sur le bord du Nil, et que ses chameaux font de l'eau. Il fait presser
la marche; bientôt ses éclaireurs lui annoncent que l'on voit des
chameaux qui rentrent dans le désert, que les ennemis sont au pied de
la montagne, et paraissent protéger leur convoi.
Le général Davoust forme sa cavalerie sur deux lignes, et s'avance
avec rapidité sur les mameloucks, qui d'abord ont l'air de se retirer;
mais tout à coup ils font volte-face, et fournissent une charge
vigoureuse sous le feu meurtrier du 15e de dragons. Plusieurs
mameloucks tombent sur la place. Le chef d'escadron Fontelle est tué
d'un coup de sabre. Osman-Bey a son cheval tué sous lui; il est
lui-même dangereusement blessé. Le 22e de chasseurs à cheval se
précipite avec impétuosité sur l'ennemi. On combat corps à corps; le
carnage devient affreux; mais malgré la supériorité des armes et du
nombre, les mameloucks sont forcés d'abandonner le champ de bataille,
où ils laissent un grand nombre des leurs et plusieurs kiachefs; ils
se retirent rapidement vers leurs chameaux, qui, pendant le combat,
avaient continué leur route dans le désert.
Parmi les beaux traits qui ont honoré cette mémorable journée, on
remarque celui de l'aide-de-camp du général Davoust, le citoyen
Montleger, qui, blessé dans le fort du combat, et ayant eu son cheval
tué sous lui, se saisit du cheval d'un mamelouck et sortit ainsi de la
mêlée.
Osman-Bey se retire dans l'intérieur des déserts sur la route de
Cosséir, près d'une citerne nommée la Kuita. Il était à présumer que,
ne pouvant y vivre qu'avec beaucoup de difficultés, il reviendrait
vers Radesie, et passerait même sur la rive gauche, dans un village
qui lui appartenait près d'Etfou. En conséquence le général Desaix
envoie dans ce village un détachement de cent soixante hommes de la
21e légère, commandés par son aide-de-camp Clément. Le 26, le général
Davoust rentre à Hesney; et, le 27, Desaix part de cette ville pour
Kous. Il laisse à Hesney une garnison de deux cents hommes du 61e et
du 88e, sous les ordres du citoyen Binot, aide-de-camp du général
Friant, qui, avec les mêmes troupes, avait conduit un fort convoi à
Sienne.
Le général Desaix se mettait en route lorsqu'il reçut des dépêches du
chef de brigade Conroux, commandant la colonne mobile que le général
Friant avait envoyée, le 18 pluviôse, vers Kéné, à la poursuite des
Arabes d'Yamb'o. Le chef de ces Arabes, qui se tenait caché dans les
environs de Kéné, voyant que les habitans leur fournissaient peu de
vivres, qu'ils manquaient de moyens pour retourner à Cosséir, et
qu'il fallait se faire des ressources pour gagner le temps de
l'arrivée du 2e convoi qu'il attendait, avait formé le projet
d'enlever Kéné. En conséquence, le 24 pluviôse, à onze heures du soir,
tous les postes de la 61e sont attaqués en même temps par les Arabes,
qui avaient entraîné dans leurs rangs une foule de paysans. Aussitôt
les troupes sont sous les armes, elles marchent à l'ennemi et le
culbutent de toutes parts.
Le chef de brigade Conroux, jeune officier plein d'ardeur,
d'intelligence et d'activité, en se portant d'un point de la ligne à
l'autre, reçoit sur la tête un coup de pique qui l'étend par terre.
Ses grenadiers se précipitent autour de lui et l'emportent sans
connaissance, jurant tous de le venger. La vive défense que la colonne
avait opposée aux attaques de l'ennemi l'avait forcé de se retirer. La
nuit était fort obscure, et l'on attendait avec impatience le lever de
la lune pour le poursuivre. Le chef de bataillon Dorsenne, qui
commandait la place, veillait avec le plus grand soin à sa défense, et
se disposait à continuer l'action que la nuit avait suspendue. À peine
les mesures sont-elles prises, que les ennemis reviennent en foule, en
poussant des hurlemens épouvantables. Après avoir été reçus comme la
première fois, par une fusillade extrêmement vive, ils sont chargés
avec tant d'impétuosité, qu'ils sont mis à l'instant dans une déroute
complète. On les poursuit pendant des heures entières. En fuyant, deux
à trois cents de ces malheureux se jettent dans un enclos de
palmiers, où, malgré les feux de demi-bataillon que fait diriger
contre eux le chef de bataillon Dorsenne, ils s'acharnent à se
défendre jusqu'au dernier.
On estime à plus de trois cents hommes tués la perte de l'ennemi dans
cette affaire, qui n'a coûté au vainqueur que trois blessés au nombre
desquels se trouve le chef de bataillon Dorsenne, dont la conduite
mérite les plus grands éloges.
Ce n'est que quelques heures après ce combat, que, malgré toute la
diligence qu'il avait faite, on vit arriver à Kéné le général Friant,
avec le 7e de hussards.
Le général Desaix, parti le 27 de Hesney, était arrivé, le 24 pluviôse
à Kous, avec les 14e et 18e régimens de dragons; il avait détaché à
quelques lieues les 15e et 20e, sous les ordres du chef de brigade
Pinon, vers Salamié, point extrêmement important, et qui est un
débouché de la Kuita. Il ordonne que l'on s'occupe partout avec
activité de la levée des chevaux, et de la perception des impôts en
argent, dont on avait le plus grand besoin.
Après le combat de Kéné, les Arabes d'Yamb'o s'étaient retirés dans
les déserts d'Aboumana; leur chérif Hassan, fanatique exalté et
entreprenant, les entretenait dans l'espoir d'exterminer les
_infidèles_ aussitôt que les renforts qu'il attendait seraient
arrivés. Provisoirement il mettait tout en oeuvre pour soulever les
vrais croyans de la rive droite. À sa voix toutes les têtes
s'échauffent, tous les bras s'arment; déjà une multitude d'Arabes est
accourue à Aboumana, des mameloucks fugitifs et sans asile s'y rendent
également. L'orage grossit, et les belliqueux habitans de la rive
droite vont éprouver à leur tour ce que peut la valeur française.
Le 29 pluviôse, le général Friant arrive près d'Aboumana, qu'il trouve
rempli de gens armés. Les Arabes d'Yamb'o sont en avant rangés en
bataille. Ses grenadiers le sont déjà en colonne d'attaque, commandée
par le chef de brigade Conroux. Après avoir reçu plusieurs coups de
canon, et à l'approche des grenadiers, la cavalerie et les paysans
prennent la fuite, mais les Arabes tiennent bon. Le général Friant
forme alors deux colonnes pour tourner le village, et leur enlever
leurs moyens de retraite. Ils ne peuvent résister au choc terrible des
grenadiers; ils se jettent dans le village, où ils sont assaillis et
mis en pièces. Cependant une autre colonne, commandée par le citoyen
Silly, chef de brigade commandant la 88e poursuivait les fuyards; les
soldats y mirent tant d'acharnement, qu'ils s'enfoncèrent cinq heures
de marche dans les déserts, et arrivèrent au camp des Arabes d'Yamb'o;
fort heureusement ils y trouvèrent, avec beaucoup d'effets de toute
espèce, de l'eau et du pain. Le général Friant ne voyait point revenir
cette colonne; son inquiétude était extrême et augmentait à chaque
instant; il pensait que si elle ne se perdait pas dans les immenses
plaines de déserts où elle s'était jetée, au moins perdrait-elle
beaucoup de soldats, que la faim et surtout la soif auraient
accablés. Mais quelle fut sa surprise de les voir revenir frais et
chargés de butin! Un Arabe que l'on avait fait prisonnier en entrant
dans le désert, avait conduit la colonne au camp de l'ennemi.
Les Arabes d'Yamb'o ont perdu, dans cette journée, quatre cents morts,
et ont eu beaucoup de blessés. Une grande quantité de paysans ont été
tués dans les déserts; les Français n'ont eu que quelques blessés.
Après le combat d'Aboumana, le général Friant continue sa route vers
Girgé, où il arrive le 3 ventôse. Il y laisse un bataillon de la 88e
sous les ordres du chef de brigade Morand, et deux jours après, il se
porte à Farchoute, d'où il renvoie les deux bataillons de la 61e à
Kéné. Dans cet intervalle, le général Belliard écrivit à Desaix,
qu'ayant appris que Mourâd-Bey avait fait un mouvement pour se
rapprocher de Sienne, il avait marché à lui, et l'avait forcé de
rentrer dans le mauvais pays de Bribe. Quelques jours après, ce
général manda que plusieurs kiachefs et une centaine de mameloucks
s'étaient jetés dans les déserts de la rive droite pour éviter Sienne,
et allaient rejoindre Osman-Bey Hassan à la Kuita. Le détachement que
Desaix avait à Etfou les vit; mais il se mit vainement à leur
poursuite.
D'autres avis apprirent que Mahamet-Bey-Él-Elphi séparé de son armée,
par l'effet d'une charge de cavalerie, le jour de la bataille de
Samanhout, après avoir passé quelque temps dans les oasis au-dessus
d'Ackmin, s'était rendu à Siout, où il levait de l'argent et des
chevaux, et que les tribus arabes de Coraïm et Benouafi l'aidaient
dans ses projets.
Enfin Desaix fut encore informé que les beys Mourâd, Hassan et
plusieurs autres, à la tête de sept à huit cents chevaux et beaucoup
de Nubiens, avaient paru tout à coup devant Hesney, le 7 à la pointe
du jour; que son aide-de-camp, le citoyen Clément, à la tête de son
détachement de cent soixante hommes de la 21e, était sorti d'Hesney,
et avait présenté la bataille à cet immense rassemblement qui avait
été intimidé par l'audace et la valeur qu'on lui opposait; qu'il les
avait harcelés pendant une heure; que les ennemis avaient préféré la
fuite au combat, et avaient forcé de marche sur Arminte.
Tous ces rapports réunis, et le bruit général du pays, firent juger au
général Desaix que le point de ralliement des ennemis était à Siout:
en conséquence, il rassemble ses troupes, ordonne au général Belliard,
qui était descendu de Sienne à la suite des mameloucks, de laisser une
garnison de quatre cents hommes à Hesney, et de continuer à descendre
en observant bien les mouvemens des Arabes d'Yamb'o, qu'il doit
combattre partout où il les rencontrera.
Le 12, le général Desaix passe le Nil et se porte sur Farchoute, où il
arrive le 15, laissant un peu derrière lui la djerme armée _l'Italie_,
et plusieurs barques chargées de munitions et de beaucoup d'objets
d'artillerie. _L'Italie_, portait des blessés, quelques malades, les
munitions de la 61e demi-brigade, et quelques hommes armés.
Il marche rapidement sur Siout, pour ne pas donner le temps à
Mourâd-Bey de se réunir à Elphi-Bey, et les combattre, si déjà cette
réunion était opérée. Sur la route, il apprend près de Girgé, qu'à
leur passage les troupes de Mourâd-Bey étaient parvenues à faire
soulever un nombre infini de paysans, toujours prêts à combattre les
Français dès qu'ils faisaient un mouvement pour descendre; que ces
paysans sont commandés par des principaux cheiks du pays, entre autres
par un mamelouck brave et vigoureux, et qu'ils sont à quelques lieues
de l'armée française.
COMBAT DE SOUHAMA.
Dès que l'on vit paraître les ennemis, le général Friant forma trois
gros corps de troupes pour les envelopper et les empêcher de gagner le
désert. Cette manoeuvre eut un succès complet: en un instant mille de
ces rebelles sont tués ou noyés; le reste a beaucoup de peine à
s'échapper, et ne fait sa retraite qu'à travers une grêle de balles.
Le général Friant ne perdit pas un homme dans ce combat, à la suite
duquel on prit cinquante chevaux, que leurs maîtres avaient abandonnés
pour se jeter à la nage. Le lendemain de cette affaire, les
mameloucks furent poursuivis de si près, que Mourâd-Bey se décida à
faire route vers Elouâh, n'emmenant que cent cinquante hommes avec
lui. Les autres s'enfoncèrent un peu plus dans le désert, et firent
route vers Siout, où le général Desaix arriva peu de temps après eux.
À son approche, Elphi-Bey avait repassé le fleuve et était retourné
dans la petite oasis d'Ackmin; quelques kiachefs et mameloucks de
Mourâd-Bey l'y suivirent, ainsi qu'Osman-Bey Cherkâoui; les autres se
jetèrent dans les déserts, au-dessus de Bénéadi, où ils éprouvèrent
les horreurs de la faim; beaucoup désertèrent et vinrent à Siout;
d'autres préférèrent se cacher dans les villages, où, pour vivre, ils
vendirent leurs armes: ils se sont depuis réunis aux Français.
Cependant le chérif Hassan venait de recevoir un second convoi qui le
renforçait de quinze cents hommes; les débris du premier le
rejoignent. À peine sont-ils réunis, qu'il apprend que le général
Desaix a laissé des barques en arrière, qu'un vent du nord, très
violent, les empêche de descendre, et qu'avec des peines infinies
elles n'ont pu venir qu'à la hauteur du village de Benout, dont il
n'est qu'à une lieue et demie. Sur-le-champ il en prévient Osman-Bey
Hassan à la Kuita, se met en marche et arrive sur le Nil; aussitôt les
barques sont attaquées par une forte fusillade; _l'Italie_ répond par
une canonnade terrible, et cent Arabes d'Yamb'o restent morts. Les
ennemis viennent à bout de s'emparer des petites barques, mettent à
terre les munitions de guerre et les objets d'artillerie dont ils
jugent avoir besoin, les remplissent de monde et courent à l'abordage
sur _l'Italie_. Alors le commandant de cette djerme, le courageux
Morandi redouble ses décharges à mitraille; mais ayant déjà un grand
nombre de blessés à son bord, et voyant beaucoup de paysans qui vont
l'attaquer de la rive gauche, il croit trouver son salut dans la
fuite: il met à la voile, il avait peu de monde pour servir ses
manoeuvres; le vent était très fort, sa djerme échoue. Alors les
ennemis abordent de tous côtés; l'intrépide Morandi a refusé de se
rendre, il n'a plus d'espoir: il met le feu aux poudres de son
bâtiment et se jette à la nage. Dans le moment il est assailli par une
grêle de balles et de pierres, et expire dans les tourmens. Tous les
malheureux Français qui échappèrent aux flammes de _l'Italie_, sont
massacrés par les fanatiques et cruels habitans d'Yamb'o. Cet avantage
avait doublé l'espoir du chérif; déjà il avait annoncé la destruction
des Français comme certaine; il y avait, disait-il, un petit corps
d'infidèles près de lui, qu'il allait écraser.
COMBAT DE COPTHOS.--ASSAUT DU VILLAGE ET DE LA MAISON FORTIFIÉE DE
BENOUT.
Le 18 au matin, le général Belliard, après avoir passé le Nil à
El-Kamouté, arrive près de l'ancienne Copthos. À l'instant, il
aperçoit déboucher tambour battant et drapeaux déployés, trois
colonnes nombreuses d'infanterie, et plus de trois à quatre cents
mameloucks, dont le nombre venait d'augmenter par l'arrivée de
Hassan-Bey Jeddâoui, qui avait passé le Nil à Etfou.
Le général fait former son carré (il n'avait qu'une pièce de canon de
3). Une des colonnes ennemies, la plus considérable, composée d'Arabes
d'Yamb'o, s'approche; l'audace est peinte dans sa marche. À la vue des
tirailleurs français, le fanatique Hassan entre dans une sainte
fureur, et ordonne à cent de ses plus braves de se jeter sur ces
infidèles et de les égorger. Au lieu d'être épouvantés, les
tirailleurs se réunissent, et les attendent de pied ferme. Alors
s'engage un combat corps à corps, et dont le succès restait incertain,
lorsqu'une quinzaine de dragons du 20e chargent à bride abattue,
séparent les combattans, sabrent plusieurs Arabes d'Yamb'o, pendant
que les chasseurs reprennent leurs armes, et taillent en pièces tous
les autres. Plus de cinquante Arabes d'Yamb'o restent sur la place.
L'adjudant-major Laprade en tue deux de sa main; deux drapeaux de la
Mecque sont pris.
Pendant cette action, des coups de canon bien dirigés empêchaient le
chérif de donner des secours à ses éclaireurs, et faisaient rebrousser
chemin aux deux autres colonnes; mais les mameloucks avaient tourné le
carré, et feignaient de vouloir le charger en queue: on détache
vingt-cinq tirailleurs qui les contiennent long-temps.
Le général Belliard fait continuer la marche, et, après avoir passé
plusieurs fossés et canaux défendus et pris de suite, il arrive près
de Benout. Le canon tirait déjà sur les tirailleurs; Belliard
reconnaît la position des ennemis, qui avaient placé quatre pièces de
canon de l'autre côté d'un canal extrêmement large et profond; il fait
former les carabiniers en colonne d'attaque, et ordonne que l'on
enlève ces pièces au moment où le carré passerait le canal, et
menacerait de tourner l'ennemi.
En effet, on bat la charge, et les pièces allaient être enlevées par
les carabiniers, lorsque les mameloucks, qui avaient rapidement fait
un mouvement en arrière, se précipitent sur eux à toute bride. Les
carabiniers ne sont point étonnés; ils s'arrêtent et font une décharge
de mousqueterie si vive, que les mameloucks sont obligés de se retirer
promptement, laissant plusieurs hommes et chevaux sur la place; les
carabiniers se retournent, se jettent à corps perdu sur les pièces, y
massacrent une trentaine d'Arabes d'Yamb'o, les enlèvent et les
dirigent sur les ennemis qui se jettent dans une mosquée, dans une
grande barque, dans plusieurs maisons du village, surtout dans une
maison de mameloucks dont ils avaient crénelé les murailles, et où ils
avaient tous leurs effets et leurs munitions de guerre et de bouche.
Alors le général Belliard forme deux colonnes, l'une destinée à serrer
de très près la grande maison, l'autre à entrer dans le village, et à
enlever de vive force la mosquée, et toutes les maisons où il y aurait
des ennemis. Quel combat et quel spectacle! Les Arabes d'Yamb'o font
feu de toutes parts; les Français entrent dans la barque, et mettent à
mort tout ce qui s'y trouve. Le chef de brigade Eppler, excellent
officier, et d'une bravoure distinguée, commandait dans le village; il
veut entrer dans la mosquée, il en sort un feu si vif qu'il est obligé
de se retirer. Alors on embrase cette mosquée, et les Arabes d'Yamb'o,
qui la défendent, y périssent dans les flammes; vingt autres maisons
subissent le même sort; en un instant le village ne présente que des
ruines, et les rues sont comblées de morts. Jamais on n'a vu un pareil
carnage.
La grande maison restait à prendre; Eppler se charge de cette
expédition. Par toutes les issues on arrive à la grande porte; les
sapeurs de la demi-brigade la brisent à coups de hache, pendant que
les sapeurs de la ligne faisaient crouler la muraille du flanc gauche,
et que des chasseurs mettaient le feu à une petite mosquée attenante à
la maison, et où les ennemis avaient renfermé leurs munitions de
guerre. Les poudres prennent feu; vingt-cinq Arabes d'Yamb'o sautent
en l'air, et le mur s'écroule de toutes parts. Aussitôt Eppler réunit
ses forces sur ce point, et, malgré les prodiges de valeur de ces
fanatiques forcenés, qui, le fusil dans la main droite, le sabre dans
les dents, et nus comme des vers, veulent en défendre l'entrée, il
parvient à se rendre maître de la grande cour; alors la plupart vont
se cacher dans des réduits où ils sont tués quelques heures après.
Les Arabes d'Yamb'o ont eu, dans cette sanglante journée, douze cents
hommes tués et un grand nombre de blessés; les Français ont repris
toutes leurs barques excepté _l'Italie_, neuf pièces de canon, et deux
troupeaux. Le chérif Hassan a été trouvé parmi les morts. De son côté,
le général Belliard a eu une trentaine de morts et autant de blessés.
Du nombre des premiers se trouve le citoyen Bulliand, capitaine des
carabiniers, officier du plus grand mérite.
Ce n'est qu'après les combats de Copthos et de Benout, que le général
Desaix reçut, pour la première fois depuis son départ de Kouhé, des
nouvelles du général Belliard, dont les Arabes d'Yamb'o interceptaient
les lettres; il mandait que les chasseurs n'avaient plus que
vingt-cinq cartouches chacun; qu'il n'avait plus un seul boulet à
tirer, et seulement une douzaine de coups de canon à mitraille, qu'il
était nécessaire de l'approvisionner le plus promptement possible, vu
que les mameloucks d'Hassan et d'Osman Hassan, et les Arabes d'Yamb'o
venaient de redescendre à Birambra.
Desaix rassemble aussitôt tout ce qu'il peut de munitions de guerre,
les charge sur des barques de transport, passe le Nil le 28 ventôse,
et se met en marche pour accompagner le convoi. Les ennemis étaient
battus, mais non détruits. Pour arriver à ce but, le général Desaix
croit devoir adopter un système de colonnes successives, de manière à
forcer l'ennemi à rester dans les déserts, ou du moins à faire de très
grandes marches pour arriver dans le pays cultivé.
Le 10 germinal, il arrive à Kéné, ravitaille les troupes du général
Belliard; et, le 11, se met en marche pour aller combattre les
ennemis, qui, depuis deux jours, étaient postés à Kouhé.
À son approche, ils rentrent dans les déserts et se séparent.
Hassan-Bey et Osman-Bey vont à la Kuita, et le chérif descend vers
Aboumana, où était déjà Osman-Bey Cherkâoui; mais six à sept cents
habitans d'Yamb'o et de Jedda l'abandonnent et retournent à Cosséir.
Le général Belliard est envoyé, avec la 21e et le 20e de dragons, au
village d'Adjazi, principal débouché de la Kuita, et le général
Desaix, avec les deux bataillons de la 61e le 7e de hussards et le 18e
de dragons, se rend à Birambra, autre débouché de la Kuita, et où il y
a une bonne citerne. Par ce moyen les ennemis ne pouvaient sortir des
déserts, sans faire quatre jours de marche extrêmement pénible. Le
général Belliard a l'ordre de rassembler des chameaux pour porter de
l'eau, et de marcher à la Kuita, laissant un fort détachement à
Adjazi. Hassan et Osman eurent avis de ces préparatifs et partirent.
Le 12, à onze heures du soir, ils arrivèrent à la hauteur du général
Desaix dans les déserts; un de leurs déserteurs l'en prévint, et
ajouta que leur intention était de rejoindre les Arabes d Yamb'o. Il
donne de suite avis de ce mouvement au général Belliard, qui envoie
pour le relever un détachement de sa brigade, tandis qu'à travers les
déserts, le général Desaix se met en marche, le 25, pour Kéné, où il
avait laissé trois cents hommes.
Après une heure de marche environ, un des hussards qui étaient en
éclaireurs, annonce les mameloucks. L'adjudant-général Rabasse qui
commande l'avant-garde, prévient le général Davoust, et s'avance pour
mieux reconnaître l'ennemi et soutenir ses éclaireurs qui déjà étaient
chargés. Bientôt il l'est lui-même, et soutient le choc avec une
bravoure et une intelligence admirable, mais le nombre l'accable; et,
quoique culbuté avec son cheval, il se retire sans perte sur le corps
de bataille où le général Desaix venait d'arriver; l'ordre est
aussitôt donné à l'infanterie d'avancer, et à la cavalerie de prendre
position sur un monticule extrêmement escarpé, pour y attendre et
recevoir la charge; mais on ne peut parvenir à l'y placer. Une grande
valeur animait le chef de brigade Duplessis; il désirait depuis
long-temps trouver l'occasion de se signaler. Il ne peut voir arriver
de sang-froid l'ennemi, et son courage impatient lui fait oublier
l'exécution des ordres qu'il a reçus; il se porte, à quinze pas en
avant de son régiment, et fait sonner la charge. Il se précipite au
milieu des ennemis, et y fait des traits de la plus grande valeur;
mais il a son cheval tué, et l'est bientôt lui-même d'un coup de
trombon. Sa mort jette un peu de désordre; le général Davoust est
forcé de faire avancer la ligne des dragons. Ces braves, commandés par
le chef d'escadron Bouvaquier, chargent si impétueusement les
mameloucks, qu'ils les obligent de se retirer en désordre et
d'abandonner le champ de bataille.
L'infanterie et l'artillerie n'avançaient que lentement et péniblement
dans le sable; tout était fini quand elles arrivèrent.. Cette affaire,
dans laquelle les mameloucks ont eu plus de vingt morts et beaucoup de
blessés, parmi lesquels Osman Hassan, a coûté aux Français plusieurs
officiers, entr'autres l'intrépide Bouvaquier, chef d'escadron,
plusieurs soldats tués et quelques blessés.