instruire la Sublime Porte de la véritable situation de l'Arabie et de
l'Égypte, qui lui appartiennent. Sachez qu'après que les Français ont
eu de vive force attaqué l'Égypte, et que la Sublime Porte leur a
déclaré, conformément à la loi et aux droits des nations, une guerre
qui a pour elle tous les augures de la victoire, on n'a pas différé un
moment à préparer tout ce qui est nécessaire pour combattre, et à
lever, dans tout l'empire ottoman, des troupes aussi nombreuses que
les étoiles des cieux, pour les faire marcher par bataillons vers la
Syrie et l'Égypte. Il était nécessaire que l'hiver finît, qu'on entrât
dans la belle saison, et que moi-même, plénipotentiaire absolu et
généralissime de l'armée de la Sublime Porte, je me rendisse en Égypte
par la Syrie, conformément aux ordres, auxquels obéit l'univers, du
très puissant, très magnifique, très grand, très fort, mon protecteur,
mon seigneur, mon souverain, qui est aussi grand que le grand
Alexandre, roi des rois, asile de la justice.
«Après avoir complété le nombre des canonniers, celui des bombes, des
canons et de tous les instrumens de guerre, je suis entré à Damas.
«D'un côté, j'envoie devant moi par terre des troupes toujours fatales
à leurs ennemis, me tenant à l'arrière-garde, prêt à marcher avec mon
quartier-général. D'un autre côté, les Français, pour avoir rompu la
paix d'une manière inouïe, ont été dispersés et détruits à Corfou et
en Italie; ce qui devait nécessairement être le résultat de leur
démarche peu réfléchie. Les escadres de la Sublime Porte et des deux
glorieuses nations, nos alliées, les Anglais et les Russes, qui se
trouvaient dans ces parages, après avoir été devant Alexandrie, sont
employées en Chypre à l'embarquement d'un grand nombre de nouvelles
troupes; et l'escadre anglaise, jointe à l'escadre de la Sublime
Porte, doivent attaquer de concert Alexandrie et ces parages. Ce sera
alors, comme vous pouvez le juger vous-même, que les Français
connaîtront bien la véritable situation de l'Arabie, _et tu verras,
quand la poussière sera dissipée, si tu es sur un cheval ou sur un
âne_. (Verset arabe.)
«Mais comme dans votre lettre vous manifestez le penchant que vous
avez à renouer une amitié pure et sincère, et qu'ainsi il paraît que
vous demandez sûreté et sauf-conduit, expliquez-moi si vous désirez
seulement sauver votre vie, parce que, dans ce cas là, en vertu de la
loi de Mahomet, qui ne permet pas d'étendre le sabre sur ceux qui
demandent grâce et pardon, je vous ferai embarquer avec tous les
Français qui se trouvent en Égypte, et je vous ferai parvenir sains et
saufs dans les ports de France. Que si vous ne vous fiez pas à ce que
je vous propose, et que vous soupçonniez quelque mauvais dessein,
apprenez que si l'on manquait à un pareil engagement, ce serait violer
ce que la loi nous prescrit, et agir d'une manière tout-à-fait opposée
aux droits des nations; tandis que l'on est bien loin de se croire
permis de se détourner, à votre exemple, du chemin droit, pour suivre
un sentier qui n'est pas conforme aux principes et aux réglemens des
nations.
«Quoique la paix soit dans tous les temps préférable à la guerre,
cette paix ne peut d'aucune manière être conclue en Égypte; mais si
vous partez, en vous embarquant sur les bâtimens de la Sublime Porte,
vous n'aurez rien à craindre pendant la traversée, ni de la part des
Russes, ni de celle des Anglais, nos alliés; et vous épargnerez
l'effusion du sang humain, et la destruction inutile de tant de
malheureux qui seraient foulés aux pieds des chevaux des Musulmans.
«Que si, à votre arrivée à Paris, le voeu de la République est de
rétablir la paix, et si l'on fait part de ces dispositions à la
Sublime Porte, par la médiation de notre ambassadeur ou de tout autre,
je ferai de mon côté tout ce qui dépend de moi, pour le succès d'une
affaire si utile.
«Dans le cas où vous n'adhéreriez pas à des propositions si
convenables, j'espère qu'à mon arrivée dans ces contrées, je finirai,
comme je le dois, tout ce qui vous concerne, et je mettrai un terme à
la route que fait la République française, route qui ne peut la
conduire qu'à sa perte. Le Créateur de la lumière et du monde
n'approuve pas les massacres que les Français ont fait des Français,
d'une manière contraire aux lois et aux réglemens; c'est la cause pour
laquelle ils ont commencé à être malheureux et dispersés de tous
côtés.
«Indépendamment de cent mille Français environ qui ont été tués dans
les départemens de l'Italie, dans les villes d'Ancône et de Naples et
dans les environs, votre escadre qui était sortie pour venir au
secours de l'armée d'Égypte, a été brûlée et coulée à fond par les
escadres des Anglais, des Russes et de la Sublime Porte. Vous pouvez
conclure de tous ces événemens que le vent du malheur et du désordre
commence à souffler contre les Français, et qu'ils sont devenus
désormais l'objet de la colère du Très-Haut.
«Vous qui êtes renommé par votre intelligence, et par la sagesse de la
direction que vous avez imprimée aux affaires de la République
française; vous aussi, vous n'avez considéré le lendemain que
d'aujourd'hui.
«Le Grand-Seigneur, souverain de la terre, roi des rois, asile de la
justice, ayant destiné une armée formidable contre l'Égypte, vous
connaîtrez bientôt, s'il plaît à Dieu, la grandeur, la dignité, le
zèle et la force de la Sublime Porte.
«Quoique d'après les fausses démarches des Français, et leur conduite
contraire aux droits des nations, il ne fut pas nécessaire de répondre
à ce que vous m'avez écrit; sans m'arrêter à ces considérations, et
parce que le refus d'une réponse serait contraire aux usages et à la
bienveillance, je vous ai écrit cette lettre amicale, et je vous l'ai
envoyée par ledit effendi. Après que vous l'aurez reçue, ce sera à
vous à choisir celui des deux partis que vous devez prendre.»
_Signé en chiffre_ YOUSSEF, _ainsi que dans le sceau
apposé à la lettre._
Cette réponse outrageante rendit Kléber à toute son énergie; il
repoussa des bases qu'il ne pouvait accepter sans déshonneur, et ne
songea plus qu'à combattre; il porta des troupes à Souez, réunit des
bâtimens à Castel-Messara, fit passer des renforts au général Verdier,
et lui manda que si l'ennemi débarquait sur la plage étroite qui
sépare la mer du lac Menzalëh, il l'attaquât avec ses dragons et ses
chaloupes; que dans une position aussi resserrée, trois cents de nos
braves ne devaient pas craindre d'aborder trois mille Turcs. Il
ordonna en même temps qu'on doublât tous les postes qui protégeaient
les terres cultivées, et voulut qu'au lieu d'être réduit à la simple
défensive, El-A'rych fût en état de donner de l'inquiétude à l'ennemi,
de tenter une sortie, d'arrêter les Osmanlis et de les livrer à toutes
les privations du désert. Il connaissait, par les rapports, la
disette qu'éprouvait l'armée du visir, et prit des mesures pour
l'accroître; il savait qu'elle était alimentée par les Arabes, et
qu'elle n'avait, pour ainsi dire, de subsistances que celles qu'elle
recevait des caravanes. Il défendit l'exportation, abandonna aux
troupes les prises qu'elles pourraient faire, et punit de mort ceux
qui se livreraient à ce coupable trafic. Menou, toujours prêt à
trancher de l'économiste, voulut s'élever contre des arrêtés qu'il
jugeait trop sévères, et se prévalut de l'autorité de l'ancien
commandant de Mansoura; mais Kléber resta inébranlable, et répondit au
malencontreux dissertateur que la première loi à la guerre était de
mettre l'ennemi dans la détresse; qu'il persistait dans ses décisions.
Les mouvemens n'étaient pas moins actifs dans la Haute-Égypte.
Mourâd-Bey, après sa défaite, s'était réfugié dans le désert, d'où il
s'échappait de temps à autre, lorsque le besoin de prendre du repos ou
de faire des vivres le pressait trop vivement. Desaix, que ces
incursions fatiguaient, résolut d'y mettre fin; il réunit quelques
troupes à cheval, des pièces, de l'infanterie montée à dromadaire;
forma deux colonnes mobiles; se mit à la tête de l'une, et confia
l'autre à l'adjudant-général Boyer. Le général battit vainement le
désert; mais son lieutenant fut plus heureux. Parti de Siout dans les
premiers jours d'octobre, il suivit le désert jusqu'à la hauteur de
Benezëh, où Mourâd était établi avec quatre tribus arabes. Le bey ne
l'eut pas plus tôt aperçu qu'il leva son camp; il se dirigea sur
Heslé, s'enfonça dans les sables, prit la route du palais Caron, alla,
revint, et chercha par mille détours à dérober sa trace. Il ne put y
réussir, et se trouva le 9, au point du jour, en face des troupes
qu'il voulait éviter. Il prend aussitôt son parti; il accepte la
charge, et se flatte de venger sur cette cavalerie de nouvelle espèce
les échecs qu'il a essuyés; mais les Arabes ne sont pas à portée, que
déjà elle est à terre et ouvre sur eux un feu meurtrier. Ils se
reforment, bravent les balles et les baïonnettes, sont repoussés,
reviennent, ne sont pas plus heureux, et rendus furieux par les pertes
qu'ils ont faites, s'élancent en aveugles sur le carré, où se brisent
leurs efforts. Ils ne peuvent ni l'abandonner ni le rompre, et se
dispersent, pour mieux l'inquiéter, sur les mamelons voisins: mais ils
sont abattus par les coups pressés d'une nuée de tirailleurs, qui
marchent à eux, et se perdent dans les sables. Notre infanterie se
jette aussitôt sur ses chameaux, et les pousse à Rauyanné, à l'oasis,
et les force de se dissoudre. Mourâd, harcelé, traqué d'un bout du
Saïd à l'autre, prend le parti de se jeter dans le Delta. Il franchit
le Nil à la hauteur d'Attfiély, évite les troupes du général Rampon,
s'enfonce dans la vallée de l'Égarement, change de résolution, revient
sur ses pas, échappe aux colonnes qui le poursuivent, et regagne la
Haute-Égypte. Ses tentatives auprès de la population sont moins
heureuses. En vain il sème les proclamations, prodigue les firmans;
les villages restent sourds à ses appels, aucun ne répond à ses cris
d'insurrection.
Tout était à la guerre: les troupes se dirigeaient sur le désert, on
approvisionnait, on armait les forts qui couvrent les terres
cultivées, personne ne pensait plus qu'à punir un ennemi présomptueux.
Sidney sentit la faute qui avait été faite, et avisa aux moyens de
renouer des communications auxquelles on ne songeait plus. Il mit son
secrétaire en avant; celui-ci, qui avait été accueilli par Marmont,
feignant d'ignorer que ce général avait quitté Alexandrie, lui écrivit
sous prétexte de demander une réponse que réclamait le commodore, et
lui communiqua les nouvelles qu'il jugeait les plus propres à ébranler
la résolution que manifestait l'armée de se maintenir en Égypte: les
Directeurs avaient été renouvelés; Barras seul était resté au pouvoir,
et avait vu ses collègues chargés d'un acte d'accusation. Un des
principaux griefs qu'on alléguait contre eux était d'avoir relégué
dans les déserts la plus belle armée de la République. Le secrétaire
signalait ensuite, comme une nouvelle de mer que son correspondant
connaissait déjà, la perte de l'escadre que commandait le
contre-amiral Perée, et joignait à son insidieux message une
collection de journaux qui exagéraient encore l'état fâcheux où se
trouvait la France. Les flottes combinées avaient repassé le détroit,
toute espérance de secours était évanouie.
Cette lettre produisit l'effet que Smith s'en était promis. Retenue
par l'état-major d'Alexandrie, elle fut acheminée sur le Caire, et
rendit Kléber à toutes ses perplexités; il retomba sous l'inspiration
des hommes dont il avait secoué la funeste influence; et lui, qui
s'était soulevé contre les insolens propos que le visir adressait à
Bonaparte, qui avait déclaré qu'on ne pouvait les entendre sans se
couvrir d'infamie, ne trouva plus ni indignation ni colère contre la
plus outrageante correspondance qui fut jamais. Il avait proposé de
mettre fin aux différends qui divisaient la France et la Sublime
Porte, et de renouer les relations d'amitié qui les avaient si
long-temps unies. Le Turc ne répondit à ces ouvertures que par des
offres de pitié, des maximes de commisération, et des doutes offensans
sur l'aptitude du général à traiter les hautes questions qu'il
soulevait. Ce ne fut pas tout. Il avait outragé Kléber, il voulut
insulter la nation. Il délégua ses pouvoirs à Moustapha-Pacha auquel
il adressa l'instruction qui suit:
Reçue le 23 octobre.
LE GRAND-VISIR, À MOUSTAPHA-PACHA, PRISONNIER.
MON TRÈS HONORÉ, HEUREUX ET CHÉRI COLLÈGUE,
«J'ai reçu la lettre que vous m'avez envoyée par votre trésorier, et
j'en ai compris le contenu. Dans la crainte que la lettre que
Bonaparte m'avait envoyée par Mahmed-Kouschdy, effendi, n'eût été
prise par les bâtimens qui croisent dans la Méditerranée, on m'en a
envoyé une double copie, jointe à la lettre du général Kléber qui
m'apprend que Bonaparte est parti, qu'il l'a remplacé, et dans
laquelle il me témoigne le désir de rétablir la paix entre les deux
puissances.
«Quoique je sois persuadé que ma réponse à la lettre de Bonaparte,
envoyée par Mahmed-Kouschdy, effendi, est arrivée au général Kléber,
j'ai cru devoir aussi lui répondre. Je lui ai observé qu'avant de
commencer des négociations de paix entre la République française et la
Sublime Porte, il fallait faire connaître les pouvoirs donnés par la
République française à ses plénipotentiaires, désigner le lieu où ils
pourront se réunir avec ceux de la Sublime Porte et des autres
puissances étrangères, et qu'on discuterait ensuite tout ce qui serait
relatif au rétablissement de la paix, d'une manière qu'elles
pourraient approuver. Je l'ai assuré ensuite que s'il devait
seulement entamer des négociations afin de pouvoir retourner avec
sûreté en France, je lui procurerais protection pour y arriver, lui et
tous les Français qui sont en Égypte, avec leurs armes, conformément à
ce que prescrit la loi du Prophète. Je leur garantis leur retour, en
France, sur leurs vaisseaux et sur ceux de la Sublime Porte; vous
pouvez traiter vous-même cette affaire avec le général Kléber et tous
les délégués de la nation française, en les assurant qu'ils n'auront
rien à craindre pendant la traversée. S'ils osent dire qu'ils sont
venus en Égypte avec le consentement de la Sublime Porte, qu'ils
avancent d'autres faussetés, comme ils y sont habitués, et qu'ils
veuillent établir sur ces bases fausses des négociations, comme ils
ont coutume de le faire, d'assurer comme des vérités des mensonges qui
ne peuvent être crus de personne, cette conduite ne serait pas capable
d'arrêter un seul instant une marche victorieuse. Si les Français
désirent rétablir une paix durable, ils ne peuvent espérer la traiter
en Égypte. S'ils ont seulement l'intention de chercher leur sûreté,
ils doivent être persuadés que je la leur garantirai comme je l'ai dit
auparavant. Qu'ils se gardent bien de croire qu'il leur serait
avantageux de temporiser en parlant du secours qu'ils attendent de
Bonaparte, qui peut bien en effet leur en avoir promis. Mais le vrai
motif de son départ est l'approche de l'armée innombrable et
victorieuse de la Sublime Porte, qu'il a vue munie de toute
l'artillerie et des provisions nécessaires à la guerre. Voilà ce qui
l'a fait fuir, avec le désespoir dans l'âme, et tremblant que son
armée ne s'aperçoive du précipice dans lequel il l'a entraînée. Toutes
les routes sont fermées pour empêcher l'arrivée d'aucun secours qui
leur serait apporté par leur escadre; et si Bonaparte est assez
heureux pour arriver à Paris, il ne pensera plus à revenir en Égypte;
mais quand il le voudrait, les escadres anglaise et russe et celle de
la Sublime Porte, envoyées au commerce de Constantinople, et qui
doivent être arrivées dans les parages d'Alexandrie, nous assurent que
non seulement Bonaparte, mais pas même un seul oiseau ne pourrait
passer sans être vu et arrêté. Je suis d'ailleurs prêt à marcher sur
l'Égypte avec mon armée redoutable. Dans le cas où les Français
voudraient retourner sains et saufs dans leur pays, ils doivent
compter sur mes promesses, que vous pouvez leur garantir vous-même
encore. Le but de la présente est de vous engager à faire tout ce qui
dépendra de vous pour sauver de la mort ces malheureux Français que le
général Bonaparte a si cruellement trompés. J'espère que lorsque vous
aurez reçu et compris ma lettre, vous agirez en conséquence de ce que
je vous dis.»
_P. S._ de la main du grand-visir.
MON HONORÉ, HEUREUX ET CHÉRI COLLÈGUE,
«Le général Kléber, que je regarde comme mon ami, est porté à vouloir
la paix: toutes les nations de l'univers la préfèrent à l'effusion du
sang humain. Il faut cependant être persuadé que, quoi qu'il s'agisse
de traiter de la paix, nous mettrons la plus grande activité pour
accélérer notre marche vers l'Égypte, en nous confiant toujours dans
la toute-puissance du Très-Haut. Vous n'ignorez pas que les Français
ont employé, depuis quelque temps, toutes sortes de ruses pour tromper
toutes les nations de l'univers. Si, dans cette circonstance, ils ont
encore la même intention, ils ne réussiront pas. Il arrive souvent que
ceux qui trompent sont eux-mêmes trompés. Au reste, s'ils désirent
sincèrement négocier avec la Sublime Porte, et nous donner des
témoignages d'amitié en commençant des conférences de paix, qu'ils le
prouvent en retirant leurs troupes d'El-A'rych, Catiëh et Salêhiëh;
qu'ils commencent par là à vous donner à vous-même la confiance qu'ils
veulent que nous prenions: on pourra alors entamer des négociations et
travailler à leur sûreté. J'espère que vous mettrez le plus grand zèle
à agir en conséquence».
Suivre ces ouvertures était en accepter la base. La négociation se
trouvait close avant d'être ouverte; l'évacuation était consentie, il
n'y avait plus qu'à régler quelques accessoires insignifians. Kléber
envisagea la chose sous un autre point de vue. Il pensa que ces
propositions n'étaient qu'un premier mot, que la question se
relèverait d'elle-même, qu'il s'agissait moins de la poser que de la
débattre. Une autre considération contribua encore à l'égarer. Il
savait quel était le grand visir; bon, intègre, généreux, excellent
comptable, mais vieilli dans l'administration des mines de la
Haute-Asie, et porté tout à coup des modestes fonctions de collecteur
au faîte du pouvoir. Ses idées étaient aussi étroites que sa fortune
avait été obscure; il se berça de l'espérance de le primer dans la
discussion, et qu'au lieu d'en être le préliminaire, l'Égypte serait
le gage de la paix. C'était mal connaître la fixité des Turcs.
La tentative, néanmoins, ne laissa pas d'alarmer Sidney; il écrivit à
Kléber, lui donna connaissance du traité qui liait la Porte à
l'Angleterre, et demanda à intervenir dans les négociations. Sa
mésaventure d'Alexandrie lui tenait à l'âme, il tremblait qu'elle ne
se répétât. Toujours insidieux, toujours philanthrope, ce qu'il
désirait le plus lui était indifférent. S'il revenait sur des offres
qu'on n'avait pas craint de flétrir du nom d'embauchage, c'est qu'il
répugnait à l'effusion du sang, qu'il souffrait de voir se consumer
dans l'exil d'aussi généreux soldats. Que pouvaient en effet leurs
efforts contre l'Angleterre? Isolés comme ils étaient, sans flotte,
sans communication, qu'avait à en redouter le commerce britannique?
Qu'avait à en craindre l'Indostan? Indifférent au fond sur la
possession de l'Égypte, son gouvernement n'insistait sur l'évacuation
que parce qu'il était lié par les traités, qu'il avait garanti
l'intégrité de l'empire ottoman. Ses moyens d'ailleurs égalaient sa
bonne foi; l'Angleterre était en mesure de prouver sur le Nil, comme
elle l'avait fait sur l'Adige, qu'elle savait venger un outrage, et
ne partageait pas les principes envahisseurs du Directoire, qu'on
osait lui attribuer. La politique exigeait peut-être qu'elle retirât
une offre trop généreuse; mais l'humanité l'avait faite et la
politique anglaise était de tenir sa parole sans jamais sacrifier à
l'intérêt du jour. Qu'on se hâtât donc, qu'on ne se berçât plus de la
vaine espérance de repasser en Europe, sans l'agrément de l'amirauté,
ni de parvenir à la paix avant d'avoir restitué l'Égypte. L'un était
aussi impossible que l'autre. Les injustes provocations du Directoire
lui avaient aliéné tous les peuples, et l'évacuation était un
préliminaire dont on était résolu de ne pas se départir. Cette
résolution, d'ailleurs, ne fût-elle pas immuable comme elle l'était,
ce n'était pas dans un lieu aussi éloigné du siége des gouvernemens
respectifs que pouvait se traiter une affaire de la nature et de
l'importance de celle dont il s'agissait.
Cette lettre, espèce de duplicata de la dépêche du visir, ne pouvait
manquer son effet sur un homme du caractère de celui auquel elle
s'adressait. Kléber avait l'âme haute, la répartie heureuse, belle; il
connaissait ses avantages et aimait à les déployer. Il ne passerait
pas à un Anglais ce qu'il avait toléré de la part d'un Turc; il
s'emporterait, s'engagerait dans une vaine discussion, répondrait avec
chaleur à ce qui aurait été combiné avec astuce, et finirait par
donner prise. C'est ce qui arriva. La réponse du général, d'ailleurs
pleine de noblesse et de dignité, était ainsi conçue:
Au quartier-général du Caire, an VIII de la République
(30 octobre 1799).
KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, À MONSIEUR SIDNEY-SMITH,
_Commandant l'escadre anglaise dans les mers du Levant._
MONSIEUR LE GÉNÉRAL,
«Je reçois votre lettre au sujet de celles que le général Bonaparte et
moi avons écrites au grand-visir, les 30 thermidor et 1er jour
complémentaire derniers.
«Je n'ignorais pas l'alliance contractée entre la Grande-Bretagne et
l'empire ottoman: mais je crois inutile de vous exposer les motifs
d'après lesquels je me suis expliqué directement avec le grand-visir.
Vous sentez comme moi que la République française ne doit à aucune des
puissances avec lesquelles elle était en guerre, quand nous sommes
venus en Égypte, compte des motifs qui nous y ont amenés.
«Au reste, dans les dernières conférences que j'ai eues avec
Mahmed-Kouschdy, effendi, j'ai demandé moi-même votre intervention
dans ces négociations, persuadé, comme je le suis, qu'elles peuvent
devenir les préliminaires d'une paix générale, que vous désirez sans
doute autant que moi.
«Je ne m'arrête pas à tout ce qui, dans votre lettre, est étranger à
cet objet; vous n'avez jamais pensé sérieusement, monsieur le
Général, qu'une armée française, et chacun des individus qui la
composent, pussent écouter des propositions incompatibles avec la
gloire et l'honneur. Partout où l'on sert son pays, l'on est bien. Et
certes! l'Égypte, le pays le plus fertile de la terre, n'est pas plus
un exil que les mers orageuses que vous êtes contraints d'habiter.
«Les Français n'ont jamais demandé à quitter l'Égypte, uniquement pour
retourner dans leur patrie; ils le demanderaient encore moins
aujourd'hui qu'ils ont vaincu tous les obstacles intérieurs, et
multiplié leurs moyens de défense à l'extérieur; mais ils la
quitteraient avec autant de plaisir que d'empressement, si cette
évacuation pouvait devenir le prix de la paix générale.
«Les événemens de l'Europe et des Indes n'ont rien de commun avec ma
position en Égypte. Que les armées françaises aient éprouvé des revers
au-delà des Alpes, c'est une bataille perdue qui nous a ôté l'Italie,
une bataille gagnée nous la rendra; et l'Europe a déjà vu que la
République française sait se relever avec éclat de ses revers.
«Les forces que je commande peuvent me suffire encore long-temps, et
quelque actives que soient les croisières ennemies dans la
Méditerranée, elles n'empêcheront pas plus un secours d'arriver,
qu'elles n'ont empêché l'escadre française de passer de Brest à
Toulon, et de sortir ensuite de Toulon pour se réunir à l'escadre
espagnole.
«Le moindre secours que je recevrais, me rendrait pour toujours
inexpugnable. Avant deux mois, je n'ai rien à craindre du grand-visir.
Avec deux cents hommes, je garde les défilés inondés des pays
cultivés; et si cette armée est retenue dans les déserts, elle est
forcée d'y périr de misère.