«Le dénûment d'armes, de poudre de guerre, de fer coulé et de plomb,

présente un tableau aussi alarmant que la grande et subite diminution

d'hommes dont je viens de parler: les essais de fonderie n'ont point

réussi; la manufacture de poudre établie à Raouda n'a pas encore donné

et ne donnera probablement pas le résultat qu'on se flattait d'en

obtenir; enfin, la réparation des armes à feu est lente, et il

faudrait pour activer tous ces établissemens, des moyens et des fonds

que nous n'avons pas.»

Les fusils ne manquaient pas plus que les hommes; il résulte des

états des chefs de corps, de septembre 1799, qu'ils avaient sept

mille fusils et onze mille sabres au dépôt; et des états de

l'artillerie, qu'il y en avait cinq mille neufs, trois cents en

pièces de rechange au parc: cela fait donc quinze mille fusils.

Les pièces de canon ne manquaient pas davantage. Il y avait,

comme le constatent les états de l'artillerie, quatorze cent

vingt-six bouches à feu, dont cent quatre-vingts de campagne;

deux cent vingt-cinq mille projectiles, onze cents milliers de

poudre; trois millions de cartouches d'infanterie, vingt-sept

mille cartouches à canon confectionnées; et ce qui prouve

l'exactitude de ces états, c'est que deux ans après, les Anglais

trouvèrent treize cent soixante-quinze bouches à feu, cent

quatre-vingt-dix mille projectiles, et neuf cents milliers de

poudre.

«Les troupes sont nues, et cette absence de vêtemens est d'autant plus

fâcheuse qu'il est reconnu que, dans ce pays, elle est une des causes

les plus actives des dysenteries et des ophthalmies, qui sont les

maladies constamment régnantes. La première surtout a agi, cette

année, sur des corps affaiblis et épuisés par les fatigues. Les

officiers de santé remarquent et rapportent constamment que, quoique

l'armée soit considérablement diminuée, il y a cette année un nombre

beaucoup plus grand de malades qu'il n'y en avait l'année dernière, à

la même époque.»

Les draps ne manquaient pas plus que les munitions, puisque les

états de situation des magasins des corps portaient qu'il

existait des draps au dépôt, que l'habillement était en

confection, et qu'effectivement au mois d'octobre, l'armée, était

habillée de neuf. D'ailleurs, comment manquer d'habillemens dans

un pays qui habille trois millions d'hommes, les populations de

l'Afrique, de l'Arabie; qui fabrique des cotonnades, des toiles,

des draps de laine en si grande quantité.

«Le général Bonaparte, avant son départ, avait à la vérité donné des

ordres pour habiller l'armée en drap; mais pour cet objet, comme pour

beaucoup d'autres, il s'en est tenu là; et la pénurie des finances,

qui est un nouvel obstacle à combattre, l'a mis sans doute dans la

nécessité d'ajourner l'exécution de cet utile projet. Il faut en

parler de cette pénurie.

«Le général Bonaparte a épuisé toutes les ressources extraordinaires

dans les premiers mois de notre arrivée. Il a levé alors autant de

contributions de guerre que le pays pouvait en supporter. Revenir

aujourd'hui à ces moyens, alors que nous sommes au-dehors entourés

d'ennemis, serait préparer un soulèvement à la première occasion

favorable; cependant Bonaparte, à son départ, n'a pas laissé un sou en

caisse, ni aucun objet équivalent. Il a laissé, au contraire, un

arriéré de 12,000,000; c'est plus que le revenu d'une année dans la

circonstance actuelle. La solde arriérée pour toute l'armée se monte

seule à 4,000,000.»

Depuis long-temps la solde était au courant. Il y avait 150,000

francs d'arriéré; mais cela datait de longue main. Les

contributions dues étaient de 16,000,000, comme le prouvent les

états du sieur Estève, datés du 1er septembre.

«L'inondation rend impossible en ce moment le recouvrement de ce qui

reste dû sur l'année qui vient d'expirer, et qui suffirait à peine

pour la dépense d'un mois. Ce ne sera donc qu'au mois de frimaire

qu'on pourra en recommencer la perception; et alors, il n'en faut pas

douter, on ne pourra s'y livrer, parce qu'il faudra combattre.

«Enfin, le Nil étant cette année très mauvais, plusieurs provinces,

faute d'inondation, offriront des non-valeurs auxquelles on ne pourra

se dispenser d'avoir égard. Tout ce que j'avance ici, citoyens

Directeurs, je puis le prouver, et par des procès-verbaux, et par des

états certifiés des différens services.

«Quoique l'Égypte soit tranquille en apparence, elle n'est rien moins

que soumise. Le peuple est inquiet et ne voit en nous, quelque chose

que l'on puisse faire, que des ennemis de sa propriété; son coeur est

sans cesse ouvert à l'espoir d'un changement, favorable.»

La conduite de ce peuple, pendant la guerre de Syrie, ne laissa

aucun doute sur ses bonnes dispositions; mais il ne faut lui

donner aucune inquiétude sur sa religion, et se concilier les

ulémas.

«Les mameloucks sont dispersés, mais ils ne sont pas détruits.

Mourâd-Bey est toujours dans la Haute-Égypte avec assez de monde pour

occuper sans cesse une partie de nos forces. Si on l'abandonnait un

moment, sa troupe se grossirait bien vite; et il viendrait nous

inquiéter sans doute jusque dans cette capitale, qui, malgré la plus

grande surveillance, n'a cessé de lui procurer jusqu'à ce jour des

secours en argent et en armes.

«Ibrahim-Bey est à Ghazah avec environ deux mille mameloucks; et je

suis informé que trente mille hommes de l'armée du grand-visir et de

Djezzar-Pacha y sont déjà arrivés.»

Mourâd-Bey, réfugié dans l'oasis, ne possédait plus un seul point

dans la vallée; il n'y possédait plus un magasin ni une barque;

il n'avait plus un canon: il n'était suivi que de ses plus

fidèles esclaves. Ibrahim-Bey était à Ghazah avec quatre cent

cinquante mameloucks. Comment pouvait-il en avoir deux mille,

puisqu'il n'en a jamais eu que neuf cent cinquante, et qu'il

avait fait des pertes dans tous les combats de la Syrie?

Il n'y avait pas, en septembre, un seul homme de l'armée du

grand-visir en Syrie: au contraire, Djezzar-Pacha avait retiré

ses propres troupes de Ghazah pour les concentrer sur Acre. Il

n'y avait à Ghazah que les quatre cents mameloucks d'Ibrahim-Bey.

«Le grand-visir est parti de Damas il y a environ vingt jours; il est

actuellement campé auprès d'Acre.»

Le grand-visir n'était point en Syrie, le 26 septembre. Il

n'était pas même à Damas, pas même à Alep; il était au-delà du

mont Taurus.

«Telle est, citoyens Directeurs, la situation dans laquelle le général

Bonaparte m'a laissé l'énorme fardeau de l'armée d'Orient. Il voyait

la crise fatale s'approcher: vos ordres sans doute ne lui ont pas

permis de la surmonter. Que cette crise existe, ses lettres, ses

instructions, sa négociation entamée en font foi: elle est de

notoriété publique, et nos ennemis semblent aussi peu l'ignorer que

les Français qui se trouvent en Égypte.

«Si cette année, me dit le général Bonaparte, malgré toutes les

précautions, la peste était en Égypte, et que vous perdissiez plus de

quinze cents soldats, perte considérable puisqu'elle serait en sus de

celle que les événemens de la guerre occasionneraient journellement,

dans ce cas, vous ne devez pas vous hasarder à soutenir la campagne

prochaine, et vous êtes autorisé à conclure la paix avec la Porte

ottomane, quand même l'évacuation de l'Égypte en serait la condition

principale.»

«Je vous fais remarquer ce passage, citoyens Directeurs, parce qu'il

est caractéristique sous plus d'un rapport, et qu'il indique surtout

la situation critique dans laquelle je me trouve.

«Que peuvent être quinze cents hommes de plus ou de moins dans

l'immensité de terrain que j'ai à défendre, et aussi journellement à

combattre?»

Cette _crise fatale_ était dans l'imagination du général, et

surtout des intrigans qui voulaient l'exciter à quitter le pays.

Napoléon avait commencé les négociations avec Constantinople, dès

le surlendemain de son arrivée à Alexandrie; il les a continuées

en Syrie. Il avait plusieurs buts; d'abord d'empêcher la Porte de

déclarer la guerre; puis de la désarmer, ou au moins de rendre

les hostilités moins actives; enfin, de connaître ce qui se

passait par les allées et venues des agens turcs et français, qui

le tenaient au courant des événemens d'Europe.

Où était la _crise fatale_? L'armée russe qui, soi-disant, était

aux Dardanelles, était un premier fantôme; l'armée anglaise, qui

avait déjà passé le détroit, en était un second; enfin, le

grand-visir, à la fin de septembre, était encore bien éloigné de

l'Égypte. Quand il aurait passé le mont Taurus et le Jourdain, il

avait à lutter contre la jalousie de Djezzar; il n'avait avec lui

que cinq mille hommes; il devait former son armée en Asie, et

peut-être y réunir quarante à cinquante mille hommes, qui

n'avaient jamais fait la guerre, et qui étaient aussi peu

redoutables que l'armée du mont Thabor: c'était donc en réalité

un troisième fantôme.

Les troupes de Mustapha-Pacha étaient les meilleures troupes

ottomanes; elles occupaient, à Aboukir, une position redoutable.

Cependant elles n'avaient opposé aucune résistance. Le

grand-visir n'aurait jamais osé passer le désert devant l'armée

française, ou s'il l'avait osé, il eût été très facile de le

battre.

L'Égypte ne courait donc de dangers que par le mauvais esprit qui

s'était mis dans l'état-major.

La peste, qui avait affligé l'armée en 1799, lui avait fait

perdre sept cents hommes. Si celle qui l'affligerait en 1800 lui

en faisait perdre quinze cents, elle serait donc double en

malignité. Dans ce cas, le général partant voulait prévenir les

seuls dangers que pouvait courir l'armée, et diminuer la

responsabilité de son successeur, l'autorisant à traiter, s'il ne

recevait pas de nouvelles du gouvernement, avant le mois de mai

1800, à condition que l'armée française resterait en Égypte

jusqu'à la paix générale.

Mais enfin, le cas n'était point arrivé; on n'était pas au mois

de mai, puisqu'on n'était qu'au mois de septembre; on avait donc

tout l'hiver à passer, pendant lequel il était probable que l'on

recevrait des nouvelles de France: enfin, la peste n'affligea pas

l'armée en 1800 et 1801.

«Le général dit ailleurs: «Alexandrie et El-A'rych, voilà les deux

clefs de l'Égypte.»

«El-A'rych est un méchant fort à quatre journées dans le désert. La

grande difficulté de l'approvisionner ne permet pas d'y jeter une

garnison de plus de deux cent cinquante hommes. Six cents mameloucks

et Arabes pourront, quand ils le voudront, intercepter sa

communication avec Catiëh; et comme, lors du départ de Bonaparte,

cette garnison n'avait pas pour quinze jours de vivres en avance, il

ne faudrait pas plus de temps pour l'obliger à se rendre sans coup

férir. Les Arabes seuls étaient dans le cas de faire des convois

soutenus dans les brûlans déserts; mais d'un côté ils ont tant de fois

été trompés que, loin de nous offrir leurs services, ils s'éloignent

et se cachent. D'un autre côté, l'arrivée du grand-visir, qui enflamme

leur fanatisme et leur prodigue des dons, contribue tout autant à nous

en faire abandonner.»

Le fort d'El-A'rych, qui peut contenir cinq ou six cents hommes

de garnison, est construit en bonne maçonnerie; il domine les

puits et la forêt de palmiers de l'oasis de ce nom. C'est une

vedette située près de la Syrie, la seule porte par où toute

armée qui veut attaquer l'Égypte par terre, puisse passer. Les

localités offrent beaucoup de difficultés aux assiégeans. C'est

donc à juste titre qu'il peut être appelé une des clefs du

désert.

«Alexandrie n'est point une place, c'est un vaste camp retranché; il

était à la vérité assez bien défendu par une nombreuse artillerie de

siége; mais depuis que nous l'avons perdue cette artillerie, dans la

désastreuse campagne de Syrie; depuis que le général Bonaparte a

retiré toutes les pièces de marine pour armer au complet les deux

frégates avec lesquelles il est parti, ce camp ne peut plus offrir

qu'une faible résistance.»

Il y avait dans Alexandrie quatre cent cinquante bouches à feu de

tout calibre. Les vingt-quatre pièces que l'on avait perdues en

Syrie, appartenaient à l'équipage de siége, et n'avaient jamais

été destinées à faire partie de l'armement de cette place. Les

Anglais y ont trouvé, en 1801, plus de quatre cents pièces de

canon, indépendamment des pièces qui armaient les frégates et

autres bâtimens.

«Le général Bonaparte enfin s'est fait illusion sur l'effet du succès

qu'il a obtenu au poste d'Aboukir. Il a en effet détruit la presque

totalité des Turcs qui étaient débarqués: mais qu'est-ce qu'une perte

pareille pour une grande nation à laquelle on a ravi la plus belle

portion de son empire, et à qui la religion, l'honneur et l'intérêt

prescrivent également de se venger, et de reconquérir ce qu'on avait

pu lui enlever? Aussi cette victoire n'a-t-elle retardé d'un instant

ni les préparatifs ni la marche du grand-visir.»

L'armée de Moustapha, pacha de Romélie, qui débarqua d'Aboukir,

était de dix-huit mille hommes. C'était l'élite des troupes de

la Porte, qui avaient fait la guerre contre la Russie. Ces

troupes étaient incomparablement meilleures que celles du mont

Thabor et toutes les troupes asiatiques, dont devait se composer

l'armée du grand-visir.

Le grand-visir n'a reçu la nouvelle de la défaite d'Aboukir qu'à

Érivan, dans l'Arménie, près la mer Caspienne.

«Dans cet état de choses, que puis-je et que dois-je faire? Je pense,

citoyens Directeurs, que c'est de continuer les négociations entamées

par Bonaparte; quand elles ne donneraient d'autre résultat que celui

de gagner du temps, j'aurais déjà lieu d'en être satisfait. Vous

trouverez ci-jointe la lettre que j'écris en conséquence au

grand-visir, en lui envoyant le _duplicata_ de celle de Bonaparte. Si

ce ministre répond à ces avances, je lui proposerai la restitution de

l'Égypte, aux conditions suivantes:

«Le grand seigneur y établirait un pacha comme par le passé.

«On lui abandonnerait le miry, que la Porte a toujours perçu de droit

et jamais de fait.

«Le commerce serait ouvert réciproquement entre l'Égypte et la Syrie.

«Les Français demeureraient dans le pays, occuperaient les places et

les forts, et percevraient tous les autres droits, avec ceux des

douanes, jusqu'à ce que le gouvernement eût conclu la paix avec

l'Angleterre.

«Si ces conditions préliminaires et sommaires étaient acceptées, je

croirais avoir fait plus pour la patrie qu'en obtenant la plus

éclatante victoire; mais je doute que l'on veuille prêter l'oreille à

ces dispositions. Si l'orgueil des Turcs ne s'y opposait point,

j'aurais à combattre l'influence des Anglais. Dans tous les cas je me

guiderai d'après les circonstances.»

Ceci est bien projeté, mais a été mal exécuté; il y a loin de là

à la capitulation d'El-A'rych.

Tout traité avec la Porte, s'il avait ces deux résultats, de lui

faire tomber les armes des mains, et de conserver l'armée en

Égypte, était bon.

«Je connais toute l'importance de la possession de l'Égypte; je disais

en Europe qu'elle était pour la France le point d'appui avec lequel

elle pourrait remuer le système du commerce des quatre parties du

monde; mais pour cela il faut un puissant levier; et ce levier c'est

la marine: la nôtre a existé; depuis lors tout a changé, et la paix

avec la Porte peut seule, ce me semble, nous offrir une voie honorable

pour nous tirer d'une entreprise qui ne peut plus atteindre l'objet

qu'on avait pu se proposer.

«Je n'entrerai point, citoyens Directeurs; dans le détail de toutes

les combinaisons diplomatiques que la situation actuelle de l'Europe

peut offrir, ils ne sont point de mon ressort.

«Dans la détresse où je me trouve, et trop éloigné du centre des

mouvemens, je ne puis guère m'occuper que du salut et de l'honneur de

l'armée que je commande: heureux si, dans mes sollicitudes, je

réussis à remplir vos voeux; plus rapproché de vous, je mettrais toute

ma gloire à vous obéir?

«Je joins ici, citoyens Directeurs, un état exact de ce qui nous

manque en matériel pour l'artillerie, et un tableau sommaire de la

dette contractée et laissée par Bonaparte.

«Salut et respect,

«_Signé_, KLÉBER»

La destruction de onze vaisseaux de guerre, dont trois étaient

hors de service, ne changeait rien à la situation de la

République, qui était, en 1800, tout aussi inférieure sur mer

qu'en 1798: si l'on eût été maître de la mer, on eût marché droit

à la fois sur Londres, sur Dublin et sur Calcutta: c'était pour

le devenir que la République voulait posséder l'Égypte. Cependant

la République avait assez de vaisseaux pour pouvoir envoyer des

renforts en Égypte, lorsque ce serait nécessaire. Au moment où le

général écrivait cette lettre, l'amiral Brueys, avec quarante-six

vaisseaux de haut bord, était maître de la Méditerranée; il eût

secouru l'armée d'Orient, si les troupes n'eussent été

nécessaires en Italie, en Suisse, et sur le Rhin.

_P. S._ «Au moment, citoyens Directeurs, où je vous expédie cette

lettre, quatorze ou quinze voiles turques sont mouillées devant

Damiette, attendant la flotte du capitan-pacha, mouillée à Jaffa, et

portant, dit-on, quinze à vingt mille hommes de débarquement. Quinze

mille hommes sont toujours réunis à Ghazah, et le grand-visir

s'achemine de Damas. Il nous a renvoyé, la semaine dernière, un

soldat de la 25e demi-brigade, fait prisonnier du côté d'El-A'rych.

Après lui avoir fait voir tout le camp, il lui a intimé de rapporter à

ses compagnons ce qu'il avait vu, et de dire à leur général de

trembler. Ceci paraît annoncer ou la confiance que le grand-visir met

dans ses forces, ou un désir de rapprochement. Quant à moi, il me

serait de toute impossibilité de réunir plus de cinq mille hommes en

état d'entrer en campagne. Nonobstant ce, je tenterai la fortune, si

je ne puis parvenir à gagner du temps par des négociations. Djezzar a

retiré ses troupes de Ghazab, et les a fait revenir à Acre.»

Cette apostille peint l'état d'agitation du général Kléber. Il

avait servi huit ans comme officier dans un régiment autrichien;

il avait fait les campagnes de Joseph II, qui s'était laissé

battre par les Ottomans; il avait conservé une opinion fort

exagérée de ceux-ci. Sidney Smith, qui avait déjà fait perdre à

la Porte l'armée de Mustapha, pacha de Romélie, qu'il avait

débarquée à Aboukir, vint mouiller à Damiette, avec soixante

transports sur lesquels étaient embarqués sept mille janissaires,

de très bonnes troupes: c'était l'arrière-garde de l'armée de

Moustapha-Pacha. Au 1er novembre, il les débarqua sur la plage de

Damiette: l'intrépide général Verdier marcha à eux, avec mille

hommes, les prit, les tua, ou les jeta dans la mer. Six pièces de

canon furent ses trophées.

Le capitan-pacha n'était point à Jaffa; l'armée du visir n'était

point entrée en Syrie; il n'y avait donc pas trente mille hommes

à Ghazah. Les armées russe et anglaise ne songeaient point à

attaquer l'Égypte.

Cette lettre est donc pleine de fausses assertions. On croyait

que Napoléon n'arriverait point en France; on s'était décidé à

évacuer le pays; on voulut justifier cette évacuation, car cette

lettre arriva à Paris le 12 janvier. Le général Berthier la mit

sous les yeux du premier consul; elle était accompagnée du

rapport et des comptes de l'ordonnateur Daure, du payeur Estève,

et de vingt-huit rapports de colonels et de chefs de corps

d'artillerie, infanterie, cavalerie, dromadaires, etc.; tous ces

états, que fit dépouiller le ministre de la guerre, présentaient

des rapports qui contredisaient le général en chef. Mais

heureusement pour l'Égypte qu'un duplicata de cette lettre tomba

entre les mains de l'amiral Keith, qui l'envoya aussitôt à

Londres. Le ministre anglais écrivit sur-le-champ, pour qu'on ne

reconnût aucune capitulation qui aurait pour but de ramener

l'armée d'Égypte en France; et que, si déjà elle était en mer, il

fallait la prendre et la conduire dans la Tamise.

Par un second bonheur, le colonel Latour-Maubourg, parti de

France à la fin de janvier avec la nouvelle de l'arrivée de

Napoléon en France, celle du 18 brumaire, la constitution de l'an

VIII, et la lettre du ministre de la guerre, du 12 janvier, en

réponse à celle de Kléber, ci-dessus, arriva au Caire le 4 mai,

dix jours avant le terme fixé pour la remise de cette capitale au

grand-visir. Kléber comprit qu'il fallait vaincre ou mourir; il

n'eut qu'à marcher.

Ce ramassis de canaille, qui se disait l'armée du grand-visir,

fut rejeté au-delà du désert, sans faire aucune résistance.

L'armée française n'eut pas cent hommes tués ou blessés, en tua

quinze mille, leur prit leurs tentes, leurs bagages et leur

équipage de campagne.

Kléber changea alors entièrement; il s'appliqua sérieusement à

améliorer le sort de l'année et du pays; mais, le 14 juin 1800,

il périt sous le poignard d'un misérable fanatique.

S'il eût vécu lorsque, la campagne suivante, l'armée anglaise

débarqua à Aboukir, elle eût été perdue: peu d'Anglais se fussent

rembarqués, et l'Égypte eût été à la France.

PIÈCES JUSTIFICATIVES.

FRAGMENS DE LA CORRESPONDANCE DE L ÉTAT-MAJOR.

(Nº 1.) Au quartier-général d'Alexandrie, le 1er thermidor an VI

(19 juillet 1798).

AU GÉNÉRAL BONAPARTE.

Il y a deux ou trois jours, citoyen général, qu'un employé de l'armée

fit courir le bruit et répandit partout qu'il y avait eu un mouvement

à Paris dans le sens contraire du 18 fructidor; que Lamarque, Sieyès

et plusieurs autres avaient été déportés; que Talleyrand-Périgord

était ambassadeur à Vienne; Bernadotte ministre de la guerre; enfin

que vous étiez rappelé.

Comme cette dernière assertion a fait une grande sensation, j'ai fait

arrêter le nouvelliste pour être interrogé. Ce qui pourtant m'a fait

penser qu'il pouvait y avoir du vrai dans tout ceci, c'est le courrier

qui nous vint de Toulon, il y a quelques jours, et qui prit un air

mystérieux. Veuillez me faire connaître ce qu'il en est. _J'ai résolu,

mon général, de vous suivre partout; je vous suivrai également en

France. Je n'obéirai pas à d'autre qu'à vous, et je ne commanderai

pas, parce que je ne veux pas être en contact immédiat avec le

gouvernement._ Je n'ai jamais été si avide de nouvelles et sur Paris

et sur les événemens du Caire.

KLÉBER.

(Nº 2.) Rosette, 25 août 1799.

LE GÉNÉRAL DE DIVISION KLÉBER, AU GÉNÉRAL DE DIVISION MENOU, À

ALEXANDRIE.

Je reçois le 5 au soir, mon cher général, une lettre du général en

chef, dont voici l'extrait: «Vous recevrez cette lettre le 3 ou le 4:

partez, je vous prie, sur-le-champ, pour vous rendre, de votre

personne, à Rosette, si vous ne voyez aucun inconvénient à vous absenter

de Damiette: sans quoi, envoyez-moi un de vos aides-de-camp. Je

désirerais qu'il pût arriver à Rosette dans la journée du 7. J'ai à

conférer avec vous sur des affaires extrêmement importantes. Je

traverse en deux jours le désert et le lac Bourlos, j'arrive à Rosette

le 7 à dix heures du soir, mais l'oiseau était déniché et n'avait pas

même passé par ici. Je m'en retourne à Damiette où j'attendrai

tranquillement les ordres de celui qui commande l'armée. Vous avez

déjà sans doute appris, mon cher général, que la flotte qui avait paru

devant Damiette était repartie de ce mouillage faisant route vers la

Syrie ou vers Chypre. Le bataillon de la 25e a rejoint, et j'ai reçu

dans cet intervalle votre aimable lettre, dans laquelle vous me donnez

des détails intéressans du siége d'Aboukir. Veuillez bien me tenir au

courant de ce qui se passera dans l'étendue de votre commandement,

j'en userai de même. Rien ne pourra m'être plus agréable que de

recevoir souvent de vos lettres; et pour la première, j'espère que

vous aurez la complaisance de me donner des détails sur le départ de

notre héros et de ses dignes compagnons. Je vous embrasse de coeur et

d'âme.

KLÉBER.

(Nº 3.) Quartier-général d'Alexandrie, le 17 août 1799.

LE GÉNÉRAL DE DIVISION MENOU, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.

MON CHER GÉNÉRAL,

Mémoires du maréchal Berthier ... Campagne d'Égypte, première partie · 第 13 / 26 段