forts, qui, dans deux mois, et lorsqu'il serait possible de faire une
attaque combinée, seront inabordables. En attendant, la Nubie et
l'Abyssinie me fournissent des recrues nombreuses. Une poudrière, une
fonderie et des manufactures d'armes sont en activité, et me mettent
insensiblement en état de me passer des secours de l'Europe. Il est
donc indifférent à la sûreté de l'armée que vous soyez les maîtres des
deux mers avec lesquelles nous communiquons.
«Mais comme le but auquel en définitif il faut atteindre, est la paix;
qu'on peut, en s'entendant, la faire dès à présent comme on la ferait
plus tard; qu'on épargnerait ainsi l'effusion de beaucoup de sang;
qu'enfin je ne connais pas de gloire au-dessus de celle que l'histoire
reconnaissante distribuera aux précurseurs d'un si grand bienfait,
j'ai fait les avances convenables pour commencer cet ouvrage; et la
place honorable que vous occupez dans la carrière politique, m'assure,
monsieur le Général, que votre âme ne peut concevoir d'ambition plus
noble que celle de concourir à l'achever.
«L'intégrité de l'empire ottoman, qui est la base de l'alliance de
l'Angleterre avec la Sublime Porte, est aussi l'objet des sollicitudes
de la République française. Je l'ai écrit au grand-visir et je vous le
répète, l'Égypte, que nous n'avons cessé de considérer comme lui
appartenant, sera restituée à cette puissance aussitôt qu'une paix
solide entre la France, l'Angleterre et la Sublime Porte, assurera
cette intégrité même de l'empire ottoman.
«Je sens parfaitement comme vous, monsieur le Général, que la paix
générale ne peut avoir eu lieu avant l'évacuation de l'Égypte, et
qu'elle pourrait être accélérée par l'évacuation préliminaire. Mais ce
préliminaire ne peut en être un aux négociations, il doit simplement
en être une suite; et s'il est vrai que ce n'est pas dans un endroit
aussi éloigné du siége des gouvernemens respectifs que la paix
générale peut être conclue, je ne pense pas qu'il en soit de même pour
établir les négociations.
«J'ajouterai, à l'égard de l'Angleterre, que les circonstances me
paraissent avoir apporté de grands changemens dans ses intérêts
politiques; changemens qui doivent rendre très facile la fin de nos
malheureux débats.
«Il est temps que deux nations qui peuvent ne pas s'aimer, mais qui
s'estiment, deux nations les plus civilisées de l'Europe cessent de se
battre.
«Je me féliciterais, monsieur le Général, d'avoir avec vous l'avantage
d'arriver à ces heureux résultats. J'en trouve un augure favorable
dans le désir qui nous est commun de baser nos communications
officielles sur la franchise du caractère militaire; il me sera
naturel d'écarter tout sentiment étranger à la plus parfaite estime.
«J'ai écrit au grand-visir d'envoyer deux personnes de marque pour
entamer les conférences dans un lieu qu'il indiquera; de mon côté,
j'enverrai le général de division Desaix et l'administrateur général
des finances Poussielgue. Si vous désirez que ces conférences se
tiennent à bord de votre vaisseau, j'y consentirai volontiers.
«J'ai l'honneur d'être avec une haute considération,
«_Signé_ KLÉBER.»
Sidney ne demandait pas mieux; mais, accoutumé à la marche réservée de
Bonaparte, il ne s'attendait pas à trouver tant d'abandon dans son
successeur, et cherchait dans le développement, les moyens de faire
admettre son intervention. Les derniers bâtimens de la flotte qui
arrivait de Constantinople l'avaient joint: il commandait des troupes
aguerries, il avait reconnu les passes, fait sonder la côte; il savait
que Lesbëh n'était défendu que par un millier d'hommes, il résolut de
l'attaquer. Il forma ses chaloupes canonnières, le feu s'ouvrit; en un
instant la plage fut couverte de projectiles. Ils firent assez peu
d'effet, jusqu'à ce qu'enfin, se concentrant sur une tour que nous
occupions à un quart de lieue en mer, ils nous forcèrent à l'évacuer.
Le commodore s'y établit, déploya de nouveau ses embarcations, et fit
redoubler le feu.
Prévenu de ce petit échec, Kléber fit aussitôt ses dispositions pour
recevoir l'attaque qui se préparait. Desaix venait d'arriver au Caire;
il lui donna cent cinquante dragons, deux bataillons d'infanterie, et
le fit partir pour Damiette, dont il le chargea de diriger la défense.
Ce secours fut inutile, tout était terminé lorsqu'il arriva. L'ennemi
avait continué son feu, et s'était enfin décidé à prendre terre après
quatre jours d'une canonnade non interrompue. Il avait choisi, pour
point de débarquement, la zone étroite qui sépare la mer du lac
Menzalëh et que sillonnaient dans toute son étendue les batteries de
ses vaisseaux. Le 1er novembre, ses chaloupes se mirent en mouvement
dès que le jour commença à paraître, et jetèrent du premier transport
quatre mille hommes à la côte. Tous aussitôt se mettent à défoncer, à
remuer la terre et dessinent une espèce de tranchée, pendant que les
embarcations courent chercher un nouveau convoi. Le général Verdier,
qui était campé à quelque distance, ne leur laisse pas le temps
d'achever. Il marche sans délibérer, brave le feu des chaloupes,
arrive aux retranchemens, joint les Turcs et engage une mêlée
furieuse. Pas un cri, pas un coup de feu! On se choque, on donne, on
reçoit la mort sans proférer un mot; le cliquetis des armes est le
seul bruit qui se fasse entendre au milieu de cette vaste scène de
carnage. Enfin les Osmanlis sont rompus; trois mille d'entre eux sont
couchés dans la poussière, le reste cherche à regagner les chaloupes
qui l'ont jeté sur la plage, ou implore la clémence du vainqueur.
Telle fut la fin de cette expédition qui devait nous arracher
l'Égypte. L'armée avait succombé sous les murs d'Aboukir,
l'arrière-garde vint expirer sous ceux de Damiette: ainsi l'avait
voulu la destinée.
L'escadre était battue; les vents la portaient au large, elle ne
pouvait désormais rien tenter en faveur du visir. Sa défaite devait
relever la négociation, et la placer sur ses justes bases. Kléber le
sentait, le mandait à Desaix; mais rendu bientôt à son irrésolution
première, il ne voyait, ne rêvait que le visir. En vain le général
Verdier lui annonçait qu'il avait soigneusement interrogé les
prisonniers qu'il avait faits; que tous étaient d'accord, qu'ils
arrivaient de Constantinople et n'avaient aucune communication avec
Joussef, dont ils ignoraient la force et estimaient peu l'activité.
Kléber n'en voulait rien croire; il s'obstinait à ne voir dans
l'attaque de Damiette qu'une diversion partie de Ghazah, et ordonnait
à Desaix de ne rien négliger pour se mettre en rapport avec Sidney.
Mais celui-ci avait gagné la haute mer; Morand, qui lui portait la
dépêche du général en chef n'avait pu l'atteindre, et avait été obligé
de pousser jusqu'à Jaffa. Loin de chercher à ouvrir des
communications, dont les fruits étaient déjà si déplorables, le
général résolut de profiter de l'éloignement du commodore pour les
rompre tout-à-fait. Il écrivit à Kléber, lui peignit l'exaltation des
troupes, les difficultés que présentait la côte couverte de forts et
de boue. Il lui représenta qu'il suffisait de quelques réparations
pour mettre Lesbëh hors d'insulte, et qu'avec une place de cette force
que protégeait un bon fossé, que défendait une immense étendue de
vase, il n'avait rien à craindre d'un débarquement. Au surplus,
l'expédition qui s'était présentée à l'embouchure du Nil arrivait
directement de Constantinople, et n'avait rien de commun avec l'armée
du visir. Sidney, qui l'avait si bien fait battre, était accouru se
disculper auprès du généralissime. «Je n'ai pas besoin,
poursuivait-il, de le porter à la paix. Il n'a qu'un but, qu'un désir,
qu'une volonté, celle de négocier pour nous prouver qu'il faut que
nous nous en allions bien vite. La gloire qui lui en reviendrait dans
son pays, chez les Russes et chez les Turcs, lui fait tourner la tête.
Il paraît qu'il a peur de la voir échapper, car il a l'air inquiet.
Les revers que ses soldats éprouvent, c'est-à-dire les Osmanlis,
paraissent le faire peu aimer d'eux. Encore quelques revers, ces
bonnes gens, je crois, s'accommoderont. Battez le grand-visir, ils
feront tout ce que vous voudrez. La saine politique ne leur entrera
dans la tête qu'après bien des corrections; encore une bonne, et tout
ira bien, du moins je le présume. Smith s'impatientait de n'avoir pas
de vos nouvelles; il frappait du pied, il s'écriait: «Le général
Kléber devrait me répondre; ce que je lui ai dit est honnête; je le
croyais plus raisonnable que le général Bonaparte.» Vous voyez
d'après cela, mon général, qu'il ne demande pas mieux que de négocier.
Tout ce qu'il veut, c'est que nous partions le plus tôt possible.
Quand un ennemi demande quelque chose avec instance, c'est que cela
lui tient à coeur ou lui fait bien du mal: c'est, je pense, une raison
de ne pas l'accorder légèrement.
«Menou conseillait la même réserve Les prévenances des Anglais lui
étaient suspectes. _Milord et messieurs_ étaient inquiets, soucieux;
ils méditaient sûrement quelque complot, tramaient quelque surprise,
mais tout était en éveil, depuis Damiette au Marabou. _S'ils
arrivaient comme le vent, ils tomberaient comme la grêle_; on pouvait
s'en rapporter à lui. Le général en chef n'avait besoin que de
prudence, de sang-froid, pour rendre un service signalé à la
République, et ajouter à sa réputation militaire celle d'un très
habile et très heureux négociateur.
Kléber avait naturellement l'âme ouverte à toutes les inspirations
nobles et généreuses. Ses lieutenans s'adressaient à son courage; ils
lui parlaient de dangers, de gloire, ils ne pouvaient manquer de faire
impression sur lui. Il sentit, en effet, qu'il avait été emporté loin
du but. Il chercha à revenir sur lui-même; il se fit rendre compte de
la situation des corps, voulut connaître les mouvemens qu'ils avaient
faits, les vues, les espérances des généraux qui les avaient conduits.
La correspondance de tous ceux qui avaient commandé fut analysée avec
soin. Ce travail, loin de justifier les bases qu'on s'était laissé
imposer, ne présentait que des motifs de sécurité. Les croisières
étaient faibles, les mameloucks dispersés, les Osmanlis aux prises
avec la faim: nos troupes, électrisées par la victoire et le butin
qu'elles avaient fait, étaient assurées de vaincre, et ne demandaient
que nouvelle fête, comme l'écrivait Desaix. Ces bonnes dispositions
furent inutiles. Un Tartare, expédié de Jaffa, fit évanouir toute la
résolution que Kléber avait montrée. L'énergie du soldat plia devant
la responsabilité du général; il craignit de courir les chances d'une
action, et résolut de s'en remettre encore aux subtilités de la
diplomatie. Peut-être un peu de présomption se mêlait à ce dessein. Il
se confiait à la supériorité européenne, et ne désespérait pas de
_dessiller les yeux au pauvre grand-visir_. Menou était désigné pour
opérer ce prodige, mais le rusé Abdalla n'eut garde d'accepter la
mission. Il éluda, se perdit en considérations sur l'état où se
trouvaient les Ottomans. Il représenta que la Turquie était à bout,
qu'elle exécrait les Russes et ne pouvait marcher qu'avec défiance
contre un ennemi qu'ils combattaient. Kléber n'en voulut pas
davantage. Ces aperçus le touchaient peu; ne croyait pas à la sagesse
des gouvernemens, et perdait patience quand il l'entendait invoquer.
«Leur sagesse! répétait-il avec amertume, mais le divan a ouvert les
Dardanelles aux Moscovites, le Directoire nous a mis aux prises avec
les Turcs. Qu'attendre? que se promettre désormais? comment, dans
cette vaste confusion de choses et d'intérêts, prévoir ce qui
arrivera, pressentir ce qui n'aura pas lieu? Au reste, je négocierai,
je combattrai, je ferai tout pour gagner du temps. Chacun en agira de
même, et la fortune décidera.» Ces brusques allocutions ne
satisfaisaient pas Menou. Il voulut revenir sur les rapports qu'ont
entre eux les États; mais Kléber refusa de se prêter à ses
dissertations. Il lui défendit de l'entretenir de politique, et
ordonna à Desaix de négocier.
Ce général ne savait trop avec qui, Sidney avait disparu, le visir
n'arrivait pas; il commençait à croire qu'il en serait quitte pour
battre ce qui restait d'Ottomans sur la côte, lorsqu'il apprit que
leur chef avait enfin planté ses tentes à Jaffa. Il voulut essayer si
une nouvelle tentative ne rendrait pas Kléber à son élan. Il lui
écrivit, et faisant légèrement allusion au long effroi qu'on lui avait
donné du visir; il lui exposa l'insolence des Turcs, les prétentions
des Anglais, et l'impossibilité de rien arrêter de raisonnable avec
eux avant de les avoir défaits. «Vous m'annoncez, lui mandait-il
l'arrivée du visir à Jaffa. Il était temps qu'il vînt, car en voilà
beaucoup qu'il est en marche. Je suis bien convaincu qu'il ne fera pas
de paix qu'il n'ait été battu. Les Turcs sont trop insolens et ont la
tête trop dure pour entendre si facilement raison. Il faut les
étriller souvent pour leur faire comprendre quelque chose. Smith sera
plus traitable; mais il voudra que vous partiez de suite. Si la
fortune vous faisait battre le visir, ils seraient tous plus
raisonnables.» Il lui exposait ensuite combien les armées qui
menaçaient l'Égypte étaient peu redoutables, et les chances qu'il
avait pour lui. Elles n'avaient plus de flotte pour les appuyer: elles
marchaient sans ordre. Les corps s'attendaient, se devançaient,
agissaient sans concert; un tel assemblage était hors d'état d'obtenir
des succès décisifs sur des troupes aguerries.
Ces considérations étaient vraies; mais peu de jours avaient suffi
pour compliquer la position du général en chef. Bonaparte avait, de
prime abord, pénétré Sidney et interdit toute communication avec son
escadre. Kléber, plus confiant, tint une conduite opposée; il laissa
imprudemment affluer les Anglais sur la côte: l'inquiétude, la
séduction courut aussitôt nos rangs. «Quelle folie de s'obstiner à
garder l'Égypte, de défendre des principes que la victoire avait
proscrits. Les généraux étaient las de guerre, d'anarchie; ils étaient
résolus de mettre un terme aux maux qui les consumaient. Ils allaient
arborer les couleurs royales; ils attendaient le prince de Condé, et
se disposaient à rentrer en France les armes à la main.» Les souvenirs
qu'on s'appliquait à réveiller, les desseins qu'on attribuait à leurs
chefs ébranlèrent les soldats. Ils devinrent impatiens, mutins, et ne
se prêtèrent plus qu'avec répugnance à éloigner l'époque d'une
évacuation qu'ils croyaient arrêtée. Encouragée par ces succès, la
malveillance redoubla d'efforts. Argent, proclamations, écrits
anonymes, tout fut répandu à pleines mains. Partout on excitait les
troupes à la révolte, partout on leur prêchait l'insubordination.
Lanusse cherchait à intercepter ces écrits; Menou jurait qu'il ne
survivrait pas à la République. Mais ni ces soins ni cette résolution
ne remédiaient au désordre. L'anxiété de Kléber était au comble. Les
rapports qui arrivaient de toutes parts vinrent encore l'augmenter. On
enrôlait ouvertement pour les mameloucks au Caire, on sortait
furtivement des armes d'Alexandrie. Les caravanes partaient en plein
jour de Mansoura, le parlementage, comme l'écrivait Dugua, portait son
fruit. Bientôt même il eut des conséquences qu'on n'eût osé prévoir.
Les troupes, égarées par des suggestions qui pourtant avaient été
signalées bien des fois, demandèrent impérieusement leur solde et
refusèrent de marcher. En vain Verdier, qui venait si glorieusement de
triompher à la tête de celles qui occupaient Damiette, essaya de les
ramener: les prières furent aussi inutiles que les menaces; il ne put
les apaiser qu'en avisant aux moyens de les satisfaire. Lanusse fut
plus heureux quelques jours plus tard, et parvint à contenir les
siennes; mais toutes étaient agitées, mécontentes, prêtes à éclater.
Kléber, stupéfait, ne savait que résoudre. Il était humilié, consterné
de ce soulèvement inattendu, et cherchait à l'apaiser lorsque le
persiflage du reis-effendi vint lui faire encore mieux sentir le
danger qu'il y a à trop étendre ses communications. Cette lettre, qui
répondait à la dépêche transmise par Moustapha, était ainsi conçue:
LE REIS-EFFENDI, MINISTRE DES RELATIONS EXTÉRIEURES DE LA SUBLIME
PORTE, À MOUSTAPHA-PACHA.
28 de gemaizcoulaher, l'an de l'hégire 1214; savoir, 28 brum. an VIII
(19 nov. 1799).
MON MAGNIFIQUE, PUISSANT, GÉNÉREUX, CLÉMENT SEIGNEUR ET MAÎTRE.
«Le contenu de toutes les lettres qui sont parvenues de la part du
général en chef français l'honoré général Kléber, à mon puissant,
miséricordieux bienfaiteur et maître le grand-visir, généralissime des
armées ottomanes, a été bien compris par sa hautesse et par moi votre
serviteur, qui occupe actuellement la place du reis-effendi. Quoique
le général votre ami m'ait paru sous différens rapports être un homme
sage, prévoyant et intelligent, je ne puis approuver ni comprendre sa
manière d'écrire, où l'on trouve quelques phrases qu'on ne peut
saisir, et qui peuvent être expliquées de différentes manières. Il
dit, d'un côté, que la nation française, ancienne amie de la Sublime
Porte, n'avait pas le moindre avis de l'occupation de l'Égypte par
l'armée française, opérée par l'instigation d'une bande séditieuse;
que le conseil ayant discuté sur une affaire si mauvaise et sinistre,
était sincèrement porté à faire la paix avec la Sublime Porte: il dit
de plus d'être notre ami, et il conteste de l'être. De l'autre côté,
il dit être prêt à tout, même à se battre contre les armées de la
Sublime Porte. Tantôt il veut évacuer l'Égypte; tantôt il fait voir
qu'il voudrait faire cette évacuation d'une manière à n'avoir rien à
craindre. D'un côté, il fait changer la face des affaires en
n'expliquant pas clairement qu'il ne se propose pas d'évacuer
l'Égypte; de l'autre côté, après avoir allégué l'opinion de la nation
française relativement à l'invasion de l'Égypte, il dit que pour
n'être pas réprimandé par cette même nation et par le Directoire
exécutif, pour avoir quitté l'Égypte, il veut être muni d'un titre qui
est impossible. Le moyen de comprendre comment un homme intelligent
peut écrire des phrases qui se croisent les unes avec les autres, de
sorte que ce qu'il paraît vouloir dans un endroit s'oppose et fait
changer de face à ce qu'il demande dans un autre? Il est certain que
si le général mettait sous ses propres yeux et examinait attentivement
ses écrits et la signification véritable qui doit y être donnée par
ceux à qui ils sont adressés, il ne pourrait que s'apercevoir de
l'opposition des phrases qui s'y trouvent, et du jugement que l'on
doit en porter. Si le général croit que ceux à qui il envoie ses
écrits ne se pénètrent pas de leur véritable signification, il se
trompe; il se trompe encore s'il croit qu'il n'y a pas des personnes
capables d'approfondir le véritable sens des choses: des hommes
intelligens et sages, dont le but est de concilier et d'arranger les
affaires, ne doivent pas d'ailleurs avoir de pareilles fantaisies. Le
général votre ami doit être convaincu le premier que des formes
pareilles de traiter peuvent être comparées à des bâtisses
transparentes, dont tous les contours ont toujours été connus la
Sublime Porte, qui découvrit les choses les plus cachées, et qui
développe les affaires les plus embarrassées et les plus compliquées.
Puisque le général votre ami désire empêcher l'effusion du sang
humain, pourquoi ne pas diriger ses paroles et ses actions vers le
véritable but? pourquoi ne pas faire en sorte que ses intentions
soient toujours pures et constantes, que toutes ses expressions soient
sincères et loyales, que toutes ses phrases soient conformes les unes
aux autres? Voilà la conduite qui doit être tenue par tous ceux qui
agissent légalement en hommes, sans dissimulation, et qui ont pris
leur parti.
«Quoique ni Votre Excellence, ni moi votre serviteur n'ayons aucune
destination spéciale dans cette affaire, tous les hommes qui aiment le
bien doivent contribuer à ce qu'elle prenne une bonne tournure et
qu'elle ait un heureux succès. J'ai pensé en conséquence que je devais
expliquer tout ce qui pourrait rencontrer quelque difficulté, d'une
manière toujours digne et conforme à l'état et au mérite des deux
parties.
«Si l'on finit par traiter d'une manière conforme à celle que j'ai
annoncée, que les paroles et les faits soient toujours conformes les
uns aux autres, tout ira bien, et tout sera bientôt arrangé; et comme
il est très clair et évident que l'on ne pourrait que faire naître
des difficultés à la réussite de l'affaire que l'on traite, par des
paroles et par des faits qui se croiseraient les uns les autres, l'on
espère que dorénavant, avec la grâce du Très-Haut, tout sera énoncé
d'une manière claire et évidente, et que la sincérité des intentions
des deux parties sera exprimée de sorte qu'il n'y aura pas le moindre
doute ni équivoque. Je vous prie de croire digne de votre attention ce
que j'ai eu l'honneur de vous exposer, mon magnifique, puissant,
généreux, clément seigneur et maître.
«_Signé_ MOUSTAPHA-RASIKH.»
Morand arriva quelques jours après la dépêche du reis-effendi. Il
avait joint le commodore à Jaffa; les propositions dont il était
porteur avaient été discutées, accueillies en plein conseil; et Smith,
toujours prompt à attester l'honneur, la bonne foi, n'avait pas manqué
d'assurer Kléber de la délicatesse qu'il apporterait dans la
négociation.
Le visir fut moins poli. Il distribua en général quelques maximes sur
l'accord qu'il doit y avoir entre les paroles et les actions; il le
prévint ensuite que ses dépêches avaient été soumises au commodore, et
au conseiller russe qui suivait le quartier-général ottoman; que le
conseil avait agréé ses propositions et _chargé le commandant Smith de
négocier l'affaire relative à l'évacuation_. Le commodore se trouvait
ainsi accrédité par la Porte et la Russie. Le grand-visir signifiait
les pouvoirs dont il était revêtu; il devenait inutile de vérifier le
titre de plénipotentiaire de la Grande-Bretagne qu'il avait pris; il
n'y avait plus qu'à se réunir. Kléber avait désigné pour ses
plénipotentiaires le général Desaix et l'administrateur Poussielgue.
Il les envoya attendre à Damiette l'apparition du commodore, et leur
remit les instructions qui suivent:
INSTRUCTIONS
_Données par le général en chef Kléber, au général de division
Desaix, et à l'administrateur général des finances Poussielgue,
pour les conférences relatives à l'occupation et à l'évacuation
de l'Égypte._
1º. Les envoyés proposeront, à l'ouverture des conférences, d'arrêter
une suspension d'armes pour tout le temps qu'elles dureront, sous la
condition, en cas de rupture, de n'en agir offensivement de part et
d'autre, que quinze jours après la notification de ladite rupture. Si
cette proposition est agréée, même avec quelques modifications que les
envoyés trouveront convenables, ils sont autorisés à signer ledit
armistice.
2º. La triple alliance entre la Porte, les Anglais et les Russes,
ayant eu pour objet apparent l'intégrité du territoire de l'empire
ottoman; une des premières conditions à exiger pour consentir à
l'évacuation de l'Égypte, est la dissolution de cette triple alliance
contre la France, et une nouvelle garantie du gouvernement anglais de
cette même intégrité de l'empire ottoman.
3º. Depuis l'envahissement de l'Égypte par les Français, la Porte, en
usant de représailles, s'est emparée des îles de Corfou, Zante et
Céphalonie. Les envoyés demanderont, de la manière la plus expresse,
que ces îles, et ce qui en dépend, soient restituées à la France, à
qui elles seront garanties par la Porte et par le gouvernement
anglais, tout le temps que durera la guerre.