s'était tout à coup avisé que son commandement ne pouvait être que
provisoire, qu'il devait le tenir de Kléber, qui, pourtant, n'avait de
pouvoirs que ceux que lui avait laissés Bonaparte, et annonçait même
l'intention de ne s'en charger qu'après une conversation qui le mît à
même de développer ses vues, ses projets. Kléber accueillit ses
scrupules, eut avec lui un long entretien, confirma sa nomination, et
se mit en route pour la capitale.
La proclamation que Bonaparte avait faite à l'armée, la lettre qu'il
avait écrite au divan, y avaient maintenu le calme et la sécurité; la
population était tranquille; la troupe pleine de confiance; chacun
augurait bien de la résolution que le général avait prise de repasser
la mer. Kléber voulut ajouter encore aux bonnes dispositions de la
multitude. Il s'adressa d'abord à l'armée: des circonstances imprévues
avaient déterminé le général en chef à faire voile pour l'Europe. La
France périssait; il était accouru. Les dangers que présente la
navigation dans une saison aussi peu favorable, les croisières dont
la mer était couverte, rien n'avait pu l'arrêter; mais son départ
était un motif de sécurité plus que de craintes. Il allait relever la
gloire de nos armes; de prompts secours joindraient l'armée, ou une
paix digne d'elle viendrait mettre un terme à ses travaux. Du reste
toute la sollicitude de son nouveau général lui était acquise. Il
veillerait à adoucir ses privations, à pourvoir à ses besoins et ne
négligerait rien de ce qui pourrait contribuer à sa prospérité et à sa
gloire. Il reçut ensuite la députation du divan. Le cheik El-Mody
portait la parole; il réclama la protection du nouveau chef pour la
religion musulmane, témoigna les regrets que causait aux orateurs de
la loi le départ de Bonaparte, et les espérances qu'ils fondaient sur
l'équité, la modération de son successeur. La réponse de Kléber fut
aussi noble que la harangue. «Ulémas, dit-il, et vous tous qui
m'écoutez: c'est par mes actions que je me propose de répondre à vos
demandes et à vos sollicitations. Mais les actions sont lentes, et le
peuple semble être impatient de connaître le sort qui l'attend, sous
le nouveau chef qui lui est donné. Eh bien! dites-lui que le
gouvernement de la République française, en me conférant le
commandement de l'Égypte, m'a spécialement chargé de veiller au
bonheur du peuple égyptien; et de tous les attributs de mon
commandement, c'est le plus cher à mon coeur.
«Le peuple de l'Égypte fonde particulièrement son bonheur sur sa
religion: la faire respecter est donc l'un de mes principaux devoirs.
Je ferai plus, je l'honorerai et contribuerai, autant qu'il est en mon
pouvoir, à sa splendeur et à sa gloire.
«Cet engagement pris, je crains peu les méchans: les gens de bien les
surveilleront et me les feront connaître. Là où l'homme juste et bon
est protégé, le pervers doit trembler: le glaive est suspendu sur sa
tête.
«Bonaparte, mon prédécesseur a acquis des droits à l'affection des
cheiks, des ulémas et des grands par une conduite intègre et droite:
je la tiendrai cette conduite, je marcherai sur ses traces, et
j'obtiendrai ce que vous lui avez accordé. Retournez donc parmi les
vôtres; réunissez-les autour de vous et dites-leur encore:
Rassurez-vous; le gouvernement de l'Égypte a passé en d'autres mains,
mais tout ce qui peut être utile à votre félicité, à votre prospérité
sera constant et immuable.»
Il ne s'en tint pas à ces assurances; il savait ce qu'il avait fallu
de temps, de victoires et de soins à la modeste allure de Bonaparte
pour se concilier une population qui ne mesure la puissance que par
l'éclat, et voulut enlever de prime abord ce que son prédécesseur
n'avait obtenu que des bienfaits d'une sage administration. Il
s'entoura de tout le luxe, de toute la pompe que déployaient les beys;
il exigea que les naturels missent pied à terre, se prosternassent en
sa présence, et ne parut plus dans les rues que précédé d'une longue
suite de Kouas qui avertissaient les musulmans de son approche.
Cet appareil, ces déférences qu'avait dédaignés son prédécesseur une
fois réglés, il chercha à connaître au juste quelle était sa position.
Ses premiers regards se portèrent sur les troupes disséminées dans les
provinces dont le commandement lui était confié. Toutes avaient
envisagé le départ sous son véritable point de vue; toutes étaient
résignées, pleines de confiance dans le chef qui remplaçait celui
qu'elles avaient perdu. Lanusse n'avait pas aperçu que la nouvelle de
l'embarquement eût produit de sensation fâcheuse à Menouf sur l'esprit
du soldat ni sur celui de l'habitant; il n'avait jamais vu du moins le
premier plus satisfait, ni le second plus tranquille. Quant à lui,
sans doute il espérait beaucoup du général qui avait fait voile pour
l'Europe, mais il comptait davantage encore sur la capacité de son
successeur, et ne doutait pas que conduite par un tel chef, soutenue
par des hommes dont le dévoûment n'avait pas de bornes, l'expédition
n'eût tout le succès qu'on s'en était promis. Verdier était plus
positif encore; il concevait, sans chercher à la comprendre, toute la
gravité des motifs qui avaient déterminé Bonaparte; mais le chef qu'il
avait investi du commandement était digne de guider les braves avec
lesquels il avait vaincu; toutes ses facultés lui étaient acquises: sa
division partageait les mêmes sentimens; confiance, bravoure,
discipline, il pouvait tout attendre d'elle. Friant lui transmettait
de Siout les mêmes assurances, témoignait le même dévoûment: les
soldats comme les officiers avaient vu le départ avec satisfaction;
ils étaient persuadés qu'il avait été entrepris dans leurs intérêts,
et que le bien de l'armée exigeait que le général passât en Europe: du
reste, ils avaient combattu sous Kléber à l'armée de Sambre-et-Meuse;
ils étaient pleins d'attachement pour lui. Desaix, Belliard, Robin et
Zayoncheck ne lui transmettaient pas d'autres sentimens: à Kéné comme
à Fayoum, à Hesney comme à Mansoura, à Cathiëh, à El-A'rych, les
troupes étaient dévouées, satisfaites, et attendaient avec calme les
événemens qui se préparaient.
La situation financière était moins satisfaisante. Le génie manquait
de fonds pour exécuter les travaux qui lui avaient été prescrits, les
corps réclamaient la solde, et l'artillerie, la cavalerie, moyens de
se réparer, de faire face aux rechanges, aux fournitures qui leur
manquaient. L'exigence de ces besoins les rendait faciles à
satisfaire. Kléber l'avait déjà mandé à Menou; la pénurie justifie la
violence: on peut tout exiger lorsqu'on manque de tout. En
conséquence, on imposa le commerce, on pressura les Cophtes, et on
frappa sur les provinces de fortes contributions. Le Caire regorgeait
des blés de la Haute-Égypte, on les céda, on obligea les fournisseurs
à les prendre, on traita à toutes les conditions. On fit des traites
sur la trésorerie nationale, on échangea des grains, on créa des
monopoles, on donna des droits, des cafés en retour des draps, des
médicamens que des maisons d'Europe avaient importés. Ces ressources
se trouvant encore insuffisantes, on eut de nouveau recours aux
Cophtes. Ils avaient fait des bénéfices énormes dans la perception des
impôts; ils refusaient de donner des lumières sur quelques droits
inconnus, on les condamna à verser dans la caisse le montant probable
de ce qu'ils avaient touché, et on leur abandonna le recouvrement du
reste pour une rétribution de 1,500,000 pataques.
Ces divers moyens, joints à la perception du miry, dont Kléber
pressait la rentrée de toutes ses forces, et qu'il appuyait par des
mouvemens de troupes continuels, le mirent promptement en état de
faire face aux différens services. Il put alors se livrer tout entier
aux soins de l'administration. Obligé d'organiser à la hâte, Bonaparte
n'avait pas eu le temps de porter dans toutes les branches l'économie,
la régularité dont elles sont susceptibles. Les combats, d'ailleurs,
s'étaient succédé l'un à l'autre; il ne lui avait pas été possible au
milieu des apprêts, des sacrifices qu'ils entraînent, de remédier aux
abus qui les suivent, d'arrêter les dilapidations qui les
accompagnent. Cette gloire était réservée à son successeur; il se
montra digne de la recueillir. Il améliora la situation des troupes,
pourvut les hôpitaux, veilla à la confection du pain, approvisionna les
forts, soumit toutes les parties du service à une comptabilité sévère.
En même temps il organisait les recrues qu'il avait appelés sous les
drapeaux, disciplinait les noirs que Bonaparte avait tirés de Darfour,
concentrait, assemblait ses moyens, sans se soucier beaucoup de la
cohue qui se formait en Syrie; il en plaisantait même avec Desaix.
Tantôt il lui peignait Joussouf-Pacha perdu dans les sables avec les
quatre-vingt-dix mille hommes qu'il voulait mener droit au Caire;
tantôt il lui annonçait les éléphans du visir, et promettait de lui
organiser une belle division avec laquelle il pourrait goûter le
plaisir de les combattre. Les tentatives auxquelles les côtes étaient
exposées lui paraissaient moins sérieuses encore. La mer était
soulevée par les orages, les croisières n'avaient pu tenir leur
station; de six mois aucun débarquement important ne lui semblait à
craindre.
L'état où se trouvait le Saïd n'était pas plus alarmant. Mourâd-Bey
avait essayé de déboucher au-dessus de Siout et était remonté jusqu'à
El-Ganaïm. Mais atteint presque aussitôt par le chef de brigade
Morand, qui s'était mis à sa suite, il avait été culbuté, rompu,
obligé de se retirer avec précipitation. La rapidité de sa fuite
n'avait pu le soustraire aux coups qui le menaçaient. Son vainqueur
s'était élancé sur sa trace; et traversant avec son infatigable
colonne cinquante lieues de désert en quatre jours, il s'était tout à
coup déployé à la hauteur de Samanhout. Il avait surpris le camp du
bey, taillé ses mameloucks en pièces, pillé ses équipages, enlevé ses
chameaux, et l'avait mis pour long-temps hors d'état de rien
entreprendre.
Les Anglais n'avaient pas été plus heureux devant Cosséir. Embossés
sous le fort, ils avaient accablé nos ouvrages de projectiles, et
jeté, après quatre heures d'une canonnade furieuse leurs chaloupes à
la mer. Nos soldats étaient paisiblement stationnés dans le village;
les embarcations les aperçurent, virèrent de bord et regagnèrent les
frégates. Le feu néanmoins ne se ralentit pas; il continua toute la
nuit; le lendemain les bâtimens qui l'avaient ouvert, changèrent de
position, se mirent à battre le fort en brèche et jetèrent à la côte
un détachement nombreux. Il s'avança, à la faveur de ce déploiement
d'artillerie; et, plus entreprenant que celui de la veille, il marcha
droit à nos positions; mais accueilli par une mousqueterie des plus
vives, il ne put résister au choc et regagna promptement ses chaloupes
en nous abandonnant ses morts et ses blessés. L'escadre ne se tint pas
pour battue: elle redoubla le feu, couvrit le fort d'obus, de boulets,
et quand elle crut nos soldats ébranlés, elle effectua une nouvelle
descente sur une plage qui courait au sud de nos ouvrages. Cette
tentative ne lui réussit pas mieux que celle qu'elle avait déjà
hasardée. Ses troupes, fusillées de front et de flanc par les postes
que le général Donzelot avait embusqués dans les tombeaux, les ravins
qui bordent le désert, furent rompues et obligées de se retirer avec
précipitation.
Cet échec ne fit qu'irriter sa colère. Elle mit ce qui lui restait de
pièces en batterie, tonna, foudroya toute la nuit, et poussa dès le
matin ses embarcations au rivage. La 21e les laissa arriver et fondit
sur elles avec une impétuosité irrésistible. Tout fuit, tout se
dispersa, ou se réfugia à la hâte sous le canon des frégates.
Convaincue de l'inutilité de ses efforts, la flotte s'éloigna à son
tour, et le Saïd n'eut plus d'ennemi qui le menaçât. Restait le
désert; mais nous étions en mesure contre tout ce qui voudrait en
déboucher: la question ne pouvait être ni longue ni douteuse. La
sécurité du général était entière, il pouvait faire face sur tous les
points. C'était bien juger des hommes et des choses; malheureusement
Kléber ne s'en rapportait pas toujours à ses inspirations. Grand, bien
pris, de taille héroïque, il avait, comme la plupart des hommes à
haute stature, une disposition singulière à se laisser conduire. Du
reste, irascible, amer, inconsidéré dans ses propos, il s'engageait
par ses imprudences même, et s'attachait aux images grotesques ou
obscènes dont il revêtait ses saillies. Ce défaut assez léger eut des
résultats fâcheux.
Le manque de formes qui avait été si vivement senti à Rosette n'avait
pas fait au Caire des blessures moins profondes. Deux hommes surtout
en avaient été singulièrement affectés: placés l'un et l'autre à la
tête de l'administration, ils croyaient avoir acquis des droits à
l'intimité de Bonaparte. Dugua avait commandé, régi la colonie pendant
que son général combattait sur les bords du Jourdain, et avait reçu
ses félicitations sur la manière énergique et sage dont il avait
dissipé les rassemblemens, fait régner l'ordre au milieu d'un peuple
travaillé dans tous les sens. Sa pénétration n'avait malheureusement
pas égalé sa vigilance: il avait repoussé les bruits qui couraient sur
le départ, et traité de factieux ceux qui les propageaient. Ce
malencontreux ordre du jour, donné au moment même où le général
mettait sous voile lui faisait monter le rouge au visage: il s'en
voulait, se plaignait d'avoir été pris pour dupe, et ne se refusait
aucun des propos que suggère le dépit. Emporté, mais juste et peu fait
pour la haine, il fût bientôt revenu à des idées plus calmes; il eût
senti que le général ne pouvait divulguer un secret qui déjà
transpirait de toutes parts, et compromettre par une vaine confidence
une entreprise où il y allait de sa liberté: occupé d'ailleurs comme
il était de médailles, d'administration, il eût bientôt oublié ce
désagrément et fût resté inoffensif s'il eût été abandonné à lui-même.
Il n'en était pas ainsi de Poussielgue; ce financier était blessé dans
son illusion la plus chère, celle qu'il était indispensable au général
en chef. Souple, adroit, habile à flatter les cheiks, à démêler les
artifices dans lesquels s'enveloppaient les Cophtes, il avait rendu à
l'armée des services qu'on ne pouvait méconnaître; mais aussi vain que
laborieux, aussi implacable que désintéressé, tout en convenant que
Bonaparte avait eu de justes motifs de repasser en France, il se
récriait avec amertume sur le mystère qu'il lui avait fait. Il ne
pouvait lui pardonner d'avoir caché sa résolution «à des hommes à qui
il devait beaucoup; qui avaient toujours justifié sa confiance, et
qu'il laissait chargés du fardeau du gouvernement. Le général Dugua et
lui avaient beaucoup à s'en plaindre; il les avait joués.» Voilà les
hauts griefs auxquels les intérêts de la France allaient être
sacrifiés; les nobles inspirations qu'allait recevoir Kléber. Par
malheur pour sa gloire, ce général connaissait trop peu l'Égypte;
blessé devant Alexandrie, il avait passé dans cette place tout le
temps de la conquête, et n'en était sorti que pour faire la campagne
de Syrie. Au retour, il était allé prendre le commandement de
Damiette, était resté sur la lisière du désert, et n'avait vu du Delta
que la partie la moins cultivée. Il était prévenu, n'avait qu'une idée
confuse des ressources qu'offrait la colonie, et se trouvait dans une
situation d'esprit propre à recevoir les impressions les plus
fâcheuses. Poussielgue ne les lui ménagea pas: il lui peignit
l'incertitude des rentrées, l'exiguïté de recouvremens, lui mit sous
les yeux les anticipations qu'on avait faites, les fournitures dont
on devait compte aux provinces; et passant aux besoins de l'armée, il
lui montra une disproportion énorme entre la recette et la dépense, un
déficit qui devait s'accroître dans une proportion rapide. Dugua ne
lui présenta pas la situation des corps sous un point de vue plus
favorable; les uns manquaient de vêtemens, les autres n'avaient pas
d'armes; ils n'offraient tous, sur la vaste surface où ils étaient
disséminés, qu'un réseau sans consistance, qu'une série de postes
isolés qu'on pouvait forcer sur tous les points.
Ce sombre tableau, assaisonné de plaintes, d'accusations, rendit
Kléber à ses sarcasmes. Il se déchaîna de nouveau contre Bonaparte,
déprécia ses travaux, attaqua ses conceptions et n'épargna pas même
l'expédition, pour laquelle cependant il avait failli se brouiller
avec Moreau, parce que Moreau ne l'approuvait pas. Il ne tarda pas à
recueillir le fruit de ces imprudences. On souffrait, le général qui
avait arboré le drapeau tricolore sur les minarets du Caire était
peut-être déjà dans les mains des Anglais; on accueillit, on propagea
les propos échappés à la colère, et Kléber vit bientôt revenir à lui
les préventions, les défiances qu'il avait semées. Ce concert, cette
unanimité lui imposa; il crut l'armée découragée, et prit pour
l'opinion des troupes celle qu'il avait faite à son état-major. Il
essaya, dans sa perplexité, de renouer les ouvertures qui avaient été
faites au visir; il lui adressa une lettre où tout en paraphrasant
celle que Bonaparte avait précédemment écrite, il résumait assez bien
la question, et l'établissait sur de justes bases. Cette démarche
était sage, mais il n'eut pas la patience d'en attendre le résultat.
Toujours emporté par la fougue de son caractère, il voulut mettre les
troupes dans le secret des négociations, et ne craignit pas de
réveiller des souvenirs qu'il eût dû étouffer avec soin. L'armée était
rassemblée pour célébrer l'anniversaire de la fondation de la
République; il la harangua avec feu, et termina sa brillante
allocution par ces mots: «Vos drapeaux, braves compagnons d'armes, se
courbent sous le poids des lauriers, et tant de travaux demandent un
prix; encore un moment de persévérance, vous êtes près d'atteindre et
d'obtenir l'un et l'autre: encore un moment et vous donnerez une paix
durable au monde après l'avoir combattu.» Cet appel fut entendu et la
pensée du général pénétrée. Dès-lors il ne fut plus question des
avantages que présentait l'Égypte, mais des difficultés, des obstacles
qu'offrait l'occupation. Jetés en effet au milieu d'une population
ennemie, pressés entre les sables et les flots, sans communication
avec la France, sans armes, sans recrues, comment se maintenir;
comment résister? Le visir s'avançait par le désert, les Anglais
menaçaient les côtes, les Russes avaient franchi le détroit, les
mameloucks se reformaient, les cipayes étaient en marche: pouvait-on se
promettre d'arrêter des masses aussi formidables, de faire tête à des
bataillons aussi nombreux? Qu'opposer à ce déluge d'hommes? les
fortifications, les ouvrages qui ceignaient le Delta; mais ces
chétives constructions de palmiers et de boue étaient à peine
achevées: les troupes? mais elles étaient exténuées, harassées de
fatigue et de misère, hors d'état de recevoir le choc qui se
préparait. D'ailleurs, où se procurer des armes? où trouver des
munitions? et quand rien de tout cela ne manquerait, où puiser, à
qu'elle caisse recourir pour animer, vivifier les services? Quels
fonds avait laissés Bonaparte? quelle ressource? quels moyens
n'avait-il pas épuisés? L'Égypte méritait-elle d'ailleurs qu'on mît
tant d'obstination à la disputer au turban? elle était dépourvue de
bois, elle manquait de fer, de combustibles; elle était loin d'avoir
l'importance qu'on avait cru, et coûterait plus à la France qu'elle ne
lui rendrait. Kléber avait trop de lumières pour le croire; mais après
avoir donné le signal du décri, il avait fini par être subjugué par
l'opinion que ses imprudences avaient faite. Il accueillit toutes ces
exagérations, tous ces faux aperçus qu'il confondit plus tard à
Héliopolis, et en forma un exposé qu'il adressa au Directoire comme un
tableau de la situation des affaires en Égypte.
On ne peut reproduire l'accusation sans la faire suivre de la défense.
Je joindrai, à chacun des griefs qu'énonce Kléber, les observations
que lui oppose Napoléon. Le lecteur passera des imputations de l'un,
aux réponses de l'autre; il aura sous les yeux les exposés
contradictoires: il jugera.
Au quartier-général du Caire, le 4 vendém., an VIII (26 sept. 1799).
KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, etc., AU DIRECTOIRE.
CITOYENS DIRECTEURS,
«Le général en chef Bonaparte est parti pour la France, le 6 fructidor
au matin, sans avoir prévenu personne. Il m'avait donné rendez-vous à
Rosette le 7; je n'y ai trouvé que ses dépêches. Dans l'incertitude si
le général a eu le bonheur de passer, je crois devoir vous envoyer
copie et de la lettre par laquelle il me donna le commandement de
l'armée, et de celle qu'il adressa au grand-visir à Constantinople,
quoiqu'il sût parfaitement que ce pacha était déjà arrivé à Damas.»
_Observations de Napoléon._--Le grand-visir était à la fin d'août
à Érivan, dans la Haute-Arménie; il n'avait avec lui que cinq
mille hommes. Le 22 août, on ignorait en Égypte que ce premier
ministre eût quitté Constantinople; l'aurait-on su, qu'on y
aurait attaché fort peu d'importance. Au 26 septembre, lorsque
cette lettre était écrite, le grand-visir n'était ni à Damas ni à
Alep, il était au-delà du Taurus.
«Mon premier soin a été de prendre une connaissance exacte de la
situation actuelle de l'armée.
«Vous savez, citoyens Directeurs, et vous êtes à même de vous faire
représenter l'état de ses forces à son entrée en Égypte. Elle est
réduite de moitié, et nous occupons tous les points capitaux du
triangle des cataractes à d'El-A'rych, d'El-A'rych à Alexandrie, et
d'Alexandrie aux cataractes.»
L'armée française était de trente mille hommes au moment du
débarquement en Égypte, en 1798; puisque le général Kléber
déclare qu'elle était réduite de moitié au 26 septembre 1799,
elle était donc de quinze mille hommes. Ceci est une fausseté
évidente, puisque les états de situation de tous les chefs de
corps, envoyés au ministre de la guerre, datés du 1er septembre,
portaient la force de l'armée à vingt-huit mille hommes, sans
compter les gens du pays. Les états de l'ordonnateur Daure
faisaient monter la consommation à trente-cinq mille hommes, y
compris les abus, les auxiliaires, les rations doubles, les
femmes et les enfants; les états du payeur Estève, envoyés à la
trésorerie, faisaient monter l'armée à vingt-huit mille hommes.
Comment, dira-t-on, la conquête de la Haute et Basse-Égypte, de
la Syrie; les maladies, la peste, n'avaient fait périr que quinze
cents hommes? Non, il en a péri quatre mille cinq cents; mais,
après son débarquement, l'armée fut augmentée de trois mille
hommes, provenant des débris de l'escadre de l'amiral Brueix.
Voulez-vous une autre preuve tout aussi forte: c'est qu'au mois
d'octobre et de novembre 1801, deux ans après, il a débarqué en
France vingt-sept mille hommes venant d'Égypte, sur lesquels
vingt-quatre mille appartenaient à l'armée: les autres étaient
des mameloucks et des gens du pays. Or, l'armée n'avait reçu
aucun renfort, si ce n'est un millier d'hommes partis par les
trois frégates _la Justice_, _l'Égyptienne_, _la Régénérée_, et
une douzaine de corvettes ou d'avisos qui arrivèrent dans cet
intervalle.
En 1800 et 1801, l'armée a perdu quatre mille huit cents hommes,
soit de maladie, soit dans la campagne contre le grand-visir,
soit à celle contre les Anglais, en 1801. Deux mille trois cents
hommes ont en outre été faits prisonniers dans les forts
d'Aboukir, Julien, Rahmaniëh, dans le désert avec le colonel
Cavalier, sur le convoi de djermes, au Marabou; mais ces troupes,
ayant été renvoyées en France, sont comprises dans le nombre des
vingt-sept mille cinq cents hommes qui ont opéré leur retour.
Il résulte donc de cette seconde preuve, qu'au mois de septembre
1799, l'armée était de vingt-huit mille cinq cents hommes,
éclopés, vétérans, hôpitaux, etc., tout compris.
«Cependant il ne s'agit plus comme autrefois de lutter contre quelques
hordes de mameloucks découragés; mais de combattre et de résister aux
efforts réunis de trois grandes puissances: la Porte, les Anglais et
les Russes.