envelopper d'infamie; ce à quoi aucun individu de
l'armée ne consentirait sûrement pas._
Cette circonstance ne doit pourtant pas vous empêcher d'entrer en
pourparlers avec les bâtimens européens qui pourraient se présenter
devant vous. Je serais fort aise d'avoir ici un parlementaire russe ou
anglais. J'inspirerais par là aux Turcs une jalousie, ou plutôt une
défiance qui pourrait les rendre plus traitables, et mon objet
principal, celui de gagner du temps, se trouverait toujours rempli.
KLÉBER.
(Nº 4.) Belbéis 2 octobre.
LE GÉNÉRAL REYNIER AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.
Je vous envoie, citoyen Général, une lettre de l'adjudant-général
Martinet, qui m'écrit les renseignemens qu'il a reçus d'un volontaire
de la 25e demi-brigade, pris le 18 fructidor, conduit à Damas, et
renvoyé par le visir. L'idée de faire un prisonnier et de nous le
renvoyer afin d'effrayer sur les préparatifs ne peut avoir été
suggérée que par des Européens, et annonce en même temps peu de
confiance dans ses forces, ou le désir de négocier. L'adjudant-général
Martinet doit vous écrire les mêmes renseignemens qu'il me donne.
Je n'ai appris ici aucune nouvelle de Syrie. _L'esprit des habitans
est toujours fort bon; ils font peu d'opinion des préparatifs des
pachas._
(Nº 5.) Tigre, le 16 octobre 1799.
AU GÉNÉRAL MARMONT.
Votre départ subit de nos parages, il y a deux mois, me priva du
plaisir de vous revoir, comme je l'avais espéré, et de prendre votre
réponse à la dernière lettre du commodore, qui l'attend encore.
Votre ex-général en chef trouvera bien du changement en France, s'il y
arrive. Tout le Directoire, à l'exception de Barras, est en état
d'accusation. On leur impute formellement, entre autre choses, d'avoir
_exilé et relégué la plus belle armée de la République dans les
déserts de l'Arabie_; et Rewbell en appelle au général Bonaparte, pour
justifier son projet, comme vous verrez par les feuilles ci-incluses.
J'espère que nous serons bientôt devant Alexandrie, et que j'aurai
l'honneur de vous y voir dans le courant du mois. Je vous ferai part
alors de tout ce verbiage de l'Europe. Il n'y en eut jamais autant que
dans ce moment-ci.
Vous avez sûrement appris la capture de l'escadre de l'amiral Perée,
de trois frégates et deux bricks, par nos vaisseaux _le Centaure_ et
_la Bellone_; le dernier commandé par le chevalier Thompson, ci-devant
capitaine du _Leander_, et qui fut si maltraité par le commandant du
_Généreux_. Nos officiers et matelots qui sont revenus se louent
beaucoup de M. Trullet, peu de M. Barré, mais se plaignent de la
dureté et de la grossièreté de l'amiral Perée à leur égard.
Je prends la liberté de vous prier de vouloir bien acheminer la lettre
ci-incluse à son adresse. Elle est de notre _consulesse_ à Acre, a
rapport, à ce que l'écrivain m'a dit, à des affaires de famille, etc.,
etc. Je suis honteux d'user si librement de votre complaisance; si
jamais il était en mon pouvoir de vous être utile à vous ou à vos
amis, j'en serais bien charmé, et vous prie de disposer de mes
services sans réserve.
JOHN KEIT.
(Nº 6.) Damiette, le 18 brumaire an VIII (9 nov. 1799).
LE GÉNÉRAL DESAIX AU GÉNÉRAL EN CHEF.
Je crois, mon Général, que ma présence est ici très peu nécessaire. Le
général Verdier est jeune, actif, intelligent. Le succès qu'il vient
d'avoir, et qui lui fait vraiment bien de l'honneur, lui a électrisé
la tête. Les troupes sont enchantées d'avoir si promptement et si
rapidement détruit les Turcs; elles sont sûres de vaincre, ont fait
bien du butin, et ne demandent que tous les jours nouvelle fête
pareille. Il y a ici assez de moyens pour vaincre tout ce qui se
présenterait; il y a trop de cavalerie, à ce que trouve le général
Verdier; mais sur les plages entre le lac Burlos et ici, elle peut
être utile: si vous pouviez retirer tous ces détachemens épars et les
faire remplacer par un régiment entier, cette partie-ci serait à
l'abri de tout événement. Il y a plus qu'il ne faut de moyens,
puisqu'il y a six pièces mobiles, plus de quatre cents chevaux. J'ai
vu Lesbëh; il a un grand défaut, un immense développement. Avec quatre
à cinq cents prisonniers turcs très poussés, on pourra faire bien de
l'ouvrage. Je pense qu'en creusant tout autour un fossé, quand il
n'aurait que trois pieds d'eau (c'est déjà un très grand obstacle),
l'ennemi ne pourrait plus escalader les remparts, ne pouvant s'avancer
qu'avec infiniment de peine dans ces boues jusqu'aux jarrets. Vous
seriez bien à l'abri de tout événement avec une bonne place ainsi
construite à l'embouchure du Nil. Sous très peu de jours, la place
sera entièrement fermée sur tous les points. Le général Verdier fait
faire des redoutes fermées en avant de son camp, pour battre la mer et
éloigner les bâtimens ennemis. Les redoutes fermées sont très
dangereuses; elles ne sont jamais assez fortes pour n'être pas prises
de vive force. Les Turcs les défendent si bien qu'entre leurs mains
elles sont excessivement dangereuses. J'engage le général Verdier à
les laisser comme vous les avez faites, c'est-à-dire ouvertes à la
gorge. Il paraît bien clair que l'expédition de Damiette avait été
cherchée par Smith lui-même à Constantinople; qu'elle était
indépendante de celle du visir; il paraît aussi que nous avons des
agens qui négocient à Constantinople. Vous me disiez de voir, si je
pouvais, cet officier anglais. Vous savez qu'il est parti, et que
Morand a couru après lui à Jaffa. Je crois qu'il va presser le visir à
agir, et se disculper du malheur qu'il a éprouvé. Je présume que je
n'ai pas besoin de porter Smith à la paix, comme vous le désiriez: il
n'a qu'un but, qu'un désir, qu'une volonté, c'est de négocier avec
nous, pour nous prouver qu'il faut que nous nous en allions bien vite.
La gloire qui lui en reviendrait dans son pays, chez les Russes et
chez les Turcs, lui fait tourner la tête. Il paraît qu'il a peur de la
voir échapper, car il a l'air inquiet. Les revers que ses soldats
éprouvent, c'est-à-dire les Osmanlis, paraissent le faire peu aimer
d'eux. Je crois qu'encore quelques revers, les bonnes gens
s'accommoderont. Battez le grand-visir, et ils feront alors tout ce
que vous voudrez. La bonne politique ne leur entrera dans la tête que
par bien des corrections; encore une bonne, et tout ira, je le
présume. Smith tremblait de n'avoir pas de vos nouvelles; il frappait
du pied, il s'écriait: Le général Kléber devrait me répondre; ce que
je lui ai dit est honnête; je le croyais plus raisonnable que le
général Bonaparte. Ainsi, d'après tout cela, vous voyez, mon Général,
qu'il veut bien négocier; mais tout ce qu'il veut, c'est de vous faire
partir d'ici le plus tôt possible; quand un ennemi demande instamment
quelque chose, c'est que cela lui fait bien du mal, et il ne faut pas,
je pense, le lui accorder légèrement. J'espère qu'avant qu'il soit
deux mois nous aurons des nouvelles bien intéressantes. Je voudrais
savoir ce que vous voulez que je fasse; je suis inutile ici. J'irai
visiter le lac Menzalëh, les côtes vers le lac Burlos, si vous ne me
faites pas passer d'autres ordres; j'irai ensuite au Caire pour me
rendre de là au point où vous me destinerez. Avant que de faire ces
voyages, j'aurais été bien aise d'aller chercher des effets qui me
manquent. J'attends de vos nouvelles.
DESAIX.
(Nº 7.) Quartier-général du Caire, 18 brumaire an VIII
(9 novembre).
AU GÉNÉRAL DESAIX.
Le grand-visir est enfin arrivé à Jaffa, d'où il m'a expédié un
courrier à dromadaire avec une lettre fort polie par laquelle il
déclare, comme toujours, que tant que nous serons en Égypte, il n'y
aura pas moyen de conclure ni paix ni trêve, et si je ne me résous pas
à accepter les offres qu'il me fait, le sort des armes en décidera.
_Depuis, il aura appris l'affaire à Damiette_, et je pense que cela le
rendra un peu plus traitable, ce qu'il faudra voir et attendre, ainsi
que la réponse de M. Sidney Smith. Je suis fâché du contre-temps du
départ de ce dernier, et du voyage que sera obligé de faire Morand;
mais ce malheur sera peut-être bon à quelque chose.
Il me tarde de recevoir de vos nouvelles. Le général Verdier s'attend
à une autre descente, et je partage bien son opinion; c'est pourquoi
je vous prie de ne pas vous presser de revenir ici, et de prendre le
commandement des troupes à Lesbëh. Mourâd-Bey a définitivement passé
en Syrie avec une cinquantaine de mameloucks, évitant fort adroitement
la rencontre de nos troupes.
J'attends le 20e de dragons; dès qu'il sera arrivé je vous l'enverrai,
et alors il faudra de suite renvoyer au Caire le 3e régiment de cette
arme, et les chasseurs du 22e à Rosette.
_Je ne désespère pas de renouer les conférences_, et vous serez
toujours un des conférendaires.
KLÉBER.
(Nº 8.) 10 novembre.
KLÉBER, AU GÉNÉRAL DE DIVISION MENOU.
J'envoie le général Lanusse à Alexandrie pour prendre le commandement
provisoire du cinquième arrondissement. Donnez-lui, mon cher Général,
les instructions et les renseignemens nécessaires, et vous rendez,
dans le plus court délai possible, au Caire. Si vous y arrivez à
temps, c'est-à-dire d'ici à huit jours, je vous emploierai comme un de
mes chargés de pouvoirs dans une négociation où il s'agit de dessiller
les yeux au pauvre grand-visir et lui faire entendre raison.
Je vous salue,
KLÉBER.
(Nº 9.) Quartier-général du Caire, 8 novembre 1799.
KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, À S. EX. LE GRAND-VISIR, GÉNÉRALISSIME DES
ARMÉES DE LA SUBLIME PORTE.
_Illustre parmi les Grands éclairés et sages, que Dieu lui donne
une longue vie, pleine de gloire et de bonheur;_ SALUT ET AMITIÉ.
J'envoie à Votre Excellence copie d'une lettre que j'ai reçue de M. le
commodore Sidney Smith, et de la réponse que je lui ai faite. Par les
articles du traité du 5 janvier dernier, relatés dans la lettre de ce
ministre plénipotentiaire, il est clair que la Sublime Porte n'a
contracté les alliances avec la Russie et l'Angleterre que pour
garantir l'intégrité de son empire, et surtout pour obtenir la
restitution de l'Égypte.
Il est, d'après cela, et d'après tout ce que j'ai eu l'honneur
d'écrire à Votre Excellence, difficile de comprendre comment nos
malheureux débats ne sont pas encore terminés. C'est pour arriver plus
tôt à leur fin que je vous ai fait proposer dernièrement par
Moustapha-Pacha, notre très honoré ami, d'envoyer dans un lieu que
vous indiquerez, deux personnes de marque, revêtues de vos pouvoirs,
et que je vous ai demandé en même temps de m'envoyer trois
sauf-conduit pour le général de division Desaix, l'administrateur
général des finances Poussielgue, et le citoyen Brascevich, secrétaire
interprète. Je suis à attendre la réponse de Votre Excellence.
Si cette conférence pouvait avoir lieu, tout s'expliquerait et
s'arrangerait facilement. Je me flatte même d'avance d'avoir une
réponse victorieuse à opposer à toutes les objections que feraient
ceux qui, ne désirant pas sincèrement la fin de cette querelle, ne
manqueraient pas d'employer tous les moyens de la faire prolonger.
_Signé_ KLÉBER.
(Nº 10.) Au camp de S. A. le suprême Grand-Visir, à Jaffa,
le 8 nov. 1799.
LE COMMODORE SIDNEY SMITH, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.
MONSIEUR LE GÉNÉRAL,
La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 8 brumaire,
m'a été remise hier à mon bord, en rade de Jaffa, par M.
l'adjudant-général Morand.
Le trésorier de son excellence Moustapha-Pacha, m'a accompagné au camp
de son altesse le Suprême Visir, et il a eu occasion de présenter,
pendant ma première audience, les lettres dont il était porteur.
Le tout fut lu et discuté de suite, l'agent de Russie y ayant assisté;
et comme vous proposez d'envoyer deux personnes de marque pour tenir
des conférences, il a été décidé que je dois accepter votre offre à
cet égard, et écouter les propositions qu'elles pourront faire en
votre nom et celui de l'armée française, pourvu toutefois que ces
ouvertures n'aient rien de contraire à la dignité, la loyauté et la
bonne foi des cours alliées. Et puisque vous voulez bien consentir que
ces conférences aient lieu à mon bord, je me rendrai à cet effet
devant Alexandrie. De mon côté, monsieur le Général, je ne saurais
jamais faire une proposition déshonorante pour l'armée française,
dont la bravoure m'est si bien connue, considérant que celui qui n'est
pas délicat sur ce point se déshonore lui-même. L'estime que vous
voulez bien me témoigner m'est d'autant plus agréable que je
n'ambitionne que celle des hommes estimables.
«La réputation du général Desaix m'est un garant que nos conférences
seront basées sur les qualités qui le distinguent. Le choix que vous
faites de l'administrateur Poussielgue pour l'accompagner, ne peut que
m'être agréable; et je regarde comme un compliment très flatteur pour
moi, que vous ayez cru que le caractère de l'adjudant-général Morand
le rendait propre à commencer le degré de rapprochement qui existe si
heureusement entre nous.»
J'ai l'honneur d'être, monsieur le Général, avec la plus parfaite
estime et la plus haute considération,
SIDNEY SMITH.
LE GRAND-VISIR AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.
Apporté par un Arabe arrivé le 7 frimaire an VIII (28 novembre).
Je désire autant que vous que l'évacuation de l'Égypte se fasse sans
effusion de sang, et la Sublime Porte incline également à adopter un
pareil accommodement, pourvu que les conditions proposées par les
Français soient également conformes à sa dignité, aux traités faits
entre elle et ses alliés, et à ses justes prétentions sur l'Égypte.
Telle est la réponse à la lettre que vous m'avez envoyée par le
trésorier du très honoré Moustapha-Pacha.
L'honoré et estimé commandant plénipotentiaire anglais Smith était
venu à mon quartier-général; tout a été discuté avec lui et en
présence du conseiller interprète russe, l'honoré Frankini. On a cru
ensuite convenable de charger le commandant Smith de négocier
l'affaire relative à l'évacuation de l'Égypte de la manière la plus
avantageuse et la plus honorable, et de désigner le lieu où les
délégués français devront se rendre.
Si Mustapha-Pacha s'est immiscé sans ordre et de son propre mouvement
dans cette affaire, ce ne doit être d'aucune conséquence, car la
Sublime Porte, vu sa situation, ne lui avait délégué ni ouvertement ni
secrètement aucun pouvoir pour traiter des affaires.