Le 24, à la pointe du jour, le général apprend qu'Osman-Bey Hassan est

sur le bord du Nil, et que ses chameaux font de l'eau. Il fait presser

la marche; bientôt ses éclaireurs lui annoncent que l'on voit des

chameaux qui rentrent dans le désert, que les ennemis sont au pied de

la montagne, et paraissent protéger leur convoi.

Le général Davoust forme sa cavalerie sur deux lignes, et s'avance

avec rapidité sur les mameloucks, qui d'abord ont l'air de se retirer;

mais tout à coup ils font volte-face, et fournissent une charge

vigoureuse sous le feu meurtrier du 15e de dragons. Plusieurs

mameloucks tombent sur la place. Le chef d'escadron Fontelle est tué

d'un coup de sabre. Osman-Bey a son cheval tué sous lui; il est

lui-même dangereusement blessé. Le 22e de chasseurs à cheval se

précipite avec impétuosité sur l'ennemi. On combat corps à corps; le

carnage devient affreux; mais malgré la supériorité des armes et du

nombre, les mameloucks sont forcés d'abandonner le champ de bataille,

où ils laissent un grand nombre des leurs et plusieurs kiachefs; ils

se retirent rapidement vers leurs chameaux, qui, pendant le combat,

avaient continué leur route dans le désert.

Parmi les beaux traits qui ont honoré cette mémorable journée, on

remarque celui de l'aide-de-camp du général Davoust, le citoyen

Montleger, qui, blessé dans le fort du combat, et ayant eu son cheval

tué sous lui, se saisit du cheval d'un mamelouck et sortit ainsi de la

mêlée.

Osman-Bey se retire dans l'intérieur des déserts sur la route de

Cosséir, près d'une citerne nommée la Kuita. Il était à présumer que,

ne pouvant y vivre qu'avec beaucoup de difficultés, il reviendrait

vers Radesie, et passerait même sur la rive gauche, dans un village

qui lui appartenait près d'Etfou. En conséquence le général Desaix

envoie dans ce village un détachement de cent soixante hommes de la

21e légère, commandés par son aide-de-camp Clément. Le 26, le général

Davoust rentre à Hesney; et, le 27, Desaix part de cette ville pour

Kous. Il laisse à Hesney une garnison de deux cents hommes du 61e et

du 88e, sous les ordres du citoyen Binot, aide-de-camp du général

Friant, qui, avec les mêmes troupes, avait conduit un fort convoi à

Sienne.

Le général Desaix se mettait en route lorsqu'il reçut des dépêches du

chef de brigade Conroux, commandant la colonne mobile que le général

Friant avait envoyée, le 18 pluviôse, vers Kéné, à la poursuite des

Arabes d'Yamb'o. Le chef de ces Arabes, qui se tenait caché dans les

environs de Kéné, voyant que les habitans leur fournissaient peu de

vivres, qu'ils manquaient de moyens pour retourner à Cosséir, et

qu'il fallait se faire des ressources pour gagner le temps de

l'arrivée du 2e convoi qu'il attendait, avait formé le projet

d'enlever Kéné. En conséquence, le 24 pluviôse, à onze heures du soir,

tous les postes de la 61e sont attaqués en même temps par les Arabes,

qui avaient entraîné dans leurs rangs une foule de paysans. Aussitôt

les troupes sont sous les armes, elles marchent à l'ennemi et le

culbutent de toutes parts.

Le chef de brigade Conroux, jeune officier plein d'ardeur,

d'intelligence et d'activité, en se portant d'un point de la ligne à

l'autre, reçoit sur la tête un coup de pique qui l'étend par terre.

Ses grenadiers se précipitent autour de lui et l'emportent sans

connaissance, jurant tous de le venger. La vive défense que la colonne

avait opposée aux attaques de l'ennemi l'avait forcé de se retirer. La

nuit était fort obscure, et l'on attendait avec impatience le lever de

la lune pour le poursuivre. Le chef de bataillon Dorsenne, qui

commandait la place, veillait avec le plus grand soin à sa défense, et

se disposait à continuer l'action que la nuit avait suspendue. À peine

les mesures sont-elles prises, que les ennemis reviennent en foule, en

poussant des hurlemens épouvantables. Après avoir été reçus comme la

première fois, par une fusillade extrêmement vive, ils sont chargés

avec tant d'impétuosité, qu'ils sont mis à l'instant dans une déroute

complète. On les poursuit pendant des heures entières. En fuyant, deux

à trois cents de ces malheureux se jettent dans un enclos de

palmiers, où, malgré les feux de demi-bataillon que fait diriger

contre eux le chef de bataillon Dorsenne, ils s'acharnent à se

défendre jusqu'au dernier.

On estime à plus de trois cents hommes tués la perte de l'ennemi dans

cette affaire, qui n'a coûté au vainqueur que trois blessés au nombre

desquels se trouve le chef de bataillon Dorsenne, dont la conduite

mérite les plus grands éloges.

Ce n'est que quelques heures après ce combat, que, malgré toute la

diligence qu'il avait faite, on vit arriver à Kéné le général Friant,

avec le 7e de hussards.

Le général Desaix, parti le 27 de Hesney, était arrivé, le 24 pluviôse

à Kous, avec les 14e et 18e régimens de dragons; il avait détaché à

quelques lieues les 15e et 20e, sous les ordres du chef de brigade

Pinon, vers Salamié, point extrêmement important, et qui est un

débouché de la Kuita. Il ordonne que l'on s'occupe partout avec

activité de la levée des chevaux, et de la perception des impôts en

argent, dont on avait le plus grand besoin.

Après le combat de Kéné, les Arabes d'Yamb'o s'étaient retirés dans

les déserts d'Aboumana; leur chérif Hassan, fanatique exalté et

entreprenant, les entretenait dans l'espoir d'exterminer les

_infidèles_ aussitôt que les renforts qu'il attendait seraient

arrivés. Provisoirement il mettait tout en oeuvre pour soulever les

vrais croyans de la rive droite. À sa voix toutes les têtes

s'échauffent, tous les bras s'arment; déjà une multitude d'Arabes est

accourue à Aboumana, des mameloucks fugitifs et sans asile s'y rendent

également. L'orage grossit, et les belliqueux habitans de la rive

droite vont éprouver à leur tour ce que peut la valeur française.

Le 29 pluviôse, le général Friant arrive près d'Aboumana, qu'il trouve

rempli de gens armés. Les Arabes d'Yamb'o sont en avant rangés en

bataille. Ses grenadiers le sont déjà en colonne d'attaque, commandée

par le chef de brigade Conroux. Après avoir reçu plusieurs coups de

canon, et à l'approche des grenadiers, la cavalerie et les paysans

prennent la fuite, mais les Arabes tiennent bon. Le général Friant

forme alors deux colonnes pour tourner le village, et leur enlever

leurs moyens de retraite. Ils ne peuvent résister au choc terrible des

grenadiers; ils se jettent dans le village, où ils sont assaillis et

mis en pièces. Cependant une autre colonne, commandée par le citoyen

Silly, chef de brigade commandant la 88e poursuivait les fuyards; les

soldats y mirent tant d'acharnement, qu'ils s'enfoncèrent cinq heures

de marche dans les déserts, et arrivèrent au camp des Arabes d'Yamb'o;

fort heureusement ils y trouvèrent, avec beaucoup d'effets de toute

espèce, de l'eau et du pain. Le général Friant ne voyait point revenir

cette colonne; son inquiétude était extrême et augmentait à chaque

instant; il pensait que si elle ne se perdait pas dans les immenses

plaines de déserts où elle s'était jetée, au moins perdrait-elle

beaucoup de soldats, que la faim et surtout la soif auraient

accablés. Mais quelle fut sa surprise de les voir revenir frais et

chargés de butin! Un Arabe que l'on avait fait prisonnier en entrant

dans le désert, avait conduit la colonne au camp de l'ennemi.

Les Arabes d'Yamb'o ont perdu, dans cette journée, quatre cents morts,

et ont eu beaucoup de blessés. Une grande quantité de paysans ont été

tués dans les déserts; les Français n'ont eu que quelques blessés.

Après le combat d'Aboumana, le général Friant continue sa route vers

Girgé, où il arrive le 3 ventôse. Il y laisse un bataillon de la 88e

sous les ordres du chef de brigade Morand, et deux jours après, il se

porte à Farchoute, d'où il renvoie les deux bataillons de la 61e à

Kéné. Dans cet intervalle, le général Belliard écrivit à Desaix,

qu'ayant appris que Mourâd-Bey avait fait un mouvement pour se

rapprocher de Sienne, il avait marché à lui, et l'avait forcé de

rentrer dans le mauvais pays de Bribe. Quelques jours après, ce

général manda que plusieurs kiachefs et une centaine de mameloucks

s'étaient jetés dans les déserts de la rive droite pour éviter Sienne,

et allaient rejoindre Osman-Bey Hassan à la Kuita. Le détachement que

Desaix avait à Etfou les vit; mais il se mit vainement à leur

poursuite.

D'autres avis apprirent que Mahamet-Bey-Él-Elphi séparé de son armée,

par l'effet d'une charge de cavalerie, le jour de la bataille de

Samanhout, après avoir passé quelque temps dans les oasis au-dessus

d'Ackmin, s'était rendu à Siout, où il levait de l'argent et des

chevaux, et que les tribus arabes de Coraïm et Benouafi l'aidaient

dans ses projets.

Enfin Desaix fut encore informé que les beys Mourâd, Hassan et

plusieurs autres, à la tête de sept à huit cents chevaux et beaucoup

de Nubiens, avaient paru tout à coup devant Hesney, le 7 à la pointe

du jour; que son aide-de-camp, le citoyen Clément, à la tête de son

détachement de cent soixante hommes de la 21e, était sorti d'Hesney,

et avait présenté la bataille à cet immense rassemblement qui avait

été intimidé par l'audace et la valeur qu'on lui opposait; qu'il les

avait harcelés pendant une heure; que les ennemis avaient préféré la

fuite au combat, et avaient forcé de marche sur Arminte.

Tous ces rapports réunis, et le bruit général du pays, firent juger au

général Desaix que le point de ralliement des ennemis était à Siout:

en conséquence, il rassemble ses troupes, ordonne au général Belliard,

qui était descendu de Sienne à la suite des mameloucks, de laisser une

garnison de quatre cents hommes à Hesney, et de continuer à descendre

en observant bien les mouvemens des Arabes d'Yamb'o, qu'il doit

combattre partout où il les rencontrera.

Le 12, le général Desaix passe le Nil et se porte sur Farchoute, où il

arrive le 15, laissant un peu derrière lui la djerme armée _l'Italie_,

et plusieurs barques chargées de munitions et de beaucoup d'objets

d'artillerie. _L'Italie_, portait des blessés, quelques malades, les

munitions de la 61e demi-brigade, et quelques hommes armés.

Il marche rapidement sur Siout, pour ne pas donner le temps à

Mourâd-Bey de se réunir à Elphi-Bey, et les combattre, si déjà cette

réunion était opérée. Sur la route, il apprend près de Girgé, qu'à

leur passage les troupes de Mourâd-Bey étaient parvenues à faire

soulever un nombre infini de paysans, toujours prêts à combattre les

Français dès qu'ils faisaient un mouvement pour descendre; que ces

paysans sont commandés par des principaux cheiks du pays, entre autres

par un mamelouck brave et vigoureux, et qu'ils sont à quelques lieues

de l'armée française.

COMBAT DE SOUHAMA.

Dès que l'on vit paraître les ennemis, le général Friant forma trois

gros corps de troupes pour les envelopper et les empêcher de gagner le

désert. Cette manoeuvre eut un succès complet: en un instant mille de

ces rebelles sont tués ou noyés; le reste a beaucoup de peine à

s'échapper, et ne fait sa retraite qu'à travers une grêle de balles.

Le général Friant ne perdit pas un homme dans ce combat, à la suite

duquel on prit cinquante chevaux, que leurs maîtres avaient abandonnés

pour se jeter à la nage. Le lendemain de cette affaire, les

mameloucks furent poursuivis de si près, que Mourâd-Bey se décida à

faire route vers Elouâh, n'emmenant que cent cinquante hommes avec

lui. Les autres s'enfoncèrent un peu plus dans le désert, et firent

route vers Siout, où le général Desaix arriva peu de temps après eux.

À son approche, Elphi-Bey avait repassé le fleuve et était retourné

dans la petite oasis d'Ackmin; quelques kiachefs et mameloucks de

Mourâd-Bey l'y suivirent, ainsi qu'Osman-Bey Cherkâoui; les autres se

jetèrent dans les déserts, au-dessus de Bénéadi, où ils éprouvèrent

les horreurs de la faim; beaucoup désertèrent et vinrent à Siout;

d'autres préférèrent se cacher dans les villages, où, pour vivre, ils

vendirent leurs armes: ils se sont depuis réunis aux Français.

Cependant le chérif Hassan venait de recevoir un second convoi qui le

renforçait de quinze cents hommes; les débris du premier le

rejoignent. À peine sont-ils réunis, qu'il apprend que le général

Desaix a laissé des barques en arrière, qu'un vent du nord, très

violent, les empêche de descendre, et qu'avec des peines infinies

elles n'ont pu venir qu'à la hauteur du village de Benout, dont il

n'est qu'à une lieue et demie. Sur-le-champ il en prévient Osman-Bey

Hassan à la Kuita, se met en marche et arrive sur le Nil; aussitôt les

barques sont attaquées par une forte fusillade; _l'Italie_ répond par

une canonnade terrible, et cent Arabes d'Yamb'o restent morts. Les

ennemis viennent à bout de s'emparer des petites barques, mettent à

terre les munitions de guerre et les objets d'artillerie dont ils

jugent avoir besoin, les remplissent de monde et courent à l'abordage

sur _l'Italie_. Alors le commandant de cette djerme, le courageux

Morandi redouble ses décharges à mitraille; mais ayant déjà un grand

nombre de blessés à son bord, et voyant beaucoup de paysans qui vont

l'attaquer de la rive gauche, il croit trouver son salut dans la

fuite: il met à la voile, il avait peu de monde pour servir ses

manoeuvres; le vent était très fort, sa djerme échoue. Alors les

ennemis abordent de tous côtés; l'intrépide Morandi a refusé de se

rendre, il n'a plus d'espoir: il met le feu aux poudres de son

bâtiment et se jette à la nage. Dans le moment il est assailli par une

grêle de balles et de pierres, et expire dans les tourmens. Tous les

malheureux Français qui échappèrent aux flammes de _l'Italie_, sont

massacrés par les fanatiques et cruels habitans d'Yamb'o. Cet avantage

avait doublé l'espoir du chérif; déjà il avait annoncé la destruction

des Français comme certaine; il y avait, disait-il, un petit corps

d'infidèles près de lui, qu'il allait écraser.

COMBAT DE COPTHOS.--ASSAUT DU VILLAGE ET DE LA MAISON FORTIFIÉE DE

BENOUT.

Le 18 au matin, le général Belliard, après avoir passé le Nil à

El-Kamouté, arrive près de l'ancienne Copthos. À l'instant, il

aperçoit déboucher tambour battant et drapeaux déployés, trois

colonnes nombreuses d'infanterie, et plus de trois à quatre cents

mameloucks, dont le nombre venait d'augmenter par l'arrivée de

Hassan-Bey Jeddâoui, qui avait passé le Nil à Etfou.

Le général fait former son carré (il n'avait qu'une pièce de canon de

3). Une des colonnes ennemies, la plus considérable, composée d'Arabes

d'Yamb'o, s'approche; l'audace est peinte dans sa marche. À la vue des

tirailleurs français, le fanatique Hassan entre dans une sainte

fureur, et ordonne à cent de ses plus braves de se jeter sur ces

infidèles et de les égorger. Au lieu d'être épouvantés, les

tirailleurs se réunissent, et les attendent de pied ferme. Alors

s'engage un combat corps à corps, et dont le succès restait incertain,

lorsqu'une quinzaine de dragons du 20e chargent à bride abattue,

séparent les combattans, sabrent plusieurs Arabes d'Yamb'o, pendant

que les chasseurs reprennent leurs armes, et taillent en pièces tous

les autres. Plus de cinquante Arabes d'Yamb'o restent sur la place.

L'adjudant-major Laprade en tue deux de sa main; deux drapeaux de la

Mecque sont pris.

Pendant cette action, des coups de canon bien dirigés empêchaient le

chérif de donner des secours à ses éclaireurs, et faisaient rebrousser

chemin aux deux autres colonnes; mais les mameloucks avaient tourné le

carré, et feignaient de vouloir le charger en queue: on détache

vingt-cinq tirailleurs qui les contiennent long-temps.

Le général Belliard fait continuer la marche, et, après avoir passé

plusieurs fossés et canaux défendus et pris de suite, il arrive près

de Benout. Le canon tirait déjà sur les tirailleurs; Belliard

reconnaît la position des ennemis, qui avaient placé quatre pièces de

canon de l'autre côté d'un canal extrêmement large et profond; il fait

former les carabiniers en colonne d'attaque, et ordonne que l'on

enlève ces pièces au moment où le carré passerait le canal, et

menacerait de tourner l'ennemi.

En effet, on bat la charge, et les pièces allaient être enlevées par

les carabiniers, lorsque les mameloucks, qui avaient rapidement fait

un mouvement en arrière, se précipitent sur eux à toute bride. Les

carabiniers ne sont point étonnés; ils s'arrêtent et font une décharge

de mousqueterie si vive, que les mameloucks sont obligés de se retirer

promptement, laissant plusieurs hommes et chevaux sur la place; les

carabiniers se retournent, se jettent à corps perdu sur les pièces, y

massacrent une trentaine d'Arabes d'Yamb'o, les enlèvent et les

dirigent sur les ennemis qui se jettent dans une mosquée, dans une

grande barque, dans plusieurs maisons du village, surtout dans une

maison de mameloucks dont ils avaient crénelé les murailles, et où ils

avaient tous leurs effets et leurs munitions de guerre et de bouche.

Alors le général Belliard forme deux colonnes, l'une destinée à serrer

de très près la grande maison, l'autre à entrer dans le village, et à

enlever de vive force la mosquée, et toutes les maisons où il y aurait

des ennemis. Quel combat et quel spectacle! Les Arabes d'Yamb'o font

feu de toutes parts; les Français entrent dans la barque, et mettent à

mort tout ce qui s'y trouve. Le chef de brigade Eppler, excellent

officier, et d'une bravoure distinguée, commandait dans le village; il

veut entrer dans la mosquée, il en sort un feu si vif qu'il est obligé

de se retirer. Alors on embrase cette mosquée, et les Arabes d'Yamb'o,

qui la défendent, y périssent dans les flammes; vingt autres maisons

subissent le même sort; en un instant le village ne présente que des

ruines, et les rues sont comblées de morts. Jamais on n'a vu un pareil

carnage.

La grande maison restait à prendre; Eppler se charge de cette

expédition. Par toutes les issues on arrive à la grande porte; les

sapeurs de la demi-brigade la brisent à coups de hache, pendant que

les sapeurs de la ligne faisaient crouler la muraille du flanc gauche,

et que des chasseurs mettaient le feu à une petite mosquée attenante à

la maison, et où les ennemis avaient renfermé leurs munitions de

guerre. Les poudres prennent feu; vingt-cinq Arabes d'Yamb'o sautent

en l'air, et le mur s'écroule de toutes parts. Aussitôt Eppler réunit

ses forces sur ce point, et, malgré les prodiges de valeur de ces

fanatiques forcenés, qui, le fusil dans la main droite, le sabre dans

les dents, et nus comme des vers, veulent en défendre l'entrée, il

parvient à se rendre maître de la grande cour; alors la plupart vont

se cacher dans des réduits où ils sont tués quelques heures après.

Les Arabes d'Yamb'o ont eu, dans cette sanglante journée, douze cents

hommes tués et un grand nombre de blessés; les Français ont repris

toutes leurs barques excepté _l'Italie_, neuf pièces de canon, et deux

troupeaux. Le chérif Hassan a été trouvé parmi les morts. De son côté,

le général Belliard a eu une trentaine de morts et autant de blessés.

Du nombre des premiers se trouve le citoyen Bulliand, capitaine des

carabiniers, officier du plus grand mérite.

Ce n'est qu'après les combats de Copthos et de Benout, que le général

Desaix reçut, pour la première fois depuis son départ de Kouhé, des

nouvelles du général Belliard, dont les Arabes d'Yamb'o interceptaient

les lettres; il mandait que les chasseurs n'avaient plus que

vingt-cinq cartouches chacun; qu'il n'avait plus un seul boulet à

tirer, et seulement une douzaine de coups de canon à mitraille, qu'il

était nécessaire de l'approvisionner le plus promptement possible, vu

que les mameloucks d'Hassan et d'Osman Hassan, et les Arabes d'Yamb'o

venaient de redescendre à Birambra.

Desaix rassemble aussitôt tout ce qu'il peut de munitions de guerre,

les charge sur des barques de transport, passe le Nil le 28 ventôse,

et se met en marche pour accompagner le convoi. Les ennemis étaient

battus, mais non détruits. Pour arriver à ce but, le général Desaix

croit devoir adopter un système de colonnes successives, de manière à

forcer l'ennemi à rester dans les déserts, ou du moins à faire de très

grandes marches pour arriver dans le pays cultivé.

Le 10 germinal, il arrive à Kéné, ravitaille les troupes du général

Belliard; et, le 11, se met en marche pour aller combattre les

ennemis, qui, depuis deux jours, étaient postés à Kouhé.

À son approche, ils rentrent dans les déserts et se séparent.

Hassan-Bey et Osman-Bey vont à la Kuita, et le chérif descend vers

Aboumana, où était déjà Osman-Bey Cherkâoui; mais six à sept cents

habitans d'Yamb'o et de Jedda l'abandonnent et retournent à Cosséir.

Le général Belliard est envoyé, avec la 21e et le 20e de dragons, au

village d'Adjazi, principal débouché de la Kuita, et le général

Desaix, avec les deux bataillons de la 61e le 7e de hussards et le 18e

de dragons, se rend à Birambra, autre débouché de la Kuita, et où il y

a une bonne citerne. Par ce moyen les ennemis ne pouvaient sortir des

déserts, sans faire quatre jours de marche extrêmement pénible. Le

général Belliard a l'ordre de rassembler des chameaux pour porter de

l'eau, et de marcher à la Kuita, laissant un fort détachement à

Adjazi. Hassan et Osman eurent avis de ces préparatifs et partirent.

Le 12, à onze heures du soir, ils arrivèrent à la hauteur du général

Desaix dans les déserts; un de leurs déserteurs l'en prévint, et

ajouta que leur intention était de rejoindre les Arabes d Yamb'o. Il

donne de suite avis de ce mouvement au général Belliard, qui envoie

pour le relever un détachement de sa brigade, tandis qu'à travers les

déserts, le général Desaix se met en marche, le 25, pour Kéné, où il

avait laissé trois cents hommes.

Après une heure de marche environ, un des hussards qui étaient en

éclaireurs, annonce les mameloucks. L'adjudant-général Rabasse qui

commande l'avant-garde, prévient le général Davoust, et s'avance pour

mieux reconnaître l'ennemi et soutenir ses éclaireurs qui déjà étaient

chargés. Bientôt il l'est lui-même, et soutient le choc avec une

bravoure et une intelligence admirable, mais le nombre l'accable; et,

quoique culbuté avec son cheval, il se retire sans perte sur le corps

de bataille où le général Desaix venait d'arriver; l'ordre est

aussitôt donné à l'infanterie d'avancer, et à la cavalerie de prendre

position sur un monticule extrêmement escarpé, pour y attendre et

recevoir la charge; mais on ne peut parvenir à l'y placer. Une grande

valeur animait le chef de brigade Duplessis; il désirait depuis

long-temps trouver l'occasion de se signaler. Il ne peut voir arriver

de sang-froid l'ennemi, et son courage impatient lui fait oublier

l'exécution des ordres qu'il a reçus; il se porte, à quinze pas en

avant de son régiment, et fait sonner la charge. Il se précipite au

milieu des ennemis, et y fait des traits de la plus grande valeur;

mais il a son cheval tué, et l'est bientôt lui-même d'un coup de

trombon. Sa mort jette un peu de désordre; le général Davoust est

forcé de faire avancer la ligne des dragons. Ces braves, commandés par

le chef d'escadron Bouvaquier, chargent si impétueusement les

mameloucks, qu'ils les obligent de se retirer en désordre et

d'abandonner le champ de bataille.

L'infanterie et l'artillerie n'avançaient que lentement et péniblement

dans le sable; tout était fini quand elles arrivèrent.. Cette affaire,

dans laquelle les mameloucks ont eu plus de vingt morts et beaucoup de

blessés, parmi lesquels Osman Hassan, a coûté aux Français plusieurs

officiers, entr'autres l'intrépide Bouvaquier, chef d'escadron,

plusieurs soldats tués et quelques blessés.

Mémoires du maréchal Berthier ... Campagne d'Égypte, première partie · 第 8 / 26 段