Vous êtes nommé au commandement général de l'armée d'Égypte. Le

général Bonaparte est parti avant-hier dans la nuit pour la France,

avec les généraux Berthier, Andréossy, Marmont, Lannes et Murat. Je

n'entre point ici dans le détail des motifs qui ont déterminé le

général Bonaparte. Cette explication ne peut avoir lieu que

verbalement. Je me bornerai à vous dire que j'ai trouvé ces motifs

justes, et que cette mesure est la seule qui puisse être de quelque

utilité à l'armée.

Le général Bonaparte m'a remis tous les papiers et lettres relatifs à

votre nomination: j'en ai chargé le citoyen Eysotier, chef de brigade

de la 69e; il a ordre de ne les remettre qu'à vous-même. Le général

Bonaparte m'a dit vous avoir donné rendez-vous à Rosette, et d'après

son calcul, vous devez y arriver aujourd'hui ou demain. Mais, en

supposant que votre voyage ait rencontré quelque obstacle, je donne

ordre à l'adjudant-général Valentin, commandant à Rosette, de faire

partir sur-le-champ un exprès qui vous portera ma lettre à Damiette,

mais non celle du général en chef, qui restera constamment entre les

mains du chef de brigade de la 69e, jusqu'à ce qu'il puisse vous la

remettre à vous-même, ou que vous lui ayez donné des ordres pour vous

la faire passer, ou pour vous la porter. Il attendra donc à Rosette,

si vous n'y êtes pas rendu, que vous lui ayez dicté ce qu'il doit

faire. Le général en chef m'a nommé au commandement du deuxième

arrondissement, qui comprend Alexandrie, Rosette et le Bahirëh; mais

je n'ai accepté que provisoirement, pour plusieurs raisons; la

première, c'est que cela doit être à votre disposition: la deuxième,

c'est que je désire, mon cher général, avant de prendre ce

commandement, si votre intention est de me le donner, avoir une

conversation avec vous. J'attendrai à cet égard ce que vous me

prescrirez sur le lieu et le temps de la conversation; je désirerais

que cela fût le plus promptement possible.

Le général Bonaparte m'avait donné, avant son départ, ordre de mettre

un embargo sur tous les bâtimens du port d'Alexandrie, jusqu'à

trente-six heures après son départ. L'embargo est levé depuis ce

matin, mais seulement pour les djermes qu'on peut expédier soit à

Aboukir, soit à Rosette; car pour les bâtimens destinés à se rendre en

Europe, d'après les mêmes ordres, il n'en partira tout au plus que

dans vingt-cinq jours. Le citoyen Guieux, capitaine de vaisseau, est

nommé commandant du port d'Alexandrie, qui ne devra plus être

considéré que comme port de deuxième classe. Le capitaine de frégate

Rouvier continuera de remplir ces mêmes fonctions à Boulac, et aura

inspection sur toute la navigation en activité. Le capitaine de

frégate Guichard commandera tous les bâtimens armés du fleuve. La

ville d'Alexandrie est tranquille, mais il n'y a pas le premier sou

dans les caisses. J'ai eu ordre d'envoyer des lettres au général Dugua

et au divan du Caire.

Vous devez croire, mon général, que je suis extrêmement satisfait,

d'être sous vos ordres: soyez assuré qu'en tout et partout, vous ne

trouverez personne de plus empressé que moi à exécuter ce que vous me

prescrirez. Je vous ai voué depuis long-temps estime et amitié

franche; je compte sur les mêmes sentimens de votre part. J'ai ordre

de faire abattre ici les armes de l'Empereur, du grand-duc de Toscane

et du roi de Naples, avec lesquels nous sommes en guerre. Les consuls

de ces différentes nations doivent cesser leurs fonctions. J'ai aussi,

relativement à des draps pour l'habillement de l'armée, des ordres,

qui frappent les négocians étrangers. La djerme la _Boulonnaise_ est à

Rahmaniëh. J'envoie à Rosette les chevaux des guides que Bonaparte a

emmenés avec lui en France: ils sont destinés à remonter les guides

restés au Caire.

Salut et respect,

ABDALLA MENOU.

(Nº 4.) Rosette, 3 fructidor (25 août 1799).

J'ai reçu le paquet que vous m'avez fait passer par le chef de brigade

de la 69e, mon cher général. J'aurais bien désiré que vous vous

fussiez rendu vous-même ici. Ma présence me semble très nécessaire au

Caire; cependant je vous attendrai jusqu'au 10, neuf heures du matin.

Hâtez-vous donc d'arriver, afin que nous puissions amplement conférer

ensemble. Non seulement je vous maintiendrai dans le commandement du

deuxième arrondissement, qui n'aurait jamais dû vous être ôté, mais je

ferai encore et toujours tout ce qui pourra contribuer à votre

satisfaction, persuadé que vous mettrez toujours en première ligne le

bien de la chose, qui est notre bien commun, et d'où seulement peut

découler le bien public. _Si j'approuve le motif du départ de

Bonaparte, du moins me reste-t-il quelque chose à dire sur la forme._

Adieu, ou plutôt au plaisir de vous voir bientôt.

À vous et tout à vous,

KLÉBER.

(Nº 5.) Menouf, 14 fructidor (31 août 1799).

LANUSSE, GÉNÉRAL DE BRIGADE, AU GÉNÉRAL EN CHEF.

Votre lettre vient de me parvenir, citoyen général; j'ai appris sans

étonnement, sans doute parce que j'étais préparé depuis quelques jours

à recevoir cette nouvelle, que le général Bonaparte s'est embarqué

pour retourner en Europe. Je ne sais si c'est par la même raison que

ce départ n'a pas produit le moindre effet sur l'esprit du soldat ni

sur celui de l'habitant du pays, mais, ce qu'il y a de sûr, c'est que

je n'ai jamais vu le premier plus content et le second plus

tranquille. Pour moi, espérant beaucoup du général qui est parti, mais

comptant davantage sur la capacité de celui qui le remplace, je ne

doute point que l'issue de l'expédition d'Égypte ne soit aussi belle

qu'on se l'était promis. Vous pouvez au moins compter, citoyen

général, que vous trouverez des officiers qui seconderont de tout leur

pouvoir les efforts que vous serez à même de faire pour parvenir à ce

but.

Salut et respect,

LANUSSE.

(Nº 6.) Siout, 18 fructidor (4 septembre).

LE GÉNÉRAL DE BRIGADE FRIANT AU GÉNÉRAL EN CHEF.

Je vous accuse réception de deux paquets adressés aux généraux

Belliard et Desaix, que j'ai fait passer de suite à Kéné où ces deux

généraux sont en ce moment. J'ai donné connaissance, par un ordre du

jour, de votre circulaire à mon adresse, aux troupes que je commande,

et le leur ai lu moi-même. Je puis vous dire qu'officiers et soldats

ne sont point mécontens du départ du général en chef, étant persuadés

que le bien de l'armée exigeait ce voyage en Europe. Vous pouvez aussi

compter, mon général, sur l'ancien attachement que ces militaires vous

portent: ce sont vos anciens soldats de l'armée de Sambre-et-Meuse. De

mon côté, je ferai tous mes efforts pour mériter votre estime.

FRIANT.

(Nº 7.) Damiette, 18 fructidor (4 septembre).

VERDIER, GÉNÉRAL DE BRIGADE, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.

Hier seulement, mon général, j'ai reçu une de vos lettres du 9, de

Rosette. Oui, mon général, je conçois que les motifs qui ont déterminé

le départ du général Bonaparte avec tant de précipitation et de

secret, doivent être puissans. Je les respecte, ces motifs, et me

borne à espérer dans la certitude qu'étant aussi dignement remplacé,

l'armée n'a qu'à gagner dans les événemens. L'amour de mon devoir,

l'estime dont vous m'honorez, sont d'assez puissans motifs pour vous

donner la certitude que toutes mes facultés seront employées à

justifier les premiers et mériter de plus en plus la seconde. Le vide

que laisse, dans l'opinion, Bonaparte, est grand, tant dans le

militaire que dans les habitans du pays; mais les uns et les autres

connaissent combien vous pouvez le remplacer, et tous regardent comme

heureux cet événement, dont ils attendent de grands résultats. Voilà

ce que pense la division que vous m'avez provisoirement laissée, et de

laquelle vous avez tout à espérer. Confiance entière en son nouveau

chef, discipline, bravoure, voilà ce que je crois pouvoir vous offrir,

en vous assurant de nouveau de tout mon respect.

VERDIER.

(Nº 8.) Kéné, 21 fructidor (7 septembre).

BELLIARD, AU GÉNÉRAL EN CHEF.

J'ai reçu, mon général, la lettre dans laquelle vous m'annoncez le

départ du général en chef Bonaparte pour la France. Quels que soient

les événemens, mon général, ils ne peuvent rien changer à mes

principes et à mon amour pour ma patrie, qui est et sera toujours le

mobile de toutes mes actions.

Salut et respect,

BELLIARD.

(Nº 9.) Au Caire, 21 fructidor (7 septembre).

POUSSIELGUE, etc., AU GÉNÉRAL DE DIVISION MENOU.

Je reçois, mon cher général, votre lettre du 13 de ce mois. Je suis

persuadé que Bonaparte avait de bonnes raisons pour partir; mais je ne

lui pardonnerai jamais d'en avoir fait un mystère à des hommes à qui

il devait beaucoup, qui avaient toujours justifié sa confiance, et

qu'il laissait chargés du fardeau du gouvernement. Le général Dugua et

moi nous avons beaucoup à nous en plaindre; il nous a joués.

Son successeur a des talens moins brillans, mais il a des qualités

solides, et malgré mon attachement personnel pour Bonaparte, je suis

convaincu que l'on sera beaucoup plus content du gouvernement du

général Kléber, Français et Turcs. Il jouit d'une grande célébrité, et

il a l'estime de tout le monde au plus haut degré. Réunissons-nous

tous à lui, aidons-le à mener notre vaisseau au port, et à le sauver,

en attendant, des tempêtes. Quant à de nouveaux systèmes de finances,

j'avais, il est vrai, des vues et des projets tout prêts à éclore;

mais il n'est plus temps. Il faut que notre établissement soit

consolidé par un traité de paix, pour qu'on puisse innover avec

succès. Un bon plan ne réussirait pas en ce moment, et alors il serait

perdu pour toujours. Soyez tranquille sur vos besoins dans votre

arrondissement, non pas que je vous promette qu'ils seront tous

satisfaits, mais vous pouvez compter qu'ils le seront dans une

proportion égale au reste de l'armée. C'est un principe que le général

Kléber m'a annoncé vouloir maintenir contre toute section de l'armée

qui pourrait être tentée de s'en écarter, et déjà il l'a annoncé dans

un ordre du jour. Au reste, vous serez le premier à recueillir les

revenus de 1214, c'est-à-dire le saïfi de la province de Rosette pour

1213; il sera exigible à la fin de brumaire. J'ai conseillé à vos

aides-de-camp de loger quelques personnes dans votre maison, c'est

l'unique moyen de vous la conserver.

POUSSIELGUE.

(Nº 10.) Toulon, 18 mai 1798.

AU GÉNÉRAL MOREAU.

Je ne pourrai vous écrire un peu au long, mon cher Moreau, que lorsque

nous serons au large, et que je serai dégagé du détail et de

l'embarras de l'embarquement. Je n'ai pas encore un moment de libre,

et je change souvent quatre fois de linge par jour. Le vent, qui était

favorable il y a quelques jours, a changé tout à coup, et on a profité

de cette contrariété pour faire aussi quelques changemens dans la

répartition des troupes. Tout cela occupe et demande des sollicitudes.

Enfin, le vent paraît se remettre, et s'il continue ainsi, dans trois

jours nous serons au large. Vous devez être au fait du secret de notre

expédition; j'ai ouï dire que vous la désapprouviez, j'en ai été

fâché; j'aurais désiré que tous eussiez à cet égard moins de

précipitation. Quand on fait la chose unique qui est à faire,

l'opération est bonne, par cela même qu'on ne pourrait pas faire

mieux; mais lorsqu'il y a au bout de tout cela de grands résultats à

espérer, il faut, ce me semble, approuver. Je m'expliquerai mieux dans

ma première, et comme je suis un peu paresseux pour écrire, Baudot

sera celui qui vous transmettra mes idées et tout ce que je pourrais

avoir à vous dire.

Je renvoie Gaillard à Paris près de sa femme; je vous prie de lui

remettre la somme provenue de la vente du cheval, qui, jointe à celle

qu'il tirera de ma voiture, le mettra à l'aise jusqu'à ce que je

puisse donner de mes nouvelles d'au-delà les mers. Prenez, au reste,

avec lui, les arrangemens de détail que vous croirez les plus

convenables. Si j'ai besoin de quelque chose, je vous écrirai. Adieu,

mon cher Moreau, j'espère que le gouvernement, plus juste, aura

bientôt le bon esprit de vous tirer d'une retraite pour laquelle vous

n'êtes pas fait, en utilisant vos talens. Comptez à jamais sur mon

attachement et ma bien sincère amitié.

KLÉBER.

(Nº 11.) Au quartier-général du Caire,21 septembre 1799

(an VII de la République française).

KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GRAND-VISIR, GÉNÉRALISSIME DES ARMÉES

OTTOMANES,

_Illustre parmi les gens éclairés et sages, que Dieu lui donne

une longue vie, pleine de gloire et de bonheur; Salut._

Le général en chef Bonaparte a écrit à Votre Excellence, il y a trente

jours; comme il y a lieu de craindre que cette dépêche n'ait été

interceptée par les bâtimens qui croisent dans la Méditerranée, je

crois devoir en envoyer un duplicata à Votre Excellence: il est joint

à la présente lettre.

Vous y trouverez sans doute tout ce que vous pensez vous-même, car la

nécessité d'une parfaite union entre la Sublime Porte et la France,

n'a jamais été un problème pour aucun politique; et il n'est pas un

Ottoman, comme il n'est pas un seul Français qui n'ait la conviction

intime de ce qui convient aux intérêts des deux nations.

Les Français, en venant en Égypte, n'avaient d'autre but que de faire

trembler les Anglais pour leurs possessions et leur commerce de

l'Inde, et les forcer à la paix.

En même temps, les Français se vengeaient des outrages multipliés

qu'ils avaient reçus des mameloucks; ils délivraient l'Égypte de leur

domination, et rendaient au Grand-Seigneur la jouissance entière de ce

beau pays, que depuis un siècle il ne pouvait plus compter réellement

au nombre de ses provinces, puisqu'il n'en retirait aucun fruit.

La conduite des Français a été conséquente à ces principes. Arrivés en

Égypte, les caravelles et le pavillon du Grand-Seigneur ont été

respectés et honorés. Il a été fait une guerre à outrance aux

mameloucks; leurs propriétés ont été séquestrées, et, au contraire,

les sujets du Grand-Seigneur ont été maintenus dans leurs propriétés;

ils ont été rappelés dans leurs habitations. Les odjaklis et les

ministres du Grand-Seigneur ont été conservés dans leurs droits et

dans leur jouissance. Les kadis ont été confirmés, et les lois turques

suivies.

L'administration civile du pays a été confiée aux ulémas et aux grands

du Caire. La charge si importante de prince de la caravane de la

Mecque a été donnée à un Osmanli-kiaya du pacha, et s'il n'avait pas

trahi ses devoirs, cette caravane serait partie suivant l'usage. Enfin

la religion musulmane a été protégée et honorée.

Malgré la déclaration de guerre de la Sublime Porte, les Français

n'ont pas cessé de tenir cette conduite franche et loyale; ils ont été

contraints, malgré leurs voeux, malgré leurs intérêts, à se battre en

Syrie et à Aboukir, contre les armées qui venaient les attaquer; et au

milieu de leurs victoires et au milieu de la guerre, ils n'ont rien

diminué des égards et des sentimens d'affection qu'ils avaient

témoignés aux Osmanlis, tant ils sentaient l'absurdité de cette

guerre, et tant ils étaient persuadés qu'il fallait arriver à une

prompte réconciliation.

Que l'expédition d'Égypte ait été faite sans la participation formelle

de la Sublime Porte, c'est ce que j'ignore; mais il est évident que

cette expédition, pour réussir par rapport aux Anglais, exigeait la

plus grande activité, et surtout le plus grand secret.

La France, sûre des sentimens d'amitié de la Sublime Porte, sûre

qu'elle ne pourrait blâmer une expédition dont elle retirerait le

principal avantage, puisqu'il en résulterait l'affranchissement d'une

de ses plus belles provinces, devait croire qu'elle serait toujours à

temps de justifier l'entreprise à ses yeux, surtout en appuyant ces

motifs de sa conduite, même en Égypte.

Mais après le malheureux combat naval d'Aboukir, le général Bonaparte

se trouva privé de faire connaître toutes ces vérités à la Sublime

Porte, et nos ennemis communs y virent l'occasion d'un double triomphe

contre nous et contre vous. Ils n'eurent pas de peine à persuader ce

qu'ils voulurent, et à donner à notre entreprise les couleurs les plus

odieuses, quand ils eurent le grand avantage d'être entendus seuls, et

d'avoir pour eux les apparences résultant d'une invasion réelle.

Ils excitèrent un ressentiment facile à enflammer, et ils hâtèrent

d'autant plus la détermination de la Sublime Porte, que la moindre

explication avec les Français lui eût découvert le piége dans lequel

on voulait l'entraîner, et l'aurait infailliblement ramenée à ses

véritables intérêts.

Il faut que Votre Excellence ait la gloire de faire la paix; c'est le

plus grand service qu'elle puisse rendre à son pays.

Les Français ne craignent ni leurs ennemis ni leur nombre; ils ne

craignent pas non plus la guerre: depuis dix ans ils en donnent des

preuves. Mais en faisant la guerre à leur ancienne amie la Sublime

Porte, c'est comme s'ils la faisaient à eux-mêmes. Nous devons

pleurer, même nos victoires, puisqu'elles affaiblissent vos armées,

auxquelles bientôt il faudra nous réunir pour combattre leurs

véritables ennemis.

La négociation de cette paix est simple et facile, il n'existe point

d'intérêts compliqués entre les deux nations: il ne s'agit que de

l'Égypte, et l'Égypte est toujours à vous, elle y est plus que jamais

puisque les mameloucks n'y règnent et n'y régneront plus.

Vous serez obligés de garder des ménagemens, parce que vous aurez

introduit au milieu de vous, et comme alliés, vos plus cruels ennemis,

et qu'avec raison vous devez craindre qu'ils n'éclatent, aussitôt

qu'ils en auront une occasion qu'ils attendent avec impatience. Mais

c'est un motif de plus pour hâter les négociations, et ne pas épuiser

en efforts vains et impolitiques contre nous, des armes, des hommes et

des richesses que réclament des dangers plus réels.

En un mot, et en laissant de côté toute considération étrangère, la

guerre entre nous ne peut avoir aucun but.

Vous pourrez recevoir plusieurs duplicata de cette lettre. Son

importance est telle que je ne saurais trop multiplier les moyens pour

m'assurer qu'elle vous parviendra.

Si elle vous détermine à m'envoyer une personne de votre confiance,

elle sera bien accueillie, et nous nous serons bientôt entendus.

Le général en chef Bonaparte est parti pour aller travailler lui-même

à une paix si nécessaire. Je le remplace, et je suis comme lui animé

du désir de voir terminer notre malheureuse querelle.

J'ai l'honneur d'assurer Votre Excellence des sentimens d'estime et de

la considération distinguée que j'ai pour elle.

KLÉBER.

KLÉBER HASARDE UNE NOUVELLE TENTATIVE AUPRÈS DU VISIR.

L'évaluation du général Kléber était évidemment trop faible, car enfin

aucune action n'avait eu lieu depuis la bataille d'Aboukir, où

assurément Bonaparte avait mis plus de cinq mille hommes en ligne, et

où cependant les troupes de la Haute-Égypte ni celles de la Charkiëh,

de Damiette, de Mansoura, n'avaient combattu. Celle des forces que

nous avions en tête n'était pas plus juste: les Anglais n'avaient pas

augmenté leurs croisières, les Russes n'avaient pas paru, et les

mameloucks, dont on se faisait une si terrible image, fuyaient devant

quelques centaines de fantassins perchés sur des dromadaires. La

population devait inspirer des craintes moins sérieuses encore: aucune

émeute n'avait éclaté; aucun acte, aucun symptôme ne décelait des

sentimens hostiles; loin de là, les naturels se montraient calmes,

résignés, et faisaient peu de cas des préparatifs du visir. Le général

Reynier, qui leur rendait ce témoignage, ne partageait pas non plus

les prévisions de Kléber, au sujet du voltigeur de la 25e; cet

incident pouvait bien indiquer le désir d'un rapprochement, mais ne

prouvait pas une haute confiance. L'idée d'enlever un prisonnier pour

en faire un messager d'effroi trahissait son origine: elle ne pouvait

avoir germé dans une tête turque, c'était une suggestion de quelque

Européen. La conjecture était probable; Kléber résolut de

l'éclaircir, et de savoir au juste à qui, des Musulmans ou des

Anglais, il avait affaire. La flotte croisait à l'entrée du Boghaz; il

chargea l'adjudant-général Morand de s'assurer des vues, des forces

qu'elle pouvait avoir. Cet officier se rendit à Lesbëh, se jeta dans

une chaloupe et se dirigea sur l'escadre que commandait Petrona-Bey.

Il passa la première ligne, pénétra dans la seconde; personne ne

prenait garde à lui: il demanda l'amiral. Il fut accueilli, traité

avec égards, et put observer la surprise du Turc à la suscription des

lettres qu'il lui avait rendues. «Kléber! s'écria l'Ottoman; et

Bonaparte?--Il est parti.--D'où?--D'Alexandrie.--Il y a

long-temps?--Le 23 août.--Sur un bâtiment de guerre?--Avec deux

frégates.--Il emmène des généraux?--Plusieurs.» Il s'adressa alors à

ses Turcs, échangea avec eux quelques phrases, et reprit: «Quel motif

l'a déterminé à quitter l'Égypte?--L'intérêt de la patrie, sa gloire,

l'obéissance. Il est parti comme eût fait un pacha rappelé par Sa

Hautesse.» Petrona-Bey fit servir le café, présenta une pipe à

l'adjudant-général, et continuant la conversation: «Avez-vous beaucoup

de riz au Caire?--À profusion.--Les vivres ne vous manquent pas?--Les

blés surabondent.--N'importe; les Anglais, les Russes, les Osmanlis,

ont replacé sur le trône un frère du fils du dernier de vos rois. Son

envoyé, M. Boyle, est déjà accrédité auprès du Sultan. Il faudra bien

de force ou de gré que vous évacuiez l'Égypte.»

Cette singulière conversation indiquait la couleur que la guerre

allait prendre. Morand en rendit compte à son chef, et lui fit part du

peu de troupes que la flotte avait à bord. L'effendi que Bonaparte

avait envoyé en Syrie rentra sur ces entrefaites, et ne fit pas un

rapport plus alarmant. L'armée turque était peu nombreuse, Djezzar ne

voulait ni marcher ni permettre qu'on pénétrât dans ses places.

L'entrée d'Acre, celle de Jaffa même était interdite aux Ottomans. Les

subsistances devenaient chaque jour plus rares, les mameloucks

manquaient de tout, et le généralissime, mécontent des exigences des

Anglais, montrait les vues les plus pacifiques. Ce rapport rendait

plus frappant le contraste que présentaient les intentions

personnelles du visir avec celles de sa chancellerie. La réponse

officielle qu'avait rendue l'effendi avait toutes les grâces, toute

l'aménité que l'Angleterre sait répandre dans ses manifestes: elle

était ainsi conçue:

_Du quartier-général de Damas (sans date)._

YOUSSEF-PACHA, GRAND-VISIR ET GÉNÉRALISSIME DE L'ARMÉE DE LA SUBLIME

PORTE,

_Au modèle des Princes de la nation du Messie, au Soutien des

Grands de la secte de Jésus, l'estimé et affectionné_ BONAPARTE

_(dont la fin soit heureuse), l'un des généraux de la République

française,_ SALUT ET AMITIÉ.

«J'ai reçu votre lettre par la voie de Mahmed-Koushdy, effendi, et

j'en ai compris le contenu. Tout le monde connaît l'ancienne amitié

de la Sublime Porte pour la France gouvernée par ses rois, et sa

grande bienveillance envers la République française, mais personne

n'ignore non plus que les Français, excités et poussés par des

malintentionnés, portés à semer partout le trouble et la discorde, ont

entrepris de faire des choses que jamais on n'avait ouïes, et

qu'aucune nation, ni ancienne ni moderne, n'a jamais faites. C'est

ainsi qu'ils ont attaqué l'Égypte à l'improviste, et se sont emparés

de ce pays, quoiqu'il fût sous la domination directe de la Sublime

Porte.

«Il est étonnant qu'après une semblable démarche, vous ayez pu écrire

dans votre lettre que la République française est notre amie, et que

les ennemis de la Sublime Porte sont ceux que la Sublime Porte regarde

comme ses véritables et loyaux amis.

«Sont-ce les Anglais, les Russes ou les Allemands, dont vous parlez

ainsi, qui ont engagé les Français à surprendre l'Égypte et à s'en

rendre maîtres?

«Lequel de ces trois gouvernemens a fait en temps de paix la moindre

chose qui soit contraire aux droits des nations?

«Vous m'écrivez que l'intention de la République française n'a été que

de détruire les mameloucks, et qu'elle a toujours désiré de vivre en

paix et en bonne amitié avec la Sublime Porte. Mais les mameloucks

étant dans la dépendance de la Sublime Porte, c'est à elle à les

diriger; d'ailleurs, une pareille intention était-elle conforme aux

lois des nations, même des plus petites?

«Les témoignages de l'affection et de l'amitié de la République

française envers la Sublime Porte ne peuvent que paraître bien

étranges, dans le temps que, malgré la bienveillance et l'amitié que

la Sublime Porte a toujours témoignée à votre gouvernement, les

Français ont rompu avec elle la bonne harmonie, d'une manière

tout-à-fait contraire aux droits des nations, et ont commis par là une

action blâmable.

Mémoires du maréchal Berthier ... Campagne d'Égypte, première partie · 第 14 / 26 段